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Full text of "La querelle du Cid ; pièces et pamphlets publiés d'après les originaux, avec une introd"

£JEB 2 1 1992 



APR 2 6 1992 
N0V291996 



Digitized by the Internet Archive 
in 2013 



http://archive.org/details/laquerelleducidOOgast 




* * * 

This is an authorized facsimile of the original book, and was 
produced in 1970 by microfilm-xerography by University 
Microfilms, A Xerox Company, Ann Arbor, Michigan, U.S.A. 

* * * 



LA QUERELLE DU 



CID 



FRINDALE 
COLLEGE 
LIBRARY 



S 




\ 






y 






/ 



Fragment de la page 13 du ins. autographe de Chapelain 
(Les Sentiment de l'Académie française, etc.), avec deux anno- 
tations marginales de la main de Richelieu. 



(Bibl. nat. S. F. $541, 'anciennement aux imprimés B.L Y. $666. - 
Cf. pages 363 et 364 de notre édition). - Voir Makty-I.avkavx. Cormillt 
tome III, pages 34 et suiv. 









| A CORRIGER : ; 

, I- ■' 

Page 44, dernière ligne, au lieu de « constatations », lire « contest; 

tions »>. 

Page 104, n<j>te, dernière ligne, au lieu de « semejuntes », lire u senu 
jantes». , > • 

Page 151, note, ligne 9, au lieu de « sans », lire « sous ». 



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À 



LA 

QUERELLE DU CID 

PIÈGES ET PAMPHLETS ". 

PUBLIÉS D'APRÈS LES ORIGINAUX | J I 

AVEC UNI- INTRODUCTION 



i»An 



ARMAND CASTE 

Professeur de Littérature française à la Faculté des Lettres 
de l'Université de Caen 



PARIS 
il. WELTÉR, LUIRAIRE- ÉDITEUR 

59, nuR BONAPAUTR, 59 

Môme maiioit & Leipzig, SAlnmonsfNssc, 16 

1898 



-ç>Q. 



A* 



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INTRODUCTION 



Nous n'avons pas l'intention de refaire en entier l'histoire 
de la « Querelle du C/rf».'On connaît suffisamment les 
grandes lignes, les péripéties principales et le dénouement de 
dette « guerre de plume », où, de la part surtout des ennemis 
c[e Corneille, le grotesque le disputa trop souvent à l'odieux. 

Nous voulons seulement, à l'occasion de la réimpression 
aussi fidèle que possible des pamphlets parus pour et contre le 
Cid en 1637 (1), raconter certains épisodes de cette lutte 
mémorable, mal connus encore ou trop ignorés, et appeler 
l'attention des lettrés sur quelques écrivains du temps, qu'on 
croyait s'être tenus a l'écart du champ de bataille, et qui, plus 
ou moins habilement masqués, ont joué dans c^tte « que- 
relle » un rôle assez équivoque, rôle sur lequel nous essayons, 
après d'autres critiques, notamment après M. Henri Chardon, 
l'habile chercheur, le savant historien de Scarron et de 
Rotrou, de projeter un peu plus de lumière (2). 



(.1) Un seul, V Innocence et le vrai amour (Je Chymène, porte la date de 
1 6'3 8 . — Les Sentiments île Y Académie, etc., portent également la date de 
1638; mais le privilège est du. 26 novembre 1637. 

(2) Presque tous ces pamphlets ont été publiés par nous en fac-similé par la 
Société des Bibliophiles Normands ( 189 1-94). — Voici ce que nous disions à ce 
sujet : « Un infatigable érudit. M. Henri Chardon, a qui nous devons deux 
excellentes études sur le XVII e siècle : La Troupe du Roman Comique dévoilée, et 
La vie de Rotrou mieux connue, écrivait en 1887 : « Les Moliéristes n'ont rien 
laissé à savoir de ce qui a trait aux luttes dans lesquelles fut engagé l'auteur 
de Y École des Femmes. Ils ont eux-mêmes publié les pamphlets dirigés contre 
Molière. Les Cornéliens, au contraire, semblent avoir voulu organiser le 
silence autour des écrits des adversaires de l'auteur du Cid : ceux -mêmes 



— 6 — 

qui ont mis en lumière Mairet, Scudéry et leurs écrits et les ont ainsi pris 
sous leur patronage, ont paru avoir honte de parler longuement de cette 
prise d'armes contre Rodrigue et Chimène et n'en ont dit qu'un mot en 
passant. Ils se sont abstenus, bien entendu, de reproduire les divers factums 
du temps, comme si cette publication rétrospective eût pu faire pâlir la gloire 
delCorneille auprès de la postérité, comme si les critiques de ces pamphlets 
pouvaient entamer le bronze de sa statue. Il y a là une lacune iur laquelle 
j'appelle l'attention des Icurieux "Il faut que cette querelle soit enfin connue 
dans ses plus petits recoins, que toutes les pièces rares qu'y s'y rapportent 
soient enfin publiées et éclairées par des notes critiques qui permettent de 
voir clair à travers les sous-entendus et délire entre toutes les lignes» (i). 

Ce souhait — du moins en ce qui concerne la publication de ces pièces — 
ne tardera pas à être réalisé. Déjà M. Lormier a réédité la Défense du Cid, 
d'après l'imprimé de 1637 et les Observations sur les Sentiments de V Académie 
française, d'après un manuscrit de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. ' 

La Société des Bibliophiles Normands a pensé qu'elle devait poursuivre 
ce qu'elle avait si bien commencé; et estimant que même les plus détes- 
tables pamphlets lancés contre Corneille ne pouvaient a entamer le bronze 
de sa statue », elle remet au jour un très grand nombre de pièces que seuls 
possèdent de rarissimes bibliophiles, ou qu'on ne rencontre qu'avec peine 
dans un très petit nombre de bibliothèques publiques. Elle les tire donc de 
l'ombre profonde où elles dormaient depuis plus de deux siècles, ne fût-ce 
que pour montrer quelles haines féroces déchaîna contre Corneille la « mer- 
veille du Cid . 

(l) La vie dt Rolro* ê etc., page 109. 






-7 - 

î 

Les premières origines de la « querelle du Cid ». 
V Excuse à Ariste; le Vray Cid Espagnol; le Rondeau, 



Un ami de Corneille, que le poète appelle Ariste, lui avait 
demandé, quelque temps, semblc-t-il, avant le succès du Cid, 
une chanson à mettre en musique, ou plutôt, si je ne me 
trompe, à adapter sur un air de musique connu. «Son feu (le 
feu de ma Muse), nous dira le poète, 

ne peut agir quand il faut qu'il s'applique 

Sur les fantasques airs d'un resveur de musique. » 

Quel était cet Ariste qui importunait ainsi Corneille ? Un 
des pamphlets, publics en pleine « Querelle du Cid » la Lettre 
à f+sous le nom d'ArisIe » nous aidera à connaître le person- 
nage : « Ce n'est donc v pas assez, Ariste, que votre humeur 
remuante aye jadis troublé le repos de votre solitude et le 
silence de votre maison, en s'attaquant aux œuvres et à l'élo- 
quence de M. de Balzac... Il faut encore qu'après dix ans de 
silence, au mépris de votre habit et au scandale de votre 
profession, vous importuniez votre ami de vous flonner des 
chansons... » 

Il est évident, comme l'a déjà fait remarquer M. Marty- 1 
Laveaux (î), que l'auteur du pamphlet « Lettre à „% sous le\\ 
nom d* Ariste », fait allusion aux attaques contre Balzac qui 
avaient paru en 11627, juste dix ans auparavant. Balzac, en 
effet, avait été accusé de nombreux plagiats, dans un ouvrage 
intitulé : « La conformité de V éloquence de M. de Balzac avec cellcï 
des plus grands personnages du temps passé et du présent ». I 






(1) Corneille, éd. des Gr. écr. fr., III, 29. 



8 



L'auteur de cet opuscule était un jeune moine, originaire du 
Maine, du couvent des Feuillants de Saint-Mesmin, près 
d'Orléans, et nommé le P. André de Saint-Denis (i). Le 
P. André ne pardonnait pas, sans doute, à Balzac, d'avoir écrit 
dans une de ses lettres : « Que si quelques petits moines qui 
sont dans les maisons religieuses comme les rats et autres 
animaux imparfaits estoient dans i l'Arche, veulent déchirer 
ma réputation... » François Ogierj dit le prieur Ogier, déjà 
connu par ses attaques contre le Père Garasse, répondit verte- 
ment au P. André dans une Apologie de Balzac, dont un 
exemplaire fut envoyé au P. Goulu, supérieur des Feuillants. 
Celui-ci, furieux de voir tourner en ridicule son novice, 
répliqua dans un longfactum, en deux volumes, contre Balzac, 
factum intitulé « Lettres de Phyllarque (2) à Ariste ». 

M. Marty-Laveaux a d'autant plus raison de croire que 
l' Ariste qui avait inutilement demandé à Corneille une chanson, 
et qui, en revanche, avait réclamé et obtenu du poète des 
Excuses en vers, est bien TAriste de Phyllarque-Goulu, c'est- 
à-dire le P. André de Saint-Denis, que, dans un exemplaire 



(1) Voir E. de Certain, Bt'bl. de l'École des Chartes, XXIII, p, 373 et suiv. 
— Le P. André devait se réconcilier plus tard et très sincèrement avec Balzac. 

• (2) Phyllarque, c'est-à-dire le prince des feuilles, ce nom est assez transpa- 
rent, le P. Goulu étant le supérieur des Feuillants. Corneille, dans son 
épitaphe latine du P. Gpulu (1629). fait assez maladroitement, il faut bien 

le dire, allusion aux lettres de Phyllarque à Ariste : « Mirum quantum 

adulteratam eloquentiœ puritatem revocaverit, conservaverit, illustraverit. » 
On se demande comment Corneille, qui était l'ami de Balzac, a osé rappe- 
ler, dans cette épitaphe, ces lettres qui durent être fort désagréables au 

• prince de l'éloquence française. » Balzac, qui ne connaissait pas l'auteur 
de l'épitaphe du P. Goulu, riposta par des vers qui durent blesser Corneille. 
Celui-ci eut quelques velléités de répondre; mais Chapelain, nous dit l'abbé 
Goujct {Bibl.fr., XVII. 163), lui conseilla « de ne pas se plaindre des vers 
de Balzac et de rompre avec lui une amitié dont l'un et l'autre se faisaient 
honneur m (Voir Marty-Laveaux, Corneille, X, 393, 396). 



rarissime de l'Excuse à Ariste delà bibliothèque Sainte-Gene- 
viève (r), on peut lire encore, d'une écriture du temps, dans 
les marges, bien que fortement atteintes par le couteau du 

relieur : I 

' Ariste est /[e père] 

André feinl[hnt] 

qui a le prc[m\er] 

escrit contre J3[alzac] (2). 

Mais revenons à Corneille et à son Excuse h Ariste y cause 
occasionnelle, mais cause première de la querelle du Cid. 

Le poète commence par dire à son jeune ami, Ariste, qu'il 
n'a aucune aptitude pour la chanson. 

<|... Ccstc prison (dit-il), desplait ;\ son génie (au génie de ma Muse), 

1) ne se leurre point d'animer de beaux chants, 

Et veut pour se produire avoir la clef des champs » (3). 

« C'est lors, ajoute-t-il, en termes assez fiers, qui devaient 
déplaire à ses rivaux et les irriter contre lui, 

« C'est lors qu'il court d'haleine, et qu'en pleine carrière 
Quittant souvent la terre, en quittant la barrière, 
Puis d'un vol eslevé se cachant dans les deux 
Il rit du désespoir de tous ses envieux ». 

(1) Y, 458, 4 Rés. — C'est cet exemplaire qui a figuré, sous le n° io4, 
parmi les objets exposés a la Bibliothèque Nationale, dans la salle du Parnasse 
française a l'occasion du deuxième centenaire de la mort de P. Corneille 
(oct. 1884). Voir la Notice de M Léop. Delisle. Paris, Chamerot 1884. 

(2) Je dois cette communication a l'obligeance de M. Eug. Chatel, archi- 
viste honoraire du Calvados. 

(3) Il est a remarquer qu'en 1633, Corneille écrivant en distiques latins 
à l'archevêque de Rouen, François de Harlay, qui lui avait demandé des- 
vers en l'honneur de Louis XIII et de Richelieu, lesquels étaient venus, a 
la fin du mois de juin, aux eaux de Forges, il est a remarquer, dis-je, que 
Corneille donna a l'archevêque de Rouen, les mêmes excuses qu'a Ariste: 

« Arrachée a son grand théâtre, c'est a peine si ma Muse parvient à se faire 
entendre; elle bégaye et ne se risque, point a parler par sa propre bouche. 
Là sont mes limites, ne me cherchez pas en dehors : le théâtre fermé, il ne 



— 10 — 

Corneille,, ici, s'aperçoit qu'il a été trop loin peut-être : 
« Ce trait est un peu vain, Ariste, je l'avoue, » 

mais qui donc s'étonnera de voir un poète se décerner des 
louanges ? Les poètes se sont loués de tous temps, et aujour- 
d'hui plus que jamais, car 

« La fausse humilité ne met plus en crédit. » 

Donc, Corneille, faisant comme tout le monde, puisque 
« la mode en est », et que « la cour l'authorise », ne se gêne 
pas pour dire de lui-même tout le bien qu'il pense: 

rr Je sçay ce que je vaux, et croy ce qu'on m'en dit : 

Pour me faire admirer je ne fais point de ligue, 

J'ay peu de voix pour moy, mais je les ay sans brigue, 

Et mon ambition pour faire plus de bruit 

Ne les va point quester de réduit en réduit. 

Mon travail sans appuy (r) monte sur le théâtre (2). 5 

Chascun en liberté l'y blasme ou l'idolâtre, 



le moi, et je n' 



faut plus attendre de vers de moi, et je n'oserais, Louis, ni profaner tes 
triomphes, ni déshonorer Richelieu en le célébrant sur mon humble lyre. 

« Vix sonat a magno divulsa Camœna tlieatro, 

Bl."csa.:jue nil proprio sustinet orc loqui, 
Hi mihi suut fines, ncc me qua:slveris extra ; 

Carminibus ponent clausa theatra modkim ; 
Nec, Lodoïcc, tuos ausim temerarc triumphos, 

Richcliiimvc humili dedecorare lyra. » 

{Corneille, Ed. Marty-Laveaux, X, 68, 69). 

(i) En marge de l'exemplaire de la Bibl. Sainte-Geneviève on peut lire 

encore : 

[ ] de Mondory . i f 

[ ] troupe. 

L'annotateur semble penser exactement comme Mairet dans son Epitre 
familière : « Il fallait mettre aussi dans votre édition du Cid, tout au moins 
en taille douce, les gestes, le son de voix, la bonne mine et les beaux habits 
de ceux et celles qui ont si bien représenté votre pièce » (p. 16). Voir aussi 
Scudéry : Lettre à V illustre Académie, p. 5 de l'édition originale. 

(2) Corneille se montrait plus modeste dans son Excusât io à l'archevêque 



- 11 - 

Là sans que nies amis preschent leurs sentiments 

J'arrache quelquefois trop d'applaudissements, 

Là content du succès que le mérite donne 

Par d'illustres advis je n'éblouis personne : 

Je satisfaits ensemble et peuple jet courtisans 

Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans ; 

Par leur seule beauté ma plume est estimée, 

Je ne dois qu'à moy seul toute ma renommée, 

Et pense toute fois n'avoir point de rival 

A qui je fasse tort en le traitant d'égal ». , 

Corneille ne fait ici que répéter, ou traduire, ce qu'il avait 
déjà dit à Fr. de Harlay, archevêque de Rouen, en 1633 (1): 

« Là (au théâtre) triomphe, sans craindre la défaite, le' 
laurier qui ceint mon front; là peu d'hommes m'ont atteint, 
nul ne m'a dépassé, et me suivre de près n'a point semblé 
une gloire à mépriser ». ' 

« Hic nescia vinci 

Nostra coronato vertice laurus ovat : 
Me pauci hic fecere parem, nullusque secundum, 

NEC SPERNENDA FUIT GLORIA PONE SEQUI » (2). 

Corneille n'avait pas tort, sans doute, de penser tant de 
bien de lui; mais devait-il s'exprimer avec une telle.... fran- 
chise (3) ? Ne devait-il pas laisser ce soin à quelque ami qui 

de Rouen, et ne craignait pas d'avouer qu'il devait une bonne part de ses 
succès de théâtre au jeu brillant de Mondory : 

« Mais du moins la scène est la : le geste, la diction nous viennent en 
aide, et Roscius (Mondory) peut compléter l'œuvre imparfaite. Il relève au 
besoin ce qui languit ; toute sa personne contribue au succès, et de là peut- 
être le feu de mes vers, de là leur grâce. » 

« Sed ttmen hic scena est, et gestu et voce juvamur, . S 

Forsitan et mancum Roscius implet opus. 
Tollit si qua jacent, et toto corpore proJest, 

Forsan et iruîe ignis versibus, inde lepos. » 

(1) Corneille (éd. Marty-La veaux, X, p. 64 et suiv ). 

(2) Corneille (éd. Marty-Laveaux, X, 71). 

(3) L'auteur du Discours à Cliton disait assez finement, pour excuser 



— 12 — 

i 

lui eût décerné les mêmes louanges dans une, pièce liminaire, 
du genre de celles dont les Scudéry, les Mairet, les Rotrou, 
les Du Ryer, les Boisrobert, les Claveret et d'autres poètes, 
plus ou moins illustres, avaient fait précéder sa comédie de la 
Veuve? Corneille, tout le premier, s'aperçut, mais un peu 
tard pour reculer, qu'il s'était loué avec trop de complaisance : 

« Mon esprit s'égare en sa propre louange », dit-il au 

P. André; je vous devais des excuses, et voilà que je me 
« vante moy mesme ». « Revenons aux chansons que l'amitié 
demande. » 

Et c'est* alors que Corneille nous fait ses confidences et 
nous dit que c'est l'amour qui l'a rendu poète : 

! 
« J'adoray donc Philip et la secrète estime 
Que ce divin esprit faisoit de nostre rime 
Me fit devenir poète aussi tost qu'amoureux; 
Elle eut mes premiers vers, elle eut mes derniers feux ; 
Et, bien que maintenant cette belle inhumaine»/ 
Traite mon souvenir avec un peu de haine, 
Je me trouve toujours en estât de l'aimer, 
Je me sens tout énieu quand je l'entends nommer, 
Et par le doux effet d'une prompte tendresse 
Mon cœur sans mon adveu recognoist sa maistresse^, 
Après beaucoup de vœux et de submissions, 
Un malheur rompt le cours de nos affections; 
Mais toute mon amour en elle est consommée, 
Je ne voy rien d'aimable après l'avoir aimée; 
Aussi n'aymay-jc plus, et nul objet vainqueur 
N'a possédé depuis ma veine ny mon cœur ». 

Ces vers sont charmants; mais on peut se demander à quel , 
propos Corneille fait ces confidences amoureuses au jeune 

Corneille (p. 4) : «Je ne puis croire que ce qu'il a dict à son aduantage soit ... 
à bon escient. La chaleur poétique et la commodité de la rime sont les 
causes prochaines de cet amour propre qui nous surprend quelquefois en 
escrivant et nous jette hors des bornes de la modestie ». 



- 13 - 

feuillant, le P. André de Saint-Denis ? Corneille, hâtons-nous 
de le dire, ne s'éloigne pas, autant qu'on pourrait le croire, 
de son sujet. « Vous m'avez réclamé, dit-il au P. André, 
quelques couplets de chanson. C'est chose impossible. Philis, 
que j'ai adorée, avait une « voix ravissante. » .S'il est une 
personne au monde pour qui j'aurais dû composer des chan- 
sons, c'est elle. Eh bien ! mon amour, « le père de mes vers, 
n'a jamais pu tirer, en sa faveur, deux rimes » (de chanson). 

« Tant mon esprit alors contre nioy révolté i 

En haine des chansons sernbloit m'avoir quitté, 
Tant ma veine se trouve ;|ux airs mal assortie, 
Tant avec la musique elle a d'antipathie » (i). 

La conclusion, bien naturelle, de l'Excuse à Aristc est celle- 
ci: «L'Amitié, ne pouvant exiger plus que l'Amour, vous 
devez, mon cher Ariste, laisser ma muse, toujours libre, agir 
suivant son choix, 

o Céder a son caprice et s'en faire des lois ». 

En somme, Y Excuse à Ariste est une pièce plus badine que 
sérieuse. Le tort de Corneille, si tort il y a, fut de la publier 
immédiatement après le succès éclatant du Ciel. 

Corneille et ses amis ont prétendu que Y Excuse à Ariste était 
composée depuis trois ans au moins (2): « On m'a dit que 
pour la (YExcuse à Ariste) bien deffendre, il assure qu'elle 
estoit faite il y a desjà plus de trois ans ». — C'est possible, 
c'est même très probable; mais il est certain que YExcuse à 
Ariste ne fut publiée qu'après le Ciel. On lit, en effet, dans 
YEpistre familière du sieur Mayret (3) : « Cette scandaleuse 

£1) Corneille se calomnie; n'a-t-il pas composé la Mascarade îles Enfants 
gdtês; les chansons : Toi qui pris d'un beau visage; Si je perds bien des niai- 
tresses; les stances : J'ai vu ta peste en raccourci ; Marquise, si mon visage, etc., 
etc. (Voir Corneille, éd. Marty-La veaux, t. X). 

(2) Responseà Vamydu Cid (dans YEpistre familière du sieur Mayret, p. $3). 

(3) P. 20. 



— 14 — 

lettre doit estre appelée vostre pierre d'achopement, 

puisque sans elle ny la Satyre dt l'Espagnol (i), ny la Censure 
de l'Observateur (2) n'eussent jamais esté conçeùes ». On lit 
également, dans le Jugement du Cid composé par un bourgeois de 
Paris, etc. (3) : « Il faut aussi que nous nous confessions que 
cet Autheur qui ne s'attendoit pas à un si grand applaudisse- 
ment, n'a peu supporter cette fyaute fortune; et se sentant 
eslevé de terre (4), et emporté éans aisleslpar ce vent popu- 
laire, n'a plus sceu ce qu'il devenoit, et est tombé lourdement 
quand il s'est voulu fier sur ses forces, en se louant luy mesme 
par une misérable Lettre à Ariste y où il s'est estendu en des 
vanitez insupportables ». il 

Si les rivaux de Corneille, ses amis d'autrefois (5), devenus 
ses ennemis après le succès du Cid, n'avaient pas été aveuglés 
par une haine féroce, et surtout par la pltis basse jalousie, ils 
auraient laissé passer, sans en prendre autrement souci, cette 
pièce qui, je le répète, était plus badine que sérieuse; mais 
sûrs de plaire à Richelieu, qui n'avait pu pardonner à son 
ancien collaborateur, Corneille, de manquer d y esprit de suite, 
traduisez de souplesse, et contents de saisir, l'occasion qui 
s'offrait à eux d'attaquer le triomphateur du Cid, ils ne prirent, 
dans V Excuse à Ariste, que les vers où moitié sérieusement, 
moitié! en se jouant, Corneille parle un peu trop avantageuse- 
ment de lui-même. 

Mairet, l'heureux auteur de Sophonisbe, Mairei qui, lors 

(1) De Mairet. ( 

(2) DeScudéry. . , 
(Î)1P. 22. . 

• (4) Allusion aux mots de Y Excuse à Ariste : 

« Quittant souvent .la terre * 

« Puis d'un vol esleVc se cachant dans les doux », 

(5) Voir les compliments qu'ils lui adressaient après le succès de La 

fauve. 



— 15 - 

du succès de La Veuve, avajfr ainsi acclamé son ami Cor- 
neille: i 

Rare écrivain de notre France, 
Qui le premier des beaux esprits 
As fait revivre en tes écrits 
L'esprit de Plaute et de Térence, 

Mairet, à la date où parut à Paris Y Excuse à Ariste, était au 
Mans, chez son protecteur, le comte de Belin. Ne voulant, 
avec une mauvaise foi insigne, voir dans cette épître en vers 
que « cent traits de vanité » terminés par celui-ci, qu'il ne 
pouvait digérer : 

« Je ne doy qu'à moy seul toute ma renommée », 

il fit imprimer au Mans, Ou à la Flèche (i), et envoya à 
Paris, pour la faire distribuer par les soins de son ami Clave- 
ret (2), les six stances que l'auteur espagnol du Cid, Guilhen 
de Castro (3 ) est censé adresser à son traducteur, ou plutôt à 
son plagiaire. Corneille. 

La guerre était déclarée, et elle allait se continuer sans 
tirève, sans pitié. Les injures abondaient dès le premier pam- 
phlet. Vanteur, insolent, froid esprit qui se paist de fumée, impu- 
dent, x orgueilleux, imposteur, ignorant, corneille déplumée, telles 

(1) Voir la note du Vray Cid Espagnol a Cette belle poésie que vous nous 
aviez envoyée, du Mans » dira Corneille, ou l'un de ses amis, dans VAd- 
vertissement au bcsançonnois Mairet (p. 3). 

(2) Gavent, lui aussi, avait adressé à Corneille un madrigal louangeur, 
imprimé en tête de La Veuve (Corneille, éd. Marty-La veaux, I, 38$). 

(3) Chose curieuse, c'est Corneille lui-même qui apprit à ses ennemis le 
nom de l'auteur espagnol à qui il avait emprunté le sujet de sa pièce. 
« Vous avez déclamé contre moy, pour avoir teu le nom de l'autheur 
espagnol, bien que vous ne l'ayez appris que de moy, et que vous sçachiez 
fort bien que je ne l'ay celé a personne, et que mesme j'en ay porté l'original 
en sa langue a Monsieur le Cardinal, vostre maistre et le mien {Lettre 
apol y p.18). 



étaient les aménités que l'auteur de Sçphonisbe lançait, comme 
des pavés, à la tête de l'auteur du Cid. 

Ce factum misérable, dont voici le titre complet : « Uautheur 
du vray Cid espagnol, à son traducteur français, sur une Lettre 
\ envers qu il a faict imprimer, (Excuse à Ariste),.ow après cens 
traits de. vanité,, il dit en parlant de soy-mesmc : « Je ne doy 
qu'à moy seul toute ma Renommée», ce factum était signé: 
don Baltazar de la Verdad. Corneille ne s'y trompa pas (i) : 
il reconnut îa plume de Mairet; aussi, inspiré par la colère — 
il eût mieux fait, sans doute, de mépriser ces plates injures, 
— répondit-il à Mairet par un rondeau où l'on regrette, dit un 
critique (2), qui emboîte le pas au pudibond (?) Voltaire, de 
trouver « un terme digne de Villon ou de Régnier, dont la 
Muse impudique ne savait pas rougir ». M. Lormier, dans 
son Introduction de la défense du Cid (3), a si bien plaidé 
pour Corneille les circonstances atténuantes, que je ne saurais 
mieux faire que de le citer ici : « On a toujours cru que 
Corneille, en écrivant le mot que nous laissons inachevé 
(bo...), mais que les premières lettres et la rime indiquent 
assez, avait seulement obéi à un élan de colère irréfléchi; 
bien au contraire, ce mot, moins malsonnant en son femps 
qu'au nôtre, et que Boileau employait encore dans Li première 
édition de son Art poétique (4), avait été exprès choisi, placé 
avec intention. On peut s'étonner que ses commentateurs, au 
lieu de le lui reprocher, ne l'aient pas excusé, expliqué, en 
faisant comprendre l'allusion certaine qu'il contenait. En 1626, 
Mairet, empruntant à la littérature espagnole un de ses sujets, 

(1) Vous aviez beau vous cacher sous ce mâchant masque (le masque 
de l'auteur espagnol), on ne laissoit pas de vous cognoistre » . (Advertisse- 
uient au besauçonnois Mairet, p. 3). 

(2) G. Bizos {Thèse sur Mairet, p. 31). 

(3) Éd. des Bibl. Normands, p. 10. , 
. (4) En 1674. 



V 



— 17 *- 

les moins propres à la dignité de la scène - française, avait 
écrit une comédie : Les Galanteries du duc d'Ossone, d'une 
licence inaccoutumée; toup les personnages montraient une' 
im moralité révoltante, les hommes faisaient assaut de liberti-i 
nage et les femmes de la plus rare effronterie. Si cette pièce 
avait été quelquefois jouée, au moins elle était restée inédite 
jusqu'en 1636. Or, Mairet venait, imprudemment, d'en 
renouveler le souvenir, on pouvait dire le scandale, en la 
faisant imprimer et mettre en vente chez le .libraire Pierre 
Rocolet. A Corneille qu'une ligue jalouse semblait vouloir 
accabler sous les injustes reproches de plagiat, d'immoralité, 
l'occasion ne se présentait-elle pas favorable pour rappeler au 
public ce que valaient quelquefois ses accusateurs, en nom- 
mant, si honteux fût-il, l'endroit où tel de ces poètes parais- 
sait avoir copié ses types et trouvé son inspiration » ? 

On ne saurait mieux dire; et si l'on admet la juste indi- 
gnation de Corneille, on ne doit pas lui imputer à crime le 
« gros mot » qui est, ce nouS 1 semble, la raison d'être du 
Rondeau a Mairet. 

Corneille, son rondeau une fqis écrit, éprouva-t-il quelque 
hésitation a le faire imprimer et circuler dans Paris? Si l'on 
en croit Claveret (1), Corneille demanda son avis à ce 
médiocre avocat d'Orléans, devenu h Paris mauvais poète 
dramatique. C'est possible. Corneille pouvait ignorer encore 
que c'était Claveret qui s'était chargé de distribuer à profusion 
le pamphlet envoyé du Mans par Mairet (Je vrai Cid espagnol); 
il pouvait croire que Claveret était toujours son ami. Claveret 
ne lui avait-il pas envoyé une épigramme aimable et un 
madrigal louangeur (2), pour mettre en tète de sa comédie 

1 " 

(1) Lettre du s r Claveret au s r Corneille, soy-disant antbenr du « Cid », p. 6. 

(2) « La Renommée est si ravie 

Des mignardises de tes vers, etc. ». 

2 



- 18 - 

de La Veuve? Admettons donc que Corneille consulta Claveret 
sur la question de savoir s'il devait faire imprimer ou non son 
Rondeau. « Ne l'imprimez pas, aurait répondu Claveret : « les 
honnestes femmes ne sçauroicnt le lire sans honte. » Mais si 
Corneille éprouva un instant d'hésitation, il dut bien vite 
prendre son parti, quand il apprit, de façon certaine, que 
Claveret était l'âme damnée de Mairet, et qu'il s'était fait un 
malin plaisir de colporter à Paris, de maison en maison (i), 
le Vray Cid espagnol* 

Le rondeau parut donc, où Corneille, après avoir traité 
Mairet, âgé d'un an de plus que lui (2), de « jeune jou- 
vencel », après l'avoir accusé « d'entasser injure sur injure » ; 
— de « rimer avec rage une lourde imposture » ; — « de se 
cacher ainsi qu'un criminel » ajoutait : « Chacun connaît son 
jaloux naturel; on le montre comme un fou solennel »; et 
t Paris entier l'envoie au diable et sa Muse... où Ton sait ». 

En vrais combattants d'Homère, l'auteur de Sophonisbe et 



« Ta Veuve... par sa douceur extrême 
Sait si bien l'art de charmer, etc. ». 
(Voir Corneille, éd. M.-L., tome I, p. 385). 

(1) On peut lire sur l'exemplaire de la Bibliothèque de Caen, plié en 
forme de lettre, cette adresse, qui est probablement de (la main de Claveret 
lui-même : « M 1 ' de la Guenstiere (ou Quenstiere), au Dauphin, place Dau- 
phine ». 

Claveret, dans sa Lettre au s r Corneille soy disant autbeur du Cid y finit 
par avouer qu'il a colporté le pamphlet de Mairet : « J'ay descouvert, dit- 
il, (p. 5), qu'on vous avoit fait croire que j'avois contribué quelque chose 
à la distribution des premiers vers qui vous furent adressez sous le nom du 
Vray Cid espagnol, et qu'y voyant vostre vaine gloire si judicieusement 
combattue, vous n'auriez pu vous empescher de pester contre moy, parce 
que vous, ne; sçaviez à qui vous en prendre. Je ne crois pas estre criminel 
de leze amitié, pour en avoir receu quelques copies, comme les autres, et 
leur avoir donné la louange qu'ils méritent... » 

(2) Mairet était né à Besançon en 1604. 



, : - 



— 19 — 

l'auteur du Cid s'étaient, tout d'abord, mutuellement lancé à 
la tête des bordées d'injures. La lutte allait continuer, impi- 
toyable. 



II 



Les Observations sur U Cid (par Scudéry), et la Deffense du Cid. — Quel est 
l'auteur de la Deffense du Cid ? N'est-ce pas Farct, l'auteur de Y Honnête 
homme ? 

Richelieu aurait pu, aurait dû s'interposer entre les deux 
lutteurs, et leur dire : « Allez chacun de votre côté; vous 
êtes quittes ». Mais il faut croire que cette bataille l'amusait, 
lui qui faisait jouer, par ses laquais et ses marmitons, une 
parodie du Cid, où Ton entendait, entre autres fines plaisante- 
teries, celle-ci, qui sera répétée tant qu'il y aura des farceurs 
d'estaminet : « Rodrigue, as-tu du cœur? — Je n'ai que du 
carreau » (i). 

Donc, loin de vouloir faire cesser cette « guerre de 
plume » (2), Richelieu dut être heureux, quand il vit Scu- 
déry, Scudéry le capitaine Fracasse, Scudéry le Matamore (3), 
descendre dans l'arène, non pas certes pour apporter l'olivier 
de paix, mais pour irriter davantage les deux adversaires. 
Scudéry, en effet, avec son outrecuidance accoutumée, 

, allait, en donnant à l'un, pour l'exciter, l'appui de sa lourde 

] et pédantesque érudition, insulter et énerver l'autre par ses 

/ critiques aussi stupides que malveillantes. 

| Scudéry — de même que Mairet, — avait beau se masquer 



(1) Tallemant, Hist. f II, 395. 

(2) Expression de Scudéry (Obs., p. 9$). 

[ || (3) Chose curieuse, Scudéry, dans ses Observations, donne ces épithétes 
; aux héros de Corneille. '— Il avait pourtant dit, au début de son pamphlet : 
« Connois toy toy-mesme » (p. 4). 



— 20 — 

et publier son pamphlet anonyme; il était trop facile à 
reconnaître. Il n'y avait pas, en effet, à cette date, deux 
auteurs en France pour écrire une phrase comme 
celle-ci : « J'attaque le Cid et non pas son autheur; j'en 
veux à son ouvrage, et non point à sa personne; et comme 
les combats et la civilité ne sont pas incompatibles, je veux 
baiser le fleuret dont je prétends lui porter une botte 
franche, etc. » (i). Non, il n'y avait qu'un seul homme pour 
rappeler ainsi à ses lecteurs qu'il était en même temps 
« poète et guerrier » (2), c'était Scudéry : « Incessu patuit 
Deus ». 

Nous ne ferons pas à Scudéry l'honneur d'analyser, ni sur- 
tout de discuter ses Observations sur le Cid. Disons seule- 
ment que l'auteur de Y Amant libéral fait à Corneille les 
reproches suivants : « Je prétends, dit-il (3), prouver contre 
cette pièce du Cid : 

« Que le sujet n'en vaut rien du tout, 

« Qu'il choque les principales règles du poème drama- 
tique, 

« Qu'il manque de jugement en sa conduite, 

« Qu'il a beaucoup de meschans vers, 

« Que presque tout ce qu'il a de beautez sont desrobées ». 

Et la conclusion, bien digne des prémisses, est celle-ci : 
« L'estime qu'on en a fait est injuste ». j 

Il se trouva bien vite un ami de Corneillei pour répondre 
au pamphlet de Scudéry, par une Dcffense du Cid > que ni 
M. Taschereau ni M. Marty-Laveaux (4) n'ont connue, bien 

(1) Observations, p. 5. 

(2) Scudcry, en tête de son Trompeur puni, s'est fait « pourtraire » avec 

cette devise : 

Et poète et guerrier il aura du laurier. 

(5) P. 6. 

(4) ComeilU, t. III, p. 25. 



K 



— 21 — 

* . . 

qu'elle eût été signalée par les frères Parfaîct (i) et par 
Niceron (2), et qui, après avoir été retrouvée par M. Emile 
Picot à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, a été réimprimée 
pour la Société des Bibliophiles Normands en 1879, par les 
soins de M. Lormier. 

Quel est l'auteur de cette Défense du Cid?,.. M. E. Picot (3) 
nous dira : « Le titre porte un fleuron qui nous paraît être 
celui de L. Maurry, de Rouen. Ce détail a son importance, 
parce qu'il prouverait que la Défense du Cid aurait été écrite, 
sinon par Corneille lui-même, du moins sous son inspiration, 
par un de ses compatriotes ». 

A cela, M. Lormier qui connaît mieux que personne les 
anciennes impressions rouennaises, répond (4) : « Elle 
(l'impression de la Défense) ne paraît pas être de cette der- 
nière ville (Rouen); ni chez Laurens Maurry, ni chez aucun 
autre libraire ou éditeur rouennais, je n'ai trouvé réunis ces 
ornements typographiques (fleuron du titre, tête de page, 
lettres majuscules), alors d'un emploi assez banal. On les 
voit, au contraire, souvent ensemble dans les volumes in-4 , 
publiés ;\ Paris chez Toussaint Quinct ; en particulier ils se 
rencontrent tous dans son édition des Œuvres du sieur de 
Sainl'Amand, donnée en 1642- 1643/). 

Dans sa Vie de Rotrou mieux connue, M. Henri Chardon, qui 
a fait de si heureuses trouvailles (dont nous parlerons plus 
tard), sur Corneille, regrette qu'on ne sache pas « qui vise 
le Jugement du Cid composé par un Bourgeois de Paris, mar- 
guillier de sa paroisse, lorsqu'il parle du « pédant qui a pris la 
cause de Corneille, et semble avoir eu plus de r soin de 
défendre son affiche de la morale de la Cour et d<Lparestre 

(i)Hist, du Tb.fr., t. V, p. 256.' 

(2) Mém. pour servir à YHist. des. Hommes il!., XX, p. 88 et suiv. 

(3) Bibliogr. Corn., n° 1354. 

(4) La Défense du Cid y p. 17 (réimp. de 1879). 



s 



/ 



— 22 — 

grand logicien, que de rien faire à l'avantage de l'auteur du 
Cid » (i). 

Encore une fois, quel est l'auteur de la Défense du Cid; 
quel est le pédant (?) qui a pris la cause de l'auteur du Cid 
et qui semble « avoir eu plus de soin de défendre son affiche 
de la Morale de la Cour (2), et de parestre grand logicien que 
de rien faire à l'advantage de Corneille »? — En cherchant 
bien, il me semble qu'on peut arriver, sans trop dp peine, à 
découvrir l'auteur de la Deffense du Cid. En effet, à la page 1 5 
de ce pamphlet (3), nous lisons ceci, en réponse aux reproches 
de Scudéry, qui avait blâmé Corneille d'avoir voulu 
« adapter », comme disent nos voisins d'Outre-Manche, à la 
scène française, une pièce espagnole des plus médiocres (selon 

lui) : « Nostre traducteur (Corneille) en a usé de la 

sorte pour s'accomoder au temps, et pour faire des ouvrages 
à la mode où l'on produit ce qui plaist, et non pas ce qui est 
le mieux. Nos tailleurs et nos cordonniers habillent et 
chaussent d'une façon et répugnante à la raison, et incom- 
mode mesme au corps; mais ils ont leur excuse prompte, 
que c'est le courant de la mode qui les oblige ;\ cette forme : 
nous voyons mesme, par les places publiques, deux affiches 
qui publient VHonncste Homme ou la Morale de la Cour; 
celuy qui donne le tiltre à sa science de la Morale de la Cour 
sçait bien que' les vertus de la 1 morale ne changent pas de 
nature en la personne des courtisans, ouy bien de la matière 
externe où elles sont appliquées, mais il cognoist la vanité 
commune qui pousse chacun à vouloir estre courtisan, il les 
attire par l'amorce de ce titre à venir prendre ses instructions 



(1) La vie de Roirou mieux connue, p. 246 (Paris, Picard, 1884, in-8°). , 

(2) C'est moi qui souligne ce sous titre. 

(3) Voir la réimpression de la Société des Bibliophiles Normands 
(C. Lormier) . ' 



— 23 — 

qui seront les mesmes qu'il donnèrent, s'il eut mis en teste de 
son affiche j YHomme de Bien ou la Morale des Hommes ver- 
tueux ».. 

Il est très admissible que l'auteur de la Deffense du Cid, et 
l'auteur 'de YHonneste homme, ouvrage dont on a expliqué le 
véritable sens avec tant de complaisance, ne font qu'un* Or, 
ne doit-on pas attribuer à Faret la Deffmse du Cid, puisque 
Faret est l'auteur bien connu de YHonneste homme ou l'art de 
plaire à la Cour? — Qu'on fasse attention aux dates. La 
Deffense du Cid est de 1637; or, YHonneste homme, etc., est de 
1633. Pellisson, dans sa Relation contenant l'Histoire de l'Aca- 
démie françoise, nous dira, en parlant de Faret (1) : * Son 
principal ouvrage est YHonneste homme, qu'il fit environ Tan 
1633 ». — N'oublions pas que Faret était l'intime ami de 
Sajnt-Amand, et puisque M. Lormier nous dit que le fleuron, 
la tête de page et les lettres majuscules de la Deffense 
du Cid sont identique; aux fleurons, têtes de pages et 
lettres majuscules des ^Œuvres de Saint-Amant, publiées 
chez Toussairit Quinet (2), il me semble qu'on peut, avec 
assez de vraisemblance, pour ne pas dire de certitude, regar- 
der Faret, l'ami de Saint-Amant, comme l'auteur de la 
Apeffense du Cid. . 1 

Cette Deffense, hâtons-nous de le dire, n'ajoutera rien à la 
« gloire » de Fareç. L'auteur de ce factum (quel qu'il soit), 
remarque avec justesse que celui qui a écrit les Observations 
sur le Cid est mû par l'envie « quiiest la plus basse des pas- 
sions de l'âme » ; ses réponses aux critiques de Scudéry sont 
sensées; mais, en somme, on peut dire que l'auteur du Cid 
pouvait être plus habilement défendu. 

Ifaret, — si c'est lui l'auteur de la Deffense du Cid (et pour- 

(1) Ed. de 1672, |£. 273. 

(2) D'ailleurs Corneille (Lettre apolegiiique, p. 3), bous dit qu'il a reçu 
cette pièce « de Paris ». 



- 24 — | 

quoi non ?) n'est pas très fort sur l'histoire littéraire de l'Es- 
pagne. D'après lui, Guilhen de Castro pourrit dans son tom- 
beau depuis « six siècles » (i); mais comme il se rattrape, 
lorsqu'il parle des beautés du Cid, et surtout lorsqu'il défend 
le rôle de l'Infante, si violemment attaqué par Scudéry : « Le 
Censeur reprend mal à propos Corneille d'avoir inséré en 
sa pièce quelque scène, où il fait parois.tre une Infante qui est 
touchée de mesme passion que Cbimène, puisqu'elle n'entre 
pas dans la conclusion de la tragi-comédie, et n'est pas une 
des parties qui fassent corps. Je responds qu'il se mesprend, 
et qu'il n'est p,as nécessaire que tout ce qui embellit et donne 
ornement, fasse partie de la chose belle : les mouches et les 
assassins sur le visage d'une femme n'en font pas' ny les traits 
ny les parties; mais on ne laisse pas que de les y trouver bien 
assises, puisqu'elles servent ;\ relever la blancheur par leur 
opposition, et l'Infante introduite ne peut point estre inutile 
au dessein du Cid, bien qu'elle ne soit pas du corps de son 
dessein, puisqu'elle sert à relever les mérites de Rodrigue dont 
elle avoit esté esprise, toute Infante qu'elle estoit, et par là 
mesme à excuser Chimène de s'estre affermie à une passion 
où elle avoit veu une Reine assujétie (2) ». 

A ce « beau » langage, qui ne reconnaîtrait celui dont 
Pellisson a dit (3) ,: « On voit par la lecture de ses écrits qu'il 
avoit l'esprit bien fait, beaucoup de pureté et de netteté dans 
le stile, beaucoup de génie pour la langue et pour l'éloquence ». 

Pour conclure, je dirai : Celui qui a écrit ces lignes agréables 
sur « les mouches et les assassins », n'est-il pas le môme que 
l'auteur des paragraphes : « Combien les femmes sont néces- 
saires dans les Cours, et des soins qu'il faut rendre aux 



p) P. 6. 

(2) La Deffense du Cid f pi 9 (réimpression), 

b) op. eu., p. 273. 



— 25 — 

femmes », du dernier chapitre de YHonneste homme (i)? « Sans 
elles les plus belles Cours du monde demeureroient tristes et 
languissantes, sans ornement, sans splendeur, sans joye et 
sans aucune sorte de galanterie. Et faut advoûer que c'est leur 
seule présence qui resveille les esprits, et picque la générosité 
de tous ceux qui en ont quelques sentimens. Cela estant 
véritable, comme certainement il est, quels hommes pour- 
roient refuser des respects et des honneurs ;\ celles qui leur 
donnçnt de la gloire, ou qui du moins leur inspirent le désir 
d'en acquérir? Or, ces respects consistent en une certaine 
expression d'humilité et de révérence par gestes, ou par paroles, 
qui témoignent une extraordinaire estime que nous faisons 
des personnes envers qui nous en usons. Ils expriment encore 
par [les actions, et il y a mille petits soins et mille petits ser- 
vices à rendre aux femmes, qui cstans rendus à -temps et sou- 
vent réitérez, font à la fin sur leurs esprits de plus fortes 
impressions que les plus importants mesmes, dont les occa- 
sions ne s'offrent que trop rarement... » 

Jusqu'à preuve du contraire, nous attribuerons donc au 
très estimable (2) auteur de YHonneste homme, à Faret, le 
pamphlet, en faveur de Corneille, intitulé la Défense du Cid. 

(1) Ed. de 1681, p. 174. 

(2) Je dis « très estimable» bien que son ami Saint-Amand ait compro- 
mis sa réputation d' « honnête homme » en le faisant trop richement 
rimer à « cabaret » . , I 



— 26 — 

m '■! 

Le rôle du comte de Belin, dans la Querelle du Cid. 

/ Nous lisons dans la Relation contenant l'histoire de V Aca- 
démie française (i), par Pellisson : « Monsieur Corneille 

a toujours crû que le Cardinal et une autre personne de 
grande qualité avoient suscité cette persécution contre le Cid, 
témoin cette parole qu'il écrivit à un de ses amis et des 
miens, lorsqu'ayant publié Y Horace, il courut un bruit qu'on 
feroit encore des Observations et un nouveau Jugement sur 
cette pièce : « Horace, dit-il, fut condamné par les Duumvirs, 
mais il fut absous par le peuple ». Corneille n'était pas le 
seul à croire qu'outre Richelieu, dont la mauvaise volonté 
à l'égard de Corneille était évidente (2), une autre personne 
de grande qualité voyait avec plaisir les rivaux de Corneille 
attaquer l'heureux auteur du Cid. Scudéry, furieux de voir 
qu'on eût osé répondre à ses Observations qui lui semblaient 
irréfutables, non seulement clabaudait partout que la Deffense 
du Cid était l'œuvre de Corneille lui-môme, mais encore 
harcelait le poète de ses lettres impertinentes : « Voz lettres 
me viennent quereller jusques dans mon cabinet» (3). Cor- 
neille n'a pas conservé les lettres de Scudéry, mais nous en 
devinons le contenu par quelques lignes de h Lettre apologi- 
tique que l'auteur du Cid crut devoir écrire en réponse' à 
Scudéry. D'abord Scudéry reprochait à Corneille (quelle 
audace!) d'avoir osé réfuter ses Observations, et Corneille 
répondait : « Je n'ay point fait la pièce qui vous pique (4) ; 

(1) Ed. de 1672, p. 138. 

(2) Pellisson, op. cit., p. 118 et 119. 

(3) Corneille, Lettre apol,, p. 3. 
($i La Deffense du Cid. 



A 



— 27 — 

'je l'ay reçtie de Paris avec une lettre qui m'a appris le nom 
de son autheur. Il l'adresse à un de nos amis qui vous en 
pourra donner plus de lumière » (i). — En outre, Scudéry 
menaçait Corneille des ressentiments « d'une personne de 
condition » (2). A cela Corneille ripostait : « Bien que je 
n'aye guère de jugement, si l'on s'en rapporte à vous, je n'en 
ay pas si peu que d'offencer une personne de si haute condi- 
tion, dont je n'ai pas l'honneur d'estre cogneu, et de craindre 
moins ses ressentiments que les vostres » . 

Quelle est cette personne de haute condition dont Cor- 
neille pouvait et devait craindre les ressentiments ? « Cette 
personne est inconnue », dit M, Marty-Laveaux (3). Je croi- 
rais volontiers, avec M. Henri Chardon (4), qu'il s'agit ici 
du comte de Belin. Le comte de 'Belin, en effet, était (une 
sorte de « Mécène manceau », qui fut le protecteur de 
Scarron, de Rotrou, et particulièrement de Mairet. Mairet 
passa six années de sa vie auprès du comte de Belin; c'est 
chez lui, soit au Mans, soit au château d'Averton, que Mairet, 
qui « était à son commandement » (5), composa les Galan- 
teries du duc d'Ossonne, la Virginie, la Sophonisbe, la Cleopâtre 
ou Marc-Antoine, le Soliman, Ylîlustre Corsaire, le Rolland 
furieux, et enfin 1' Athênaïs et hSidonie. Dans la dédicace des 
Galanteries du duc d'Ossonne, datée du 4 janvier 1636, voici 
ce qu'il dit de son protecteur : « Dieu m'a fait la grâce de 
trouver un amy particulier tel que je pouvais le souhaiter, en 
la personne du comte de Belin... qui, tout grand seigneur 
qu'il est, et d'une condition a me pouvoir commander en 
maître,' adjoute néanmoins aux biens qu'il me fait, celuy de 

(1) Lettre apol., p. 3I. 

(2) Ibid., pp. 3 et 4.I 

(3) Corneille, t. III, p. 24, t. X, p. 399. 

(4) La vie de Rotrou mieux connue, p. 109. 

(5) Tallemant des Rèaux, VII, 172. 



— 28 — ■ • 

la liberté qu'il m'a laissée. C'est dans sa maison qu'on pren- 
drait pour la véritable académie des beaux esprits, n'estoit que 
l'on y fait trop fcionne chère, que je mène une vie dont le 
repos n'est troublé que par le souvenir d'une maîtresse. De- 
puis Silvanire que je composai sous les ombrages de Chan- 
tilly, je dois le reste de mes derniers ouvrages au soin qu'il a 
pris de me solliciter de les faire » (i). 

Comme le fait justement remarquer M. H. Chardon (2), 
« Mairet, hôte et protégé de M. de Belin, ayant figuré au pre- 
mier rang des adversaires de Corneille dans la « Querelle du 
Cid », et ayant-écrit dans le Maine plusieurs de ses factums 
contre le jeune (3) rival qui venait d'éclipser sa vieille renom- 
mée, il est difficile d'admettre que le nom du comte de Belin 
ne se trouve pas dans la célèbre polémique ». Et M. Char- 
don, qui Ta noté le premier, ajoute : « On rencontre en effet 
le nom de cet illustre personnage dans les écrits des deux 
adversaires ». Dans son Apologie (4), Mairet (ou celui qui 
parle pour lui) rappelle les bienfaits dont l'a comblé Son Émi- 
nence (Richelieu) et la protection présente d'un généreux amy, 
que tout le monde connaît assez ». De son côté, Corneille (ou 
du moins l'ami qui a écrit pour lui la Lettre du dès-intéressé au 
sieur Mairet), ne jse gênera pas pour reprocher ;\ son adver- 
saire les bienfaits dont l'a comblé et la protection constante 
dont l'a honoré le comte de Belin : « S'il est du Parnasse 
comme du Paradis, où l'on ne peut avoir d'entrée avec des 
biens mai acquis, tombez d'accord avec tout le monde que 

(1) Voir H. Chardon, op. cit., p. 96. * 

(2) Op. cit. y p. 107 et 108. I 

(3) Mairet n'avait guère qu'un an de plus que Corneille; mais il avait 
débuté très jeune au théâtre, et Corneille pouvait le considérer comme un 
« ancien », bien que dans son fameux Rondeau, il Tait appelé « jeune jou- 
vencel ». 

(4) Apol. pour M. Mairet, 



.— 29 — 

! 

vous en estes exclus, si vous ne restituez pas la plus grande 
partie de vostre réputation à un maistre qui par excez de 
bonté ne s'est pas contenté de vous recevoir chez luy géné- 
reusement au fort de vos misères, mais qui par son approba- 
tion et par l'honneur qu'il vous a fait en vous regardant 
d'assez bon œil, a obligé tous ses amis à dire du bien de vos 
ouvrages. C'est de luy que vous tenez le peu d'estime que 
vous possédez, non du mérite de vos œuvres, etc. » (i). 

Il ne serait donc nullement surprenant que Mairet, l'insul- 
teur de Corneille, insulté à son tour par l'auteur du Cid ou 
par ses amis, n'eût intéressé à sa cause, si mauvaise fût-elle, 
le grand seigneur dont il était le commensal et le protégé ; 
et que le comte de Belin, dans un moment de mauvaise hui- 
meur contre le détracteur de son poète (2), n'ait menacé Cor- 
neille de ses « ressentiments ». — Aussi nous conclurons, 
en admettant que Corneille, qui connaissait toute l'estime, 
toute l'amitié que le comte de Belin professait pour Mairet, et 
dont celui-ci se vantait assez publiquement (3), a pu, non 
sans apparence de raison, supposer qu'outre le Cardinal de 
Richelieu « une autre personne de grande qualité avait sus- 
cité la persécution contre le Cid ». 

Reste à savoir si l'on peut attribuer au comte de Belin, 



(1) Lettre du dès-intéressé , p. 6. — Il est à noter qu'A la fin de la « Que- 
relle du Cid » le nom du comte de Belin figure encore dans la lettre que 
Boisrobert, *par ordre de Richelieu, envoya a Mairet (5 octobre 1637) : 
a ... Conservez-moi quelque place dans le souvenir.de M. de Belin, ctc.D. 

{2) Le comte de Belin était également le protecteur de Scudéry, qui, au 
plus fort de la a Querelle du Cid », dédia au « Mécène manceau » sa tra- 
gédie de Didon (Voir H Chardon, op. cil. % p. 117). 

(3) «Il prit plaisir à caresser les Muses en ma personne, et les charmes 
que je découvris en la sienne, me lièrent si fortement à lui par les seuls 
liens de l'estime et de l'amitié, que le seul tombeau s'est trouvé capable 
de m'en séparer » (Mairet, Dédicace du Roland furieux). 



\ 

— 30 ~ 

comme essaie de le faire M. H. Chardon — assez timidement 
du reste, — le Discours à Cliton sur les Observations du Cid, 
avec un traicté de la Èisposition du Poëme dramatique, et de la 
prétendue Règle des vingt-quatre heures (i). 

.M. Chardon commence par dire (2) : « Je ne pense pas, 
pour ma part, que M. de Belin soit l'auteur de cette pièce.. . ». 
Toutefois, il ajoute : « Mais ce n'est qu'après une sérieuse 
enquête qu'on iera en droit de l'attribuer à d'autres qu'à 
lui ». — Je regrette d'être, sur ce point, en complet désac- 
cord avec le savant auteur! de la Troupe du Roman comique dé- 
voilée, de la Vie de Rotrou mieux connue et de tant d'autres 
publications si intéressantes pour notre histoire littéraire. Il 
me semble absolument impossible d'attribuer au comte de 
Belin le Discours à Cliton. Par exemple, l'auteur nous dira 
« qu'il fait souvent des vers et qu'il favorise ceux qui s'en 
meslent » (3). Le comte de Belin favorisait les poètes, cela 
n'est pas douteux; mais a-t-il fait lui-même des vers? « Il 
prit plaisir, dit Mairet, à caresser les Muses en ma personne » ; 
Tallemant, lui aussi, nous dira que le comte de Belin faisait 
faire des vers à ses poètes, et surtout à son poète attitré, Mai- 
ret; mais il ne nous dit pas que le noble seigneur en fit lui- 
même. « Le comte de Belin, qui avait Mairet à son comman- 
dement, faisait faire des pièces à la condition que l'actrice, la 
Lenoir, eût le principal personnage, car il en étaij amoureux, 
et la troupe s'en trouvait bien » ^4). Scarron, qui dans son 
Roman comique, peint le comte de Belin sous les traits du 



(1) A Paris, imprimé aux dépens de l'autheur. In-12, de 103 pages. 

(2) Op. cit., p. 116. 

(3) Discours à Cliton, p. io. 

(4) Tallemant, VII, 172. — Il s'agit ici de la troupe de Mondory. Il est 
à remarquer que la Lenoir et son mari avaient quitté la troupe de Mon- 
dory en 1634 (H. Chardon, op, cit., p. 103). 



— 31 - 

marquis d'Orsé, dira bien qu'il attirait dans son château 
« quelques beaux esprits de Paris, entre lesquels il se trouvoit 
' des poètes du premier ordre » ; il parlera de son « amour 
passionné pour la comédie et pour tous ceux (et celles- sur- 
tout) qui s ? en mêloient » (i); mais il ne fera pas la moindre 
allusion à ses talents poétiques (2). De même la Pinelière, 
dans son Parnasse ou le critique des Poètes :. « Le comte de 
Belin attire chez lui les plus beaux esprits, et se fait une pe- 
tite cour de poètes », — Mécène des poètes, soit, mais poète, 
non pas. Du reste, M. Chardon lui-même, dans les deux 
substantiels chapitres (3) qu'il a consacrés à M. de Belin, ne 
dit rien qui puisse faire supposer qu'il « fit quelquefois des 
vers » , comme l'affirmera de lui-même l'auteur -du Discours 
à Cliton. 

D'ailleurs, est-ce bien le comte de Belin qui serait allé une 
fois au parterre voir jouer le Cid (4)? Le comte de Belin au 
parterre, au milieu des clercs payant leur place quinze sous!... 
— Est-ce le comte de Belin — lequel ne connaît pas Cor- 
neille, et n'est pas connu de lui (5) — qui craindra de « se 
mettre mal avec l'un ou l'autre de nos Autheurs qui sont en 
querelle, et peut-estre avec tous les deux ensemble (6) ? — 
Est-ce le noble comte de Belin qui, dans une comparaison, 
parlera « d'un vin bourru que nous irions boire à l'enseigne 
de la Renommée, ou de quelque autre breuvage épais qu'on 
débité en pleine rue avec la lie » (7)? — Enfin, est-ce le comte 



(1) Rom. comique, deuxième partie, ch. XVII. 

(2) H. Chardon, op. cit., p. 90. 
(3)Ch. IVtetV. 

(4) Discours à Cliton, p. 10. 
<5) Lettre apol., p. 3 et 4. , 

(6), Disc, à Cliton, p. 4. 

(7) Disc. t p. 7 et 8. Voir encore p. 96 : il est question du vin qu'on boit 
au cabaret des Trois-Maillets. 



— 32 — 

de Belin qui aurait attendu la « Querelle du Cid » pour faire 
imprimer un Traité de la Disposition du poème dramatique, 
composé depuis cinq ou six ans, et qui, ne trouvant pas 
d'acheteurs, aurait, pour mieux amorcer le public, changé le 
titre de son factum en cet autre : Examen de ce qui s'est fait 
pour et contre le Cid avec un Traité, etc., etc.? 

Que le comte de Belin se soit déclaré assez ouvertement 
contre Corneille, dans la « Querelle du Cid », rien n'est plus 
vraisemblable, car « il se trouvait, par ses accointances avec 
Scudéry et Mairet, présent à ses côtés, dans un milieu anti- 
Cornélien » (i); mais qu'il ait composé le Discours à Cliton 
sur les Observations du Cid (ou l'Examen de ce qui s'est fait pour 
et contre le Cid), voilà ce que nous ne saurions admettre un 
seul instant. — Mais de qui est ce factum ? That is the ques-r 
tion. « Dans le doute, abstiens-toi », dit la sagesse des na- 
tions (2). . 

(i) H. Chardon, op. cit., p. 118. M. de Belin faisait venir chez lui la 
troupe de Mondory, et M. Chardon remarque, avec beaucoup de justesse, 
que Mondory et sa troupe (protégés par le comte de Belin) pouvaient 
avoir à se plaindre de Corneille, qui, par avarice, avait fait imprimer 
le Cid contre la foi promise aux comédiens. « Il n'est pas douteux, dit 
M . Chardon, que M. de Belin n'ait regretté la manière d'agir de Corneille 
à l'égard de la troupe qu'il honorait de sa protection » (op. cit., p. 116). 

(2) Voir Eug. Rigal : Thèse sur Alexandre Hardy, pp. xx et xxi. Le 
Discours à Cliton a été attribué sans aucune raison à Claveret par les frères 
Parfaict, par Sainte-Beuve, etc. Niceron l'attribue à Mairet. C'est inadmis- 
sible. Enfin, M. Lisle [Essai sur les théories- dramatiques de Corneille... p. 89)] 
le donne à Durval, l'auteur de la tragédie de Panthèe. Ce qui est certain, 
c'est que l'auteur du Discours à Cliton affirme quelque part qu'if a com- 
posé des pièces de théâtre : « Je veux, dit-il (p. 28), rendre raison de ce 
que j'ay faict au théâtre... », et, p. 81 : « Il me suffit que les pièces que 
j'ay faictes, quoy qu'en petit nombre, parviennent es mains de ceux que 

j'honore et que je chéris ». M. Arnaud (Théories dramatiques au XVII e 

siècle, p. 1 $9) est du même avis que M. Lisle. M . Eugène Rigal « a peine 
A comprendre pourquoi Durval aurait gardé l'anonyme en publiant ce ré- 



i — 33 — 

IV 

I 

Du « vrai » rôle de Rotrou dans la « Querelle du Cid j>. 

M. H. Chardon, dans sa Vie de Rotrou mieux connue, ayant 
dit (i) là-dessus tout ce qu'il y avait à dire, je me contenterai 
de résumer ses excellents arguments. 

D'après une légende « aussi tenace que si elle était gravée 
sur l'airain », Rotrou, au lieu de faire, lors de l'apparition du 
Cidl défection, comme tous les poètes qui avaient couvert de 
fleurs le jeune auteur de la Veuve, aurait soutenu son ami en- 
vers et contre tous; et il aurait été le seul à le défendre. 

Sur quoi cette légende est-elle fondée ? Sur rien. 

Sans doute on doit tenir compte de la belle Elégie de Ro- 
trou, qu'on peut lire en tête de la Veuve, de Corneille, et 
surtout des beaux vers qu'il fit débiter, en l'honneur de l'au- 
teur de Cinna et de Ma Mort de Pompée, par l'acteur Saint- 
Genest. 

Mais qui nous dit que Rotrou, — à la date du Cid, — n'ait 
pas fait comme les anciens amis de Corneille, et qu'il n'ait 
pas été choqué comme eux « par ses grands airs castillans et 
par cette arrogante supériorité qu'il se donnait sur ses égaux 
d'hier, dans son Excuse à Ariste? » — N'oublions pas non 
plus que Rotrou était l'ami de Scudéry, et qu'en février 1637, 
il arrivait « quasi au moment psychologique de la « Querelle 

quisitoire contre les règles; ne les avait-il pas attaquées sous son nom, dans 
la préface iïAgarite (1636)? N'allait-il pas les attaquer encore dans la pré- 
face de Panthèe (1639)? Les termes mémos de cette dernière préface ne 
permettent guère de supposer que Durval ait publié un traité méthodique 
sur le sujet. » 
(1) Op. cit., p. 119 et suiv. 

3 



-v. 



\ 



— M — 

du Cid », dans le Maine, dans un milieu anti-Cornélien, 
auprès de M. de Belin, son protecteur, de Mairet, son aîné, 
son maître, j'allais dire son modèle ». On est donc plutôt 
tenté de croire que « subissant l'influence de son entourage 
et pour lui complaire, il a été entraîné à s'unir aux adversaires 
de Corneille ». , 

Eh bien ! il ne faut attribuer à Rotrou « ni le rôle héroïque 
de la légende, ni celui d'humble complaisance ou de mes- 
quine jalousie ». Quand on consulte les pièces du procès, on 
pense à conclure qu'il a « rempli simplement un rôle plus 
humain, répondant mieux à son caractère ennemi de la 
guerre et plein de sociabilité, celui d'un conciliateur voulant | 
mettre fin à cette regrettable polémique ». — Il a voulu 
apporter aux deux lutteurs, à Corneille et à Scudéry, « un 
rameau d'oîivjier pour mettre bas les armes. Cei rameau 
d'olivier, c'est! VIncognu et véritable atny de Messieurs de Scu- 
déry et Corneille ». j ' 

La pièce est signée D. R. Faut-il l'attribuer à Du Ryer ou 
à Rotrou? Le père Niceron est le premier qui, en 173 1 (1), 
l'ait attribuée à Rotrou. Cette attribution est acceptable. 
Seulement, ce qui est assez comique, c'est que, depuis cette 
date, certains critiques ont parlé de cette pièce sans l'avoir lue, 
et n'y ont vu (?) qu'un éloge de Corneille. D'autres, l'ayant 
lue un peu légèrement, ne voient dans VIncognu que l'ami de 
Scudéry. — Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de lire avec 
attention ce pamphlet, qui est une réponse à La voix publique 
à M, de Scudéry sur les Observations du uid. 

M. H. Chardon, qui a étudié ligne par ligne VIncognu et 
véritable ami de Messieurs de Scudéry et Cameille, n'ose se pro- 
noncer bien nettement. Toutefois, après avoir mis les pièces 

[i) Mêm. pour servir à Vhist, des hommes illustres , XX, 90 et 96. 



- 35 - 

du procès sous les yeux des lecteurs, et avoir ^dit: « Que 
chacun juge à son gré », il conclut ainsi : « En étudiant la 
pièce de près, on voit qu'elle est faite par un lettré, familier 
avec le théâtre, avec le divin mestier de la poésie, par un ami 
des deux poètes, amené tout naturellement dès lors a chercher 
à les réconcilier, ce qui répond très bien au caractère de 
Rotrou ». 

Nous adoptons complètement ces sages conclusions. . 



L'intervention de Faucon de Ris, sieur de Charlcval, dans la « Querelle du 
Cid ». — Corneille menacé par Charleval et par Mairet de coups de 
bâton. 



Cest à M. H. Chardon que revient l'honneur de la décou- 
verte de cet adversaire de Corneille, qui n'a jamais été nommé 
par ceux qui se sont occupés de la « Querelle du Cid ». 

Après Y Excuse à Ariste, après le Vray Cid espagnol, après 
le Rondeau, après la Lettre apologitique, parut un pamphlet inti- 
tulé : Lettre à +\ (au P. André de Saint-Denis), sous le nom 
d'Ariste. 

Ce pamphlet dirigé contre le P. André de Saint-Denis, et 
surtout contre Corneille, était d'une violence extrême. \ / 

Je laisse de côté les attaques contre le Père André: je- con- 
dense en quelques lignes les injures à l'adresse de Corneille : 
« Autre Midas, au hazard d'avoir les mesmes oreilles ; — 
insupportable vanité; — imbécilité du personnage; — sa 
place est à l'hôpital des fous incurables; — présomption qui 
dégénère en folie; — le plus ingrat des hommes; — ses 
autres pièces (à part le Cid et la Médée qu'il doit, l'un à 



. « — 36 — 

Guilhem de Castro, l'autre à Senëque) peuvent passer pour 
farces » (i). 

Et pour terminer cette litanie d'injures, Fauteur de la Lettre 
à *+ sous le nom d'Ariste, disait de Corneille : « L'humeur 
vile de cet autheur et la bassesse de son âme n'est pas difficile à 
cognoistre dans les sentimens qu'il donne aux principaux per- 
sonnages de ses comédies : il rend les uns fourbes, artificieux, 
et fait , commettre aux autres des lachctez dont luy-mesme, 
quelque profession publique qu'il fasse , de poltronnerie, ne 
pourroit pas s'empescher de rougir si je les luy remettois sous 
les yeux, et certes il est bien difficile qu'il peust rendre ses 
acteurs plus vaillans, puisque luy-mesme n'a pas si tost la 
permission de prendre une espée (2) qu'il se déclare par une 
lettre imprimée indigne de la porter, et qu'à peine a-t-il reçeu 
celles de noblesse qu'il faict une action assez infamante pour 
l'en dégrader ». 

On ne pouvait être plus grossier. 

Corneille et ses partisans se demandèrent quel pouvait bien 
être l'auteur de ce vilain pamphlet. Tout d'abord ils l'attri- 
buèrent à Mairet. Un ami de Corneille lança — à l'adresse de 
Mairet, — une Response de*^ à <,% sous le nom d'Ariste (le P. 
de Saint-Denis), réponse assez faible, où l'on peut toutefois 
noter le trait suivant. A propos des Galanteries du duc d'Ossonne, 
on lit ceci (3) : « L'autheur a voulu par ce poëme bannir les 
honnesies femmes de la comédie, qui n'ont pu jamais souffrir 
les paroles ny les actions de ses deux héroïnes ». 

Dans cette, Response de „,*„, à „,% sous le nom d' A riste y les 
partisans de Corneille considéraient donc Mairet comme 
l'auteur de la Lettre à +\ sous le nom d'Ariste. Ils ne tardèrent 



(1) Lettre à *^ sous le nom d'Ariste, p. 3 et suiv. 

(2) Le père de Corneille reçut ses lettres de noblesse le 24 mars 1637, 

(3) P. S- — Voir pages 16 et 17. , 



- 37 — 

pas à découvrir le véritable au|teur de ce pamphlet. C'est 
alors que parut la Lettre pour Monsieur de Corneille contre les 
mots de la Lettre sous le nom d'Ariste : « Je fis donc résolution 
de guérir ces idolâtres » (i). 

Cette fois Corneille, ou l'un de ses amis, répondit vertement 
à son nouvel adversaire: 

« Vous changez a tous momens de party: 

«, Vous avez eu au commencement du Cid les sentimens 
d'un homme raisonnable, et vous n'avez pu luy denier les 
louanges qu'il tiroit sans violence de tous les honnestes gens; 

« Maintenant vous déferez au jugement de Y Observateur (2), 
à cause qu'il vous a tesmoigné approuver cinq ou six mau- 
vaises pièces rimées que vous dites avoir faites; 

« Jeune homme, asseurez vostre jugement devant que de 
l'exposer à la censure publique, etc., etc. ; 

« Celui que j'attaque est un peu plus fortuné de biens 
(que Claveret, sommelier dans une médiocre maison); mais 
il faut apporter de la foy quand il s'agit de son origine (j'ayme 
mieux paroistre obscur que médisant); 

« Vous estes de la maison de Scudery, vous assistez souvent 
aux Conférences qui s'y traitent; 

« Vous ayez autrefois recherché l'amitié de Corneille ». 

L'auteur de la Lettre à *+ sous le nom d*Arisle se sentit 
touché : il était démasqué. 

i° Vous avez jadis recherché l'amitié de Corneille; 

2 Renégat (3), vous avez « lâché » Corneille pour Scu- 
dery, et pourquoi cela? Parce que Scudéry avait approuvé vos 
méchants vers; 

(1) Ces mots se trouvent p. 4 de la Lettre à *^ sous le nom d'Ariste. 

(2) Scudéry. 

(3) Dernier mot de la Lettre pour Monsieur de Corneille contre les mots, 
etc., p. 3. 



- 38 — 

3° Vous êtes jeune; I' 

4° Votre maison est d'une noblesse plus que douteuse. 

Cest ce dernier trait qui blessa tout particulièrement 
l'auteur anonyme de la Lettre à # % sous le nom d'Ariste. 

D'abord, était-ce Corneille l'auteur de la Lettre pour 
Monsieur de Corneille contre les mots, etc., etc. ? Oui, répondait 
Mairet, dans son Epistre familière au sieur Corneille : Cet amy, 
dit-il, qui vous ressemble si fort » (i). — Cette affirmation 
mérite d'être contrôlée ; mais si rjen ne prouve que' Corneille 
l'ait écrite, rien ne prouve non plus qu'il ne l'ait pas inspirée. 

Quoi qu'il en soit, Mairet se défend de toutes ses forces 
d'avoir écrit la Lettre à „,% sous le nom d'Ariste, que Corneille, 
ou l'un de ses amis, lui attribue : « Comme c'est lascheté de 
desavouer ce que nous avons fait, c'est maiiee d'avouer ce 
qui n'est pas de nostre façon... Je proteste hautement 
que je suis très humble serviteur d'Ariste... (2), et vostre 
amy devoit se contenter d'égratigner mes ouvrages, sans 
essayer malicieusement de me brouiller avec des personnes 
dont la profession m'a toujours inspiré la révérence et le 
respect ». — Après s'être défendu, Mairet va attaquer. 
Votre ami (3), dit-il à Corneille, m'attribue les deux pamphlets: 
Lettre pour M. de Corneille contre les mots, etc., et Response 
de *** à **sous le nom d'Ariste ». Je comprends pourquoi il 
m'accuse d'être l'auteur de ces deux libelles, et surtout du 
premier; « c'est pour se meure à couvert de l'orage qu'il 
appréhende, car enfin celuy qu'il y désigne et qu'il offence 
est de telle qualité qu'il a des domestiques d'aussi bonne 
condition que vous, je ne veux pas dire meilleure, quoy 

(1) « Libelle de vostre style et peut-estre de vostre façon », avait déjà dit 
Mairet, p. 1. 

(2) Le P. André de Saint-Denis. 

(3) « Votre ami », traduisez: « Vous, Corneflle ». 



— 39 — 

qu'on m'en ayt asseuré; et le rang qu'il tient dans la Pro- 
vince où vous demeurez est si haut que, si vous en étiez 
advisé, vous iriez luy demander pardon du zèle indiscret de 
votre amy, qui vous peut estre injurieux ». 

Il est facile de voir que Corneille et Mairet connaissent l'un 
et l'autre l'auteur de la Lettre à „,% sous le nom à'Ariste : c'est 
un gentilhomme normand de mince noblesse, selon Corneille 
ou son ami, de très bonne famille, selon Mairet. Et, ici, 
nous voyons que Mairet conseille à Corneille de se garder de 
la vengeance possible de cet adversaire titré. 

Corneille semble avoir redouté cette vengeance, car, dans 
X A avertissement au Besançonnois Mairet, il répond, ou peut- 
être un de ses partisans répond pour lui (i) : « Vous ne 
vous contentez pas de luy (à Corneille) attribuer les deux 
responses au Libelle (la Lettre à „% sous le nom £ Ariste) que 
vous desadvouez, vous taschez de luy faire des ennemis dans 
sa province, en expliquant la première (2} sur une personne 
de haute condition que vous n'osez nommer de peur de ses 
ressentiments contre une explication si impertinente ». Et 
l'auteur de Y Advcrtissement poursuit, en niant que Corneille 
ait écrit les deux réponses à la Lettre à *± sous le nom à'Ariste , 
et en essayant (ce qui est plus fort), de reconnaître en 
Mairet celui en qui Mairet reconnaissait un gentilhomme 
normand. ! 

Il faut avouer que Corneille, si c'est lui l'auteur de YAdvertis- 
sèment au Besançonnois Mairet, se défendait bien maladroite- 
ment, en donnant iiinsi le change et en intervertissant les rôles. 

Il fallait un sphinx pour deviner cette énigme, car c'en est 
une. Le sphinx s'est rencontré: c'est M. Henri Chardon qui 
nous a renseignés et bien renseignés sur cet épisode, plus 

(i) On a généralement attribue YAdverlissemml a Corneille 
(2) Lettre pour M. C. contre ces mots, etc. 



— 40 — 

qu'obscur, de la Querelle du Cid. « Je ne dois qu'à moi seul 
toute ma découverte » (i), s'écrie-t-il, non sans un orgueil 
légitime. M. Chardon a raison; c'est à lui et à lui seul que 
revient tout l'honneur de cette très curieuse trouvaille. 

Mairet agacé,, et cela se comprend, d'être, contre toute vrai- 
semblance, désijgné par Corneille ou ses partisans comme 
l'auteur des deux». libelles en réponse à la Lettre à „,%, etc., 
riposta par l'Apologie pour M. Mairet contre les calot unies du 
S T Corneille de Rouen. C'est dans cette Apologie, écrite soit par 
Mairet lui-même, soit sous sa dictée, par un ami dont le nom 
n'est pas encore connu (2), qu'on lit le passage suivant, « qui 
semble, comme le dit justement M. H. Chardon, , mériter 
d'avoir trouvé place dans le Rôle des coups de bâton dans l'histoire 
littéraire (3) : « Monsieur Mairet... devoit vous tailler en 
pièces après les actes d'hostilité que vous avouez vous mesme 
avoir exercez premièrement envers luy, tant par un mauvais 
Rondeau, que par deux lettres subsecutives dont l'une esgra- 
tigne tous ses ouvrages, et l'autre sa fortune et son origine; 
pour la dernière, on vous la pardonne aysément : nous 
sçavons bien que n'ayant pas une circonstance qui puisse estre 
apiiquée à mon amy, vous avez esté contraint de la luy 
donner (4), pour satisfaire à la personne de condition qui 
dans vostre bonne ville de Rouen 

t. Vous menaça d'un chastiment 

Contre qui l'âme la plus lasche 
Fremiroit du ressentiment. 

(1) Op. cit., 239. / 

(2) Nous essaierons de le découvrir. 

(3) Par V. Fournel. — Scarron, dans une de ses pièces (Cent quatre vers , 
etc.), parle d'un mal fatal aux rimailleurs : 



« C'est un mal qui se prend d'ordinaire aux épaules, 
Cause par des bastons, quelquefois par des gaules ; 
Son nom est bastonnade ou bien coup de ba;ton ». 



(4) Attribuer. 



— 41 — 

Ce fut au jeu de paume, en un coin, ce dit-on, 

Ou Dame Corneille enfermée, 

Tremblant sous la main du Faucon (i), 
Pour la dernière fois creut estre déplumée. 

Le bruit mesme court un petit 

Que la pauvrette en esmutit. 

« Contentez-vous que j'ay sceu l'adventure par une lettre 
d'un gentilhomme qui vray semblablement en doit estre bien 
informé, c'est Monsieur de Charles-val, que je cite d'autant 
plus hardiment que je suis asseuré qu'il n'y va rien du sien, 
et qu'il ne vous craint que médiocrement; il vous estime 
encore moins, si je ne me trompe: au reste je vous donne 
advis que, sans la générosité de Monsieur de Scudery qui se 
contente de vous avoir accablé de raisons, le châtiment et la 
menace dont je vous parle eussent esté la mesme chose; et 
certes vous l'aviez bien mérité pour avoir eu l'impudence de 
mesdire d'une maison qui se peut justement vanter d'une 
noblesse de quatre ou cinq siècles ». 

Tout d'abord, M. Chardon, ne découvrit rien (il l'avoue 
de la meilleure grâce) dans ce passage étrange: mais bientôt 
ses yeux s'ouvrirent, et il vit ce qu'il fallait y voir, c'est-à-dire 
que le Faucon qui avait fait trembler sous sa main (2) la 
pauvre Corneille, n'était autre que Jean-Louis Faucon de 
Ris, seigneur de Charleval, « le poète normand bien connu, 
qui aimait tant h coqueter, l'ami de Scarron et de Sarrasin (3), 
lequel lui adressa son sonnet sur Adam et Eve » (4). 

(1) En note, à la marge: « Le sieur Corneille entendra cette allusion, 
s'il luy plaist. » 

(2) La main d'un faucon (?) 

(3) Voir Scarron: Lettre au maréchal d'Albret, du 20 août 1659. Ajoutons, 
que Charleval fut un des nombreux passants de Ninon de Lenclos. 

(4) H. Chardon, op. cit., 239 et 240. — Charleval, château, dans la 
commune de ce nom, à quelques lieues de Rouen et des Andelys. 



— 42 — 

Il n'y a plus de doute maintenant. Charleval se croyant, 
et non sans raison, visé par Corneille ou par l'un de ses amis, 
dans h Lettre pour Monsieur de Corneille contre ces mots, etc., avait 
menacé de voies de fait, au Jeu de Paume de Rouen, l'auteur 
du Cid, et, sans l'intervention de Scudéry, il l'aurait roué de 
coups. 

Inutile de parler ici de Charleval et de sa famille; je renvoie 
le lecteur au livre de M. -Henri Chardon, qui a fait ample- 
ment connaître cet adversaire de Corneille, ignoré jusqu'à 
lui, et qui a parfaitement démontré que les allégations |de 
Corneille ou de ses amis répondant au factum de Charleval 
n'ont rien qui ne puisse se rapporter à la personne de ce 
gentilhomme normand. 

Corneille, le glorieux poète du Cid, menacé du bâton! 
Oui, hélas! et ce n'est pas seulement par Charleval que Cor- 
neille fut si odieusement insulté, c'est par Mairet lui-même, 
qui, enhardi, sans doute, par l'insolence de Charleval, osa 
écrire ou faire écrire, à la fin de son Apologie (i) : « Pour 
Monsieur Mairet, après les grands coups de plume et de bec 
qu'il a reçeus de vous et de vostre part, si l'on peut juger 'de 
l'indolence de son esprit pari la modération de sa lettre, j'ose 
quasi vous estre garand de la débonnaireté de son humeur; 
mais à tout hazard, ne vous y fiez que de bonne sorte, et 
surtout gardez vous bien de mettre sa patience à dé nou- 
velles épreuves par de nouvelles calomnies, car Me hercle, en 
telle verve le pourriez vous prendre, 

Qu'ayant beaucoup d'amis en la ville ou vous estes 

Et des plus apparents, 
Luy-mesme iroit vlous voir, et vous chanter goguettes 

A la barbe de vos parents. 

Assurez-vous que c'est un faux Bourguignon : je le connoy 
(i) P. 30. 



-43- 

comme si je l'avois nourry; sur ma parolle il seroit homme 
à vous faire frasque sur frasque , pièce sur pièce et peripœtie 
sur peripœtie, nonobstant clameur de haro ou charte nor- 
mande; et fussiez vous armé de Cids jusques aux dents, si 
vous en avez; espargnez luy donc par vostre silence une 
manière de visite qui vous surprendroit d'autant plus vilai- 
nement qu'il luy prendroit possible envie de vérifier sur les 
lieux certains mémoires qu'il a reçeus d'un gentilhomme de 
ses amis (i), qui vous connbit jusques dans le foye, je ne veux 
pas dire jusques dans le cœur, de peur de mentir ». 

Voilà donc de nouvelles menaces de voies de fait! 

Mais ce n'est pas fini ! Excité, sans doute, par les rodo- 
montades de Charleval et les vantardises de Mairet, un drôle 
se trouva pour adresser à Corneille le plus ignoble des 
pamphlets, je veux parler de la Suiiie du Cid en abrégé ou le 
triomphe de son autheur en despit des envieux. C'est une plaquette 
rarissime, jque n'ont connue ni M. Marty-Laveaux , ni 
M. Emile Picot, et qu'on peut lire (exemplaire unique, .je 
pense), à la Bibliothèque de Caen. M. H. Chardon l'a fliit 
connaître le premier (2), et nous, nous la réimprimons 
avec toute l'exactitude possible. Nous y renvoyons nos lecteurs. 
Qu'il nous suffise de dire que le nom et l'adresse du pré- 
tendu libraire, éditeur de la Suitte du Cid, en disent déjà 

long : 

A ViWkrs-Cotrets 

chez Martin Baston, a l'enseigne du 

Vert-gai And, vis à vis la nie des 

Mauvaises paroles./ 

Dans un Avertissement au Lecteur, en pros'e, l'auteur, après 
avoir dit que, pour répondre à ses adversaires, Corneille a 



(1) Charleval, sans doute. 

(2) Op. cit., p. 252 et suiv. 



— u — 

emprunté « le génie et !e style des harangères de Rouen », 
affirme que « cinquante coups de baston bien appliquez seront 
justement la véritable suitte du Cid ». 

Puis, dans un Rondeau, à l'adresse de « très bredouillant 
poète^cpmique, messire Mathurin Corneille, surnommé le 
Noble à la Rose », on lui fait nettement entendre qu'il sera 
« estrillé comme un cheval de prix », — que « Mairet et 
certains laquais gris (i) rattraperont au coin de quelque rue ». 
. Dans un autre Rondeau, Corneille, comparé à un «. gros 
cheval, bien partagé delmaschoire », doit craindre le « baston 
qui s'appareille et dont: son gros dos doit estre endommagé ». 

Une petite pièce, intitulée Horoscope, nous parle « d'un 
astre assez malin » qui menace le dos de Corneille « d'une 
influence de cotrets ». 

Enfin, après une Ballade généalogique, où l'auteur du Cid est 
traité d' « esprit de fange », d' « âme de savetier », on lui 
dira encore, dans un madrigal final, que sa lyre, « comme 
celle d'Orphée, le fera suivre par du bois ». ./ 

On ne pouvait aller plus loin dans la plate et grossière 
injure, et si nous avons fait des extraits de ces pièces écœu- 
rantes, c'est ppur montrer jusqu'à quel point de rage nau- 
séabonde étaient tombés les ennemis de Corneille. 

Il était temps que cette « guerre de plume », qui dégénérait 
en rixe digne de goujats, prît fin. Richelieu comprit que ses 
amis étaient allés trop loin, beaucoup trop loin,, afin de lui 
plaire. Aussi donna-t-il à Boisrobert des ordres formels pour 
avertir Mairet et ses amis de s'en tenir là. « Tant qu'Elle (Son 
Éminence) n'a connu dans les écrits des uns et des autres que 
des contestations d'esprit agréables et des railleries innocentes, 
je vous avoue qu'Elle a pris bonne part au divertissement; 
mais quand Elle a reconnu que de ces constatations naissoient 

(i) N'était-ce pus la couleur de la livrée de Charleval? 



_ 45 — 

enfin des injures, des outrages et des menaces, Elle a pris 
aussitôt la résolution d'en arrêter le cours.... D'ailleurs, 
craignant que des tacites (i) menaces que tous lui faites, vous 
ou quelqu'un de vos amis, n'en viennent aux effets qui tire- 
rôient des suites ruineuses à l'un et à l'autre, Elle m'a com- 
mandé de vous écrire que, si vous voulez avoir la continuation 
de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes vos injures sous le 
pied, et ne vous souveniez plus que de votre ancienne amitié 
que j'ai charge de renouveller sur la table de ma chambre à 
Paris, quand vous serez tous rassemblés ». 

« Pax vobiscum...! » Et la meute des aboyeurs s'était tue 
au commandement — un peu tardif — du Maître, attendant 
le verdict de l'Académie qui ne devait satisfaire personne, ni 
Corneille, ni les ennemis de Corneille. 



VI 

Scarron doit-il être compte parmi les adversaires de Corneille ? 

Dans une note de sa curieuse étude sur la Vit de Rotrou 
mieux connue, M. H. Chardon dit ceci : « Une autre fois, je 
pourrai examiner s'il n'y a pas lieu aussi d'attribuer au jeune 
Scarron, alors au Mans, une des pièces de la curieuse polé- 
mique (2), bien qu'il ait célébré plus tard « l'inimitable 
M. Corneille ». 

J'avoue que cette note a appelé mon attention sur un 
factum qui se trouve relié dans un des Recueils de la Biblio- 
thèque de Caen, renfermant onzq des pièces pour et contre 



(1) Elles sont pourtant bien peu déguisées. 

(2) Pour Jt contre le Cid, 



46 



/ 



lé Cid, immédiatement avant le pamphlet de Mairet : 
L'Autheur du vray Cid espagnol. , 

Nous avons démontré (i) que la plaquette in-4 (l'Autheur 
du vray Cid espagnol) avait été imprimée au Mans ou à la 
Flèche. 

V Apologie pour Monsieur, Mairet contre les calomnies du sieur 
Corneille de Rouen est également in-4 . Ceci, je l'avoue, ne 
prouve pas grand'chose, mais il est assez curieux qu'au milieu 
d'un volume où se trouvent neuf pièces in-8° pour et contre le 
Cid, deux pièces in-4 aient été cousues Tune à la suite de 
l'autre. Les « caractères » des deux pièces ne sont pas abso- 
lument les mêmes; mais on peut supposer que si les im- 
primeurs parisiens préféraient, pour ces pamphlets annoncés à 
haute voix et vendus par les colporteurs du Pont-Neuf, le 
format in-8°, les imprimeurs manceaux ou fléchbis, peu au 
courant des habitudes de leurs confrères de Paris, étaient plus 
habitués à l'in-4 . Admettons donc, pour un instant, que 
Y Apologie pour Monsieur Mairet a, comme l'Autheur du vray Cid 
espagnol (in-4 ), été imprimée au Mans (2) 'ou à la Flèche; 
cherchons maintenant s'il n'est pas vraisemblable que cette 
Apologie piur Monsieur Mairet puisse être attribuée à l'un des 
amis de Mairet habitant le Mans, à l'un des familiers du 
comte de Belin, à Scarron. j 

Scarron, si M, de Bel^in a seulement fait mine de désirer le 
voir défendre son protégé Mairet, a dû être heureux d'obéir 
à ce « Mécène manceau » . . 



(1) Voir la note du « Vray Cid espagnol ». < 

(2) Le bandeau de ce pamphlet se retrouve dans un Recueil de Cantiques, 
etc., imprimé au Mans, en 1647, par Hicromc Olivier, et dans les Mé- 
moires des Comtes du Maine, imprimés également par Hierome Olivier, en 
1643. —Nous devons cette constatation à l'obligeance de M. Robert Triger, 
le savant vice-président de la Société historique et archéologique du Maine. 



— 47 — 

Je sais bien que plus tard Scarron (i) vantera, comme l'a 
dit M. Chardon, « l'inimitable M. Corneille » (2); mais, en 
1637, Scarron était jeune, il avait vingt-sept ans à peine; il 
était enchanté d'être, lui aussi, le « protégé » du comte de 
Belin, et, pour plaire au comte de Belin (3), est-il inadmis- 
sible qu'il ait, dans le désir de défendre le poète attitré de son 
protecteur, attaqué Corneille ? 

Notons d'abord les passages où l'auteur anonyme de ce 
pamplet se dissimule assez mal : 

— Page 4 (dé l'édition originale). « Connaissant, comme 
je fay, la modestie de celui que je defensi ». 

L'auteur de Y Apologie avoue ici qu'il connaît intimement 
Mairet. 

— Page 6. « S'il advient que je vous y rencontre (à 
Paris) ». 

Donc l'auteur n'est pas à Paris quand il écrit son Apologie. 

— Page 9. L'auteur fait l'éloge des libéralités du comte de 
Belin. Scarron, aussi bien que Mairet, est l'obligé de ce géné- 
reux protecteur des lettres. ' 

— Page 32. « Adieu donc, monsieur Corneille mon amy, 
si vous passez vostre quartier d'hyver à Paris, je ne manqueray 
pas de me donner la satisfaction de vous y voir ». 

Rapprocher ce passage de celui de la page 6. 

Mais si l'auteur se décèle surtout par son style, nous ajou- 

(1) Roman comiquL 2 e partie, ch. XVIII. 

(2; Dans son Virgile travesti (ch. I), Scarron dit que la nymphe Déiopée, 
qui a toutes les perfections,.... récite à merveille le Cid du poète Corneille. 
— Et, dans YÊpitre chagrine à M. Rosteau, Scarron se plaint que 

« De Corneille les comédies 

Si magnifiques, si hardies, 

De jour en jour baissent de prix ». 

(3) « M. Scarron estoit aussy amy de M. le comte de Belin et fort atta- 
ché à sa personne » (Abbé Brillon, Notice sur Rotrou). 



— 48 — 

terons que Y Apologie rappelle souvent par la vivacité, par le 
laisser-aller et par certaines expressions triviales, mais pitto- 
resques^ le Roman comique et les Nouvelles tragi-comiques. 

— Page 7 : « Ventre d'un asne ! » 

« Vous le regardez de haut en bas comme Iaquernart fait les 
passants » (i). 

« Vous ruez et mordez tout à la, fois comme le mulet de 
Mcssire Jean ». 

— Page 8 : « Vous lui faictes aussi grand tort et peu s'en 
faut^iussi grand mal que si vous luy coupiez la gorge avec un 
rasoir de pierre ponce empoisonnée ». 

— Pa«;e 26. Un des amis de Corneille ayant trop impé- 
rieusement réclamé cent livres à l'imprimeur du Cid, l'auteur 
de Y Apologie nous dira, d'une façon assez drôle, et qui sent 
son Scarron d'une lieue (2) : « Un de vos meilleurs amis 
s'estant ingéré de demander en vostre nom la somme de cent 
bonnes livres pour le regain de cette esclatante facétie, voulut 
s'acquitter de sa charge en termes impératifs, comminatoires 
et dignes de la majesté d'une si haute commission, de sorte 
qu'il se vit luy mesme typographiquement imprimé dans la 
boue, in-folio, c'est à dire tout de son long, en grand Sainct 
Augustin, de lettres grosses comme les deux poings ». 

(1) Cf. le Virg. travesti (épisode des Harpies) (livre III) : 

« Pour, faire encore les bravaches, 
Armés comme des Jaquemars. . , ». 

— Voir aussi, au livre VII : 

« Leurs personnes cstolcnt chargées 
D'armes et de longs braquemars I 
Comme on en donne aux Jaquemars ». 

Dans le Recueil des Epitres en vers burlesques de Scarron et d'autres auteurs, 
imprimé en 1656, il y a quinze pièces de Scarron; or, les huit premières 
sont des Epitres de Jacquemard, horloge de Saint-Paul, à la Samaritaine, hor- 
loge du Pont-Neuf, ou des Réponses, de la Samaritaine à Jacquemard. 

(2) P. 26. 



— 49 — 

D'un fort bourgeois de Paris 
Qui n'est pas des plus petits ». 

Voilà bien une plaisanterie, à double détente, digne de 
Scarron. Le « Saint Augustin » est, comme on sait, un terme 
d'imprimerie désignant un caractère très gros, qui servit à 
imprimer, en 14*7, la Cité de Dieu; et, en môme temps, le 
mot « Augustin » rappelle le prénom de l'imprimeur bien 
connu, Augustin Courbé, chez qui parut, en 1637, l'édition 
princeps du Cid. . 

— Page 28. Pans les vers cités plus haut (page 41) et qui 
font allusion à la scène du Jeu de Paume de Rouen, où la 
Corneille faillit être plumée d'importance par la main , du 
Faucon, on lit, a la fin: 

Le bruit mesme court un petit 
Que la pauvrette en esmutit . 

On retrouve ce vieux mot (esmutit), très rare, au second 
chant du Virgile travesti : 

Plus d'utt^3rcgeois en esmutit. 
ainsi qu'au troisième chant: 

Une tempeste furieuse 

Faisoit la forest retentir 

Et tous nos vieillards es mu tir (1). 

Voici comment Furetière (éd. de 1727, tome 11, v°emeutir) 
explique ce mot : « Terme de fauconnerie. On ne le dit 
proprement que des oiseaux de proye, quand ils se déchargent 
le ventre, et on appelle les éwuts ce que les oiseaux vuident...». 

Voila, ou je me trompe fort, un mot qui fleure bien son 
Scarron ! 



(1) Comparer aussi (voir les quatre vers cités plus haut, p. 42) « vous 
chanter goguettes » et ce vers du livre VI du Virg. trav. : « Il osoit bien 
chanter goguettes », et encore (même livre): « Ces femmes leur chantent 
goguettes ». 

4 



— 50 — 

i 

Le jeu de mots sur la Corneille tremblant sous la main du 
Faucon (i) nous semble encore une de ces facéties assez fami- 
lières au poète du Virgile travesti. 

t- Enfin, page 29, voici des « gaîtès » burlesques, telles 
que personne, à cette date, si ce n'est Scarron, ne pouvait se 
les permettre : « Soit que vous ayez trop de bile, ce qui paroist 
à la chaleur de vos choleres immodérées, ou soit que vous abon- 
diez en phlegme ou en pituite, ce qui paroist à la froideur de 
vosescrits, et plus visiblement encore à cette indeficiente roupie 
I qui distille en ..toutes saisons de l'alambic de vostre nez...». 

N'est-ce pas là du Scarron tout pur? Nous croyons donc 
que Scarron, — qui, à cette date (1637), était certainement 
au Mans (2) ' — a prêté sa plume à Mairet pour rédiger son 
Apologie. 

Et maintenant, quel est l'auteur de la Suitte du Cid en abrégé 
(voir plus haut, page 43)? Chose étrange ! on trouve, dans 
les pièces de vers de ce pamphlet, plus que grossier, certaines 
expressions bien particulières qui se rencontrent également 
dans le Virgile travesti. 

Dans le premier Rondeau on lit ces deux vers: 

Après cent coups, si l'asne mord ou rue, 
Ses, aloyaux auront encore pis. 

(Aloyaux, dans le sens de flancs). 

Cf. Virg. ttav. (ch. V) : 

Pour servir de but aux galères 
Qui sur les campagnes amères 
Dévoient pour de riches joyaux 
Faire suer maints aloyaux (même sens). 

(1) Voir page 41. 

(2) C'est le 18 décembre 1636 que Scarron fut installé dans son cano- 
nicat. Un procès qu'il eut à soutenir au sujet de ce canonicat ne fut termine 
qu'en 1640 (P. Morillot, Thèse sur Scarron, p. 16). 



— 51 — 

— Même Rondeau : 

Vous le verrez cet hyver dans Paris 
Bien estrillè comme un clteval de prix. 

Cf. Virg. trav. (ch. V): 

Je vais YestriUer en cheval. 

— Madrigal de la fin : 

Et ta lyre en ce temps comme celle d'Orphée . 

Te fera suivre par du bois (c.-à-d. tu seras rossé). 

Cf. Virg. trav. (ch. V): 

Vous n'estes rien en bon François 

Que gens qui méritez du bois (qui méritez d'être rossés), ' 

Mais n'insistons pas trop, de peur d'être obligés d'y voir 
trop clair (i). 



VII 



Charles Sorel, l'auteur du Francion, a-t-il pris part à la 
« Qjaerelle du Cm » ? 

M. Emile Roy, dans sa thèse récemment soutenue en Sor- 
bonne (La vie et les œuvres de Charles Sorel, sieur de Souvigny), 
pense (p. 360) « qu'il y a tout lieu de supposer que Sorel est 

(1) Le bandeau de la Suitte du Cid (un petit Amour tenant de chaque main 
une corne d'abondance) se retrouve exactement dans Saint François de PauJe 
ou la Charité triomphante, ouvrage imprimé au Mans, chez Ambroise Ysam- 
bart, en 1678, ainsi que dans Y Invasion de la ville du Mans par les religion* 
naires. Le Mans, chez Louis Pégouineau, 1667 (Notes fournies par M. R. 
Triger). Encore un détail à signaler. Les caractères romains ou italiques et 
les lettres initiales (lettres fleuries) de la Suitte du Cid en abrégé sont identiques 
aux caractères romains et italiques et aux lettres initiales de Y Apologie pour 
Monsieur Mairet. Si ces deux pamplets ont été, comme cela paraît très 
vraisemblable, imprimés au Mans, on peut en conclure, sans trop risquer 
de se tromper, qu'ils sont de la même plume. 



f 



- 52 — 

l'auteur du Jugement du Cid par un bourgeois de Paris, mar- 
\ guillier de sa paroisse ». Et, dans son Appendice (p. 418), voici 
les raisons qu'il donne pour appuyer son dire : ^ 

Le Jugement du Cid, etc., est, comme le titre l'indique, 
l'œuvre d'un bourgeois de Paris, malin et dévot. Sorel faisait 
(M. Roy l'a montré précédemment) sonner bien haut sa 
qualité de bourgeois parisien. Il a toujours aussi manifesté ses 
sentiments religieux, surtout vers le temps où parut le Juge- 
ment. 

Le premier historiographe de France, placé directement 
sous les ordres de Richelieu, ne pouvait signer un éloge du 
Cid. C'est pour cela que le Jugement du Cid ne porte pas de 
nom d'auteur ; mais, ajoutera M. Roy, « il est facile de 
retrouver les idées et le style de ce pamphlet dans les autres 
ouvrages de Sorel ». 

i° Si Scudéry accuse Corneille d'avoir copié la pièce de 
Guilhen de Castro, l'auteur du Jugement répond: « Il m'im- 
porte peu si c'est traduction ou invention ». De même Sorel 
(Fistons admirables du pèlerin de Parnasse, 1635) dira (p. 31) 
aux auteurs espagnols qui se plaignent des emprunts des 
Français: « On vous fait beaucoup d'honneur ». 

2 Scudéry condamne des expressions comme « au surplus, 
qui est de chicane », ou bien comme « ce guerrier s'abat ». 
Ce sont là des scrupules exagérés que Sorel raille dans le 
Rôle des Présentations (1634) et dans le Discours sur l'Académie 
françoise (1654). Scudéry reprend mal à propos le terme de 
« brigade » ; le bourgeois de Paris le lui explique. De môme 
Sorel (Biblioth.fr. de 1654, p. 212 et 213) explique aux tra- 
ducteurs le sens des termes militaires de régiment, poster, 
etc. (1). 

(1) Les raisons données dans ce paragraphe n'ont pas, ce me semble, 
grande valeur. Déjà, en effet, l'auteur de la Défense du Cid, publiée aussitôt 



; 



--53 — 



3° Tout en louant le Cid, le Jugement ne ménage pas Cor- 
neille. Le bourgeois de Paris se moque des « rides qui gravent 
des exploits », du « sang qui parle et qui écrit sur le sable le 
devoir de Chimène ». On remarque, dit M. Roy, les mêmes 
plaisanteries aussi justes que lourdes dans le Berger extravagant 
(1628). Voir surtout les Remarques sur le VII e livre du Berger 
extravagant, p. 211. « Les gravures faites par les rides ». « Ce 
dernier passage, ajoute M. Roy, nous paraît caractéristique ». 

4 A propos des « invraisemblances » "que le bourgeois de 
Paris trouve trop nombreuses et trop choquantes dans le Cid, 
M. Roy nous renvoie à un petit roman (le Parasite Mormon) 
publié en 1650, par Sorel. « Il est presque impossible, dit M. 
Roy, de ne pas attribuer les deux ouvrages (le Jugement du Cid 
et le Parasite Morpion) au même auteur, tant la ressemblance 
des idées et du style est frappante ». 

5° Enfin, M. Roy signale dans le Jugement et dans le Berger 
extravagant un assez grand nombre d'expressions et de tours de 
phrase identiques. 

Et M. Roy conclut : « En résumé, rien n'empêche de croire 
que Sorel ait composé le Jugement du Cid, et il y a de, fortes 
raisons pour lui attribuer ce pamphlet ». 

Nous adopterions assez volontiers les conclusions de M. E. 
Roy, s'il nous était démontré que h Jugement du Cid, etc., est 
sorti des presses d'un des imprimeurs (r) auxquels s'est 
adressé C. Sorel, en 1633 et en **>34 P ar exemple, pour 
la publication de Y Ingratitude punie ou pour celle de La vraie 
suite des aventures de la Polixène du feu sieur de Molière (2). 

après les Observations, avait raille* Scudéry de s'offusquer de au surplus 
(p. 26), de s'abat (p. 33), et de brigade (p. 41). Voir aussi le Souhait du Cid, 
en faveur de Scudéry (p. 30, 31 et 32), pour les termes au surplus, etc. 

(1) Toussaint du Bray ou Antoine de Sommaville. 

(2. De qui est le pamphlet, très favorable ï Corneille, intitulé: « Le 
souhait du Cid en faveur (kScuderi Une- paire de lunettes pour faire mieux ses 



-54— , 



ESSAI DE CLASSIFICATION CHRONOLOGIQUE DES PAMPHLETS 
(/ POUR ET CONTRE LE « CID » 

Il est difficile de classer chronologiquement, d'une façon très 
exacte, les pamphlets parus, en 163 7, pour et contre le Cid. 
Toutes les semaines on voyait naître un nouveau factum, que 
les vendeurs de Gazettes (1), soit sur le Pont-Neuf, soit devant 
l'Horloge du Palais, — s'égosillaient (2) à offrir aux passants. 

VEssai de classification chronologique, que nous donnons 
,_, — 

observations », et signé « Mon ris »? L'auteur termine ainsi son factum: 
<f Pour moi, n'estoit que je pense faire une.lascheté de corriger les fautes 
d'autrui autrement qu'avec le baston, on mettroit icy avec une grande liberté 
mon seing, mais on me cognoistra assez si je dis que je suis celuy qui ne 
taille point sa plume qu'avec le tranchant de son espée, 'qui hait ceux qui 
n'aiment pas Chimene et honore infiniment celle 1*) qui l'a autorisée par 
son jugement, procurant à son Autheur la noblesse qu'il n'avoit pas de 
naissance. Qui mérite d'estre Gentilhomme par sa vertu est plus que ceîuy 
qui tient cette qualité de ses pères ; il vaut mieux estre le premier noble de 
sa race que le dernier, et de Poète devenir Gentilhomme plus tost qu'estant 
né Gentilhomme faire le Poète. Je parle ainsi librement sçachant qu'encores 
qu'on me voye souvent on fera semblant de ne me cognoistre point. 

« Mon ris. » 

M. H. Chardon (p. 11 5, note) se demande si cet anagramme ne cache pas 
un des Sirmond, « bien que Jean Sirmond, l'académicien, fût un des fami- 
liers les plus intimes du Cardinal ». M. Bouquet (Points obscurs et nouveaux 
de la vie de P. Corneille (p. 88, note 1) pense que M. Chardon a, ici encore, 
rencontré la vérité. — N'oublions pas que Jean Sirmond, l'auteur de la 
Vie du Cardinal d'Amboise (163 1), a pris plaisir à se cacher sous le pseudo- 
nyme du « sieur des 'Montagnes » (Sir Mont??). 

(*) La reine. 

(1) La Victoire du S* Corneille, etc. (1360), p. 4 et! 5. 

(2) « Un vendeur de denrée crioit à gorge desployèeX.» (Ibid). 



— 55 — I 

aux pages suivantes, peut être? modifié, mais seulement, 
croyons-nous, pour quelques pièces de peu d'importance. 

Pour faciliter les recherches, nous avons mis, en tête de 
chaque pamphlet le n° de l'excellente Bibliographie Cornélienne 
de M. Emile Picot, qui, — je dois le dire, — a été, pendant 
tout le cours de ce travail, notre livre de chevet (i). 



(i) Nous essayons de remplir le vœu r ormulé par M Henri Chardon (La 
vie de Rotrou mieux connue, p. 115, note). Que M Chardon nous permette 
de lui adresser ici nos bien vifs et bien sincères remerciements pour les 
précieux renseignements que son savam livre nous a fournis, et dont nous 
avons largement profité. I 



PIECES ET PAMPHLETS 



POUR ET CONTRE LE CID 



141, 142. — Excuse à Arisie (Corneille). 

Cause première de la « Querelle du Cid ». — Publié d'après 
l'exemplaire in-4 de la Bibliot tique Sainte-Geneviève, 

1349. — Uautheur du vray Cid espagnol à son traducteur 

francoys (Mairet). 

j Stances très violentes contre Corneille, en réponse à l'Excuse à 
Arisie. — Publié d'après l'exemplaire in-4 {véritable édition prin- 
ce ps) de la Bibliothèque de Caen, I 

143. — Rondeau (Corneille). 
Très injurieux contre Mairet. 

1350, 135 1, 1352, 1353. — Observations sur le Cid. A 
Paris, aux despens de l'autheur. M. DC. XXXVII (Scudery). 

Contre Corneille. — Ce pamphlet, très connu, se trouve dans 
beaucoup d'éditions anciennes de Corneille. — Non publié par la 
Société des Bibliophiles normands. 

1354. — \La défense du Cid. A Paris, M.DC.XXXVII 
(Faret?). 

Très favorable a Corneille — Publié par' M. Lormier^ en 1879, pour 
la Société des Bibliophiles normands. 

144, 145. -— Lettre apologitique du S T Corneille, contenant sa 
response aux observations jaictes par le S r Scuderi sur le Cid. 
M.DC.XXXVII (Corneille). 



: — 57 — 

1355. — La voix publique à Monsieur de Scudery sur les 
Observations du Cid. A Paris, M.DC.XXXVII (Auteur 
inconnu). 

Contre Scudery. 

1 3 5 6 . — UIncognu et véritable amy de Messieurs de Scudery et 
Corneille. M.DC.XXXVII (Rotrou?). 

L'auteur) qui répond à la Voix publique % essaie de tenir la balance 
égale entre Corneille et Scudery. 

1357. — Le souhait du Cid en faveur de Scudéri, une paire de 
lunettes pour faire mieux ses observations. M.DC.XXXVII (Signé 
Mon ris) (Sirmond?). 

Pour Corneille, contre Scudery. 

1358. — Lettre du S T Claveret au S r Corneille, soy disant 
authcurdu Cid. A Paris, M.DC.XXXVII (Claveret). 

Pamphlet très injurieux contre Corneille. 

1359. - Vamy du Cid à Claveret. A Paris, M.DC.XXXVII 
(Auteur inconnu) « Un ami du Cid qui ne fit jamais profession 
d'écrire (p. 7) ». 

Réponse au précédent pamphlet. — Très injurieux contre Claveret. 
On lui reproche d'avoir été sommelier (d'avoir tiré des bottes, 
comme ses parents [p. 4]). — Attribué à Corneille par Niceron. 

1372. — V acomodement du Cid et de son censeur. A Paris. 
M.DC.XXXVII (Auteur inconnu). 

Pitoyable pamphlet contre Corneille. — Publié d'après l'exemplaire 
de la Bibliothèque de Caen. 

1360. — La victoire du sieur Corneille, Scudery et Claveret... 
A Paris, M.DC.XXXVII (Auteur inconnu). 

Misérable pamphlet dirigé surtout contre Corneille. — L'auteur, 
étant donné le grand nombre de citations latines qu'il prodigue, 
doit être quelque cuistre de collège. — Publié d'après l'exemplaire 
du British Museutu. 



— 58 — 

• / 

1361. — Lettre à *\sous le nom d'Ariste :« Ce n'est donc 

pas assez, etc. » (Faucon de Ris, seigneur de Charleval). 

Très impertinent contre Corneille. 

1363. — Lettre pour Monsieur de Corneille, contre les mots de 
la Lettre sous le nom d'Ariste : « Je fis donc résolution de guérir 
ces idolâtres »(Auteur inconnu), 

Par un ami de Corneille ; dirigé surtout contre l'auteur (qu'on ne 
nomme pas, mais qu'on a l'air de bien connaître) de la Lettre à,% 
(1361) [page 2, (ïlaveret est encore appelé « sommelier »]. — 
• Attribué à- Corneille par Niceron Voir, pour le classement des 
n d » 1363 et 1362, Marty-Laveaux, Corneille, III, p. 40, et p. 56, 
note 2. 

1362. - Response de *^à „% sous le nom d'Ariste. A Paris, 
M.DC.XXXVÏI (Auteur inconnu). 

Par un ami de Corneille ; dirigé surtout contre Mairet. — Attribué 
à Corneille par Niceron. 

1364. — Lettre de M r de Scudery à l'illustre Académie. — 
.A Paris, chez A. de Sommaville, M.DC.XXXVÏI (Scudery). 

Scudery, dans cette Lettre^ avoue être l'auteur des Observations 
fanonymes) sur le Cii Scudery demande que Corneille soumette 
le Cid au jugement de Messieurs de l'Académie. 

244. — Paraphrase de la Devise sur l'Observateur : 

Et poète et guerrier > 
Il aura du laurier, 

(Attribué à Corneille (?). 
Contre Scudery. 

1365. — La preuve des passages alleguc^dans les Observations 
sur le Cid. A Messieurs de l'Académie. A Paris, chez A. de 

Sommaville, M.DC.XXXVÏI (Scudery). 

•t 
C'est la suite delà Lettre à l 'Illustre Académie (Bibl. Corn. n° 1364). 



- 59 - 

1366. — Epistre aux poètes de ce temps sur leur Querelle du 
Cid. A Paris M.DC.XXXVII (Auteur inconnu). 

Pamphlet d'une rare platitude, où le lecteur cherche, — souvent en 
vain, — ce que l'auteur a voulu dire, et de quel côté il s'est rangé. 

— Publié d'après l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale (Y 5670, 
ancien cat.). 

I r 3^7» — P° ur k mm Corneille contre les ennemis du Cid, A 
Paris, M.DC.XXXVII (Sonnet et quatrain) (Auteur inconnu). 

En faveur de Corneille, contre Scudéry. — Publié d'après l'exemplaire 
de la Bibliothèque de V Arsenal (9809, Rés. B. L.). 

1370, 1371. — Le Jugement du Cid, composé par un Bourgeois 
de Paris, Marguillier de sa paroisse (Ch. Sorel?). 

En somme, favorable a Corneille ; mais, de temps en temps, critiques 
assez justes des défauts remarqués dans la tragi comédie du Cid. 

— Publié d'après l'exemplaire de la Bibliothèque de Caen . 

1368, 1369. — Discours à CI i ton sur les Observations du 
Cid, avec un traicté de la disposition du Poème dramatique et de la 
prétendue règle de vingt-quatre heures. A Paris, aux dépens de 
Tautheur. — (Môme ouvrage sous un titre différent) : Examen 
de ce qui s'est faict pour et contre le Cid, avec un Traicté, etc. 
(Attribué par M. H. Chardon, — mais sous réserves, —à M. le 
comte de Belin ?). Voir, page 32, les autres attributions. 

En somme favorable a Corneille. — Cet opuscule, qui en soi est 
très intéressant, n'a que de lointains rapports avec la « Querelle 
du Cid ». L'auteur aura profité de l'occasion qui lui était fournie 
par cette querelle, pour publier son Traité, composé depuis cinq 
ou six ans ; et comme, sans doute, ce Traité ne se vendait guère, 
il en changea le titre pour amorcer les curieux : Examen de ce qui 
s'est faict pour et contre le Cid, etc. — Non publié par la Société des 
Bibliophiles normands. 

1373. — Epistre familière du S x Mairet au S r Cortieille } sur 



-60|- 

la Tragi-Comédie du Cid. A Paris, chez A. de Sommaville... 
M.DC. XXXVII (Dans cette ( Epi 'stre, il est fait allusion au 
Jugement du Cid par un Bourgeois de Paris, etc. (n 08 1370-1371) 
(Mairet). Datée de Paris, du 4 juillet 1637 [p. 29]. 

Réponse à Corneille ou à l'un de ses amis, à propos de la Response 
de ♦*♦ à /„ (1362), et de la Lettre pour M. de Corneille (1 363). 



(?) Lettre du sieur Claveretà Monsieur Corneille (Claveret). 

Claveret (p. 3) reproche à Corneille de boire du cidre; d'après lui, 
les petits enfants couraient, à Rouen, après Corneille, comme on 
court après un pauvre insensé (p. 5). - Inconnu à M. Picot. 

1374. — Lettre du Désintéressé au sieur Mairet (Corneille? 
ou l'un de ses amis intimes, puisqu'il est parlé (p. 2) d'une 
pièce que Corneille prépare). 

Contre Mairet et contre Claveret (le sommelier), qui a versé du vin 
à Corneille (p. 5) [Voir les n°* 1359 et 1363]. 

A 

1375. — A avertissement au Besançonnois Mairet, 

M.DC. XXXVII (Corneille ? ou l'un de ses amis). 

On prétend, dans ce factum, que Corneille n'a pas écrit ou inspiré 
lesn°* 1359 et 1362. Factum très dur contre Mairet, auquel on 
reproche, puisqu'il est né à Besançon, de n'être pas Français, et 
de faire « à tous moments des fautes contre la langue » [p. 7 et 8]. 

l îll> ~~ Apologie pour Monsieur Mairet, contre les calomnies 
du sieur Corneilfe de Rouen. M.DC.XXXVII (Scarron (?) et 
Mairet (Lettre de Mairet, datée de Belin [dans le Maine], le 30 
septembre 1637). 

Pamphlet très violent contre Corneille, où l'auteur rappelle les 
insolences de Charleval au Jeu de Paume de Rouen, et menace 
l'auteur du Cid de la vengeance de Mairet. 

(?). — La suitte du ùd en abrégé, ou le triomphe de son Autheur, 
en despit des envieux. A Villiers Cotrets, chez Martin Baston, à 



L -61- 

renseigne du Vert-Galand, vis-à-vis la rue des Mauvaises 
paroles (Scarron ??). 

Le plus ignoble des pamphlets publiés contre Corneille. L'auteur 
du Cid est grossièrement injurié et menacé de coups de bâton. — 
Inconnu à M. Emilt Picot. — Publié d'après l'exemplaire, que nous 
croyons sinon unique, du moins rarissime, de la Bibliothèque de Caen, 

1378. — Lettre de M. l'abbé de Boisrobert à M. Mairet (Bois- 
robert), datée de Charonne, ce 5 octobre 1637. 

Boisrobert, par ordre du Cardinal, essaie de calmer les esprits 
aigris de Corneille et de Mairet (En somme, plus favorable à 
Mairet qu'à Corneille). 

1380,1381. — Les sentiments de l 'Académie françoise sur la 
tragi-comédie du Cid. A Paris, chez Jean Camusat...... 

M.DCXXXVIII (Chapelain). 

Ni trop favorable ni trop hostile à Corneille. — Non publié par les 
Bibliophiles normands. 

1382. — Observations sur les sentiments de l'Académie fran- ^ 
çoise (Manuscrit de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, a Paris 
(Y 458 (3), Rés.) (Auteur inconnu). , 

I / v 

Très favorable à Corneille. L'auteur répond à toutes les critiques de 

Chapelain. — Publié par M. \Lormier (1879) pour ^ es Bibliophiles 

normands. 

1379. — i° Lettre de M. de Balzac à M. de Scudery sur les 
observations du Cid (Balzac). 

Plus favorable a Corneille qu'à Scudéry. 

2° Et la response de M. de Scudery à M. de Balzac (Scudéry). 
Scudéry essaie de convertir Balzac à ses opinions. 



*»0 



Avec la lettre de M. de Scudery à Messieurs de l'Académie 



- 62 - ' 

françeise sur le jugement qu'ils ont fait du Cid et de ses observa- 
lions. A Paris, chez A. Courbé, M.DC'XXXVII (Scudéry). 
Remercie l'Académie de lui avoir donné raison. 

1383. — L'innocence et le véritable amour de Chymene, dédié 
aux Dames, Imprimé cette année, M.DC.XXXVIII (Auteur 
inconnu). 

Dissertation alambiquée sur l'amour et la passion. — Longue et 
froide discussion sur cette question : « Chimène peut-elle aimer le 
meurtrier de son père ! ». Favorable à Corneille. 



LA QUERELLE DU CID 



I.— EXCUSE A ARISTE <»> 

J^^^^E n'est donc pas assez, et de la part des Muses, 

2f|lÇ^ Ariste, c'est en vers qu'il vous faut des excuses, 

S iiwoSS Et la mienne pour vous n'en plaint pas la façon, 

Cent vers luy coustent moins que deux mots de chanson : 

Son feu ne peut agir quand il faut qu'il s'applique 

Sur les fantasques airs d'un resveur de Musique, 

Et que pour donner lieu de paroistre à sa voix 

De sa bigearre quinte il se fasse des loix, 

Qu'il ait sur chaque ton ses rimes ajustées 

Sur chaque tremblement ses syllabes contées, 

Et qu'une froide pointe à la fin d'un couplet 

En dépit de Phebus donne à l'art un souflet : 

En fin ceste prison desplaist à son génie, 

Il ne peut rendre hommage à cette tyrannie, 

Il ne se leurre point d'animer de beaux chants, 

Et veut pour se produire avoir la clef des champs. 

C'est lors qu'il court d'haleine, et qu'en plaine carrière 

Quittant souvent la terre, en quittant la barrière, 

Puis d'un vol eslevé se cachant dans les cieux 

Il rit du desespoir de tous ses envieux. 

Ce trait est un peu vain, Ariste, je l'avoûë, 

Mais faut-il s'estonner d'un Poète qui se loue ? 

Le Parnasse autrefois dans la, France adoré 

(i) Par Corneille. 

— Édit. princ. S. /. n t d. In-4 , 2 ff. non chiff. — Voir l'exemplaire 
annoté de la Bibliothèque Sainte-Geneviève (Y. 458 (4) Rés.). — 5. /. w. 
d. In-8° de 4 p. I 



— 64 — 

Faisoit pour ses mignons un autre aage doré, ; 

Nostre fortune enfîoit du prix de nos caprices, 

Et. c'estoit une Blanque à de bons bénéfices : 

Mais elle est espuisée, et les vers à présent 

Aux meilleurs du mestier n'apportant que du vent, 

Chacun s'en donne à Taise et souvent se dispense 

A prendre par ses mains toute sa recompense. 

Nous nous aimons un peu, c'est nostre foible à tous, 

Le prix que nous valons qui le sçait mieux que nous ? 

Et puis la mode en est et la Cour l'authorise, 

Nous parlons de nous mesme avec toute franchise, 

La fausse humilité ne met plus en crédit, 

Je sçay ce que je vaux, et croy ce qu'on m'en dit : 

Pour me faire admirer je ne fais point de ligué, 

J'ay peu de voix pour moy, mais je les ay sans brigue, 

Et mon ambition pour faire plus de bruit 

Ne les va point quester de Réduit en Réduit, 

Mon travail sans appuy monte sur le Théâtre, 

Chacun en liberté l'y blasme ou l'idolâtre, 

Là sans que mes amis preschent leurs sentiments 

J'arrache quelque fois trop d'applaudissements, 

Là content du succès que le mérite donne 

Par d'illustres advis je n'éblouïs personne 

Je satisfaits ensemble et peuple et courtisans 

Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans 

Par leur seule beauté ma plume est estimée 

Je ne dois qu'à moy seul toute ma Renommée, 

Et pense toute fois n'avoir point de rival 

A qui je fasse tort en te traittant d'égal : 

Mais insensiblement je baille icy le change, 

Et mon esprit s'égare en sa propre louange, 

Sa douceur me séduit, je m'en laisse abuser, 

Et me vante moy mesme au lieu de m'excuser. 



; — 65 — 

Revenons aux chansons que l'amitié demande, 

J'ay bruslé fort longtemps d'une amour assez grande, 

Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer, 

Puisque ce fut par là que j'appris à rimer : 

Mon bonheur commença quand mon ame fut prise, 

Je gaignay de la gloire en perdant ma franchise, 

Charmé de deux beaux yeux, mon vers charma la Cour, 

Et ce que j'ay de nom je le dois à l'amour. 

J'adoray donc Philis (1), et la secrette estime 

Que ce divin esprit faisoit de nostre rime 

Me fit devenir Poète aussi tost qu'amoureux, 

Elle eut mes premiers Vers, elle eut mes derniers feux, 

Et bien que maintenant cette belle inhumaine 

Traite mon souvenir avec un peu de haine, 

Je me trouve tousjours en estât de l'aimer, 

Je me sens tout émeu quand je l'entends nommer, 

Et par le doux effet d'une prompte tendresse 

Mon cœur sans mon adveu recognoist sa maistresse, 

Après beaucoup de vœux et de submissions 

Un malheur rompt le cours do nos affections; 

Mais toute mon amour en elle consommée, 

Je ne voy rien d'aimable après l'avoir aimée, 

Aussi n'aymay-je plus, et nul objet vainqueur 

N'a possédé depuis ma veine ny mon cœur. ., 

Vous le diray-je, amy? tant qu'ont duré nos fiâmes 

Ma Muse egaliement chatoùilloit nos deux âmes, 

Elle avoit sur la mienne un absolu pouvoir, 

J'aimois à le descrire, elle à le recevoir : 

Une voix ravissante ainsi que son visage 

La faisoit appelier le Phœnix do nostre aage, 



(i) Catherine Hue, le premier amour de Corneille, la vraie Mêlite. Voir 
Bouquet : Points obscurs et nouveaux de la vie de P. Corneille, pp. 60 et s. 

5 



— 66 — 

Et souvent de sa part je me suis veu presser 
Pour avoir de ma main de quoy mieux l'exercer. 
Jugez vous mesme, Ariste, à cette douce amorce 
Si mon génie estoit pour espargner sa force : 
Cependant mon amour, le père de mes vers, 
Le fils du plus bel œil qui fut en l'univers, 
A qui désobéir c'estoit pour moy des crimes, 
Jamais en sa faveur n'en peut tirer deux rimes; 
Tant mon esprit alors contre moy révolté 
En haine des chansons sembloït m'avoir quitté, 
Tant ma veine se trouve aux airs mal assortie 
Tant avec la Musique elle a d'Antipathie, 
Tant alors de bon cœur elle renonce au jour, 
Et ramifié voudroit ce que n'a peu l'amour I 
N'y penses plus, Ariste, une telle injustice 
Exposeroit ma Muse à son plus grand supplice, 
Laissez la tousjours libre agir suivant son choix, 
Céder à son caprice et s'en faire des loix (1). 

(i) Nous avons donné, page 9 et page 10, note 1, deux des notes 
marginales de l'exemplaire de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, notes 
maladroitement tronquées par le couteau du relieur. En voici encore quel- 
ques-unes, que nous prenons parmi les plus lisibles 1° En face du vers : 
« Et qu'une froide pointe.,. » on déchiffre: « S'il est sa | il sçait bien q | 
couplet doit avoir queîq , pointe... | Ce ne seroit | une chanson | que cela 
n | point de s | à l'art | »; — 2 en face du fameux vers : a Je ne doy qu'à 
moy seul toute ma Renommée, on lit : « Ce vers n'es | dit au sens | luy a 
donné | qui est... | fait voir qu | entend qu | point d'art... | acquérir de | 
réputation | parce qu'il n | rien traduit | imité de | »; — 3 en face du 
vers: « Charmé de deux beaux yeux, mon vers charma la Cour, l'annotateur a 
mis : « Il faudra v | vers qui ont charmé la C | ; — enfin, en face du vers : 
« Que ce divin esprit faisoit de nostre rime », on peut lire: « La figure | fort 
à propos | parler du | plurier q | on est gra | personnage. » — Si incom- 
plètes qu'elles soient, ces notes font deviner un ennemi de Corneille. [Les 
traits verticiux indiquent la coupure du relieur.] 







-67- 

II. — L'AUTHEUR DU VR^Y CID ESPAGNOL 

a son Traducteur François, ' 

sur une Lettre en vers, qiCil a faict imprimer 

Intitulée (Excuse à Ariste) ou après cens traits 

de vanité, il dit parlant de soymesme. 

Je ne doy qu'a moy seul toute ma Renomma (1) . 
L'ESPAGNOL 

iE parle à toy Vanteur, dont l'audace achevée, 
S'est depuis quelques jours dans le Ciel esievée. 
Au mépris de la Terre, et de ses Habitans, 
A Toy dont l'insolence en tes escrits semée 
Et bien digne du fast des plus fous Gapitans, 
Soutient que ton mérite a faict ta Renommée. 

Les noms de deux ou trois, dont tu veux faire accroire, 
Qu'en les traictant d'Esgaux tu les combles de gloire 
Dans l'Espagne, et plus outre avaient déjà couru, 
Mais de ton froid Esprit qui se paist de fumée, 
Rien certes dans Madrid n'avoit jamais paru, 
Et le Cid seulement y fait ta Renommée. 

Je croy que ce suject esclatant sur la Scène, 
Puis qu'il ravit le Tage a pu ravir la Seine. 
Mais il ne failloit pas en offencer l'Aut/icur, 
Et par une impudence en orgueil confirmée, 
Asseurer d'un langage aussi vain qu'imposteur, 
Que tu dois à toy seul toute ta Renommée. 

(i) Par Mairet. 

— Éd. princ. S. h n. d. In-40 de 2 ff. Biblioth. do Caen (C h 6 ter, 2). 
— 5. /. n, d. In-8° de 2 ff. 



— 68 — 

Tu ne dois te vanter en ce fameux ouvrage 
Que d'un Vers assez foible en ton propre langage, 
Qui par ton ignorance oste l'honneur au mien, 
(Tant sa force et sa grâce, en est mal exprimée) 
Cepandant Orgueilleux et riche de mon bien, 
Tu dis que ton mérite a faict ta Renommée. 

Bien, bien, Jiray paroistre avec toute asseùrance, , 

Parmy les Courtisans et le peuple de France, 
Avec un Privilège et Passeport du Roy, 
Alors ma propre gloire, en ta langue Imprimée, 
Descouvrira ta honte, et mon Cid fera foy 
Que le tien luy devoit toute sa Rénommée. 

Donc fier do mon plumage, en Corneille d'Horace, 
Ne pretens plus voler plus haut que le Parnasse, 
Ingrat rens moy mon Cid jusques au dernier mot, 
Apres tu cognoistras, Corneille déplumée, 
Que l'Esprit le plus vain est souvent le plus sot, 
Et qu'enfin tu me dois toute ta Renommée (1). 

I Don Baltazar ^ 

de la Vcrdad. 



(i) M. E. Picot {Bibliographie Cornélienne, n° 1349) ne cite de cette pièce 
que l'édition. in-8°. Nous en connaissons une autre, petit in-4 : elle se 
trouve à la Bibliothèque de Caen, dans un volume qui a appartenu au 
cordeîier François Martin, l'ami et le correspondant de Daniel Huet. 

Cette édition in-4 n ' a P as de date, mais c'est plus que probablement la 
vraie édition princeps, celle que Mairet fit imprimer clandestinement et qu'il 
chargea son ami Claveret de distribuer à Paris. L'exemplaire de la Biblio- 



/ 



\ -Ô9~ 

1 thèque de Caen, plié en forme de lettre, fut adressé À M r de la Guenstière 
(ou Quenstière), au Dauphin, place Dauphin*, ' 

Il nous semble à peu près certain que l'édition in-4 fut imprimée dans 
le Maine, au Mans ou à la Flèche. 

Au début de la querelle du Çid, Mairet était, ne l'oublions pas, au Mans, 
chez son protecteur, le comte de Belin . L'auteur (Corneille, peut-être) de 
Y Avertissement au Besançonnois Mairet répond à l'auteur du Vray Cid espagnol : 
« Cette belle poésie que vous nous avie\ envoyée du Mans, ne nous permettoit 
pas de douter que vous estes aussi sçauant en injures que vostre amy Cla- 
veret ». Supposant donc, non sans vraisemblance, que Mairet avait fait im- 
primer son pamphlet soit au Mans, soit à la Flèche, où les imprimeurs ne 
devaient pas manquer, étant donnée l'importance du collège des Jésuites, 
nous avons calqué le plus exactement qu'il nous a été possible les fleurons 
du bandeau, les caractères et même le filigrane du papier, et nous avons 
envoyé ces calques à M. Robert Triger et à M. l'abbé G. Esnault, membres 
de la Société historique et archéologique du Maine, dont l'érudition n'a 
d'égale que la complaisance. Voici ce que M. R. Triger nous a répondu : 
c Le filigrane dont vous m'avez envoyé un calque est d'origine mancelle. 
Quant aux fleurons, je ne les trouve pas dans les ouvrages imprimés au 
Mans, mais, en revanche, je les rencontre absolument semblables dans deux 
livres imprimés à la Flèche : Musa Jlexienses, 1629, pet. in-4 ; — Invention 
nouvelle et brieve pour réduire en perspective par le moien du quatre toutes sortes 
de plans et corps, etc., 1648, in-4 »• De son côté, M. l'abbé G. Esnault 
m'écrit : i° « Je trouve les fleurons pour bandeaux et têtes de pages, repro- 
duits par votre calque, ainsi que les caractères italiques, dans deux volumes 
imprimés au Mans, l'un en 1632, par Gervais Olivier, le second en 1638, 
par Aymé huot ; 2° Le filigrane est bien monceau ; je n'ai pu le découvrir 
dans des volumes imprimés au Mans à cette date; mais je le rencontre fré- 
quemment dans des actes notariés passés au Mans eiji 1637 et années envi- 
ronnantes... La solution pour moi n'est pas douteuse et. je ne puis que 
confirmer vos suppositions ». 

Donc, jusqu'à preuve du contraire, nous croirons que l'édition in-4 de 
VAutHur du Vray Cid Espagnol a été imprimée soit au Mans, soit à la 
Flèche, et qu'elle est bien la véritable édition priuceps. 



— 70 — 



III. — RONDEAU m . 



jraXgU'IL face mieux, ce jeune jouvencel, 

[-■}' : h A qui le Gid donne tant de martel, 
J*> Que d'entasser injure sur injure, 
Rimer de rage une lourde imposture, 
El se cacher ainsi qu'un criminel. 

Chacun connoist son jaloux naturel 
Le montre au doigt comme un fou solennel, 
Et ne croit pas, en sa bonne escriture, 

Qu'il face mieux v 
Paris entier ayant leu son cartel, 
L'envoyé au Diable, et sa Muse au Bordel, 
Moy j'ay pitié des peines qu'il endure, 
Et comme amy je le prie et conjure, 
S'il veut ternir un ouvrage immortel, 
Qu'il face mieux. 

Omnibus invideas, livide, ncmo tibi (2). 



(i) Par Corneille. 

— Éd. princ. Simple feuillet in-4° (Biblioth. de l'Arsenal, B. L. 9809; 
et Biblioth. Sainte-Geneviève, Y, 458, S, Res.). • 
(2) Martial, Épigr. y I, xu, 2. 



— 71 - 



IV. — OBSERVATIONS SUR LE CID <«. 




L est do certaines Pioces, comme de certains 
animaux qui sont en la Nature, qui de loin sem- 
blent des Etoiles, et qui de prés ne sont que/ 
des vermisseaux. Tout ce qui brille n'est pas toujours 
précieux ; on voit des beautez d'illusion, comme des beautez 
effectives, et souvent l'aparence du bien se fait prendre 
pour le bien mesme. Aussi ne m'estonnay-je pas beaucoup 
que le Peuple qui porte le jugement dans les yeux, se 
laisse tromper par celuy de tous les sens, le plus facile à 
décevoir : Mais que cette vapeur grossière, qui se forme 
dans le Parterre ait pu s'eslever jusqu'aux Galleries, et 
qu'un fantosme ait abusé le scavoir comme l'ignorance, et 
la Cour aussi bien que le Bourgeois, j'avoue que ce prodige 
m'estonne, et que ce n'est qu'en ce bizarre événement 
que je trouve LE CID merveilleux. Mais comme autrefois un 
Macédonien apella de Philippe preocupé à Philippe mieux 
informé, je conjure les honnesles 7 gens de suspendre un 
peu leur jugement, et de n6 condamner pas sans les ouyr, 
les SQPHONISRES, les C/ESARS, les CLEOPATRES, les 
HERCULES, les MARIANES, les CLEOMEDONS, et tant 
d'autres illustres HEROS qui les ont charmez sur le 
Théâtre. Pour moy, quelque esclatante que me parust 
la gloire du Cid, je la regardois comme ces belles couleurs 
qui s'effacent en l'air, presquo aussi-tost que le Soleil en a 
fait la riche et trompeuse impression sur la Nue ; je n'avois 
garde de concevoir aucune envie, pour ce qui me faisoit 



(i) Par de Scudéry. 

— ÉD. princ. A Paris, aux despens de VAuiheur, M.DC.XXXVII, 
In-8° de 2 ff. dont le premier est blanc, et 96 p. 



— 72 — 

pitié : ny de faire voir à personne les taches que j'apperce- 
vois en cet Ouvrage. Au contraire, comme sans vanité je 
suis bon et généreux, je donnois des sentimens à tout le 
monde, que je n'avois pas moy-mesme : je faisois croire 
aux autres, ce que je ne croyois point du tout; et je me 
contentois de connoistre Terreur sans la reffuter, e,t la 
vérité sans m'en rendre l'Evangeliste. Mais quand j'ai veu 
que cet Ancien qui nous a dit, que la prospérité trouve 
moins de personnes qui la scachent souffrir que les infor- 
tunes, et que la modération est plus rare que la patience, 
sembloit avoir fait le Portrait de l'Autheur du Cid, quand 
j'ai veu [dis-je] qu'il se Deifioit d'authorité privée ; qu'il 
parloit de luy comme nous avons accoustumé de parler des 
autres; qu'il faisoit mesme imprimer les sentimens avanta- 
geux qu'il a de soy; et qu'il semble croire qu'il fait trop 
d'honneur aux plus grands Esprits de son Siècle, de leur 
présenter la main gauche : j'ay creu que je ne pouvois sans 
injustice et sans lascheté, abandonner la cause commune, 
Et qu'il estoit à propos de luy faire lire cette inscription 
tant utile, qu'on voyoit autrefois gravée sur la porte de 
l'un des Temples de la Grèce : 

CONNOIS TOY TOY 

MESME 

I 

Ce n'est pas que je veuille combattre ses mespris par 
des outrages, Cette espèce d'armes ne doit estre employée, 
que par ceux qui n'en ont point d'autres: et quelque 
nécessité que nous ayons de nous deffendre,je ne tiens pas 
qu'il soit glorieux d'en user. J'ataque le Cid et non pas 
son Autheur; j'en veux à son Ouvrage et non point à sa 
personne; Et comme les combats et la civilité ne sont pas 
incompatibles, je veux baiser le fleuret, dont je prétends 
luy porter une botte franche: je ne fais ny une Satire, ny 



/ 



~ 73 — 

un Libelle diffamatoire, mais de simples OBSERVATIONS : 
et hors les paroles qui seront de l'essence de mon Sujet, il 
ne m'en échappera pas une, où Ton remarque de l'aigreur. 
Je le prie d'en user avec la mesme retenue s'il me respond, 
parce que je ne scaurois ny dire ny souffrir d'injures : je 
pretens donc prouver contre cette pièce du GID, 

Que le Sujet n'en vaut rien du tout, 

Qu'il choque les principales 1 règles du Poème Dramatique, 

Qu'il manque de jugement en sa conduite, 

Qu'il a beaucoup de meschans vers, 

Que presque tout ce qu'il a de beautez sont derrobees, 

Et qu'ainsi l'estime qu'on en fait est injuste. Mais après 
avoir avancé cette proposition, estant obligé de la souste- 
nir, Voicy pa* où j'entreprens, de le faire avec honneur. 

Ceux qui veulent abatre quelqu'un de ces superbes Édi- 
fices, que la vanité des hommes esleve si haut, ne s'amusent 
point à briser des Golomnes ou rompre des Balustrades, 
mais ils vont droit en sapper les fondemens, afin que toute 
la Masse du Bastiment, croule, et tombe en une mesme 
heure. Comme j'ay le mesme dessein, je veux les imiter en 
cette occasion : et pour en venir à bout, je veux dire, que 
le sentiment d'Aristote, et celuy de tous les Scavans qui 
l'ont suivy, establit pour maxime indubitable, que l'inven- 
tion est la principale partie, lot du Poète et du Poème: 
Cette vérité est si asseurée, que le Nom mesme de l'un 
et do l'autre tire son Ethnologie d'un Verbe Grec, .qui no 
veut rien dire que fiction. De sorte que le Sujet du Cid 
estant d'un Autheur Espagnol, si l'invention en estoit bonne, 
la gloire en appartiendroit à Guillen de Castro, et non pas 
à son traducteur François. Mais tant s'en faut que j'en 
demeure d'acord, que je soutiens qu'elle ne vaut rien;du 
tout. La Tragédie, composée selon les règles de l'Art, ne 



— 74 ~ 

doit avoir qu'une action principale, à laquelle tendent, et 
viennent aboutir toutes les autres, ainsi que les lignes se 
vont rendre de la circonférence d'un Cercle à son Centre : 
Et l'Argument en devant estre tiré de l'Histoire ou des 
fables connues (selon les préceptes qu'on nous a laissez) on 
n'a pas dessein de surprendre le Spectateur, puis qu'il scait 
desja ce qu'on doit représenter. Mais il n'en va pas ainsi 
de la Tragi-comédie, Car bien qu'elle nj'ait presque pas esté 
connue de l'Antiquité, nçantmoins puisqu'elle est comme 
un composé de la Tragedlie et de la Cojmedie, et qu'à cause 
de sa fin Elle semble niesme pancher plus vers la dernière, 
il faut que le premier Acte, dans cette espèce de Poème, 
embrouille une intrigue, qui tienne tousjours l'esprit en 
suspends, et qui ne se desmesle qu'à la fin de tout l'Ou- 
vrage. Ce Nœu Gordien, n'a pas I besoin d'avoir un 
Alexandre dans le Cid pour le desnouer : le Père de Chi- 
mene y meurt presque des le commencement, dans toute 
la Pièce elle ny Rodrigue ne poussent, et ne peuvent 
pousser, qu'un seul mouvement : on n'y voit aucune diver- 
sité; aucune intrigue, aucun Nœu^'Etle moins clairvoyant 
des Spectateurs, devine, ou plustost voit, la fin de cette aven- 
ture aussi-tost qu'elle est commencée. Et par ainsi je pense 
avoir monstre bien clairement, que le Sujet n'en vaut rien 
du tout, puisque j'ay fait connoistre qu'il manque de ce qui 
le pouvoit remire bon, et qu'il a tout ce qui le pouvoit 
rendre mauvais. Je n'auray pas plus de peine, à prouver 
}u'il choque les principales Règles Dramatiques, et j'espère 
e faire avouer à tois ceux qui voudront se souvenir après 
noy, qu'entre toutes les règles dont je parle, celle qui 
ans doute est la plus importante, et comme la fondamen- 
ale de tout l'Ouvrage, est celle de la vray-semblance. Sans 
ille, on ne peut estre surpris par cette agréable tromperie, 
(ui fait que nous semblons nous intéresser, aux bons ou 



— 75 - 

mauvais succez de ces Héros imaginaires. Le Poète, qui se 
propose pour sa fin, d'esmouvoir les passions de l'Auditeur, 
par celles des Personnages, quelques vives, fortes et bien 
poussées qu'elles puissent estre, n'en peut jamais venir à 
bout (s'il est judicieux) lors que ce qu'il veut imprimer en' 
l'ame n'est pas vray-semblable. Aussi ces Grands Maistres 
anciens, qui m'ont apris ce que je monstre icy à ceux qui 
l'ignorent, nous ont tousjours enseigné, que le Poëte, et 
l'Historien, ne doivent pas suivre-la mesme route: et qu'il 
vaut mieux que le premier, traicte un Sujet vraysemblable, 
qui ne soit pas vray, qu'un vray. qui ne soit pas vray-sem- 
blable. Je ne pense pas qu'on puisse choquer une Maxime, 
que ces grands hommes ont establie, et qui satisfait si bien 
le jugement. C'est pourquoy j'adjouste après l'avoir fondée, 
en l'esprit de ceux qui la lisent, qu'il est vray que Chimene 
espousa le Cid, mais qu'il n'est point vray-semblable 
qu'une fille d'honneur, espouse le meurtrier de son Père. 
Cet événement estoit bon pour l'Historien, mais il ne valoit 
rien pour le Poète; et je ne croy pas qu'il suffise, de 
donner des répugnances à Chimene; de faire combatre le 
devoir contre l'amour; de luy mettre en la bouche mille 
antithèses sur ce sujet; ny de faire intervenir Tauthorité 
d'un Roy; car enfin, tout cela n'empesche pas qu'elle ne 
se rende parricide, en se resolvant d'épouser le meurtrier 
de son Père. Et bien que cela ne s'achève pas sur l'heure, 
la volonté! (qui seule fait le mariage) y paroist tellement 
portée, qu'enfin Chimene est une. parricide; Ce sujet ne 
peut estre vraisemblable ; Et par conséquent il choque une 
des principales règles du Poème. Mais pour apuyer ce rai- v 
sonnement de l'authorité des Anciens, je me souviens 
encor que le mot de fable, dont Aristote s'est servy, pour 
nommer le Sujet de la Tragédie, quoy qu'il ne signifie dans 
Homère, qu'un simple discours, par tout ailleurs, est pris 



- 76 — 

pour le récit de quelque chose fausse, et qui pourtant con- 
serve une espèce de vérité : telles sont les fables des 
Poètes, dont au temps d'Aristote [et mesme devant luy) 
les Tragiques se servoient souvent, pour le Sujet de leurs 
Poèmes, n'ayant nul esgard à ce qu'elles n'estoient pas 
vrayes, mais les considérant seulement comme vray-sem- 
semblables. C'est pourquoy, ce Philosophe remarque, que 
les premiers Tragiques, ayant accoustumé de prendre des 
Sujets par tout, sur la fin, ils s'estoient retranchez à cer- 
tains qui estoient ou pouvoient estre rendus vraysem- 
blables : et qui presque pour cette raison, ont esté tous 
traittez, et mesme par divers Autheurs. Comme Medée, 
Alchmeon, ^îCdipe, Creste, Meleagre, Thieste et Thelephe. 
Si bien qu'on voit, qu'ils pouvoient changer ces fables 
comme ils vouloient, et les accommoder à la vray-sem- 
blance. Ainsi Sophocle, /Echile, et Euripide ont traicté la 
fable de Phiioctete bien diversement : ainsi celle de Medée, 
chez Seneque, Ovide, et Euripide, n'estoit pas la mesme. 
Mais il estoit quasi de l'a Religion, et ne leur estoit pas 
permis de changer l'Histoire, quand ils la traittoient, ny 
d'aller contre la vérité. Tellement, que ne trouvant pas 
toutes les Histoires vray-semblables [quoique vraies] et no 
pouvant pas les rendre telles, ny changer leur nature, ils 
s'attachoient fort peu à les traicter, à cause de cette diffi- 
culté : et prenoyent pour la pluspart des choses fabuleuses, 
afin de les pouvoir disposer vraysemblablement. De-là, ce 
Philosophe monstre que le mestier du Poète, est bien plus 
difficile que celuy de l'Historien : parce que celuy-cy re- 
compte simplement les choses, comme en effect elles sont 
arrivées, au lieu que l'autre, les représente [non pas comme 
elles sont] mais bien comme elles ont deub estre. C'est en 
quoy l'auteur du Cid a failly, qui trouvant dans l'Histoire 
d'Espagne, que celte fille avoit espousé le meurtrier de son 



— 11 — 

Père, devoit considérer que ce n'estoit pas un sujet d'un 
Poème accomply, parce qu'estant historique, et par consé- 
quent vray, mais non pas vray-semblable, d'autant qu'il' 
choque la raison et les bonnes mœurs, il ne pouvoit pas le 
changer ni le rendre propre au Poème dramatique. Mais 
comme une erreur en appelle une autre, pour observer 
celle des vint quatre heures (excellente quand elle est bien 
entendue) l'Autheur François, bronche plus lourdement que 
l'Espagnol, et fait mal en pensant bien faire. Ce dernier, 
donne au moins quelque couleur à sa faute, parce que son 
Pœme estant irregulier, la longueur du temps qui rend 
tousjours les douleurs moins vives, semble en quelque 
façon, rendre la chose plus vray-semblable. Mais faire 
arriver en vint quatre heures la mort d'un père, et les pro- 
messes de mariage de sa fille, avec celuy qui l'a tué ; et 
non pas encor sans le conoistre; non pas dans une ren- 
contre innopinée; mais dans un duel dont il estoit l'appel- I 
lant; c'est (comme a dit bien agréablement un de mes 
amis) ce qui loing d'estre bon dans les vint quatre heures, 
ne seroit pas suportable dans les vint quatre ans. Et par 
conséquent (je le redis encor une fois) la règle de la vray- 
semblance n'est point observée, quoy qu'elle soit absolu- 
ment nécessaire. Et véritablement toutes ces belles actions 
que fit le Cid en plusieurs arjnees, sont tellement assem- 
blées par force en cette Pièce, pour la mettre dans les vint 
quatre heures, que les Personnages y semblent des Dieux 
de machine, qui tombent du Ciel en terre : car enfin, dans 
le court espace d'un jour naturel, on eslit un Gouverneur 
au Prince de Gastiilo; il se fait une querelle et un combat, 
entre Dom Diegue et le Comte, autre combat de Rodrigue 
et du Comte, un autre de Rodrigue contre les Mores; un 
autre contre Dom Sanche ; et le mariage se conclut, entre 
Rodrigue et Chimene : je vous laisse à juger, si ne voila 



■ - 



I 



- 78 - I 

pas un jour bien employé, et si Ton n'auroit pas grand 
tort d'accuser tous ces personnages de parresse? il est du 
subjet du Poème Dramatique, comme de tous les corps 
phisiques, qui pour être parfaicts, demandent une certaine 
grandeur, qui ne soit ny trop vaste, ny trop resserrée. 
Ainsi, lors que nous observons un Ouvrage de cette na- 
ture, il arrive ordinairement à la mémoire, ce qui arrive 
aux yeux qui regardent un objet. Geluy qui voit un corps 
d'une diffuse grandeur, s'attachant a en remarquer les 
parties, ne peut pas regarder à la fois, ce grand tout 
qu'elles composent : de mesme, si Faction du Poème est 
trop grande, celuy qui la contemple, ne sçauroit la mettre 
tout ensemble dans sa mémoire : comme au contraire, si 
un corps est trop petit, les yeux qui n'ont pas loisir de le 
considérer, parce que presque en mesme temps, l'aspect se 
forme et s'esvanoùit, n'y trouvent point de volupté. Ainsi 
dans le Poème, qui est l'objet de la mémoire, comme tous 
les corps le sont des yeux, cette partie de l'ame, ne se 
plaist non plus à remarquer, ce qui n'admet pas son office, 
que ce qui l'excède. Et certainement, comme les corps pour 
estre beaux, ont besoin de deux choses, à sçàvoir de l'ordre 
et de la grandeur, et que pour cette raison Aristote nie, 
qu'on puisse appeller les petits hommes beaux, mais ouy 
bien agréables; parce que quoy qu'ils soient bien propor- 
tionnez, ils n'ont pas neantmoimi cette taille avantageuse, 
nécessaire à la beauté ; de mesme ce n'est pas assez que le 
Poème ait toutes ses parties disposées avec soin, s'il n'a 
I encore une grandeur si jusle que la mémoire la puisse 
comprendre sans peine. Or quelle doit estre cette grandeur, 
Aristote dont nous suivons autant le jugement, que nous 
nous moquons de ceux qui ne le suivent point, l'a déter- 
lW minée dans cette espace de temps, qu'on voit qu'enferment 
deux Soleils ; en sorte que l'action qui se représente ne 



oil» 



" ?9 " ! ■ 

doit ny excéder, ny estre moindre, que ce temps qu'il nous 
prescrit. Voila pourquoy autrestbis Aristophane Comique 
Grec, se moquoit d'^Echile Poète Tragique, qui dans la. 
Tragédie de Niobe, pour conserver la gravité de cette 
Heroine, l'introduisis! assise au Sepulchre de ses erifans, 
l'espace de trois jours, sans dire une seule parole. Et 
voilà pourquoy le docte Heinsius, a trouvé que Buchanan 
avoit fait une faute, dans sa Tragédie de Jephté, ou dans 
le période des vingt- quatre heures, il renferme une action, 
qui dans l'histoire, demandoit deux mois, ce temps ayant 
esté donné à la fille pour pleurer sa virginité (dit i'Escri- 
ture) Mais l'Autheur du Cid, porte bien son erreur plus 
avant ; puis qu'il enferme plusieurs années dans ses vint- 
quatre, heures ; et que le mariage de Chimene, et la prise 
de ces Roys Mores, qui dans l'Histoire d'Espagne, ne se 
fait que deux ou trois ans après la mort de son père, se l'ait 
icy le mesme jour. Car quoy que ce mariage ne se con- 
somme pas si-tost, Chimene et Rodrigue consentent, et dés 
là ils sont mariez,, puis que selon les Jurisconsultes, il n'est 
requis que le consentement pour les nopees : et qu'outre 
cela, Chimene est à luy, par la victoire qu'il obtient sur 
Don Sanche, et par l'arresl qu'en donne le Roy. Mais ce 
n'est pas la seule loy qu'on voit enfrainte, en cet endroit 
de ce Poème : il en rompt une autre bien plus importante, 
puis qu'elle choque les bonnes mœurs, comme les règles 
de la Poésie Dramatique. Et pour connoistre" cette vérité, 
il faut savoir que le Poème de Théâtre fut inventé, pour 
instruire en divertissant ; et que c'est sous cet agréable 
habit, que se desguise la Philosophie, de peur de paroistre 
trop austère aux yeux du monde ; et par luy (s'il faut ainsi 
dire) qu'elle semble dorer les pilulles, afin qu'on les prenne 
sans répugnance, et qu'on se trouve guary presque sans 
avoir connu le remède. Aussi ne manque t'elle jamais de 



— 80 - 

nous monstrer sur la Scène, la vertu recompensée et le vice 
tousjours puni. Que si quelquefois Ton y voit les meschans 
prospérer, et les gens de bien persécutez, la face des choses, 
ne manquant point de changer, à la fin de la Représenta- 
tion, ne manque point aussi de faire voir, le triomphe des 
innocens, et le suplice des coupables : et c'est ainsi 
qu'insensiblement, on nous, imprime en l'ame l'horreur du 
vice, et l'amour de la vertu. Mais tant s'en faut que la Pièce 
du Gid, soit faite sur ce modelle, qu'elle est de très-mau- 
vais exemple : l'on y voit une fille desnaturée ne parler que 
de ses follies, lors qu'elle ne doit parler que de son malheur, 
pleindre la perte de son Amant, lors qu'elle ne doit songer 
qu'a celle de son père ; aimer encor ce qu'elle doit abhorrer ; 
souffrir en mesmo temps, et en mesme maison, ce meur- 
trier et ce pauvre corps ; et pour achever son impieté, 
joindre sa main à celle qui dégoûte encor du sang de son 
père. Apres ce crime qui fait horreur, le spectateur n'a t'il 
pak raison, de penser qu'il va partir un coup de foudre, du , 
ciel représenté sur la Scène, pour châtier cette Danaide? 
Ou s'il sçait cette autre règle qui deffend d'ensanglanter le 
Théâtre, n'a t'il pas subjet de croire, qu'aussi tost qu'elle en 
sera partie, un Messager Viendra pour le moins, luy apren- 
dre ce chastiment ? mais cependant, ni l'un ni l'autre 
n'arrive ; au contraire, un Roy carresse cette impudique; 
son vice y paroist rescompensé, la vertu semble bannie de 
la conclusion de ce Poème ; il est une instruction au mal, 
un aiguillon pour nous y pousser ; et par ces fautes remar- 
quables et dangereuses, directement opposé, aux principa- 
les Règles Dramatiques. C'estoit pour de semblables ouvra- 
ges, que Platon n'admettoit point dans sa République, toute 
la Poésie : mais principalement, il en bannissoit cette 
partie, laquelle imite en agissant, et par Représentation : 
d'autant qu'elle offroit à l'esprit, toutes sortes de mœurs; 



■ — 81 - 

les vices et les vertus, les crimes et les actions généreuses'; 
et qu'elle introduisoit aussi bien Atree comme Nestor. Or 
ne donnant pas plus de plaisir, en l'expression des bonnes 
actions, que des mauvaises, puis que dans la poésie, comme 
dans la peinture, on ne regarde que la ressemblance, et 
que l'image de Thersite bien faite, plaist autant que celle 
de Narcisse : il arrivoit de là, que les esprits des Specta- 
teurs, estoient desbauchez par cette volupté ; qu'ils trou- 
voient autant de plaisir a imiter les mauvaises actions, 
qu'il voyoient représentées avecques grâce,! et ou nostre 
nature incline, que les bonnes, qui nous semblent difficiles ; 
et que le Théâtre estoit aussi bien l'escole des vices que des 
vertus .Gela (dis-je), l'avoit obligé, d'exiler les Poètes de sa 
République : et quoy qu'il couronnast Homère de fleurs, il 
n'avait pas laissé de le bannir. Mais pour modérer sa 
rigueur, Aristote qui connoissoit l'utilité de la Poésie, et 
principalement de la Dramatique, d'autant qu'elle nous 
imprime beaucoup mieux les bons sentimens, que les deux 
autres espèces, et que ce que nous voyons, touche bjen 
d'avantage l'aine, que ce que nous oyons simplement 
(comme l'a dit Horace) Aristote (di-je), veut en sa Poéti- 
que, que les*mœurs représentées dans l'action de Théâtre 
soyent la pluspart bonnes : et que s'il y faut introduire des 
personnes pleines de vices, le nombre en soit moindre que 
des vertueuses. Gela fait que les Critiques des derniers 
temps, ont blasiiié quelques anciennes Tragédies, ou les 
bonnes mœurs estoient moindres que les mauvaises ; Ainsi 
qu'on peut voir par exemple, dans l'Oreste d'Euripide, ou 
tous les personnages, excepté Pilades, ont de meschantes 
inclinations. Si l'Autheur que nous examinons, n'eust pas 
ignoré ces préceptes, comme les autres dont nous l'avons 
desja repris, il se fust bien empesché, de faire triompher le 
vice sur son Théâtre, et ses Personnages auroient eu de 

G 



meilleures intentions, que celles qui les font agir. Fernand 
y auroit esté plus grand politique, Urraque d'inclination 
moins basse, Don Gomes moins ambitieux et moins inso- 
lent, Don Sanche plus généreux, Elvire de meilleur exem- 
ple pour les Suivantes, et cet Autheur n'auroit pas ensei- 
gné la vengeance, par la bouche mesme de la fille de celuy 
dont on se vange : Chimene n'auroit pas dit, 

Les accommodements ne font rien en ce point : 
Les affronts à l'honneur ne se reparent point ; 
En vain on fait agir la force ou la prudence. 
Si Von guarit le mal, ce n'est qu'en apparence. 

Et le reste de la troisiesme Scène du second Acte, ou 
par tout elle conclut à la confusion de son Amant, s'il n'at- 
tente à la vie de son père. Comme quoy peut-il excuser le 
vers, où cett8 desnaturee s'escrie parlant de Rodrigue ? 

Souffrir un tel affront, estant ne Gentilhomme, 

Et ceux-cy, où elle advoue qu'elle auroit de la honte pour 
luy, si après luy avoir commandé de ne pas tuer son père, 
il luy pouvoit obeyr, 

Et s'il peut m' obeyr, que dira-t'on de luy ? 
Soit qu'il cède ou résiste au feu qui le consomme. 
Mon esprit ne peut qu'estre ou l)onteux ou confus. 
De son trop de respect, ou d'un juste refus. 

Mais je descouvre encor des sentimens plus cruels et plus 
barbares, dans la quatriesme Scène du troisiesme Acte, qui 
me font horreur. C'est où cette fille (mais plustost ce 
Monstre) ayant devant ses yeux Rodrigue encor tout cou- 
vert d'un sang qui la devoit si fort toucher, et entendant 
qu'au lieu de s'excuser, et de reconnoistre sa faute, il Tau- 
thorise par ces vers : 



Car enfin n'attends pas de mon affection, 
Un lasche repentir d'une bonne action, 



1 — 83 - 

Elle respond (ô bonnes mœurs ! ) 

^ Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien. 

Si autrefois quelques-uns, comme Marcelin au livre vint- 
septiesme, ont mis entre les corruptions des Republiques, 
la lecture de Juvenal, parce qu'il enseigne le vice, quoy 
qu'il le reprenne; et que pour flageller l'impureté, il la 
monstre toute nue : que dirons-nous de ce Poème, ou le 
vice est si puissamment apuyé? ou Ton en fait l'Apologie? 
ou l'on le pare des ornemens de la vertu? et enfin, ou il 
fouie aux pieds les sentimens de la Nature, et les préceptes 
de la Morale? De ces deux preuves assez claires, je passe 
a la troisiesme, qui regarde le jugement, la conduite, et la 
bien-seance des choses: et dés la première Scène, je trouve 
de quoy m'oecuper. Il faut que j'advoûe que je ne vis jamais 
un si mauvais Physionome, que le père de Ghimene, lors 
qu'il dit à la Suivante de sa fille, parlant de Don Sanche, 
aussi bien que de Don Rodrigue : 

Jeunes y mais qui font lire aisément dans leurs yeux 
L'esclatante vertu de leurs braves Ayeux. 

Il n'estoit point nécessaire, d'une si fausse conjecture, 
puisque ce malheureux Don Sanche, devoit estre battu, 
sans blesser ny sans estre blessé, desarmé, et pour sauver 
sa vie, contraint d'accepter cette honteuse condition, qui 
l'oblige à porter luy-mesme son espee à sa Mestresse, de la 
part de son ennemy. Cette procédure trop romanesque, 
desment ce premier discours; estant certain, que jamais 
un homme de cœur, ne voudra vivre par cette voye. Mais 
ce n'est pas la seule faute de jugement, que je remarque 
en cette Scène ; et ces vers qui suivent m'en descouvrent ï 
encor une autre. 

L'heure à présent m'apelle au Conseil qui s'assemble, 
Le Roy doit à son fils clmsir un Gouverneur > 



— 84 - 

Ou plustost m'cslever à ce haut rang d'honneur, 
. Ce,quc pour luy mon bras chaque jour exécute. 
Me défend de penser qu'aucun me le dispute, s 

Il faloit avec plus d'adresse, faire savoir à l'Auditeur, le 
sujet de la querelle qui va naistre : et non pas le faire dire 
hors de propos à cette Suivante, qui sert dans la Maison du 
Comte. Cette familiarité n'a point de raport, avec l'orgueil 
qu'il donne par tout à ce personnage : mais il seroit à sou- 
haitter pour luy, qu'il eust corrigé de cette sorte, tout ce 
qu'il fait dire à ce Comte de Gormas : afin que d'un Capitan 
ridicule, il eust fait) un honneste homme : tout ce qu'il dit 
estant plus digne d'un fanfaron, que d'une personne de 
valeur et de qualité. Et pour ne vous donner pas la peine, 
d'aller vous en esclaircir dans son livre, v<j>yez en quels ter- 
mes il fait parler ce Capitaine Fracasse. 

Enfin vous l'emporte^ et la faveur du Roy , 

Vous esleve en un rang qui n'estoit deu qu'à moy : 
Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir : 
Un Prince dans un livre aprend mal son devoir ; 
Et qu'à fait apres'Jout^ ce grand nombre d'années 
Que ne puisse esgaler une de mes journées ? 
Et ce bras du Royaume est le plus ferme apuy : 
Grenade et VArragon tremblent quand ce fer brille, 
Mon nom sert de rampart à toute la Castille, 
Sans moy vous passer ie^lbien-tost sous d'autres loix, 
Et si vous ne m'avie^ vous ri auriez plus de Rois. 
Chaque jour, chaque instant entasse pour ma gloire, 
■ Laurier dessus laurier , victoire sur victoire. 
Le Prince pour essay de générosité 
Gagneroit de* combats marchant à mon costè : 
Loin de froides leçons qu'à mon bras on préfère,' 
Jl aprendroit à vaincre en me regardant faire . . i 

Et par là cet honneur n'estoit deu qu'à mon bras : 
Un jour seul ne perd pas un homme tel que moy : 
Que toute sa grandeur s'arme, pour mon suplice, 



-85- . 

Tout V Estât périra y devant que je périsse. 
D'un sceptre qui sans moy tomberoit de sa main : 
II a trop d'interest luy ntestne en ma personne, 
Et ma teste en tombant fairoit choir sa Couronne. 
Mais t'ataquer à moy I qui t'a rendu si vain ? 
Sçais-tu bien qui je suis ? 
Mais je sens que pour toy ma pitié s'intéresse : 
J'admire ton courage et je pleinds ta jeunesse^ 
Ne cherche point à faire un Coup d'essay fatal , 
Dispense ma valeur d'un combat inégal ; 
Trop peu d'honneur pour moy suivroit cette victoire, 
A vaincre sans pcril on triomplie sans gloire, 
On te croiroit tousjours abatu sans effort, 
Et j'aurois seulement le regret de ta mort : 
Retire-toy d'icy, es-tu si las de vivre ? 

Je croirois assurément qu'en faisant ce roolle, l'Au- 
theur auroit cru faire parler Matamore et non pas le Comte ; 
Si je ne voyois que presque tous ses personnages ont le 
mesme stile : et qu'il n'est pas jusqu'aux femmes, qui ne s'y 
piquent de bravure. Il s'est à mon advis fondé sur l'opinion 
commune , qui donne de la vanité aux espagnols, mais il 
Ta fait avec assez peu de raison ce me semble : puis que 
par tout il se trouve d'honnestes gens. Et ce seroit une 
chose bien plaisante, si parce que les Allemands et les 
Gascons ont la réputation d'aimer à boire et a desrober, il 
alloit un jour avec une esgale injustice, nous faire voir sur 
la Scène, un Seigneur de l'une de ces Nations qui fut yvre, 
et l'autre coupeur de bource. Les Espagnols sont nos en- 
nemis (il est vray) mais on n'est pas moins bon François, 
pour ne les croire pas tous bipochondriaques. Et nous 
avons parmi nous un Exemple si illustre, et qui nous fait 
si bien voir que la profonde Sagesse et la haute vertu 
peuvent naistre en Espagne, qu'on n'en sçauroit douter 
sans crime. Je parlerois plus clairement de cette divine 
Personne, si je ne craignois de prophaner son nom sacré, 



— 86 ~ 

et si je n'avois peur de commettre lin sacrilège, en pensant 
faire un acte d'adoration. Mais estant encor si esloigné des 
dernières fautes de jugement,' que je connois et que je 
dois montrer en cet Ouvrage^ je m'arreste trop à ces 
premières , que vous verrez sjiivies de beaucoup d'autres 
plus grandes. La seconde Scène du Cid, n'est pas plus 
judicieuse que celle qui la précède, car cette Suivante 
ni (sic) fait que redire, ce que l'Auditeur vient à l'heure 
mesme d'aprendre. C'est manquer d'adresse, et faire une 
faute, que les préceptes de l'Art, nous enseignent d'éviter 
tousjours : parce que ce n'est qu'ennuyer le spectateur ; 
et qu'il est inutile de raconter ce qu'il a veu. Si bien que 
le Poète doit prendre des temps derrière les rideaux, pour 
en instruire les personnages, sans persécuter ainsi ceux 
qui les escoutent. La troisiesme Scène est encor plus def- 
fectueuse, en ce qu'elle attire en son erreur, toutes celles 
ou parlent l'Infante ; ou Don Sanche : je veux dire, qu'outre 
la bien-seance mal (observée, en une amour si peu digne 
d'une fille de Roy, et l'une et l'autre tiennent si peu dans 
le corps de la pièce, et sont si peu nécessaires à la repré- 
sentation , qu'on voit clairement, que D. Urraque ny est 
que pour faire jouer la Beau château, et le pauvre Don 
Sanche, pour s'y faire balre par D. Rodrigue. Et cepen- 
dant, il nous est enjoint par les Maistres, de ne mettre 
rien de superflu dans la Scène. Ce n'est pas que j'ignore, 
que les Episodes font une partie de la beauté d'un Poème, 
mais il faut pour être bons, qu'ils soient plus attachez au 
Subject. Celuy qu'on prend pour un Poème Dramatique, est 
de deux façons, car il est ou simple, ou mixte : nous appel- 
Ions simple, celuy qui estant un, et continué, s'achève sans 
un manifeste changement, au contraire de ce qu'on atten- 
doit, et sans aucune recognoissance. Nous en avons un 
exemple dans l'Ajax de Sophocles, ou le Spectateur voit 



— 87 - 

arriver tout ce qu'il s'estoit proposél Ajax plein de courage, 
ne pouvant endurer d'estre mesprisé, se met en furie, et 
après qu'il revient à soy, rougissant des actions que la 
rage luy avoit fait faire, et vaincu de honte, il se tue. En 
cela, il n'y a rien d'admirable ni de nouveau.. Le subject 
meslé, ou non simple, s'achemine à la fin, avec quelque 
changement opposé, à ce qu'on attendoit, ou quelque recon- 
noissance, ou tous les deux ensemble. Cettuy-cy estant 
assez intrigué de soy, ne recherche presque aucun embel- 
lissement : au lieu que l'autre estant trop nu, a besoin 
d'ornements estrangers. Ces amplifications qui ne sont pas 
tout à fait nécessaires, mais qui ne sont pas aussi hors de 
la chose, s'apellent Episodes chez Aristote : et l'on donne 
ce nom à tout ce que Ton peut insérer dans l'Argument, 
sans qu'il soit de l'Argument, mesme. Ces Episodes qui sont 
aujourd'huy fort en usage , sont trouvez bons, lors qu'ils 
aident à faire quelque effect dans le Poème : comme an- 
ciennement le discours d'Agamemnon, de Teucer, de Me- 
nelaus et d'Ulisse, dans l'Ajax de Sophocle, servoit pour 
empescher qu'on ne privast ce Héros de sépulture. Ou bien 
lorsqu'ils sont nécessaires, ou vraysemblablement attachez 
au Poème, qu'Aristote apelle Episodique, quand il pèche 
contre cette dernière règle. Nôstre Autheur (sans doute) ne 
sçavoitpas cette doctrine, puis qu'il sefust bien empesché de 
mettre tant d'Episodes dans son Poème, qui estant mixte, 
n'en avoit pas besoin : ou si sa stérilité, ne luy-permettoit 
pas de le traitter sans cette aide, il y en devoït mettre qui 
ne fussent pas irreguliers. Il auroit sans doute banny 
D. Urraque, Don Sanche et Don Arias, et n'auroit pas eu 
tant de feu à leur faire dire des pointes, ny tant d'ardeur 
à la déclamation, qu'il ne se fust souvenu, que pas un de 
ces personnages ne servoit aux incidens de son Poème, et 
n'y avoit aucun attachement nécessaire. Je voy bien (pour 



— 88 — 

parler aussi des modernes) que dans la belle Jtfariane, ce 
discours des songes, que Monsieur Tristan a mis en la bouche 
de Pherore, n'estoit pas absolument nécessaire : mais 
estant si bien lié, avec la vision que vient d'avoir Herodes, 
il y adjoute une beauté merveilleuse. Vision (dis-je) qui - 
fait elle mesme, une partie du Sujet; et dont les présages 
qu'on en tire, sont fondez sur une, que ce Prince avoit eue 
autre-fois au bord du Jourdain, il n'en est pas ainsi de nos 
bouches inutiles, ce qu'elles disent n'est pas seulement 
superflu, mais les personnages le sont bux-mesmes. Depuis 
cette dernière cascade, le jugement de l'Autheur ne bronche 
point, jusqu'à l'ouverture du second Acte : mais en cet 
endroit (s'il m'est permis d'user de ce mot) il fait encor 
une disparate. Il vient un certain Don Arias de la part du 
Roy, qui a vray dire, ny vient que: pour faire des pointes 
sur les lauriers, et sur la foudre, et pour donner sujet au 
Comte de Gonnas, de pousser une partie des rotomontades, 
que je vous ay desja monstrees. On ne sçait ce qui l'ameine, 
il n'explique point qu'elle est sa commission, et pour conclu- 
sion de ce beau discours, il s'en retourne comme il est venu. 
l'Autheur me permettra de luy dire, qu'on voit bien qu'il 
n'est pas homme d'esclaircissement, ni de procédé. Quand 
deux Grands ont querelle, et que l'un est offencé à l'hon- 
neur, ce sont des Oyseaux qu'on ne laisse point aller sur 
leur foy : le Prince leur donne des Gardes à tous deux, qui 
luy respondent de leurs personnes, et qui ne souiîriroient 
pas que le fils de l'un, vint faire un appel à l'autre : aussi 
voyons nous bien la dangereuse conséquence, dont cette 
erreur est suivie et parles maximes de la conscience, le 
Roy ou l'Autheur, sont coupables de là mort du Comte, s'ils 
ne s'excusent, en d sant qu'ils n'y pensoient pas, puis que 
le con mandement que fait après le Roy do Tarrester, n'est 
plus de saison. Dam la troisiesme Scène de ce mesme 



/ 



— 89 — 

Acte, les délicats trouveront encor que le jugement pèche, 
lors que Chimene dit que Rodrigue n'est pas Gentilhomme, 
s'il ne se vange de son père ; ce discours est plus extra- 
vagant que généreux, dans la bouche d'une fille, et jamais 
aucune ne le diroit, quand mesme elle en auroit la pensée. 
Les plus critiques trouveroient peut-estre aussi que la bien- 
séance voudroit, que Chimene pleurast enfermée chez elle, 
et non pas aux pieds du Roy, si tost après cette mort : mais 
donnons ce transport à la grandeur de ses ressentimens, 
et à Tardent désir de se venger, que nous scavons pourtant 
bien qu'elle n'a point, quoy qu'elle le deust avoir. Insensi- 
blement nous voicy arrivez au troisiesme Acte, qui est celuy 
qui a fait battre des mains à tant de monde; crier miracje, 
à tous ceux qui ne scavpnt pas discerner, le bon or d'avec 
l'alchimie, et qui seul a fait la fausse réputation du Cid. j 
Rodrigue y paroit d'abord chez Chimene, avec une espee 
qui fume encor du sang tout cluiut, qu'il vient de faire 
respandre à son père : et par cette extravagance si peu 
. attendue, il donne de l'horreur à tous les judicieux qui le 
» voyent, et qui scavent que ce corps, est encor dans la mai- 
son. Cette espouvan table procédure, choque directement le 
sens commun : et quand Rodrigue prit la resolution de 
tuer le Comte, il devoit prendre celle de ne revoir jamais sa 
fille. Car de nous dire qu'il vient pour se faire tuer par 
Chimene, c'est nous aprendre qu'il ne vient que pour faire 
des pointes : les filles bien nées n'usurpent jamais l'office 
des bourreaux ; c'est une chose qui n'a point* d'exemple ; 
et qui seroit suportable dans une Elégie à Philis, ou le 
Poète peut dire, qu'il veut mourir d'une belle main, mais 
non pas dans le grave Poème dramatique, qui représente 
sérieusement , les choses comme elles doivent estre. Je 
remarque dans la troisiesme Scène, que nostre nouvel 
Homère s'endort encore; et qu'il est hors d'aparence, 



- 90 — 

qu'une fille de la condition de Chimene, n'ait pas une de 
ses amies chez elle, après un si grand malheur, que celuy 
qui vient de luy arriver : et qui les obligeoit toutes de s'y 
rendre, pour adoucir sa douleur par quelques consolations. 
Il eust esvité cette faute de jugement, s'il n'eust pas man- 
qué de mémoire, pour ces deux vers qu'Elvire dit peu 
auparavant, 

Qrimene est au Palais de pleurs toute baignée, 
Et n'en reviendra point que bien accompagnée. 

Mais sans nous amuser davantage à cette contradiction, 
voyons à quoy sa solitude est employée. A faire des pointes 
exécrables, des antithèses parricides, -à dire effrontément 
qu'elle aime, ou plustost qu'elle adore (ce sont ses mots) ce 
qu'elle doit tant hair; et par un galimathias qui no conclut 
rien, dire qu'elle veut perdre Rodrigue, et qu'elle souhaite 
ne le pouvoir pas. ce meschant combat de l'honneur et de 
l'amour, auroitlnu moins quelque prétexte, si le temps par 
son pouvoir ordinaire, avoit comme assoupy les choses ; 

v mais dans l'instant qu'elles viennent d'arriver; que son père 
n'est pas encore dans le tombeau ; qu'elle a ce funeste 

. objet, non seulement dans l'imagination, mais devant les 
yeux, la faire balancer entre ces deux mouvements, ou 
plustost pancher tout ,à fait, vers celuy qui la perd ou la 
dés-honore, c'est se rendre digne de cette Epitaphe d'un 
homme en vie, mais endormy, qui dit, 

Sous cette casaque noire, 
Repose paisiblement , 
VAutheur d'heureuse mémoire, 
Attendant le jugement. 

En suite de cette conversation, de Chimene avec Elvire, 
Rodrigue sort de derrière une tapisserie, et se présente 
effrontément, à celle qu'il vient de faire orpheline : en cet 
endroit, l'un et l'autre se picquent de beaux mots; de dire 



— 91 — 

des douceurs : et semblent disputer la vivacité d'esprit en 
leurs reparties, avec aussi peu de jugement, qu'en auroit 
un homme qui se plaindroit en Musique dans une affliction, 
ou qui se voyant boiteux, voudroit clocher en cadence. 
Mais tout à coup ce beau discoureur, Rodrigue devient 
impudent : it dit à Chimene, parlant de ce qu'il a tué, celuy 
dont elle tenoit la vie, 

Qu'il le feroit encor, s'il avoit à le faire. 

A quoy cette bonne fille respond, qu'elle ne le blasme 
point; qu'elle ne l'accuse point ; et qu'enfin, iil a fort bien 
fait de tuer son père, jugement de l'Autheur, à quoy 
songez-vous? raison de l'Auditeur, qu'estes vous deve- 
nue? toute cette Scène est d'esgale force : mais comme les 
Géographes par un point, marquent toute une Province, le 
peu que j'en ay dit suffira, pour la faire concevoir entière. 
Celle qui suit nous fait voir le père de Rodrigue, qui parle 
seul comme un fou ; qui s'en va de nuict courir les rues ; 
qui embrasse je ne scay quelle ombre fantastique; et qui 
le plus incivil de tous les mortels, a laissé cinq cens Gen- 
tils-hommes chez iuy, qui venoient luy offrir leur espee. 
Mais outre que labien-seance est mal observée, j'y remar- 
que une faute de jugement assez grande. Et pour la voir 
avec moy, il faut se souvenir que Fernand estoit le premier 
Roy de Castille, et c'est à dire Roy de deux ou trois petites 
Provinces. De sorte, qu'outre qu'il est assez estrange que 
cinq cens Gentils-hommes" se trouvent à la fois, chez un de 
leurs amis qui a querelle, la coustume estant en ces occa- 
sions, qu'après avoir offert leur service et leur espée, les 
uns sortent, à mesure que les autres entrent : il est encore 
plus hors d'aparence, qu'une si petite Cour que ceile de 
Gastille estoit alors, pust fournir cinq cens Gentils-hommes 
à D. Diegue, et pour le moins autant au Comte de Gormas, 
si grand Seigneur, et tant en réputation : sans ceux qui 



- 02 - ■ ■ 

demeuroient neutres, et ceux qui restoient auprès de la 
personne du Roy. C'est une chose entièrement esloignée 
du vra y-semblable, et qu'à peine pourroit faire la Cour 
d'Espagne, en Restât où sont les choses maintenant. Aussi 
voit-on bien, que cette grande Troupe, est moins pour la 
querelle de Rodrigue, quo pour luy aider à chasser les 
Mores. Et quoy que les bons Seigneurs n'y songeassent 
pas, l'Autheur qui fait leur destinée, les a bien sceu forcer 
malgré qu'ils en eussent à s'assembler, et scait luy seul, à 
quel usage on les doit mettre. Le quàtriesme Acte commence 
par une Scène ou Chimene aimant son père a l'accoustumee, 
s'informe soigneusement, du succez des armes de Rodrigue, 
et demande s'il n'est point blessé. Cette Scène est suivie 
d'une autre, qu'il suffit de dire que fait l'Infante, pour dire 
qifelle est inutile, Mais en cet endroit il faut que je die, 
que jamais Roy ne fut si mal obéi que Don Fernand, puis 
qu'il se trouve, que malgré Tordre qu'il avoit donné dés le 
second Acte, de munir le port, sur l'advis qu'il avoit que 
les Mores venoieni l'attaquer, il se trouve (dis-je) que Seville 
estoit prise, son Throsne renversé, et sa personne et celles 
de ses enfans perdues, si le hazard n'eust assemblé ces 
bien-heureux amis de Don Diegue, qui aident Rodrigue a le 
sauver. Et certes le' Roy qui tesmoigne qu'il n'ignore point 
ce desordre, 1 a grand tort de ne punir pas ces* coupables, 
puis que c'est par leur seule négligence que PAutheur fait, 

que d'un commun effort, 
Les Mores et la Mer entrent dedans le port. 

Mais il me permettra de luy dire , que cela n'a pas grande 
aparence, veu que la nuict on ferme les Havres d'une chaisne : 
principalement ayant la guerre, et de plus des advis certains 
que les ennemis aprochent. En suite, il dit parlant encor 

ues Mores, 

Ils anchrent, ils descendent, i 






- 93 — 

Ce n'est pas sçavoir le mestier dont il parle : car en ces 
occasions ou l'événement est douteux, on ne mouille point 
Tanchrei afin d'estre plus en estât de faire retraite, si Ton 
s'y voit forcé. Mais je ne suis pas encor à la fin de ses fau- 
tes, car pour découvrir le crime de Ghimene, le Roy s'y 
sert de la plus méchante finesse du monde, et mal gré ce 
que le Théâtre demande de sérieux en cette occasion, il fait 
agir ce sage Prince, comme un enfant qui seroitbien enjoué, 
en la quatriesme Scène du quatriesme Acte. Là, dans une 
action de telle importance, ou sa justice devoit être balen- 
cée avec la victoire de Rodrigue, au lieu de la rendre a Ghi- 
mene, qui feint de la luy demander, il s'amuse à luy faire 
pièce; veut esprouver si elle aime son Amant; et en un 
mot, le Poète luy oste sa Couronne de dessus la teste pour 
le coiffer d'une Marote.il devoit traiter avec plus de respect, 
la personne des Roys que l'on nous aprend estre sacrée ; 
et considérer celuy cy dans le Throsne de Castille, et non 
pas comme sur le Théâtre de Mondory. Mais toute grossière 
qu'est cette fourbe, elle fait pourtant donner cette crimi- 
nelle dans le piège qu'on luy tend, et descouvrir aux yeux 
p!e toute la Cour par t^i esyanoûissement l'infâme passion 
qui la possède. Il ne luy sert de rien de vouloir cacher sa 
honte, par une finesse aussi mauvaise que la première, 
estant certain que malgré ce quolibet qui dit, 
Qu'on sepasme de joie, ainsi que cU tristesse. 

La cause delà sienne est si visible, que tous ceux qui ont 
l'ame grande, desireroient qu'elle fust morte, et non pas 
seulement esvanouye ; ainsi le quatriesme acte s'achève, 
après que Fernand a fait la plus injuste ordonnance, que 
Prince imagina jamais. Le dernier n'est pas plus judicieux, 
que ceux qui l'ont devancé : dés l'ouverture du Théâtre, 
Rodrigue vient en plein jour revoir Chirnene, avec autant 
d'effronterie, que s'il n'en avoit pas tué le père; et la perd 




- M 1 

d'honneur absolument, dans l'esprit de tout un peuple qui 
le void entrer chez elle. Mais si je ne craignois de faire le 
plaisant mal à propos, je lui demanderois volontiers, s'il a 
donné de l'eau bénite en passant, à ce pauvre mort, qui 
vray-sembîablement est dans la salle? leur seconde conver- 
sation, est de mesme stile que la première, elle luy dit 
cent choses dignes d'une prostituée, pour l'obliger à batrè 
ce pauvre sot de Don Sanche, et pour conclusion, elle 
adjoute avec, une impudence espouventable : 

Te diray-je encor plus ? va, songe à ta ckfience, 
Pour forcer mon devoir, flpur m' imposer silence, 
Et si jamais Y amour eschâ\ufa tes esprits , 
Sors vainqueur d'un combat dont Chimene est le prix. 
Adieu ce mot laschê méfait rougir de honte. 

Elle a bien raison de rougir et de se cacher, après une 
action qui la couvre d'infamie, et qui la rend indigne! de voir 
la lumière. La seconde et troisiesme Scène n'est qu'une 
continuelle extravagance de notre Infante superflue. La 
quatriesme, qui se passe entre Elvire et Chimene, ne sert 
non plus au subjet. La cinquiesme, qui fait arriver Don San- 
che, me fait aussi vous advertir que vous preniez garde, 
que dans le petit espace de temps, qui se coule (sic) à reciter 
cent quarante vers, TÀutheur fait aller Rodrigue s'armer 
chez luy, se rendre au lieu du combat; se batre; estre vain- 
queur; desarmer Don Sanche; luy rendre son espée; luy 
ordonner de l'aller porter à Chimene; et le temps qu'il 
faut à Don Sanche, pour venir de la place chez elle : tout 
cela se fait, pendant qu'on recite cent quarante vers, ce qui 
est absolument impossible, et qui doit passer pour une 
grande fauté de conduite. Quand nous voulons prendre 
ainsi des temps au Théâtre, il faut que la Musique ou les 
Chœurs, qui font la distinction des actes, nous en donne le 
moyen dans cet intervalle ; ear autrement, les choses ne 



— 95 — 

doivent estre représentées, que de la mesme façon, qu'elles 
peuvent arriver naturellement. Dans toute cette Scène dont 
je parle, Ghimone joue le personnage d'une Furie, sur 
l'opinion qu'elle a que Rodrigue est mort, et dit au miséra- 
ble Don Sanche, tout ce qu'elle devoit raisonnablement dire 
à l'autre,- quand il eut tué son père. Ce n'est pas qu'il n'y 
ait quelque chose d'agréable en cette erreur, mais elle 
n'est pas judicieusement traittée; il en falloit moins pour 
estre bonne ; parce qu'il est hors d'aparence qu'au milieu de 
ce grand flux de paroles, D. Sanche pour la desabuser ne 
puisse pas prendre le temps, de luy crier, il n'est pas mort. 
Gomme ils en sont là, le Roy et toute la Gour arrive; et 
c'est devant cette grande assemblée, que Dame Chimene 
levé le Masque ; qu'elle confesse ingénument ses folies des- 
naturees ; et que pour les achever, voyant que Rodrigue 
est en vie, elle prononce enfin un ouy si criminel, qu'à 
l'instant mesme, le remords de conscience la force de dire : 

Sire, qu'elle (sic) apparence a ce triste hhnenée ? 
Qu'un mesme jour commence et fausse mon deuil, 
Mette etiAtion lict Rodrigue, et mon père au cercueil ? 
C'est trop d'intelligence avec son )x>micide ; 
Vers ses Mânes sacre^, c'est me rendre perfide ; 
Et soililler mon honneur, d'un reproche éternel, 
D'avoir trempé mes mains, dans le sang paternel. 

Demeurons-en d'accord avec elle, puis que c'est la seule 
chose raisonnable qu'elle a dite. Et devant que passer de 
la conduite de ce Poème, à la censure des vers, disons en- 
cor, que le Théâtre en est si mal entendu, qu'un mesme 
lieu, représentant TApartement du Roy, celuy de l'Infante, 
la maison de Ghimene et la rue, presques sans changer de 
face, le Spectateur ne sçait le plus souvent où sont les 
Acteurs. Maintenant, pour la versification, j'advoûe qu'elle 
est la meilleure de cet Autheur; mais elle n'est point assez 



- 96 — 

parfaite, pour avoir dit luy mesme (1) qu'il quite la terre; que 
son vol le cache dans les Cieux; qu'il y rit du desespoir de 
tous ceux qui l'envient; et qu'il n'a point de Rivaux, qui ne 
soient fort honorez, quand il daigne les traiter d'esgal. Si le 
Malherbe en avoit dit autant, je doute mesme si ce ne seroit 
point trop (2). Mais voyons un peu, si ce soleil qui croit 
estre aux Cieux est sans taches, ou si, malgré son esclat 
prétendu, nous aurons la veuô assez forte, pour le regar- 
der fixement et pour les appercevoir. Je commence par le 
premier vers de la Pièce. 

Entre tous ces Amants, dont la jeune ferveur, 

C'est parler François en Allemand, que de donner de la 
jeunesse à la ferveur; cette Epithetè n'est pas en son lieu. 
Et fort improprement nous dirions, ma jeune peine, ma 
jeune douleur, ma jeune inquiétude, ma jeune crainte, et 
mille autres semblables termes impropres. 

Ce n'est pas que Chimene escoute leurs souspirs > 
Ou d'un regard propice anime leurs désirs. 

Cela manque de construction. Et pour qu'elle y fus t il 
failoit dire, à mon advis, ce n'est pas que Chimene escoute 
leurs soupirs, ni que:d'un regard propice elle anime leurs 
désirs. I 

Tant qu'à duré sa force, a passé pour merveille, 

Icy tout de mesme, il failoit dire a passé pour une mer- 
veille. 

L'heure à présent m'appelle au Conseil qui s'assemble, 

Ce mot d'à présent, est trop bas pour les vers ; et qui 



(i) Voir Y Excuse à Ariste, Les rivaux de Corneille, on l'a déjà vu, et on 
le verra encore, n'ont. jamais pu lui pardonner cette épître. 

(2) Pourtant Malherbe avait dit : . . . , * • . 

Ce quo Malherbe écrit dure éternellement. 



: Q7 

II' y/ . 

I • ' 

s'assemble est superflu, il suffisoit de dire, l'heure m'a- 
pelle au Conseil. 

Deux mots dont tous vos sens doivent estre charme^ 

Il n'est point vray qu'une bonne nouvelle charme tous 
les sens ; puis que la Veue, l'Odorat, le Goust ni l'Atouche- 
ment, n'y peuvent avoir aucune part. Cette figure qui fait 
prendre une partie pour le tout, et qui chez les sçavants 
s'appelle Sinecdoche, est icy trop hyberbolyque. 

Et je vous, voy pensive et triste chaque jour , 
L'informer avec soin comme, va son amour, 

Cela n'est pas bien dit : il devoit y avoir, et je vous voy 
pensive et triste chaque jour, vous informer (et non pas 
l'informer) comme quoy va son amour, et non pas comme 
va son amour. 

Que je meurs s'il s'aclxve, et ne s'achève pas. 

Pour la construction, il faloit dire, que je meurs s'il 
s'achève, et s'il ne s'achève pas. 

Elle rendra le calme à vos esprits flottants, 

Je ne tiens pas que cette façon de faire flotter les esprits 
soit bonite : joint qu'il falloit dire l'esprit , parce que les 
esprits en plurier, s'entendent des vitaux et des animaux, et 
non pas de cette haute partie de Faine, ou réside la volonté. 

Ma plus douce espérance, est de perdre l'espoir, 

Ce vers si je ne me trompe n'est pas loin du gali- 
mathias. 

Le Prince pour essay de générosité, 

Ce mot d'essay, et celui de générosité, estant si près l'un 
de l'autre, font une fausse rime dans le vers, bien désa- 
gréable, et que l'on doit tousjours esviter. 
Gagneroit des combats marchant à mon costè , 



7 



V 



— 98 — 

i 

On dit bien gagner une bataille, mais on ne dit point, 
il a gagné le combat. 

Parlons en mieux le Roy fait honneur à vostre aage, 
La césure manque à ce vers. 

Le premier dont ma race ait veu rougir son front» I 

Je trouve que le front d'une race, est une assez estrange 
chose : il ne falloit plus que dire, les bras de ma lignée ; et 
les cuisses de ma postérité. 

Qui tombe sur son chef, rejaillit sur mon front : 

Cette façon de dire le chef, pour la teste, est hors de 
mode : et l'Auteur du Gid a tort d'en user si souvent. 

Au surplus, pour m te point flatter* 

Ce mot de surplus est de Chicane, et non de Poésie, ny 
de la Cour. 

Se faire un f eau rampart f de mille funérailles . 

J'aurois basti ce rampart de corps morts, et d'armes 
brisées, et non pas de funérailles ; cette phrase est extra- 
vagante, et ne veut rien dire. 

Plus Voffenceur est cher % 

Ce mot d'oiïenceur n'est point François : et quoy que son 
Autheur se croye assez grand homme pour enrichir la lan- 
gue, et qu'il use souvent de ce terme nouveau, je pense 
qu'on le renvoyera avec Isnel. 

A mon aveuglement, rende\ un peu de jour, j 

On ne rend pas le jour à l'aveuglement, mais ouy bien 
à l'aveugle. 

Allons mon ame t et puis qu'il faut mourir, ' 

J'aimerois autant dire, allons moy-mesme, et puis qu'il 
faut mourir : cette exclamation n'a point de sens. 



_ 99 — 

Respecter un amour dont mon ame esgaree, 
" Void la perte asseurêe 

Ce mot d'esgarée n'est mis que pour rimer, et n'a nulle 
signification en cet endroit. 

Je rendray mon sang pur , comme le fay receu : 

Je rçe sçay dans quel Aphorisme d'Hipocrate, l'Autheur 
a remarqué, qu'une mauvaise action corrompt le sang, mais 
contre ce qu'il dit, je croy plus raisonnablement, que Ro- 
drigue Ta tout bruslé, par cette noire melancholie qui le 
possède. ^ 

Ce grand courage cède , 

// y prend grande part , 

Un si grand crime , 

Et quelque grand qu'il fust ; 

Pour un grand Poète, voila bien des grandeurs qui se 
touchent. 

Pour le faire abolir sont plus que suffisans, 

Sont plus que suffîsans, est une façon de parler basse 
et populaire, qui ne veut rien dire : non plus qu'une autre 
dont il se sert quand il dit, 

faire l'impossible, 

A le bien prendre, c'est ne vouloir rien faire que de vou- 
loir faire, ce qu'on ne peut faire. On pardonne ces fautes, 
aux petites gens qui s'en servent, mais non pas aux grands 
Autheurs, tel que le croit estre celui du Cid. Il dit parlant 
de la querelle de Don Diegue : 

Elle à fait trop de bruit pour ne pas s'accorder , 

il faut dire pourn'estre pas accordée, car elle ne s'accorde 
point elle mesme. 

Les hommes valeureux, le sont du premier coup. 



r ** 100-—. 

Ce premier coup, est une phrase trop basse pour la Poésie. 

Fous laisse^ choir ainsi ce glorieux courage. 

Paire choir un courage, n'est pas proprement parler. 

Si dessous sa, valeur, ce grand guerrier s 1 abat , 

Outre que cette parole de s'abat, a le son trop appro- 
chant de celuy du Sabat, il falloit dire es! abatu, et non pas 
's'abat'. , . j 

Le Portugal se rendre, et ses nobles journées, 
' Porter de là les mers ses hautes destinées, 

Il falloit dire ses grands exploits, car ses nobles journées 
ne disent rien qui vaille. • 



An milieu de V Afrique arborer ses lauriers. ' 

Le mot d'arborer fort bon pour les Estandars, ne vaut 
rien pour les arbres, il falloit y mettre planter. 



Pleure^ pleurez tnes yeux, et fondez vous en eau » ' 
La moitié de ma vie, a mis Vautre au tombeau , 
Et m'oblige à venger, après ce coup funeste , 
Celte que je n'ay plus, sur celle qui me reste , 



V ; 



Ces quatre vers, que Ton a trouvez si beaux, ne sont pour- 
tant qu'une hapelourde ; car premièrement ces yeux fon- 
dus, donnent une vilaine idée à tous les esprits délicats. 
On dit bien fondre en larmes, mais on ne dit point fondre 
les yeux. De plus, on appelle bien une Mestuesse la moitié 
de sa vie, mais on ne nomme point un père ainsi. Et puis, 
dire que la moitié d'une vie, a tué l'autre moitié, et qu'on 
doit venger cette moitié, sur l'autre moitié, et parler et 
marcher avec une troisiesme vie, après avoir perdu ces 
deux moitiez, tout cela n'est qu'une fausse lumière, qui 
esblouit l'esprit, de ceux qui se plaisent à la voir briller. 

J7 deschire mon cœur, sans partager mon 



am'e 



— 101 — 

Ce vers n'est encor à mon advis qu'un ealimalhias pom- 
peux : car le cœur et l'ame, sont tous deux pris en ce sens, 
pour la partie ou résident les passions. » 
Quoy % du sang de mon père encor toute trempée : 

Ce vers me fait souvenir, qu'il y en a un autre tout pa- 
reil qui dit : 

Quoy, du sang de Rodrigue encor toute trempée ! 

Cette conformité de mots, de rime et de pensée, monstre 
une grande stérilité d'esprit. 

Mais sans quitter V envie , 

Il falloit dire sans perdre l'envie, ce mot de quitter n'est 
pas en son lieu. 

Aux traits de ton amour, ni de ton desespoir,. " 

Ce mot de trait, en cette signification est populaire, et 
s'il eust dit aux effets, la Phrase eust esté bien plus noble. 

Vigueur y vainqueur , trompeur , peur , 

Ce sont quatre fausses rimes, qui se. touchent, et qu'un 
esprit exact ne doit pas mettre si près. 

Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cesse\ t 

Ce n'est point parler François, on dit finis, ou ter- 
minez, et le mot de cessez, ne se met jamais comme il 
est là. 

Ou fut jadis V affront que ton courage efface. 

Ce jadis ne vaut rien du tout en cet endroit : parce qu'il 
marque une chose faite il y a long-temps, et nous sçavons 
qu'il n'y a que quatre ou cinq heures, que Don Diegue a 
rcceu le soufflet dont il entend parler. 

et le sang qui m'anime, 

L'Autheur n'est pas bon Anathomiste : ce n'est point le 



l 



— 102 — / 

sang qui anime, car il a besoin luy mesme d'estre animé, 
par les esprits vitaux qui se forment au cœur, et dont il 

n'est (pour user du terme de l'Art) que le veicule. 

i ■■ 
leur brigade itoit preste, 

Cinq cens hommes est un trop grand nombre, pour ne 
l'appelîer que brigade : il y a des Regimens entiers, qui 
n'en ont pas d'avantage : et quand on se pique de vouloir 
parler des choses, selon" les termes de l'Art, il en faut 
scavoir la véritable signification , autrement on paroit ridi- 
cule, en voulant paroistre sçavant. 

Tant à nous voir marcher en si bon esquipage. 

C'est encor parler de la guerre en bon bourgeois qui va 
à la garde : au lieu de ce vilain mot d'esquipage, qui ne 
vaut rien là, il falloit dire en si bon ordre. 

Sortir d'utie bataille, et combattre à Vinstant, 

Tout de mesme, ce combat des Mores fait de nuict, n'es- 
toit point une bataille. 

Que ce jeune Seigneur endosse le harnois, ^ 

Ce jeune Seigneur qui endosse le harnois, est du temps 
de moult, de pieca, et d'aincois. 

Et leurs terreurs s'oublient , 

Cela ne vaut rien : on doit dire finissent, cessent, ou se 
dissipent : car ces terreurs qui s'oublient elles mesmes, ne 
sont qu'un pur galimathias. 

Contrefaites le triste, 

Ce mot de contrefaites est trop bas pour la Poésie, on 
doit dire, feignes d'estre triste. Il y a encor cent fautes 
pareilles dans cette Pièce, soit pour la phrase, ou soit pour 
la construction : mais sans m'arroster davantage, je veux 






— 103 

passer de l'examen des vers, à h preuve des larcins, aus- 
si tost que pour montrer, comme cet Autheur est stérile, 
j'auray fait remarquer combien de fois dans son Poème, il a 
mis les pauvres lauriers si communs, voyez le je vous en 
supplie. 

Ils y prennent naissance au milieu des \auriers , 
Laurier dessus laurier, victoire sur victoire, • • 
Que pour voir en un jour flestrir tant de lauriers , 
Tout couvert de lauriers, craigne\ encore la foudre, 
Mille et mille lauriers, dont sa teste est couverte, 
, Au milieu de l'Afrique arborer ses lauriers, 
J'iray sous mes Cypre% accabler ses lauriers , 
Le chef au lieu de fleurs , couronné de lauriers, 
Luy gagnant un laurier, vous impose silence. 

La dernière partie de mon Ouvrage, ne me donnera pas 
plus de peine que les autres. Le Cid est une Comédie Espa- 
gnole, dont presque tout Tordre, Scène pour Scène, et 
toutes les pensées de la Françoise sont tirées: et cependant, 
ni Mondory, ny les Affiches, ny l'Impression, n'ont apeilé ce 
Poème, ny traduction, ny paraphrase, ny seulement imi- 
tation : mais bien en ont-ils parlé, comme d'une chose qui 
seroit purement, à celuy qui n'en est que le traducteur ; 
et luy-mesme a dit (comme un autre a desja remarqué) 

Qu'il ne doit qu'à luy seul, toute sa renommée. 

Mais sans perdre une chose si précieuse que le temps, 
trouvez bon que je m'^quitte de ma promesse, et que je 
fasse voir que j'entend^ aussi l'Espagnol : (1) 

1 De mis hasanas escritas, 

Dare al Principe un traslado, 



(i) Scùdéry, s'il entend l'espagnol, le cite souvent assez mal. Nous rec- 
tifions ses citations d'après l'édition des Mocedades del Cid y donnée par 
M. Ernest Mérimée, Toulouse, 1890. 



.— 104 — 

• Y aprendera en lo que hize 
Sino aprende en lo que hago. 

Pour s'instruire d'exemple en àespit de Venviè, 
H lira seulement V histoire de ma vie. 

Esse sentimiento adoro, 

Essa colera me agrada ! . 

Agréable colère > 
Digne ressentiment à ma doukur bien doux I 

Lava, lava con sangre, 
Porque el honor que se lava, 
Con sangre se ha de lavar (i). 

Ce n'est que dans le sang, qu'on lave un tel outrage. 

Poderoso es el contrario, 
Je te donne à combattre, un homme à redouter. 

Aqui ofensa, y alli espada, 
Enfin tu sçais V affront , et tu tiens la vengeance. 

No tengo mas que dezirte. 
Je ne te dis plus rien. 

Y voy a llorar afrentas. 

Accablé des malheurs ou le destin me range, 
Je m'en vay les pleurer, 

Mi padre el ofendido 

amarga pena! 

el ofensor, el padre de Ximena. 

Dieu Vestrange peine ! 
En cet affront y mon père est Voffencè^ 
Et Voffenceury le père de Chitnene. 

(i) Scutiéry a ici arrangé, ou plutôt dérangé, le texte espagnol qui dit 

lava 

Con sangre, que sangre sola 
Quita semejuntes manchas. 



— 105 — 

Confieso que fue locura, 
Mas no la quiero emendar î 

Je Vadvoûe entre nous, quand je luy fis V affront, 
y eus le sang un peu chaut, et le bras un peu prompt^ 
Mais puis que s'en est fait , le coup est sans remède. 

Que los nombres como yo, 
Tiencn mucho que perder. 

Un jour seul ne perd pas, un homme tel que moy. 

Y ha de perderse Castilla, 
Antes que yo, 

Tout V Estât périra, devant que je périsse. 

R. Conde 1 — G. Quien es? — R. A esta parte 
Quiero dezirtc quien soy.[/ 

— G. Que me quieres? — R. Quiero hablarte. 
Aquel viejo que esta alli, 

Sabes quien es? — G. Y a lo se. 
Porque lo dizes? — R. Porque? 
Habla bajo, escucha. — G. Di. 

— R. No sabes que fue despojo 
De honra, y vallor? — G. Si séria. 

— R. Y que es sangre'suya y mia. 
La que yo tengo en el ojo ? 
Sabes ? — G. Y el sabello, 
que ha de importar? 

— R. Si vamos a otro lugar 

, Sabras lo mucho que importa. 

R. A moy Comte deux mots. — G. Parle, — R. Oste moy 

[d'un doute, 
Connois-tu bien Don Diegue. - G. Otty. — R. Parlons 

{bas, escoute, 
Sçais-tu que ce viellara], fut la mésme vertu, 
La vaillance et Vhonneur de son temps, le sçais-tu ? 
G. Peul-estre. — R. Cette ardeur que dans les yeux je porte, 
Sçais-tu que c'est son sang, le sçais-tu ?-r- G. Que m'importe ? 
R. A quatre pas tficy, je te le fais sçavoir. 



— 106 — 

Como la ofensa sabia, 
Luego cay en la vengança. 

Des que fay sceu ? affront, fay preveu la vengeance. 

Justicia, justicia pido 1 
Sire, Sire justice. 

Senor, mi padre he perdido, I 

H a tué mon père % 

Senor, mi honor he cobrado, 

// a vangi le sien, 

Que me hablô 
Por la boca de la herida. 

Me parloit par sa playe, 
Par cette triste bouche, il empruntoit ma voix. 

Y escrivio,. 

Con sangre mi obligacion. 

Son sang sur la poussière, escrivoit mon devoir. 

Castigar en la cabeça 
Los delitos de la mano. 

Quand le bras a failly, Von en punit la teste. 

Que mi sangre 

Saldra limpida. 

Je rendray mon sang pur, 

Sosiegate, 

Ximena. 

Prends du repos ma fille. 

Mi llanto crece ! 
Cest croistre mes malheurs. 

Que has hecho Rodrigo? 
Rodrigue qu' as-tu fait? 

No mataste al Conde? 

Quoy viens-tu jusqu'icy braver V ombre du Comte, 
Ne Vas-tu pas tuè ? 



— 107 -• 

Importauale a mi honor. 

Mon honneur de ma main a voulu ut effort. 

. Quando fue casa del muerto, 
Sagrado del matador? 

Mais chercher ton a^ile, en la Maison du mort ?. 
Jamais un meurtrier, en fit-il son refuge? 

[Ximena] esta 

Cerca palacio, y vendra 

Accompanada. 

Chiméne est au Palais, 

Et n'en reviendra point que bien accompagnée 

Ay afligida ! 

Que la mitad de mi vida, 

Ha muerto la otra mitad. 

.... al vengar 

De mi vida la una parte, 

Sin las dos he de quedar ? 

Pleure^, pleure^ mes yeux, et fonder vous en eau, 
La moitié de ma vie, a mis l'autre au tombeau, 
Et m'oblige à venger, après ce coup funeste, 
Celle que je ri ay plus, sur celle qui me reste. 

Te de el gusto de matarme, 
Sin la pena del seguirme. 

Et bien, sans vous donner la peine de poursuivre, 
Soule% vous du plaisir de m'empescher de vivre. 

Rodrigo, Rodrigo 

En my casa? 
Rodrigue en ma Maison, Rodrigue devant moi? 
Escucha ! 

Escoute moy 1 

Muero. 

Je me meurs. 
Solo quiero, 

Que en oyendo lo que digo, 
Respondas con este azero. 



V 



— 108 — 

Quatre mots seulement, 

Apres ne tne responds qu'avecques cett: espee. 

Con tal fuerça que tu amor 

Puso en duda my vengança, 

Mas en tan gran desuentura, ; 

Lucharon a mi despecho, 

Contrapuestos en mi pecho, 

My afrenta con tu hermosura, 

Y tu, Seilora, vencieras, 

A no hauer imaginado, 

Que afTrentado, , 

Por infâme aborrecieras, 

Quien quisiste por honrado, 

Mafiatne asse% long-temps n'ait cowbatu pour toi: 

Juge de son pouvoir , dans une telle offetice, 

Pai pu douter encor, si fen prendrois vengeance; 

Réduit à te desplaire, ou souffrir un affront, 

J*ay retenu ma main, j'ai creu mon bras trop promt, 

Je me suis accusé, de trop de violence, 

Et ta beauté sans doute emportoit la balence, 

Si je n'eusse opposé, contre tous tes appas. 

Qu'un homme sans honneur ne te meritoit pas : 

Qu'après m 'avoir chery, quand je vivois sans blâme, 

Qui m'aima généreux, me hairoit infâme. 

No te doy la culpa a ti 
De que desdichada soy. 

Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs. 

Que en dar vengança a tu afrenta, ' 
Gomo cauaîlero hiziste. 

Tu n'as fait le devoir, que d'un homme de bien, 

Disculpara mi decoro, 

Con quien piensa que te adoro, 

El saber que te persigo. 

Et je veux que la voix de la plus noire envie 
Esleve au Ciel ma gloire, et pleignc mes ennuis, 
Sçachant que je t'adore, et que je te poursuis. 



- 109 — 

^as spy parte, 
Para solo perseguirte,' 
Pero no para matarte. 

Va je suis ta partie, et non pas ton bourreau, 

Pues tu rigor que hazer quiere? 

A quoi te resouds-tu ? 

Por mi honor 

He de hazer 

Contra ti quanto pudiere, 

Deseando no poder. 

Malgré des feux si beaux, qui rompent ma colère, 
Jeferay mon possible à bien venger mon père, 
Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir, • 
Mon unique souhait , est de ne rien* pouvoir •» 

Ay Rodrigo ! quiën pensara ! •■ 
Rodrigue, qui Veut cru ? 

Ay Ximena I quien dixera ! I 

Chimene, qui Veust dit ? 

Que mi dicha se acabara? 
Que notre heur fut si proche, et si tost se perdit , 

Vête, y mira a la salida 
No te vean: 

Adieu, sors, et surtout, garde bien qu'on te voye, 

Quedate yreme muriendo. 

Adieu, je vay traisner une mourante vie, 

Aliento tomo 

i Para en tus alabanças empleallo. . 

Laisse moy prendre haleine, afin de te louer, 

Brauemcntc provastc 1 bien lo hiziste ! 
Bien mis pasados brios imitaste. 



— -110 — 

1 

Ma valeur n'a point lieu de te desadvoûer, 
Tu Vas bien imiUe ; 

Toca las blancas canas que me honraste, 
liega la tieraa boca a la mcxilla 
Donde la mancha de mi honor quitaste. 

Touche ces cheveux blancs, à qui tu rends Yhonneur, 
Viens baiser cette joue, et reconnois la place , 
Ou fut jadis V affront, que ton courage efface, 

A quien como la causa se atribuya, 
Si hay en mi algun valor, y fortaleza. 

L'honneur vous en deu, les deux me sont tesmoins 
Qu'estant sorty de vous, je ne pouvois pas moins. 

Tanto atribula un plazer, 
Como oongosa un pesar. 

/ On se pasme de joie, ainsi que de tristesse. 

Apres ce que vous venez de voir, jugez (Lecteur) si un 
Ouvrage dont le sujet ne vaut rien, qui choque les princi- 
pales règles du Poème Dramatique, qui manque de juge- 
ment en sa conduite, qui a beaucoup de meschants vers, et 
dont presques toutes les beautez sont desrobees, peut légiti- 
mement prétendre, à la gloire de n'avoir point esté surpassé, 
que luy attribue son Autheur, avec si peu de raison? peut 
estre sera-t'il assez vain, pour penser que l'envie m'aura 
fait escrire, mais je vous conjure de croire, qu'un vice si 
bas n'est point en mon ame ; et qu'estant ce que je suis, 
si j'avoisde l'ambition, elle auroit un plus haut objet, que 
la renommée de cet Autheur. Au reste, on m'a dit qu'il 
prétend en ses responses, examiner les œuvres des autres, 
au lieu de tascher de justifier les siennes : mais outre que 
cette procédure n'est pas bonne, nos erreurs ne le pouvant 
pas rendre innocent, je veux le relever de cette peine pour 
ce qui me regarde, en advouant ingénument, que je croy 



— 111 — 

qu'il y a beaucoup de fautes dans mes Ouvrages, que je ne 
voy point, et confessant mesme à ma honte, qu'il y en a 
beaucoup que je voy, et que ma négligence y laisse. Aussi ne 
pretend-je pas faire croire que je suis parfait, et je ne me 
propose autre fin, que d9 monstrer qu'il ne Test pas tant 
qu'il le croit estre. Et certainement, comme je n'aime point 
cette guerre de plume, j'aurois caché ses fautes, comme je 
cache son nom et le minr, si, pour la réputation de tous 
ceux qui font des vers, je n'avois cru que j'estois obligé, de 
faire voir à TAutheur du CID, qu'il se doit contenter de 
l'honneur, d'estre Citoyen d'une| si belle Republique, sans 
s'imaginer mai à propos, qu'il en peut devenir le Tiran. 



— 112 



V. — LA DEFFENSE DU GID 



(i) 



SES jours passez voyant paroistre un livret contre 
? >?«S le sentiment commun, et contre l'approbation 
?S^fe!22 générale que tous les bons Esprits avoient donnée 
à la Tragicomedie DU GID, et remarquant que ce livret 
poussoit une si foible voix qu'on empruntoit tous les Echos 
de la Gazette pour la faire mieux retentir, et que d'ailleurs 
il se presentoit hors de saison après avoir souffert sans 
résistance que son ennemy fîst la conqueste et triompha si 
de la créance de tout le monde : je jugeay que son effet 
seroit pareil à coluy d'une troupe de piçoreurs qui n'osant 
affronter un régiment le laissent librement passer pour 
venir fondre après sur la queue et se ruer sur du bagage. 
Et me sentant pressé par la clameur importune de ces 
Gazettons du Pont-neuf pendant une semaine ne voyant 
point de jour à me mettre en colère contre eux mon despit 
s'avança jusqu'au livre que j'achetay tout indigné de ce 
qu'il troubloit le plaisir que j'avois eu à lire quelques 
Scènes DU GID à l'ouverture dii premier feuillet ma veûe 

tomba sur ces mots AUX DESPENS DE L'AUTHEUR : 

i 
certes pensay-je en moy, cet esprit prognostique, comme 

un fidèle Almanach, l'événement de son livre qui aura 

cours aux despons de sa réputation. Et me mettant à lire 

pour entrevoir le dessein de l'Authour dedans le cours de 



(i) ParParet (?). 

Éd. princ. A Paris, M. DC. XkXVU. In-40 de 28 pp., y compris le 
titre (Bibl. SM3enevieve Y. 458 [(1) Rô3.). — Publié, en fac-similé , par 
M, Lormler, pour la Société des Bibliophiles Normands, 1879, 



— 113 — 

ses paroles. Je fis jugement que cette œuvre esloit la des- 
charge de sa mélancolie, me persuadant par la suite de son 
discours que le grand esclat de l'ouvrage fait pour LE CID, 
avoit produit sur l'ame de ce personnage ce que le soleil 
fait quand il est joint à la canicule à l'endroit de nos corps 
qu'il desseiche et recuit, et faisant bouillir au dedans la 
mélancolie, rend la ratte où elle se retire fort dure et im- 
portune. Je le leuz donc en paix, et permis le libre cours à 
cet esprit qui se purgeoit, dont jo ne m'offensois non plus 
que des plaintes d'un malade de qui le mal cautionne et 
excuse l'impatience, me promettant que cet homme seroit 
désormais bien gay après avoir mis hors tant de mauvaises 
humeurs, ce qui me fait croire que je pourrois par une 
Responce l'aborder seurement sans craindre son indigna- 
tion, pensant bien qu'il ny en pourrait plus avoir, ayant 
jette tant de bile noire : En tous cas je me suis persuadé 
qu'il ne sera pas plus mauvais à la recharge qu'à l'attaque, 
où son plus grand feu est employé. Et comme le grand 
zèle qui l'anime à l'honneur des Poètes luy a fait prendre 
la plume, le désir de mettre paix entre deux comba- 
tans, me porte à en arrester le cours en luy monstrant tout 
doucement que sa veûe est préoccupée, et son organe vicie 
comme d'un fiévreux à qui le vin semble amer à cause du 
fiel qui s'amasse sur sa langue et sur son palais. Des 
esprits plus avantageux que le mien eussent renvoyé son 
livre à la jalousie concerte à rencontre DU Cil), comme un 
effet naturel à sa cause propre, mais je me suis voulu 
efforcer d'avoir de luy de plus hauts sentiments, et croire 
quoy qu'à peine qu'une grande amo comme la sienne ne 
se laisse pas toucher, ny mesme abborder par l'envie qui 
est la plus basse de toutes les passions de l'homme, et le 
plus fort argument qu'il est eloisgné do la vertu, puisque 
par elle le bien luy dosplaist incarne on autruy, où il no peut 

8 



— 114 — 

contraindre à aucune subjection, mais en voulant le réfuter, 
j'ay bien rencontré de l'obstacle, trouvant son œuvre si 
confus qu'il offusque son dessein. Sa pensée est de frapper 
sur celuy qui nous a fait parler François, cette belle Tragi- 
comedie, mais n'y trouvant que peu ou point de prise il 
s'est fait de l'Autheur et du Traducteur un seul objet de son 
mespris, les mesîant confusément tous deux comme un 
sujet unique de la Satire qu'il en fait, mais parce que 
Tordre me plait, je traitteray à part ce qu'il dit contre 
l'Autheur et séparément, aussi les deffauts qu'il allègue 
contre son Traducteur faisant ainsi de ce discours deux 
parties sans obmetlre pourtant la suite des cinq poincts où 
se réduit sa censure lesquels je cite mot à mot. 

1. Que le sujet n'en vaut rien. 

2. Qu'il choque les principales reigles du Poëme Drama- 

tique. ' 

3. Qu'il manque de jugement en sa conduite. 

4. Qu'il a beaucoup de meschans vers. 

5. Que presque tout ce qu'il a de beautez sont em- 

pruntées. 
De ces cinq articles, les trois premiers ne peuvent re- 
garder que l'Autheur, le Traducteur n'y a point de part, 
il n'a qu'à se deffendre des derniers où l'imposition qu'on 
luy fait est si légère qu'elle ne mérite pas son courroux, 
une moindre plume de beaucoup que la sienne pourra bien 
destourner le coup. 



PREMIERE PARTIE. 

E Censeur après avoir avancé que Guillen de Castro 
estoit l'Autheur DU CÎD, et qu'il Espagnol de nation, 
que les années de six siècles ont laissé pourrir tout à l'aise 



_ 115 — 

dans le tombeau sans déterrer ses os ou troubler son esprit, 
s'est advisé de le combatre sans l'avoir appelé ny aucun en 
sa place, s'escrimant contre un phantosme qu'il en a luy-mes- 
me formé, et me fait ressouvenir de ce jeune Çavalerice, dont 
les Humanitez font foy, qui pour se façonner au combat à 
cheval courant un jour contre le Faquin, et ayant bien 
ajusté sa course, il donna de droict fil où il avoit dessein de 
frapper, dequoy tout ravy de joie, il se retourne vers l'un 
des spectateurs: et bien, dit-il, est-ce pas-là un beau coup, 
fort bien, dit l'autre, contre un ennemy de bois. Le pauvre 
Castro qu'on attaque icy n'est plus qu'un tronc de bois 
n'estant plus vivant qu'aux monuments et aux statues 
qu'on a dressé pour luy après sa mort, contre lequel les 
coups de nostre Censeur ne pouvant faire do blessure, je 
ne veux pas entreprendre de fendre la meslee, et paroislro 
tout armé à sa deffenso. En faveur do luy, toutes-fois jo 
pourrois alléguer contre la tache qu'on nous veut monstrer 
en luy du manque de jugement, tant au chois des matières 
qu'en la distribution et Tordre des parties de sa Tragico- 
medie que la PoOsie est une fureur dont les mouvements 
ne sont pas si exactement conduits par la prudence en 
quelque façon on peut dire d'elle ce qu'un pore de la véné- 
rable Antiquité disoit de l'amour, qu'il est plus divin que 
la dilection, parce qu'il emporte et ravit le cœur à son 
objet avant toute élection, il y va sans consulter, attiré par 
le charme dont il est possédé qui luy oste la cognoissance 
qu'il se puisse trouver d'autre bien qui le mette en estât de 
choisir. Celuy qui le transporte lui paroissant unique, mais 
la dilection ne va jamais qu'après un chois qui la précède, 
et km suppose deux biens qui entr'eux débattent du prix 
de leur excellence, puis que dilection est un amour d'élection 
et plus il y a de raisonnement en nos affections sur tout au 
respect de Dieu plus il y a de l'humain, et où il y en a le 



— 416 — \ 

i 
moins et plus de ravissement vers le suprême bien plus il 

y a du divin, n'estans à cela attirez que par la pure beauté 
de l'objet. La Poésie a quelque chose de pareil, et ses lu- 
mières partent d'une certaine fécondité d'esprit qui de- 
vance toutes nos reflexions, et qui sortans de l'intime fonds 
de l'ame tiennent en quelque façon du divin, puis qu'elles 
viennent immédiatement de son image qui est en nous, et 
de vray, nous sentons en ia lecture des Poêles que là ou 
cette fureur deffaut leurs pensées n'agissent que foiblement 
sur nous et les mouvements qui en naissent restent toujours 
à nos âmes languissans et peu efficaces : il est des Poètes 
comme des femmes pour cette raison, dont les premières 
pensées sont plus vives et plus heureuses que les secondes 
ou leurs reflexions, parce qu'estant plus humides leur cha- 
leur qui est prompte se trouve mieux fécondée par l'humi- 
dité qui est flexible 7 et maniable, et qui luy obéît plus 
aisément qu'elle ne feroit par la seicheresse qui est plus 
lente et paresseuse, ce qui fait que les Poëtes excellens ou 
ne font jamais des pièces de longue haleine, ou bien c'est à 
traites et reprises, cette fureur est en eux trop active pour 
pouvoir longuement durer. Et pour marque que les Poëtes 
excellens n'agissent que par cette fureur qui semble tenir 
le dessus du jugement, c'est que tous ceux qui ont esté 
sans pareil en leur mestier ont esté d'une foible conduite en 
leur fortune, ainsi que nous voyons les artisans qui passent 
le commun. 

Pour ne pas toutesfois avouer les deffauts que le Censeur 
luy donne, il le reprend à mon advis mal à propos d'avoir 
inséré dans sa pièce quelque Scène, où il fait paroistre une 
Infante qui est touchée de mesme passion que Chimene, 
puis qu'elle n'entre pas dans la conclusion de la Tragico- 
medie, et n'est pas une des parties qui fasse corps. Je res- 
ponds qu'il se mesprend, et qu'il n'est pas nécessaire que 



- 117 - 

tout ce qui embellit et donne ornement, fasse partie de la 
chose belle, les mouches et les assassins sur le visage d'une 
femme n'en font pas ny les traits, ny les parties; mais on ne' 
laisse pas de les y trouver bien assises, puisqu'elles servent à 
relever la blancheur par leur opposition, et l'Infante intro- 
duite ne peut point estre inutile au dessein DU CID, bien 
qu'elle ne soit pas du corps de son dessein, puis qu'elle sert à 
relever les mérites de Rodrigue dont elle avoit esté esprise 
toute Infante qu'elle estoit, et par la mesme à excuser 
Chimene de s'estre affermie à une passion où elle avoit veu 
une Reyne assujetie. 

Le Censeur a aussi peu de raison de blasmer l'Autheur 
DU CID. d'estre trop enflé en sa mémoire de parler et trop ' 
hiperbolique aux louanges qu'il donne après la clieute hon- 
teuse qu'il en court luy-mesme en son livre; où en la 
page 18 parlant d'une auguste Reyne, il use de ces mots 
(Je parlerois plus clairement de cette divine personne, si je 
ne craignois de prophaner son nom sacré, et si je n'avois 
peur de commettre un sacrilège en pensant faire un acte 
d'adoration). Paroles qui ne peuvent bien estre tolérées 
qu'en la bouche d'un Payen, qui tiendroit son Roy pour 
un Dieu, et qu'il adoreroit pour tel, si bien qu'on luy peut 
reprocher ce que Platon fit à Diogenes, qui sautant sur le 
lict de l'autre et le gastant de ses pieds, dit. Je foule aux' 
pieds la vanité de Platon à quoy luy fut respondu tu le 
foules à la vérité, mais c'est par' un autre fast, et qui vou- 
drait toucher tous les manquemens de son livre on trou- 
veroit la pièce bien plus défectueuse que celle qu'il combat 
et bien moins agréable. Il conjure les honnestes gens de 
ne point condamner sans les ouyr les Sophonisbes, les 
Césars, etc., qui les ont charmes sur le théâtre, et je con- 
jure les mesmes honnestes gens de juger si ces pièces là 
ont peu charmer sans estre ouyes. Et faisant le Philosophe, 



— 118 — 

il dit que le peuple se laisse tromper par celuy de tous les 
sens le plus facile à décevoir, il seroit plus que tous les 
'maistres du mestier, s'il nous pouvoit montrer qu'un sens 
soit plus avantagé que l'autre contre la tromperie, tous 
sont en estât également de l'estre, et de ne l'estre pas si l'on 
prend la raison commune de leur objet, comme pour la 
veuë, la couleur en général. Pour l'ouye, la voix et les sons. 
Pour le sentir les odeurs, et pour le goust les saveurs, tous 
les sens sont à couvert de déception, car ils ne peuvent 
rien cognoistre que soubs cette raison commune et si Ton 
prend les mesmes objets soubs la raison particulière d'un 
chacun, comme pour la veuë, le vert ou le jaune, alors tous 
les sens peuvent èstre deceuz,'non pas plus l'un que l'autre, 
la tromperie leur venant ou de la distance trop grande de 
l'objet, ou de l'organe indisposé, ou du milieu préoccupé 
par où passe l'image, si bien qu'il est fort loin de son 
compte de penser qu'un sens soit plus sujet à estre trompé 
qu'un autre, au reste il est si clair en son discours, qu'il me 
reste encore le doubte de quel sens il veut parler, et si des 
la première page il avance une tant subtile doctrine, que 
doit-on attendre de ces enseignemens. De ma part je n'ay 
sceu conclurre quel pouvoit estre son but, si ce n'est un 
peu d'envie, laquelle il cache si mal qu'il imite la perdrix 
qui en cachant la teste seule siimagine que tout son corps 
est à couvert. Son pauvre cœur est souslevé d'une jalousie 
qui le presse ; sa douleur ne luy vient pas de l'Autheur 
DU GÎD, il en eust esté piustost frappé, mais de son Traduc- 
teur (j'use de ce mot pour convenir de principes avec luy 
ma créance n'estant pas que Castro ait tout fait ce que nous 
avons veu) il s'explique soy-mesme à la fin de son livre, et 
fait voir le sujet qui luy a mis la plume en main ; mais 
voicy sa finesse do perdrix, il dit qu'il retient le nom de 
celuy contre lequel il escrit, et toutesibis ouvertement il 



— 119 — 



combat celuy qui nous a donné en nostre langue le CID, 
que chacun sçait estre Monsieur Corneille. Habile Logicien, 
qui ne sçait pas qu'on désigne une chose singulière aussi 
bien par supposition qu'en la nommant ou la monstrant au 
doigt ; ce que Ton fait en disant d'elle une qualité qui nous 
l'a donne à cognoistre comme si par le mot de Dauphin 
nous n'entendions pas aussi bien le fils aisné de France 
comme en l'expliquant autrement. On ne peut donc doubler 
que ce ne soit l'envie. Qui pourtant n'est pas son premier 
achopement, les moraux disent que l'orgueil ou la vanité est 
un appétit d'exceller tout seul, et l'emporter par gloire sur 
tous les aulres, et n'y ayant personne au monde qui ne 
trouve son esgal ou son supérieur en excellence, de là vient 
le vice d'envie qui est un desplaisir de la gloire d'un autre, 
et voicy la délicatesse de nostre Censeur. Pour ne point 
voir en France près de luy un homme que tout le monde 
esleve par louange. Il s'efforce delà luy enlever, et la trans- 
férer en Espagne sur les cendres d'un trespassé, disant dés 
l'entrée de son livre que s'il y a de la gloire en l'ouvrage 
DU CID, elle appartient à Guillen de Castro qui en est 
l'Àutheur, et Monsieur Corneille à son dire n'en restera que 
simple Traducteur. Pour preuve que ce n'est pas justice 
qui le porte à favoriser Castro, il pointe contre luy sa plus 
forte batterie, et fait comme le Turc, qui voyant deux 
Princes Chrestiens en guerre prend le party de l'un, et 
avec luy surmonte l'autre, et se saisit du pays du vaincu, 
et puis il se deffait aussi de celuy qui Ta favorisé pour s'em- 
parer de ses terres. L'Autheur et le Traducteur DU CID 
pouvoient estre en débat de la gloire de cette riche pièce, le 
Censeur prend le party de celuy-là, pour abattre cettuy-cy, j 
et tout soudain après il tasche de terrasser l'autre : s'il n'y a 
point d'envie de ravir l'honneur à un de nostre nation pour 
le donner à une nation qui nous est ennemie, je n'entends 






— 120 — 

rien à la morale, ou pourtant je pense estre plus versé que 
le Censeur. Mais laissons aux héritiers de Castro d'achever 
à le deffendre, je n'ay point une si forte passion pour ceux 
de son païs que je m'y veulle arrester d'avantage, mon 
dessein n'ayant esté que de justifier son Traducteur des 
mains duquel nous avons receu cette riche Tragicomedie, 
si bien que je passe à la seconde Partie. 



SECONDE PARTIE 

c 

iO^'Est^en cette seconde partie où le Censeur fait 
V>/ veoir l'objet de sa jalousie, n'ayant entrepris de 
combatre l'Autheur que pour se guarir du mal de cœur 
qu'il a de la gloire que s'est acquise celuy qu'il l'a fait parler 
François : il dit contre luy. En premier lieii, qu'un Tra- 
ducteur n'a point de part à la gloire de l'Autheur qu'il 
traduit, en quoy il pèche contre le sens commun, il est 
beaucoup plus mal-aisé de traduire et de bien suivre l'esprit 
d'un Autheur qu'on fait parler en autre langue que de faire 
un ouvrage propre. En cettuy-cy, nous sommes libres, et 
taillons on pleine pièce pouvons ostcndre nos inventions et 
nos pensées à souhait, parce que nous faisons nostre propre 
sujet, mais celuy qui traduit est asservy aux pensées d'au- 
truy. Je compare un Autheur à l'Orateur libre, et qui dis- 
court en prose, il n'a nulle contrainte que de 'suivre la 
raison et l'usage des bons termes, mais le Traducteur 
ressemble le Poëte qui se trouve engagé à la raison aux bons 
mots et encore à la rime, Et comme le Censeur ne voudrait 
pas céder la gloire d'auoir bien fait en ses Poëmes à celle 
d'un libre Orateur, il ne doit pas non plus révoquer en 
doubte l'honneur du Traducteur DU CID. 
Amiot, bien loin d'avoir perdu son temps et manqué 



— 121 — 

d'acquérir de la gloire en traduisant Plutarque, est jugé de 
tous les bons esprits l'avoir mieux fait parler François, qu'il 
n'avoit fait sa propre langue, un mot de Philosophie nous 
servira là dessus Un Autheur peut avoir des pensées, dont 
bien souvent il n'exprime pas toute la vigueur prenant l'ob- 
jet de sa conception par l'endroit où il s'apperçoit qu'il peut 
faire à son dessein, il s'en sert par là, et l'employé. Cette 
pensée estant mise par escrit vient puis après à estre ma-, 
niée par l'esprit du Traducteur. Il est par elle conduit à 
l'objet qui l'a fondée, dans lequel il fait la deseouverte de 
nouvelles lumières qui peuvent animer davantage la pensée 
de l'Autheur en la faisant sortir soubs des nouveaux mou- 
vemens et plus vive qu'elle n'estoit, son addition ne luy 
doit-elle rien valoir ? Souvent il nous arrive entendant un 
prescheur qui nous estale sa conception d'y remarquer 
d'autres raports que ceux que nous luy voyons employer 
celuy qui est de son mestier après l'avoir ouy, venant à 's'en 
servir en tire ce que l'autre ne s'estoit pas avisé d'en tirer. 
C'est ainsi qu'Amiot a mieux fait que Plutarque, bien qu'il 
n'ait dit que ses pensées, c'est aussi tout de mesme que 
noslre Traducteur DU CID a mieux fait que son Autheur, 
et c'est ainsi qu'il a mérité la gloire universelle qu'on luy 
donne. J 

Et comme le Censeur blasme la pièce de l'Autheur, il 
condamne aussi par une juste conséquence le choix que le 
Traducteur en a fait, voulant qu'il se soit luy-mesme enve- 
loppé dedans les manquemens qu'il doit avoir recogneuz 
de l'autre en l'œuvre qu'il a entrepris de mettre en nostre 
langue pouvant s'appliquer. A une plus complète à quoy 
je responds deux choses, l'une qu'il est un excellent esprit 
d'avoir ainsi excellé sur un mauvais, sujet, un Advocat qui 
relevé le peu de droict d'une mauvaise partie a bien plus 
de louange que celuy qui abonde en raisons et en titres de la 



— 122 — 

justice de sa cause, que n'eut fait ce Traducteur s'il luy fut 
tombé en main une pièce sans reproche ? Le bien, disent 
les moraux solide et bien cogneu est plus puissant à mou- 
voir le cœur que celuy qui n'a qu'une légère apparence. 

L'autre chose est que nostre traducteur en a usé de la 
sorte pour s'accommoder au temp3, et pour faire des ou- 
vrages à la mode où l'on produit ce qui plaist, et non pas 
ce qui est le mieux. Nos Tailleurs et nos Cordonniers habil- 
lent et chaussent d'une façon et répugnante à la raison, et 
incommode mesme aucorps, mais ils ont leur excuse prompte 
que c'est le courant de la mode qui les oblige à cette forme, 
nous voyons mesme par les places publiques des affiches 
qui publient l'honneste Homme ou la Morale de la Cour, 
celuy qui donne tiltre à sa science de la Morale de la Cour 
sçait bien que les vertus de la morale ne changent pas de 
nature en la personne des Courtisans, ouy bien de matière 
externe où elles sont appliquées, mais il cognoistla vanité 
commune qui pousse chacun à vouloir estre Courtisan, il 
les attire par l'amorce de ce titre â venir prendre ses ins- 
tructions qui seront les mesmes qu'il donneroit, s'il eut 
mis en teste de son affiche l'Homme de bien ou la Morale 
des hommes vertueux. Ainsi le Traducteur a remarqué que 
le dessein de ses semblables est d'amuser le monde, et de 
donner passe-temps â un nombre infiny de femmelettes, 
et d'esprits d'hommes qui trempent à mesme inclination, il a 
trouvé la pièce DU GID fort propre à cette intention s'il 
s'en est servy, il a fait veoir le bon-heur de sop choix par 
l'heureux événement qui en est réussi, et par l'universelle 
approbation de tous les bons esprits, le Censeur et ses par- 
tisans exceptez, mais ils ont interest en la cause, comme 
blessez par l'eblouyssement d'une si grande gloire. Tant 
de redites d'une mesme pièce accueillies par des applaudis- 
semens qui ont respondu à toutes les répétitions sont-ce 



- 123 — 

pas des preuves concluantes tirées de l'effet, que son 
élection luy a esté fortunée ? Et je demande au Censeur si 
les pièces qu'il met en parallèle à celle de nostre Traducteur 
ont esté plus utiles que la sienne, quel mouvement de 
vertu ont-elles jamais excité au coeur des Espectateurs, 
mais quel motif a la vertu y peut-il remarquer? S'il y en a, 
ils me sont autant incogneuz que ceux qu'on prétend qui 
sont cachez en la Satire de Rabelais qui la composa (dit la 
Tradition) pour reformer les mœurs de son temps, mais il y 
a meslé tant et de si fréquentes railleries, qu'elles estoufent 
son intention de reformer. Ces pièces dont parle le Censeur, 
qui ont devancé la Traduction DU CID, en on fait tout 
autant du dessein qu'ils disent avoir eu de profiter par les 
affectations qu'ils ont de plaire, en quoy ils se sont si fort 
employez qu'on ne peut veoir la pensée qu'ils ont eu de 
profiter pour la vertu : si donc leur effet est pareil à celuy 
de nostre Traducteur, pour quoy sera-t'il blnsmé par eux 
pour les avoir imité au désir de contenter leurs Auditeurs 
et leurs Lecteurs. 

Le Censeur et ses adherans ont-ils fait une élection plus 
glorieuse en choisissant des vilains mots François qu'ils 
mettent en parade comme pierres d'eslite aux encoigneures 
d'un bastiment. Jusqu'à eux un honneste homme ne se fui, 
servy pour la vie du mot de Choquer, qui n'estoit en usage 
qu'à la bouche des Crocheteurs et des Païsans, à la place 
duquel les déliez se servoient du mot de heurter, mais de- 
puis qu'il a pieu à ces grands Génies de nostre temps d'es- 
lever en honneur le terme de Choquer, on le dit et redit par 
une fade répétition comme fait le Censeur, luy-mesme. Ont- 
ils donné encore une plus digne preuve de leur jugement à 
choisir un bon employ, d'assembler des Académies, ou 
comme en un Parlement, les Chambres assemblées ils 
ont condamné et bany le mot de CAR, que sa Majesté em- 



— 124 — 

ploie pour la plus expresse marque de sa Royale et sou- 
veraine authorité, avec une infinité d'autres bons mots qu'ils 
prétendent estre ses complices, leur pensée glorieuse ayant 
esté qu'à mesure que le Roy estendoit ses conquestes bien 
au delà des alpes ils travailloient icy à lui rogner la langue, 
et retrancher les meilleures dictions qui soient en son lan- 
gage ne pouvant souffrir qu'il eust un discours aussi co- 
pieux que son sceptre estoit amplifié. Au moins s'ils subro- 
geoient d'autres mots en \eur place et qu'ils nous peussent 
garantir des redites d'un mesme mot en suprimant lesSino- 
nimes qui nous donnent le moyen do diversifier. 

En second lieu, il l'attaque en détail en cottant ses fautes 
prétendues, et disant 

Qu'il à beaucoup de mesbans vers. 

Ce Censeur imite en cet endroit ce Père estourdy qui as- 
seuroit en jurant Dieu qu'il chastieroit son fils qui venoit 
de jurer sa foy. Il veut reprendre quelque rudesse légère, 
et encore imaginaire aux vers de nostre Traducteur par un 
mot plus rude cent fois. Nous n'employons jamais le mot 
de meschant que pour déclarer, ou un scélérat, ou une 
chose qui ne vaut plus rien, ce sont les douceurs de la mode 
que nostre Censeur nous fera prendre si nous sommes si 
fols que de l'en croirei Voyons le donc je vous prie tout 
en fureur, aussi glorieusement occupé que l'histoire Romaine 
nous dit qu'estoit un Empereur au plus fort de la guerre à 
prendre des mouches en sa chambre. Hautes et eminentes 
pensées d'un homme qui dit à la fin de son livre : Estant 
ce que je suis : Si j'avois de l'ambition, elle auroit un plus 
haut objet quo la renommée de cet Autheur parlant de 
nostre Traducteur, il entre donc tout fumeux de ces mes- 
chans vers, dont voicy le premier qui est criminel de leze 
Majesté poétique ou hypocondriaque. 



i — 12B - 

Entre tous ces Amans dont la jeune ferveur 

C'est dit le Censeur parler en Alemand que de donner 
de la jeunesse à la ferveur : Noble Rcthoricien qui n'a ja- 
mais eu des nouvelles de la plus haute façon de parler qui 
est la métaphore ou similitude racourcie, il n'a jamais ouy 
dire une riante prairie, tout rit en cette chambre, pour dire 
tout y est agréable. Comme est l'homme quand il rit. Un 
habile homme et qui parle à la mode, lisant cette censure 
dit de luy cette métaphore : jl a i esprit encore bien jeune. 
C'est à dire bien peu informé : Jeune ferveur veut dire 
tendre et commençante par rapport a la jeunesse. Il attaque 
toute la Philosophie qui rend le mot de rire équivoque à 
l'homme et au pré, ce qu'il ne peut faire que par une méta- 
phore, puisque le pré ne rit pas proprement, c'est bien 
estre non pas Alemand, il n'est pas assez sçavant, mais 
Topinambour de trouver à redire a une telle façon de parler. 

Ce n'est pas que Chitnene escoute leurs souspirs, 
Ou d'un regard propice anime leurs dtsirs. 

Il corrige Ou en Ny, les affaires de la Grèce, disoit Ho- 
mère, ne tiroient pas leur bon ou mauvais succez du man- 
quement qu'on luy imposoit d'avoir obmis un accent en 
prononçant un mot, mais celles de la| France penchoient à 
leur ruine snns la mutation d'un Ou en Ny que fait nostre 
Censeur, et ce changement estant plustost corruption que 
correction, tout Testât ira mal. Digne maistre de l'éloquence, 
et aussi peu fortuné Logicien qui n'a sçeu remarquer à 
qu'escouter les soupirs porte une autre conception, que d'a- 
nimer par des regards, en l'une nous sommes passifs, et ne 
faisons qu'escouter : en l'autre nous sommes actifs, et que 
Chimone pouvant par l'un ou l'autre départir sos faveurs, 
il fait bien do les mettre disjonctivoment par la particule 
Ou, s'il avoit estudié en Logique il sçauroit que le second 



— 128 - 

vers est aussi bien négatif que le premier par la force de la 
négation qui est au commencement du premier, laquelle 
a plus de grâces d'avoir esté supprimée au second en 
disant Ou, 

Tant qu'à duri sa force a passé pour merveille , 

Il dit qu'il faut adjouster une merveille, pauvre Orateur 
qui ne voit pas qu'une en cet endroit affaiblit l'énergie du 
mot de merveille, qui estant prononcé sans estre limité 
par une, a plus de force et destenduë, puis que toute limi 
tation est une restriction que si on la met en d'autres lieux, 
c'est que le sujet le requiert, mais il la rejette icy où il fait 
la description d'une force qui franchit tout. 

L'heure à présent m'appelle au conseil qui s'assemble, 

Il veut, qui s'assemble, estre superflu, et je dis qu'il 
jgnore les règles d'un bon raisonnement qui n'est jamais 
sans preuve, il est là dit qu'il faut qu'il s'en aille au conseil 
présentement. Voylà sa conclusion, et en voicy la preuve 
par un Entimeme, le conseil où je djis assister desja s'as- 
semble, donc je ne puis ici raisonnablement retarder, il dit 
aussi qu'à présent est trop bas pour les vers à quoy je res- 
ponds que son choquer si fréquent n'est pas plus esleué, et 
que n'en a-t'il assigné un plus haut. Pensée, certes digne 
de ce Censeur. 

Deux mots dont tous vos sens doivent estre charme^. 

Le Censeur monstre bien qu'il n'est pas Phisicien, et 
qu'il n'a jamais veu le Traicté de l'Ame : Il dit qu'une 
bonne nouvelle ne peut point charmer tous les sens^ qu'il 
sçache en premier lieu que l'effet du charme, qui n'est |>oint 
un enchantement ; mais un engagement du cœur, comme 
il est mis icy, ne tombe pas sur le sens, à prendre le sens 
proprement, et pour les facultez cognoissantes, qui sont la 
veuë, l'ouye et tous les autres : i'objet passje bien par eux, 



- 127 — 

mais leur office n'est que de le cognoistre, et de nous en 
informer, et suivant leur cognoissance, nostre appétit se 
meut et se laisse charmer par l'excellence de l'objet, et 
parce que nos passions qui sont les mouvemens et les actes 
de nostre appétit, sont affections sensibles, et qui suivent le 
sens, l'on les prend souvent pour le mesme sens, si bien 
que quand on dit qu'un homme a tous les sens charmez, 
c'est dire que toutes ses passions sont occupées et attachées 
à la chose qui leur est proposée comme aimable en un haut 
et eminent degré. 

Qu'il sçache en second lieu que nos sens et nos passions 
se contentent en deux façons, l'une par la prise de leur 
propre objet qui est toujours sensible, l'autre par un reflux 
et rejalissernent du contentement de l'esprit qu'on die à 
Timproviste. Une bonne nouvelle à un homme qui ne l'at- 
tend pas, la joye que l'esprit en prend, si elle est excessive, 
se'respandant jusqu'à l'appétit, le fait demeurer immobile 
en l'aise qui lui vient de la partie supérieure, les sens mes- 
mes demeurent stupides en leur fonction , l'influence de 
l'ame estant employée à faire jouir l'esprit du bien qui luy 
est présenté, et la preuve de cecy est qu'en une telle ren- 
contre l'homme perd l'envie et la puissance de manger, et 
mesme il n'est pas attentif aux choses du dehors, d'autant 
que l'ame qui est d'une vertu finie estant alors appliquée 
vivement au dedans fournit fort peu d'influence aux actions 
externes, et c'est en ceste sorte que le Traducteur a pu dire 
que tous les sens estoient charmez par la communication 
des transports de l'esprit, et ainsi il n'y a point de sinech- 
doche où la partie se prend pour le tout, puisque le sens 
ici est un tout et employé comme tel. 

Et je vous voy pensive et triste chaque jour , 
L'informer avec soin comme va son amour. 

Je ne puis comprendre icy. comment il trouve à redire, 



l! 



— 128 — 

on ne peut ny mieux ny plus clairement exprimer le soin 
d'une personne qui informe une Amante de Testât, c'est à 
dire de l'objecl de son amour : le Censeur dit qu'il failloit 
mettre Je voys que vous vous informez. Beau logicien qui 
prend la cause esloignée pour la prochaine si je m'informe 
pour après informer une autre, en cela j'allègue que je me 
suis informé, il suffit que je die que j'ay informé l'autre, 
puis que pour l'informer on suppose comme chose éloignée 
que je me suis moy-mesmes paravant informé. Il adjouste 
qu'il faloit dire comme quoy va son amour, ce qui est aussi 
eslegant que cette phrase des artisans de Paris, Ma mcre 
dit ainsi que twus veniez chez nous, au lieu de dire de plein 
saut sans adjouster, dit ainsi 

Que je meurs s'il s'achève et ne s'achève pas, 

Il dit qu'il faloit adjouster s'il ne s'achève pas, mais je le 
renvoyé en Grammere pour apprendre la figure Zugma qui 
luy enseignera que le Si du premier vers, sert pour l'un 
et pour l'autre, et que la répétition en est impertinente, 
puisque les deux parties du Dileme s'y réduisent con- 
gru ëmen t. 

Elle rendra le calme à vos esprits fiotans. 

Il est aussi pon Médecin comme il est bon Philosophe, il 
dit que c'est mal parler de dire esprit fîotant, mais qu'il 
sçache que toute leur fonction n'est que de floter, et qu'ils 
sont en continuel mouvement, soit les naturels pour porter 
l'aliment et le sang aux parties par les canaux des veines, 
soit les vitaux qu'on appelle fîuants qui du cœur par les 
artères vont par tout pour remplacer le mjmque des esprits 
fixes ou attachez aux parties , lesquelz se dissipent sans 
cesse parle mouvement vital, soit enfin les animaux ou sen- 
sitifs qui du cerveau par les nerfs courrent continuellement 
pour servir, tant au sentiment qu'au mouvement ou local 



— 129 — 

ou œcopomique qui se. fait dedans nous, si bien que tous * 
ces esprits flotent sans cesse et sans leur flus et reflus, 
nous ne poumons respirer ny faire jouer nos poulmons. 
Quand donc le Traducteur parle de renjlre le calme aux 
esprits flotans, il parle correctement, et faut que le Censeur 
apprenne que c'est de ces esprits-là qu'il entend parler et 
non pas de l'entendement ny de la partie supérieure, laquelle 
quand elle agit, fait une impression sur les passions, l'ame 
raisonnable ayant un empire sur la sensitive comme cette- 
ci sur la végétante :[ de là vient que la partie supérieure 
venant à mouvoir l'appétit animal. Cettuy-ci pour faire ses 
fonctions ne se sert pas seulement des esprits animaux, 
mais il met aussi en esmeute les esprits vitaux, et pour cela 
les actes de l'appétit sensitif sont nommez passions, d'au- 
tant qu'ils font passion sur le cœur, et agittent ces esprits 
vitaux. Celles qui tendent vers la jouyssance, comme 
l'amour, le désir, l'espoir, la joye, le dilatent et élargissent 
par trop, et par là le font souffrir, celles au contraire qui 
vont vers la tristesse telles que sont la haine, la crainte, le 
desplaisir le resserrent aussi par trop. Si bien que tant les 
unes que les autres mettent le cœur hors de son train et 
mouvement ordinaire , et tout cela par le moyen de ces 
esprits que les passions agitent, et quand l'esprit ou la 
portion suprême de l'aine cesse de mouvoir, et de faire im- 
pression sur l'appétit, cettuy-ci aussi cesse peu à peu, et 
par bonne conséquence les esprits dont il se servoit, pren- 
nent le calme comme fait la mer peu à peu quand le vent 
a cessé. 

Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir. 

Il appelle cela galimatias mais il n'a pas appris que l'es- 
pérance, bien qu'elle ait pour objet le bien, on ne laisse pas 
de l'employer pour signifier attente, si bien que le Traduc- 
teur veut dire, je prevoy que l'événement de mon espoir 

9 



) 



— 130 — 

sera trompeur, et que je ne dois attendre que de me voir 
frustré de ce que j'esperois. 

Le Privée pour essay de générosité. 

Il dit que ce mot d'essay et celui de générosité sont une 
fausse rime, je ne croy pas qu'avec des lunettes d'approche, 
la meilleure veuë du monde puisse voir qu'il y ait à son 
dire, ny rime ny raison. Où est-il icy question de les faire 
rimer ? 

Gaigneroit des combats marchant à mon costè. 

Il dit qu'il faut dire bataille, comme si bataille et combat 
n'estoient point sinonimes de mesme qu'habit et vestement; 
si c'est qu'il ait bany combat de son Dictionnaire, comme il 
a fait le Car qu'on juge de son impertinence, le Traduc- 
teur est tenu pour meilleur François que luy. 

Parlons en mieux, le Roy fait honneur à mon aage. 

Il dit que la; césure manque là, mais il la trouvera après 
le Roy, s'il oppose qu'on disjoint la période, et que le Roy 
doit aller de suite, avec fait honneur à mon aage, qu'il voye 
un exemple pareil et bien pire en Malherbe qu'il adore. 

Ou que n'oste des deux 
La fatale ordonnance 
A ma souvenance , 
Ce qu'elle os te à mes yeux. 

Y eut-il jamais une infâme coupure d'une période par 
moitié, dont les parties sont en deux vers differens, n'y 
une transposition honteuse, comme la. Du^noins icy, si on 
la coupe, c'est un mesme vers. 

Le premier dont ma race aveu rougir son front. 

Le Censeur comprend bien qu'on dit à la mode le front 

[ d'un bataillon, mais il ne peut advouër qu'on doive ou puisse 

dire, dont ma race ait veu rougir son front, le mot de front 

n'est-il pas aussi bien pris par métaphore au bataillon, 



— 131 — 

comme icy. Ce qu'il allègue là dessus, porte son imperti- 
nence et est hors de propos allégué. Je suis d'advis qu'il 
corrige la Bible, où elle d)l qu'il y aura toujours dans' Judée 
des Princes de la cuisse de Juda, ce qui veut dire de sa 
race, jusqu'à la venue du Messie, mais ces Messieurs delà 
mode estans esprits forts n'y regardent pas de si près. 

Qui tombe sur son chef rejaîit sur mon, front. 

En la fable de l'assemblée des animaux qui se fit pour 
refermer leurs meurs on passa légèrement le carnage des 
hommes que le lyon et le loup avoient fait, mais le pauvre 
asne prévenu d'avoir mangé quelques brins de paille qui 
sortoient des souliers de son conducteur, fut condamné 
d'avoir la corde au col et les fers aux pieds. Voicy une jus- 
tice toute pareille digne de la correction de nostre Censeur, 
et' de l'exagération qu'il fait des meschans vers. Quoy la 
Franco laissera vivre Monsieur Corneille, après le crime 
i d'avoir dit Chef au lieu de Teste, bien que l'Italien prenne 
Capo et Testa, indifferamment on voit bien que le Censeur 
veut mordre. J'en cotterois bien d'autres pires dans ses 
œuvres, et l'empescherois encore bien plus, si je clierchois 
$ de luy la raison, pourquoy il retranche le mot de Chef. 

Au surplus pour ne te point flatter . 

Ce mot de surplus, dit-il, est de chicane, et non de poësio, 
et de la Cour : Je lui voudrois demander ce qu'il appelle la 
Cour, s'il la prend comme il semble faire pour la poésie, 
puis qu'il le met comme termes qui s'expliquent, et qui 
|| equipolent cette phrase, ce. n'est point un mot de poésie, 
c'est à dire de la Cour; Il sera mis en procez, Messieurs 
les Courtisans s'offençans esgalement qu'on les appelle 
poètes ou melancholiques, parce que ces termes sont de 
douces dictions, qui en leur sens mystique veulent dire des 
esprits qui sont au de là, et plus avant que la sagesse, et 



% 



/■ 



— 132 — 

qui pour avoir esté trop sages sont devenus un peu gail- 
lards, que s'il prend la Cour pour une bande d'hommes qui 
scavent bien parler, où la trouvera-il mieux qu'au Parle- 
ment, où Ton discourt avec sagesse et cognoissance de 
cause, c'est là où les Courtisans prennent plaisir d'aller, 
pour entendre des Plaidoyers d'Apparat, où Ton remarque 
la pure Eloquence : Et ce nouveau Re|toricien appelle leurs 
dictions paroles de chicane. Qu'il nie die par quel autre 
mot fera-t'il une plus douce transition pour user du mot 
d'Orateur? Le Latin ne dit-il pas Cœlerum, qui veut dire, 
au reste, au surplus; puis que tous nos mots viennent du 
Latin, comme nostre phrase et manière de parler du Grec, 
et que les Romains nous ont fait changer la langue de 
Gaule pour prendre la leur, qui peu à peu a dégénéré en 
celle dont nous usons : et en Italie elle a passé en idiome 
Italien? 

Se faire un beau rempart de mille funérailles. 

Cette phrase est extravagante, dit-il, et ne veut rien dire. 
Pour estre extravagante il faut que ce mot do funérailles 
n'ait point de rapport avec un corps mort. Ou bien il ne 
sait ce que veut dire extravagante. Qu'il sçache donc que 
par la figure metonimie, ou le contenant se prend pour le 
contenu, la cause pour Teftet, la puissance pour l'object : 
et à l'opposite funérailles se prend pour un corps mort ; à 
peu près comme nous disons un tonneau de vin, bien qu'il 
soit de bois ; un bel aspect, parlant d'une campagne, bien 
qu'il soit l'acte de nos yeux. 

Plus l'offenseur est cher. 

Ce mot d'offenseur n'est pas François, dit-il. Je responds 
qu'aussi peu est-il bas Breton. Le Censeur qui se veut 
mesler d'imposer les noms à plaisir, doit apprendre que le 
nom estant une courte et abbregée expression de l'essence 



| — 133 — 

de la chose qu'on nomme, il en faut cognoistre la nature 
pour la bien nommer comme faisoit Adam, qui appelloit 
chaque chose par son vray nom. Et luy qui ne cognoist pas 
ny les choses, ny leurs actions, paroissant en son Livre de- 
fectieux en science, se peut-il constituer juge si les noms 
sont bien ou mal employez, et si Ton dit bien selon la 
mode, l'aggresseur, que Ton employé comme l'attaquant : 
pourquoy non l'offenseur ou l'offensant ? 

A mon aveugletnent rende^ un peu de jour. 

On ne peut, dit-il, rendre le jour à l'aveuglement, ouy 
bien à l'aveugle. Vous l'empescheriez bien de rendre 
raison de cette censure, ce sont des fusées qu'il ne peut 
pas aisément demesler, et de sa cersure propre je le veux 
frapper, comme fit ce grand Brasidas qui tua le soldat du 
poignard dont il l'avait blessé. En sa. première page appe- 
lant le CID un phantosme : Il dit qu'il a abusé le sçavoir, 
comme l'ignorance. Si c'est mal dire aveuglement, au lieu 
d'aveugle, ce Test aussi de dire ignorance pour ignorant, et 
sçavoir pour sçavant. La raison est, que ces termes qu'on 
appelle abstraits en l'esçole, signifient en cet endroict les 
accidens séparez do leui sujet : comme blancheur exprime 
la nature do telle couleur détachée de la chose où elle est. 
Et il est irapossiblo qu'un accidont sans sujet puisse agir ou 
pâtir, puisqu'à part et sans luy il ne peut avoir l'estre ; et 
ainsi nyle sçavoir, ny l'ignorance ne peuvent estre abusez. 
Puis donc que le Censeur a failly, aussi bien que le Tra- 
ducteur, il a perdu le droit de l'en reprendre -.-Que s'il croit 
qu'on le doit passer pour luy, il passera encore icy : 

Allons mon ame, et puis qu'il faut mourir 

Il dit, J'aimerois autant dire allons moy-mesme, que do 
dire allons mon ame. Où il fait voir qu'il est autant Physi- 
cien que Logicien. Par la Physique, il eut appris que moy- 



— 134 — 

mesme est un tout,! et qu'un tout n'est pas la partie ; il 
est quelque chose, mais quelque chose distinguée d'elle, 
combien qu'il la contienne, parce qu'il a encore en soy 
d'autres choses avec elle ; et que l'aine estant uno partie do 
l'homme, n'ost pas la mesme chose que luy, bien qu'elle 
soit en luy, puisqu'il a de plus par dessus elle le corps, et 
les accidens : Si bien qu'il peut dire, allons mon aine, 
comme parlant à une chose distinguée de lui. Mais il ne 
peut dire, allons moy-mesme. Go seroit une façon de parler 
qui a du rapport aux propositions que la Logique appelle 
nugatoires, c'est à dire sottes et badines qu'elle banit do 
soy, parce que le sujet et l'attribut ne sont qu'une mesme 
chose, et prise en mesme sens, comme qui diroit, l'homme 
est l'homme ; ainsi allons moy-mesme est de cette nature : 
mais allons mon ame est bien dit. Le Prophète Elie en 
ceste façon inviloit son ame à mourir] Je suis d'advis que 
le Censeur encore le corrige. < 

Respecte?' un Amour dont mon ame esgarèe 
Voit h perte asseurà. 

Il dit que ce mot d'esgarée n'est mis que pour rime, et 
n'a nulle signification : Qu'il aille chez Nicot pour apprendre 
si esgarée ne signifie rien; et renvoyant au Censeur son 
propre dire, si esgarée sert à la rinio, il n'est pas inutile. 
En prose mesme, aussi bien comme en vers, on fait souvent 
la répétition d'une mesme parole pour faire en l'auditeur 
une plus vive ej, profonde impression, cela est-il superflu ? 
Icy le mot d'esgarée est une sinonime sagement employée, 
qui fait voir que son ame estoit bien esgarée, de respecter 
un Amour dont il voit pour l'heure la perle asseturée. 

Je rendray mon sang pur comme je Vay r'eceu. 

Le Censeur est bien empesehé de trouver chez les Méde- 
cins, que les mauvaises actions corrompent le sang : 



— 135 — ' 

C'estoit en la Morale où il falloit chercher; là il auroit 
appris que les passions, comme nous avons dit, font souf- 
frir le cœur, et en suitte tout le corps qui reçoit l'influenco 
do luy, ot les Modocins luy auroiont dit on prouve do cecy, 
qu'un amour, violent, ou une tristosse excessive, nous cau- 
sent la jaunisse l'agitation de l'âme eschauffant les esprits du 
' corps : ceux-cy font bouillir l'humeur bilieuse, regorger et 
se répandre du vaisseau qui la contient vers le foye, d'où 
puis après elle est communiquée à tout le corps par les 
veines, où venant à s'évaporer, elle teint do sa couleur jaune 
toute la peau du corps. Par là il apprendra que les mau- 
vaises actions peuvent corrompre le sang. Il devoit aussi 
avoir estudié la matière des équivoques, et que le sang se 
prend aussi pour la ratte, d'où nous venons. Le traducteur 
dit donc icy que par une courageuse mort résistant à la 
lascheté, on rend pur et sans tache de des-honneur le sang 
qu'on a rôceu par la naissance. 

Ce grand courage cède 

Il asseJnble icy de divers endroits quatre vers ou le mot 
de grand est employé. Je trouveray bien cinquante fois dans 
son petit cahier le mot de choquer; et si je veux faire 
comme luy, je luy en feray crime. Mais un bon esprit s'ar- 
rosto aux choses , non pas aux paroles : C'est regarder si 
l'espousée a de beaux rubans au lieu de voir si elle est belle. 

Pour le faire abolir sont plus que suffisants. 

Il dit, que plus que suffisans, est bas et populaire. Tout 
le discours traisnant de nostre Censeur, ne nous apprend 
point que sa phrase soit plus eslevée. Il dit aussi que plus 
que suffisant ne veut rien dire. Il faut l'envoyer aux Rudi- 
mens, ou les déclinaisons luy donneront nouvelles du positif 
et du comparatif : Là il sçaura que le comparatif porte 
toujours en sa signification le mot de plus , en quoy il 



t i 



— 136 — 



surpasse le positif. Plus noble dit davantage que noble ; 
et ainsi plus que suffisant' veut dire qu'il y en a de reste. 

Faire Vimpossible. 

Il en dit autant icy faute de se souvenir de sa rethorique, 
qui use parfois de l'hyperbole, comme en ce lieu.' Faire 
l'impossible veut dire, faire plus que les autres, donc l'effort 
se termine à ce qui est faisable, et celuy qui les surpasse 
est dit faire l'impossible, à cause qu'il va plus avant qu'eux. 



Elle a trop fait de bruit pour ne pas saccorder. 

Il dit qu'il faut mettre pour n'estre pas accordée. Mais où 
tous les Latins sont des bestes, où il est sans raison. Ceux- 
là tiennent pour plus noble la phrase de parler par l'infi- 
nitif, comme celle du Traducteur, que l'autre qui se fait par 
les participes, comme la mis nostre Censeur. 

Les hommes valeureux le sont du premier coup. 

Ce premier coup luy fas^he, peut estre qu'il la frappé 
trop rudement. Aussi dit-il qu'il est trop bas, et non pas 
assez élevé : l'effet est bien plus dur que la menasse. Si 
vous'luy demandez pourquoy, il ne peut alléguer que son 
caprice, et l'envie qu'il a qu'on le croye, sans autre preuve 
que son dire. 

Vous laisse^ cheoir ainsi ce glorieux courage. 

Faire cheoir un courage n'est pas parler proprement, dit- 
il : Ce que j'accorde : mais c'est iuy qui le dit. Notre Tra- 
ducteur use de laisser, mais non pas de faire cheoir le cou- 
rage: à faire cheoir il y a de l'action ; à laisser cheoir il n'y a 
que du deffaut d'agir, l'un ne passe pas pour l'autre. C'est 
donc fort proprement parler, disant laisser cheoir le courage, 
parce que c'est exprimer, que par iaschdté et faute d'em- 
ployer sa vigueur on laisse défaillir et dégénérer son cou- 
rage. 






— 137 — 

Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat. 

Il rejette le mot de s'abat, à cause qu'il approche de celuy 
de sabat. Je suis d'advis qu'il corrige encore l'Eglise, qui a 
retenu le mot de Sabat en toutes les langues, au lieu de i 
repos, pour la dignité du mot, comme a fait alleluyà : 
D'autant qu'au calcul de nostre Censeur, il ne doit pas estre 
bon, puis qu'il a le mesme son que le sabat des sorciers. 
Cette censure, et toutes les autres, causent dans les cœurs 
qui aiment le CID, bien plus de pitié que d'indignation. 
Dix mille semblables rencontres de paroles en mesme son 
nous en interoMroient l'usage, si cette écervelée censure 
estoit recevable. 

Le Portugal se rende et ses nobles journées. 
Il fallait dire exploicts, au lieu de journées. Je ne me sou- 
viens point d'avoir de ma vie leu Autheur où j'aye tant | 
observé de fautes qu'en nostre Censeur, qui seulement ne 
sçait pas la signification grammalique des mots. Exploict se j 
prend pour toute action, ou un courage guerrier a le dessus | 
de son ennemy, soit en rencontre, soit jascarmouches, ou | 
en toute autre façon. Mais journée se prend seulement pour I 
une bataille. Et mesmes à la mode, nous disons la journée h 
d'Aven, d'où nous vint tant d'enseignes gaignées sur 
l'ennemy. 

Au milieu de V Afrique arborer ses lauriers. 

Ce mot d'arborer, dit-il, est fort bon pour les estendarts; 
ne vaut rien pour les arbres, il y fallait mettre planter. ; 
Voicy un jugement qui se soustient comme lierre. Dès le |! 
premier vers il à banny la phrase déjeune ferveur, parce! 
qu'elle est métaphorique. Icy il establit une métaphore pour ji 
destruire un terme propre ; et dit qu'arborer se prend bien j 
pour les estendarts. Voilà qu'il esleve et rehausse la meta- I 
phore et qu'il ne peut estre bien dit des arbres, qui est sa 






— 138 — 

propre signification. Tellement qu'arborer une pièce de 
cinquante aulnes de 7 taffetas accomodees en estendart sera 
bien parler ; et arborer des lauriers sera mal dit. Ne se 
prenant pas carde qu'arborer en cet endroit veut dire 
dresser, et mettre en évidence, qui est métaphorique. 

Pleure^, phure\ mes yeux, et fondés vous en eau , 
La moitié de ma vie a mis Vautre au tombeau, 
Et m* oblige à venger après ce coup funeste 
Celle que je nay plus, sur celle qui me reste. 

Ces quatre vers ne sont qu'une hapelourde au dire du 

Censeur. Car premièrement yeux fondus donnent une 

vilaine idée à tous les esprits délicats : on dit bien fondre 

en larmes. Je demande si fondre en larmes donne une idée 

moins vilain.e que les yeux fondus. Vous le verrez icy bas 

faire FAnatomisle d'une aussi belle façon, que si ce pauvre 

homme eust seulement ouy parler une malheureuse fois 

en sa vie de la composition de l'œil : Il se seroit affranchy 

de la lourde cheute qu'il fait icy, parce qu'il auroit appris 

que Pœil est composé entr'autres parties de cinq tuniques, 

et de trois humeurs ; le vitrée, le cristallin, et l'aqueux, 

! pour parler en termes de l'art, le dernier, estant comprimé 

par le froid ; on en exprime les larmes comme on fait l'eau 

d'une esponge en la pressant : si bien que l'humeur aqueux 

\ faisant partie de l'œil, qui est un organe, et par conse- 

: quent basty de parties dissimilaires, ou hétérogènes, quand 

toi il se fond et se respand en larmes; par la figure sinech- 

lii' ! doche l'œil est fort élégamment dit se fondre en eau. 

s ; Il trouve encore mal dit qu'un père soit la moitié de la 

irtf | vie, et que d'une maistresse on le peut bien dire. Je prie 

pow les honjiestes gens de remarquer si le Censeur pense tai}t 

biw ; soit peii à ce qu'il dit. Une maistresse, à son dire, peut 

bien estre appelée la moitié de la vie. Je l'avoue avec luy : 

i il mais c'est selon l'estre mal, qui les alie par mariage ; que 



— 139 — 

s'il y intervient quelque chose de Physique, ou réel, c'est 
qu'ils se rencontrent comme causes partiales à produire un 
mesme effet, duquel chacun d'eux contribue sa moitié ; 
mais par relation de l'un à l'autre on ne les peut pas dire 
moitiez. Si fait bien le fils au respect du père, puisqu'il est 
une partie de sa substance, qu'on peut dire moitié à cause 
qu'elle emporte avec soy la vertu formatrice, et la puis- 
sance augmentatrice qin* rend cette substance commu- 
niquée aussi grande que celle du père. Et ces deux moi- 
tiez se pouvans dire de la sorte, estant vray que l'amy a 
tué le père ; on peut dire qu'une moitié a mis l'autre au 
tombeau. Et quand à ce qu'il avance, que de dire qu'une 
troisième moitié marche et j>arle après avoir perdu ces 
deux moitiez ; c'est une fausse lumière. S'il y prends garde : 
une femme parle et marche après la mort de son mary, qui 
est une moitié d'elle Et encores il verra forces gens, dont 
la teste parle et se meut, n'ayant à peine que la moitié de 
la cervelle qu'il luy faut. Je ne parle d'aucun ; il n'y pren- 
dra part qui ne veut. 

// deschire mon cœur sans partager mon aine. 

Ce vers, dit-il, n'est qu'un galimathias pompeux. Il se 
sert de ce mot de galimathias, comme d'une selle à tous 
chevaux. Et imite ces sçavans par ironie, qui quand on 
leur demande la cause de quelque effet qui se voit en la 
nature, dont la cause est/incognuë : Ils respondent que 
c'est la volonté-de Dieu, qui est confondre et enveloper par 
une évasion et fuitte toutes) les causes piochaines de l'effet, 
dont est question, et n'en! assigner aucune propre et im- 
médiate. Tou£ les deffauts de diverse nature, doivent avoir 
des causes diverses ; et les manquemens qu'on suppose en 
nostre Traducteur, au lieu d'en assigner les causes toutes 
diverses, le Censeur les réduit toutes à un galimathias. 



— 140 — 

C'est parce que n'ayant pas l'esprit assez fertile ou assez 
soavant pour distinguer la nature des fautes, et les ren- 
voyer chacune à sa cause particulière, il prétend de nous 
jetter de la poussière dans les yeux, en disant que c'est un 
galimathias, que je jugerois bien qu'il n'entend pas luy- 
mesmc, ny ne sçait la sorte de sa 'signification, que je ne 
veux pas luy apprendre icy, pour ne découvrir pas davan- 
tage son tort. Il prétend qu'en ce vers le cœur et l'ame 
sont pris pour la partie ou résident les passions. Cela me 
fait une pitié sensible, que cet homme n'ayant jamais pu 
comprendre, pour ne l'avoir pas appris, que l'ame en 
l'homme n'estant qu'une fois les fonctions de toutes les 
trois vies, végétante, sensitive, et raisonnable, à quoi elle 
se sert de divers organes du corps, entre lesquels le cœur 
est véritablement le siège des passions, parce qu'elles font 
impression sur luy, comme nous avons dit, et qu'elles ont 
besoin de ces esprits ; toi^t ainsi que la mesme ame se sert 
du cerveau et de ses esprits animaux pour vacquer à la 
cognoissance de l'ame sensitive: mais se servant de ces 
diverses facultez, comme un Roy denses officiers: Il y a 
aussi peu de raison de dire que l'ame soit le cœur ou le 
cerveau, que de dire qu'un Roy soit la mesme chose que 
ses officiers. On peut donc déchirer le cœur sans partager 
l'ame, parce que les passions de douleur le traictent avec 
rigueur, sans que l'ame soit partagée, puis que comme 
raisonnable les passions sont au-des'sous d'elles, et ne la 
peuvent atteindre : Et de là mesme il se voit qu'elle ne peut 
estre leur sujet, puisque cqlles-là sont sensibles, et celle-cy 
spirituelle, qui n'est point capable de recevoir aucun acci- 
dent corporel, comme sont les passions. 

Quoy ? du sang de mon père encor toute trempée. 
Quoy ? du sang de Rodrigue encor toute trempée. 

Il dit que ceste conformité de mots, de rime et de pensée 



- 141 - 

monstre une grande stérilité. A quoy je responds, qu'il est 

luy-mesme fort stérile, de n'avoir point en l'ame la cognois- 

sance que la veuë, l'ouye, et les autres sens, pour estre 

propre aux animaux, ne sont pas moins propres aux 

hommes, puis qu'il y a raison commune entr'eux ; et 

qu'ainsi puis qu^l y a conformité de pensée entre son 

père et Rodrigue en la teinture de leur sang tout rouge 

encor sur l'espée qui les a frappez, pourquoy ne le peut-on 

pas dire ? 

' Mais sans quitter V envie. 

Il veut qu'on die sans perdre, et que,tjuitter n'est pas 
dans son lieu : Il nous devoit cotter l'endroit où il le faut 
mettre. Et si on le presse de dire pourquoy il n'est pas bien 
là, nous n'aurons autre responce que la preuve ordinaire de 
la populace, à la quelle demandant pourquoy, elle respond : 
Parce. Toutes les sentences de nostre Censeur, et tous 
les advis qu'il nous donne,_ sont des propositions que 
les Logiciens nomment indémonstrables ; c'est à dire 
qu'elles n'ont point de preuve y pour cela on les appelle 
aussi premières, d'autant que par elles les preuves com- 
mencent ; et par juste raison on ne les peut prouver. De la 
mesme façon nostre Censeur n'est point obligé de nous 
fournir des raisons de son dire, à cause que c'est en luy 
que commence l'usage qu'il nous veut faire recevoir pour 
loy, mais nous qui usons de raison, luy dirons que 
quitter est mieux icy que perdre, nous perdons ce qui nous 
abandonne à nostre deceu, et souvent à nostre regret, 
mais nous quittons avec liberté, et volontairement ce dont 
nous desirons nous deffaire. Icy donc le Traducteur dit 
qu'on ne veut ny perdre faute de souvenir ny quitter par 
manque de vouloir. 

Aux traits de ton amour ny de ton desespoir. 

Ce mot de trait, dit-il, est populaire, s'il eust dit aux effets 



r _ 142 — 

de l'amour la phrase çust esté plus noble, et je dis qu'elle 
eust esté plus ignorante et la marque d'un esprit qui ne 
sçail pas que l'amour a ses mouvements plus vifs que non 
pas une flèche, et que l'objet qui le cause blesse le cœur 
aussi, et va plus viste que le traict, puisqu'il agit en un 
instant. Les images des choses qui attaquent nos sens ne 
veulent point de temps pour faire leur coup en un moment, 
elles nous touchent, David mesme explique les objets qui 
frappent nos sens par une sagette volante qui nous blesse 
en piain midy, c'est à dire en la veuë des objets. Ce mot 
d'effet que le Censeur veut ..faire passer pour meilleur que 
celuy de trait se prend plus tost pour les conséquences et 
pour la suite de ce qui arrive après que non pas pour la 
blessure du cœur que le trait d'amour a entamé, o.insi que 
la jaunisse d'une Amante n'est pas le trait, mais l'effet de 
l'Amour, c'est à dire, un effet postérieur à celuy qui a 
touché le cœur. 

Vigueur vainqueur, trompeur peur. 

Ce sont des rimes trop proches, il prétend que les deux 
premières soient fausses rimes, mais il est en erreur de 
penser que la veuë ou niesme la raison soit le jugement de 
la rime, c'est l'oreille qui en doit cognoistre, puisque la 
rime est une armonie, et une composition de tons ou de 
voix qui sont de son gibier, et entre vigueur et vainqueur, 
l'oreille ne trouve point à redire. 

Ma crainte est dissipa et vies ennuis cesse\. 

Ce n'est pas, dit-il, parler François que de dire cessez, et 
qu'il falioit dire finis ou terminez, l'ancien proverbe dit 
qu'il faut quo les menteurs ayent bonne mémoire, do peur 
do se couper eux-mesme. Icy bas ce bon Seigneur, ne so 
souvenant pas qu'il avoit banny pour ses crimes énormes 
le mot de cessez, respondant à un vers, où il est dit, et leurs 



- 143 — 

I 

terreurs s'oublient, le remet en honneur en le rapppelant de 
son bannissement, disant qu'au lieu de s'oublient il falloit 
dirent cessent ou se dissipent. 

Oit, fut jadis hffront que ton courage efface. 

Ce jadis ne vaut rien du tout, dit le Censeur, mais qu'il 
allègue, ou ses titres et pouvoir de nous faire changer de 
langage, ou un sçavoir plus eminent, que le nostre, qui 
nous monstre par raison que nous sommes en erreur de 
parler de la sorte, tout changement est fondé sur une 
meilleure considération, laquelle je ne suis pas en estât 
d'esporer du Censeur, puis que je suis contrainct de lui 
enseigner ses deftauts. ^ 

Et le sang qui m'anime, 

il dit que l'Autheur n'est pas bon Anatomiste, ce n'est 
point le sang qui anime, car il a besoin luy-mesme d'estre 
animé par les eprits vitaux qui se forment au cœur, et dont 
il n'est (pour user des termes de l'art) que le Véhicule, 
tout cela est le texte de notre Censeur que j'allègue mot a 
ulot, pour faire l'enfilure de ses manquemens, le premier 
desquels est qu'il ne sçait pas que le sang qui n'a point de 
vie ne laisse point de la donner et d'animer, mais comme 
instrument de l'ame, la semence aussi peu a-t'elle de vie, 
et toutesfois elle la donne, co n'est pas icy le lieu de mons- 
trer comment. Le second est, qu'il se mesprend honteuse- 
ment pour un Docteur qui s'establit Commissaire polir juger 
si le sang anime ou non, de dire que le sang soit animé par 
les esprits vitaux, puisque ceux-cy ne sont autre chose que 
le plus pur du mesme sang, et qu'il est impossible que les 
humeurs dont le sang est le plus noble puissent estre ani- 
mées n'estant pas parties attachées par continuité au corps 
vivant, ils servent seulement d'estoiîe, ou pour nourrir, ou 
pour vivre, ou pour sentir sans qu'ils ayent rien de cela 



■ — 144 — 

non plus que l'aliment que nous prenons n'a point de vie, 
bien qu'il nous donne de quoy la conserver. Il pèche en 
troisiesme lieu pitoyablement, en disant que le sang est le 
Véhicule où le charroy qui conduit les esprits, c'est selon 
le monde renversé, faire traîner les chevaux par le carrosse 
peut estre que quelque sien cousin germain avoit ouy dire 
que la pituite est le véhicule du sang à cause qu'estant 
espois, et elle sort liquide venant à le dissoudre, luy donne 
le moyen de couler. 

Leur brigade estoit preste. 

Il débat icy si Brigade est au dessouz où par de là le 
nombre de cinq cens hommes. Pour moy qui ne suis pas 
du mestier, je m'en rapporte aux gens de guerre, et croy 
que le Censeur aussi en doit faire de mesme, puisqu'il a 
mai employé cy-dessus, le terme de journées de combat 
et de bataille, ce que j'ay à dire contre luy en cet endroit, 
c'est d'alléguer ces termes que voicy. Quand on se pique 
de vouloir parler des choses selon les termes de Varl, il en 
faut sçavoir la véritable signification, autrement on paroit 
ridicule en voulant paroistre sçavant, et luy repartir par 
cette sentence latine, Paterè legern quant ipse tuleris, 
souffres qu'on vous supplie de demeurer aux termes que 
vous prescrivez aux autres. 

Tant à nous voir marcher en si bon équipage. 

Il dit que c'est parler en bon bourgeois, et qu'au lieu de 
ce vilain mot d'esquipage, il faloit dire en si bon ordre, si 
équipage est un vilain mot, il oblige fort la^ noblesse chez 
qui ce mot signifie l'Apparat, préparation et assortiment de 
qui leur est nécessaire comme guerriers : si bien que mar-j 
cher en bon équipage porte un autre sens que marcher en 
bon ordre. Cesiuy-cy exprime bien le règlement et la con- 
duite qui s'observe selon l'art militaire en marchant en 



/ — 145 — 

belle ordonnance, mais l'autre déclare que la troupe est 
équipée et bien fournie tant de bonnes armes que de toutes 
autres choses nécessaires à la guerre un régiment peut bien 
aller en ordre, et toulesfois estre mal pourveu, et manquer 
d'un bel esquipage. 

Que ce jeune Seigneur endosse le harnois. 

Endosser le harnois est une vieille phrase sur-ànnee, com- 
me moult, pieça et ainçois, ces rares mots, de meschanl, de 
vilain, au lieu de mauvais, qui est un adoucissement de 
meschant, sont à l'opinion du Censeur d'une bien plus 
nouvelle façon, ils remets (sic) le jugement au plus médiocres 
esprits. | 

Et leurs terreurs s'oublient. 

Il dit que les terreurs qui s'oublient d'eiles-mesmes est 
galimathias, et qu'il faut dire les terreurs cessent, comme 
si en passant de la peur en l'asseurance, l'on* n'oublioit 
pas insensiblement la crainte précédente, comme on oublie 
les maux passez par l'arrivée du bien qui les suit : Il remet 
icy en honneur le mot de cesser qu'il avoit cy-dovant banny 
pour monstrer qu'il n'est pas marchand à un mot, et que 
son éloquence se monte et démonte comme un horloge, 
n'estant pas encoro bien certain quels sont les bons ou 
mauvais mots qui doivent* avoir cours. 

Contrefaictes te triste. 

Faut dire, feignez d'cstre triste, contrefaite est trop bas 
pour la poésie, comme si contrefaite n'estoit pas le mesme 
que feindre, et ne vouloit pas dire une chose qui n'a que la 
seule représentation externe d'une autre. 

Il accumule en suitte le mot de lauriers de divers en- 
droicts ou en un si grand œuvre, il se trouve avoir esté plu- 
sieurs fois employez, j'en dis autant de son galimathias 

10 



— 146 — 

mal entendu et mal couché partout , ce qu'il ne sçauroit 
dire du mot de lauriers. 

Et donnez luy sans luy accorder, comme on dit en Lo- 
gique qu'il y eust quelques termes un peu rudes, ou mis en 
une assiette moins noble et relevée, qu'il ne seroit à désirer, 
ces légers et si peu frequens manquemens en une si grande 
pièce où il y a cent mil bons mots bien ajustez, et parmy 
une infinité de grandes pensées, que font-ils autre chose, 
que comme des ombres pour donnerais declat aux vives 
couleurs d'une riche peinture ? les mouches sont de véri- 
tables taches sur le visage d'une belle femme, et pourtant 
on les y applique bien à propos, par ce qu'elles embelpsent, 
par opposition de leur noir au blancldu visage. 

Eniîn pour respondre à ce que le Censeur dit que la pièce 
qui nous a parue en France n'estoit qu'une traduction : Je 
le renvoie pour se détromper au Roman DU CID escrit en 
langue Espagnole où il apprendra l'histoire vraye ou fabu- 
leuse de Rodrigue et de Ghimene, mais en un stile de 
Roman et dénué des pensées et ornements poétiques (1). 

(i) Nous n'avons pas cru devoir corriger les nombreuses fautes d'im- 
pression dont fourmille . cette pièce . Un peu d'attention suffira pour rétablir 
le sens des phrases que la maladresse de l'imprimeur a défigurées. — Nous 
pouvons en dire autant de presque toutes les pièces qui composent cette 
collection. 




— 147 — 

VI. — LETTRE APOLOGITIQUE 

du Sieur Corneille, 

contenant sa responce aux Observations faites par 
le Sieur Scuderi sur le Cid {i) . 

1 J 
ONSIEUR, — Il ne vous suffît pas que vostre Li- 
belle me deschire en public ; Vos Lettres me 
viennent quereller jusques dans mon Cabinet, 
et vous m'envoyez d'injustes accusations lors que me 
devez pour le moins des excuses; Je n'ay point fait la pièce 
qui vous picque, je l'ay receuë de Paris avec une Lettre 
qui m'a appris le nom de son Autheur; Il l'adresse à un de 
nos amis qui vous en pourra donner plus de lumière : Pour 
moy, bien que je n'aye guère de jugement, si l'on s'en 
rapporte à vous. Je n'en ay pas si peu que d'offencer une 
personne de si haute condition, dont je n'ay pas l'honneur 
d'estre cogneu, et de craindre moins ses ressentimens que 
les vostres: Tout ce que je vous puis dire, c'est que je ne 
doute ny de vostre Noblesse ny de vostre vaillance, et 
qu'aux choses de ceste nature, où je n'ay point dinterest, 
je croy le monde sur sa parolle, ne meslons point de pa- 
reilles difticultez parmi nos différends ; Il n'est pas question 
desçavoir de combien vous estes Noble ou plus vaillant que 
moy, pour juger de combien le Cid est meilleur que l'Amant 
libéral: Les bons esprits trouvent que vous avez fait un 
haut chef d'œuvre de doctrine et de raisonnement en vos 
Observations. La modestie et la générosité que vous y tes- 

(i) Par Corneille. 

Éd. princ. S. I. M. DC. XXXVII. In-8° de 14 pages, y compris le 
titre et un feuillet blanc. — 5. /. M. DC. XXXVII. In-8° de 8 pages (2« 
édition). 



— 148 — ' 

moignez, leur semblent des pièces rares ; Et sur tout vostre 
procédé merveilleusement sincère et cordial, vers un amy; 
Vous protestez de ne me dire point d'injures, et lors qu'in- 
conlinant après vous m'accusez d'ignorance en mon mestier 
et de manque de jugement en la conduite de mon chef- 
d'œuvre; Vous appeliez cela des civilitez d'Autheur, je 
n'aurois besoin que du texte de votre Libelle, et des 
contradictions qui s'y rencontrent pour vous convaincre de 
l'un et de l'autre de ces deffaux, et imprimer sur vostre 
casaque, le quatrain outrageux que vous avez voulu attacher 
à la mienne, si le mesme texte ne me faisoit voir que l'Eloge, 
d'Autheur d'heureuse mémoire, ne vous peut estre propre, 
en m'apprenant que vous manquez aussi de ceste partie, 
quand vous vous estes escrié (0 raison de l'Auditeur, que 
faisiez- vous) en faisant ceste magnifique saillie? Ne vous 
estes-vous pas souvenu que le Gid a esté représenté trois fois 
au Louvre, et deux fois à l'Hostel de Richelieu : Quand vous 
avez traicté la pauvre Chimene d'impudique, de prostituée, 
de parricide, de monstre; Ne vous estes vous pas souvenu, 
que la Reyne, les Princesses, et les plus vertueuses Dames 
de la Cour et de Paris, l'ont receuë et caressée en fille 
d'honneur; Quand vous m'avez reproché mes vanitez, et 
nommé le Comte de Gormas, un^Gapitan de Comédie, vous 
ne vous estes pas souvenu que vous avez mis un, A qui lictj 
au devant de Ligdamon, ny des autres chaleurs Poétiques 
et militaires, qui font rire le Lecteur, presques dans tous 
vos livres. Pour me faire croire ignorant, vous avez tasché 
d'imposer aux simples, et avez avancé des maximes de 
Théâtre de vostre seule auctorité, dont toutesfois quand 
elles seroient vrayes , vous ne pouriez tirer les consé- 
quences cornues que vous en tirez : Vous vous estes fait 
tout blanc d'Aristote et, d'autres Autheurs que vous ne 
leutes et n'entendites peut estre jamais, et qui vous man- 



— 149 — 

quent tous de garentie : Vous avez fait le Censeur Moral, 
pour m'imputer de mauvais exemples : Vous avez épluché 
jusques a en accuser un de manque de cezure : Si vous 
eussiez sceu les termes du mestier dont vous vous meslez, 
vous eussiez dit qu'il manquoit de repos en l'Emistiche : 
Vous m'avez voulu faire passer pour simple Traducteur, 
soubs umbre de soixante et douze vers que vous marquez 
sûr un ouvrage de deux mille ; Et que ceux qui s'y cognois- 
sent n'appelleront jamais de simples traductions : Vous 
avez déclamé contre moy, pour avoir teu le nom de l'Au- 
theur Espagnol, bien que vous ne l'ayez appris que de moy, 
et que vous sçachiez fort bien que je ne l'ay celé à per- 
sonne, et que mesme j'en ay porté l'original en sa langue 
à Monseigneur le Cardinal Vostre Maistre et le mien : En 
fin vous m'avez voulu arracher en un jour ce que près de 
trente ans d'estude m'ont acquis : Il n'a pas tenu à vous 
que du premier lieu où beaucoup d'honnestes gens me 
placent, je ne sois descendu au dessoubs de Claverel : Et 
pour reparer des offences si censibles, vous croyez faire 
assez de m'exhorter à vous respondre sans outrages, pour 
nous repentir après tous deux de noz folies, 1 ' et de me man- 
der impérieusement, que malgré nos gaillardises passées 
je sois encore vostre amy, à fin que vous soyez encore le 
mien , comme si vostre amitié me devoit estre fort précieuse 
après cette incartade, et que je d'eusse prendre garde seu- 
lement au peu de mal que vous m'avez fait, et non pas à 
celuy que vous m'avez voulu faire. Vous vous plaigniez 
d'une lettre à Ariste, où je ne vous ay point fait de tort de 
vous traicter desgal, puis qu'en vous monstrant mon en- 
vieux, vous vous confessez moindre; quoy que vous nom- 
miez folies les travées d'Autheur où vous vous estes laissé 
emporter, et que le repentir que vous en faites paroistre, 
marque la honte que vous en avez : Ce n'est pas assez de 



— 150 — 

dire soyez encore mon amy, pour recevoir une amitié si 
indignement violée ; Je ne suis point homme d'esclaircis- 
sement, vous estes en seureté de ce costé là. Traictez moy 
d'oresnavant en incogneu comme je vous veux laisser pour 
tel que vous estes, maintenant que je vous cognois ; mais 
vous n'aurez pas sujet de vous plaindre quand je prendray 
le mesme droict sur vos ouvrages que vous avez pris sur 
les miens ; Si un volume d'Observations ne vous suffît 
faictes-en encore cinquante, tant que vous ne m'ataquerés 
pas avec des raisons plus solides, vous ne me mettrez point 
en nécessité de me deffendre, et de ma part je verray avec 
mes amis, si ce que vostre Libelle vous a laissé de réputation 
vaut que j'achève de la ruiner; Quand vous me demanderez 
mon amitié avec dés termes plus civile, j'ay assez de bonté 
pour ne vous la refuser pas, et me taire des deffaux de 
vostre esprit que vous estalez dans vos livres ; jusques-là 
je suis assé glorieux pour vous dire de porte a porte que 
je ne vous crains ny ne vous ayme. Âpres tout, pour vous 
parler cerieusement, et vous monstrer que je ne suis pas si 
picqué que vous pourriez vous imaginer, qu'il ne tiendra 
pas à moy que nous ne reprenions la bonne intelligence du 
passé que vous souhaitez : Mais après une offense si pu- 
blique, il y faut un peu plus de cérémonie, je nô vous la 
rendray pas mal-ays^e, et donneray tous mes interests à 
qui que vous voudrez de vos amis ; et je m'asseure que si 
un homme se pouvoit faire satisfaction du tort qu'il s'est 
faict, il vous condamneroit à vous la faire à vous mesme, 
plustost qu'à moy qui ne vous en demande point, et à qui 
la lecture de vos Observations n'a donné aucun mouvement 
que de compassion ; Et certes on me blasmeroit avec justice, 
si je vous voulois du mal pour une chose qui a esté l'accom- 
plissement de ma gloire, et dont le Cid à receu c'est 
advantage, que de tant de beaux Poèmes qui ont paru 



— 151 — 

jusqu'à présent : Il a esté le seul dont Tesclat ait peu obliger 
l'envie à prendre la plume : Je me contente pour toute 
Apologie, de ce que vous avouez qu'il a eu l'Approbation 
des Sçavans et de la Cour : C'est Eloge véritable par où 
vous commencez vos Censures, destruit tout ce que vous 
pouvez dire après. Il suffit qu'ayez fait une folie Amatrique (1 ) 
sans que j'en face une à vous respondre comme vous m'y 
conviez : Et puis que les plus courtes sont les meilleures, 
je ne feray point revivre la vostre par la mienne : Résistez 
aux tentations de ces gaillardises qui font rire le public ^ 
voz despens, et continuez à vouloir estre mon amy, afin que 
je me puisse dire le vostre. Corneille. 



(i) La coquille est vraiment trop forte, et nous devons la signaler. Nous 
pensons, avec M. Rossignol, qu'il faut lire « à m'attaquer », mots qui cor- 
respondent à ceux de la ligne suivante « à vous respondre ». Voir Cor- 
neille, éd. Marty-La veaux, tome X, page 406, note 4. 

On lit, a la dernière page de la 2° édition originale, deux petites pièces 
de vers, dont la seconde se retrouve a la fin de la Lettre pour Monsieur de 
Corneille contre les mots sous le nom (TAristei « Je fis donc resolution de 
guérir ces Idolastres ». Nous ne donnons donc ici que la première : 

Bien que sans un discret silence, 
Mes feux cachent leur violence, 
Je '_veux que le Ciel en courroux 
Finisc mes jours et ma peyne, 
Si je n'uy plus d'amour pour vous 
Que lo Cid n'en cust pour Chlmcnc. 

La seconde pièce est celle qui commence par ce vers : 

Les vers de ce grand Cid, que tout le monde admire. 




— 152 — 

VII. —LA VOIX PUBLIQUE 

a Monsieur de Scudery 

sur les observations du Uid. {i) 

MONSIEUR, — C'est trop faire le bon François que 
de vouloir perdre le Cid, par ce qu'il est Espa- 
gnol, il faut estre plus généreux, et puis qu'il 
est en France donnés luy la vie si vous le pouvés faire à 
celuy que son Autheur a desja fait immofrtel, et le traittant 
en prisonnier de guerre, souffrez que nous luy donnions 
nos cabinets pour prison : Il s'est assés rendu considérable 
pour nous obliger à le trailter favorablement, puis qu'il a 
eu l'honneur de plaire au Roy et aux grands Esprits du 
Royaume. Apres les Eloges qu'il a eu d'eux, ce seroit perdre 
le temps de faire son Apologie : Je ne m'areste point à ce 
qu'a dit un Envieux qu'il aymeroit mieux avoir faict les 
observations du Cid que le Cid mesme. Son discours tes- 
moigne plus de passion et d'ignorance que de jugement. 
Ce n'est point que je veuille condamner vostre ouvrage ; 
j'estime tout ce qui vient de vous, celuy la particulière- 
ment monstre beaucoup de vivacité dans ses raisons sub- 
tilles, mais convaincantes comme celles dont se servit ce 
vieil Autheur qui loua la fiebvre quarte : j'aurois tort de 
vous accuser d'ignorance, et je ne veux pas croire que 
l'envie vous aye jamais fait mettre la main à la plume, 
vostre stille est trop pompeux pour estre animé d'une 
passion si basse; et si vous blasmés le Cid vous n'en co- 
gnoissés pas moins le mérite ; puis que vous aves eu les 
yeux assés penetrans pour y remarquer de si petits deffauts 

(i) Auteur inconnu. 

Éd. princ. A Paris, M. DC. XXXVII. In-8°, de 7 pages. 



— 153 — ■„ 

i 

vous avez peu voir toutes ses grâces, qui n'ont esté ca- 
chées à personnes. Aussi je nVasseure que si vous n'eussiés 
cognu ce qu'il vaut vous ne l'eussiez pas attaqué ; vostre 
cœur est trop grand pour estre capable de petits desseings : 
Il ne falloit pas moins qu'un Cid pour exciter vostre colerre. 
Mais si vos observations n'ont pas eu le succez que vous 
vous en estiés promis, consolez-vous dans la satisfaction 
que vous pouvez tirrer d'une haulte entreprise, quoy qu'in- 
fructueuse, et prenez d'oresnavant pour devise au lieu de 
Poète et Guerrier, Aumse sat est. si vous m'aymés 
mieux emprunter celle de l'Espagnol, Todos contra io cl 
io contra todos, laissés à l'Autheur du Cid la libre* jouis- 
sance de l'estime dont tout le monde la jugé digne, et ne 
vous engagez point à faire comparaison d'une Didon avec 
une Medée, et d'un Cid, avec un Amant libéral; les bons 
Espris cognoissent assez le mérite des uns et des autres 
sans l'ayde de vos observations. Si vous recognoissez la 
foiblesse de vostre party, c'est en vain que vous taschez à 
le fortifier en vous efforçant d'interresser vos Juges en 
vostre cause, ils sont trop justes pour se laisser corrompre 
par des flatteries : ne croyez plus vos sentiments sur ce 
poinct, ny le conseil de quelques faux Amis qui veulent se 
divertir à vos despens : Les honnestes gens vous con- 
damnent, et le public se plaind de vous voir perdre en baga- 
telles les heures qui dovroiont estre emploiées à des ou- 
vrages dignes de vostre esprit. Si vous croyez trop engagé 
dans le jeu ne craignes pourtant pas de vous retirer^ sur 
vostre perte de peur d'une plus grande, sçachez qu'il faut 
estre parfaict pour oser reprendre impunément, et vous ne 
pouvés sans présomption vous donner ce tiltre. Cherchés à 
le mériter par des œuvres meilleures que vos dernières, et 
si vous estes sages suives le conseil de la Voix publicque 
qui vous impose silence. 



— 154 — 

VIII. — L'INCONNU ET VERITABLE AMY 
de Messieurs de Scudery et Corneille {i K 

MESSIEURS, Puis que tout Paris n'ignore plus 
• maintenant le différend qui est entre Monsieur de 
J^^rS^A Scudery et Monsieur Corneille, pour s'estre en- 
trepris et engagez insensiblement à escrire l'un contre 
l'autre ; Je ne croy pas aujourd'hui estre blasmable de 
témoigner à chacun combien j'honore leurs vertus; je les 
estime tous deux,, et le desplaisir que j'ay de les voir tous 
les jours se beguetter et pincer en plusieurs façons, par 
l'advis de certaines personnes, qui ne les poussent à ce peu 
glorieux dessein là, que pour apprendre aux despens de leur 
réputation, et de leur plaisir, jusques où deux des premiers 
Poètes de nostre siècle, peuvent porter leur inimitié, et 
leurhayne, estans offencez l'un par l'autre. iTadvouë bien 
que Monsieur de Scudery, selon le sentiment des plus lion- 
nestes gens, n'a pas eu autant de raison d'escrire contre 
le Cid. comme il en auroit eu de' taire les fautes qu'il y a 
remarquées effectivement, parce qu'à moins de se déclarer 
ennemy juré de Monsieur de Corneille, il ne devoit pas 
mettre aux yeux du public, une chose qui fîst préjudice à 
un homme de sa profession et de sa compagnie, dautant 
que sans toutes ces marques-là de la vivacité de son esprit, 
on n'a jamais douté qu'il ne fust tres-sçavant, et qu'il n'eust 
advantage sur beaucoup d'autres du mesme mestier, qui 

(i) Généralement attribué à Rotrou. Voir notre Introduction. 

Éd. princ. S. /. M. DC. XXXVII. In-8° de 7 pages, le titre compris. 



— 1S5 - 



sont bien ayse pourtant de se divertir par la nouveauté 
des Lettres et Responces, qui se font journellement tant 
d'un costé que d'autre , ausquelles ils donnent telles cou- 
leurs que bon leur semble, selon leurs inclinations : 
d'ailleurs on trouve fort estrange que Monsieur Corneille, 
qui est sage, et doit estre sans présomption et vaine gloire, 
voulust prétendre un degré de prééminence au dessus de 
Monsieur de Scudery, qui a fait une infinité des plus beaux 
Poëmes qui se jouent à présent sur le Théâtre; et n'y a 
personne qui ne die, que c'est luy faire tort, de blasmer ce 
qu'il nous donne et qu'il laisse à la mémoire, qui est (n'en 
desploise au Cid) aussi bon, ou meilleur que luy, soit en 
gros ou on détail, de loing ou de prés, encore, qu'il ayt 
pieu à celuy qui a fait responce pour la voix publique, sans 
en avoir eu charge ny procuration, de rendre une injustice 
à l'Amant libéral, qui appelle de son jugement inique. C'est 
une, des plus belles et riches Pièces que nous ayons, et 
dont l'invention est inestimable. Ce joly personnage sans 
commission, ne ; l'a pas bien considérée, ou il n'a pas l'esprit 
assez fort, et le jugement assez solide, pour remarquer sa 
valeur, que les plus grossiers et les moins entendus à ce 
divin mestier recognoissent ; il me semble qu'il ne fera 
jamais de honte au Cid, de marcher paire à paire avec luy, 
non pas mesme quand il prendra la droicte : Je ne nie pas 
neantmoins la beauté du Cid, non plus que le mérite de son 
Autheur; Il n'y a point de créatures, qui selon son tem- 
peramment, n'ayme des sujects convenables à ses humeurs, 
et tel trouvera l'Amant libéral à son goût, qui ne donnera 
pas après sa voix au Cid, et ainsi du contraire : de façon 
qu'en cela , comme en la pluspart des choses du monde, 
chacun suit son inclination naturelle, et supporte les 
légères fautes des Autheurs, ou les fait passer pour 
grandes auprès de ceux qui n'y entendent rien : Pour moy 



— 156 — 

qui ayme les deux Poètes, les deux sujets, et qui ne me 
picque pas de grahdesprit, je les trouve toutes deux excel- 
lentes, et les estime extrêmement, aussi bien que quantité 
de gens doctes qui en parlent sans interest ; Quant au sieur 
Cîaveret, il n'est pas bien fondé de se faire veoir en cette 
dispute, qui ne peut augmenter sa gloire, il faut qu'il tra- 
vaille autrement qu'il n'a fait du passé, pour faire approuver 
la légitimation du sujet contenu aux lettres qui courent 
maintenant les rues de sa part, je luy conseille de demeurer 
neutre, et de se contenter d'avoir eu l'honneur d'attaquer 
Monsieur Corneille, et d'avoir pensé fortifier les raisons 
que Monsieur de Scudery a escrites, touchant l'Observation 
du Cid, lesquelles sont assez pertinentes et n'ont besoin 
d'aide. Mais je ne puis croire neantmoins que Monsieur 
Corneille ne l'aye sollicité à en prendre la peine, par quel- 
que mespris qu'il peut avoir fait de sa personne ou de ses 
couvres, à quoy il y a peu à redire, bien qu'il y ait 
quantité de gens desnaturez et sans jugement, qui ont 
adversion pour les beautez, et qui trouvent mauvais que 
Bolleroze sur son théâtre donne nom à l'Amant libéral, le 
chef-d'œuvre de Monsieur de Scudery, ce beau Poôme 
ne perd rien de son esclat pour cela, non plus qu'un dia- 
mant de son prix pour estre chèrement vendu, et cet 
excellent et agréable trompeur semble faire (au jugement 
de tous les désintéressez) une acte de justice et de son 
adresse, quand il loue ledit sieur de Scudery, non pas au- 
tant qu'il le doit estre, mais autant qu'il en a de pouvoir, 
tesmoignant en son discours sa recognoissance, sans tou- 
tesfois vouloir toucher ny prejudicier à la réputation de 
Monsieur Corneille, comme font d'autres tout hautement 
à celle dudit sieur de Scudery , qui possède tout seul les 
perfections que le Ciel, la naissance, et le travail pourroient 
donner à trois excellens hommes. Il est vray qu'on ne les 



— 157 - 

peut trop chérir ny l'un ny l'autre, et quVyoïi*. ucou et 
veu tant de belles choses, la fertilité de leur t^fcvoir. ^9 oiy 
publique leur doit conseiller, comme je fais de sfl p**!., 
d'employer cy après leur temps à des ouvrages digrv.s de 
leurs capacitez, et non pas s'arrester à se faire la guerre 
l'un l'autre à la persuation de ceux qui aiment le trouble, 
et qui craignent de les voir escrire mieux qu'eux. Ne croyez 
pas, Messieurs, que j'aye mis la main à la plume pour en 
acquérir de la gloire, ny pour me faire cognoistre homme 
de bien, puis que je parle simplement, ainsi que des gens 
de mon mestier le doivent et le peuvent, que je vous laisse 
mon nom en blanc, et que je ne suis pas seulement cogneu 
en particulier desdils deux Poètes, je l'entreprends donc 
pour les asseurer que si jeHrouvois lieu de les obliger et 
servir je m'y emploierois de tout mon cœur,|et serois ravy 
de voir l'amitié et l'intelligence restablie entre eux, et le 
souvenir de ce qui s'est passé depuis deux mois effacé de 
leur mémoire. Je leur en prie de toute mon affection de la 
véritable voix publique, et tout (1) pour l'amour d'eux 
mesmes, que de moy, qui suis, I 

Leur tres-affectionné 
serviteur, D. R. 



(i) Le sens appelle « tant ». 



— 158 - 
IX. — LE SOUHAIT DU CID 

EN FAVEUR DE ScUDERI. 

Une paire de Lunettes pour faire mieux ses Observations ( ". 

^^)OUS sommes en un temps, où chacun se pique 
u«â plus de bien dire, que de bien faire, où les 
;,.^j-'"; bonnes actions sont plus rares, que les belles 
paroles, où on joue mieux de la langue que de la main, où 
la vanité regno au désavantage de la vérité, qui soroit en- 
sevelie dans l'oubly, si la colère, l'interest et l'animosité 
ne la produisoit par fois avec injustice. Deux d'un mesme 
mestier (Poëtes à ce que j'entens) Scuderi et Corneille 
(sans nommer) dont l'un ne veut pas avoir de second, et 
l'autre ne peut souffrir de premier, qui travaillent pour le 
plaisir public, et pour leur louange particulière, leur ouvrage 
sert d'ordinaire au Théâtre, du bruit duquel ils se repaissent 
ou mandient quelque faveur de ceux à qui laur travail sert 
de divertissement; on voit à heures perdues l'employ de 
leur sueur et de leurs veilles; leur estude est un jeu, et 
leur occupation donne de l'exercice aux esprits oyseux, 
dans cette condition peu glorieuse se sont rendus ou envieux 
ou médisans, ou injurieux l'un contre l'autre. 

Chimene dans son agréement a jette entr'eux cette pom- 
me de discorde, portant Scuderi à ses propres despens à 
remarquer les fautes qui sont dans la Tragi-Gomedie du 

(i) Par Sirmond(??) 

Éd. princ. S, i. Marque d'imprimeur : Une main sortant des nuages 
et tenant par un fil, au dessus des flots agités, une couronne royale, avec 
la légende : In manu Dei sors mea, et les lettres TB (?) réunies dans un 
petit cadre ovale. M. DC. XXXVII. In-8<>de 36 pages. 



— 159 — 

Cid; Il est vray qu'autre que luy n'eust pas voulu mettre la- 
main à la bourse ny à la plume pour corriger si mal les 
fautes (Tautruy : Cette charité seroit louable si en le relevant 
il ne choppoit pas plus lourdement, comme ses lunettes 
feront voir sans le dire, tout y sera proposé par forme de 
dout^, ne croyant rien de la science et capacité de l'un ny 
de l'autre; Je fais à dessein comme le scrupuleux qui se 
deffie de soy-mesme et ne s'asseure à personne, il ap- 
prouve tout, et n'aggrée rien. Ce qui luy deplaist le contente 
peu après, l'inégalité de son humeur le met de toute sorte 
de partie, selon que le jour est clair et obscur, il regarde 
les objets, il embrasse aujourd'huy ce que demain lui sera 
•à contre-cœur; en un mot parmy les fols ont peut avec pru- 
dence faire semblant de n'estre pas sage. 

Beautez d'illusions et beautez effectives, vous blessez 
moins ma veuë que mes oreilles par la grossièreté de vos 
termes, si ce n'est que la beauté d'illusion soit prise pour 
celle à qui le fard et l'artifice donne du lustre et les effec- 
tives pour celles à qui la nature et la naïveté sert d'orne- 
ment, si cela estoit je priserois extrêmement l'industrie de 
celuy qui convertirpit un monstre de laideur en^ine parfaite 
beauté. 

' Tout le monde a esté abusé horsmis Scuderi,qui le croira : 
il donnoit des sentiments contraires à sa créance; il faisoit 
semblant d'admirer une pièce qui luy faisoit pitié, parce 
qu'il est sans vanité bon, et courageux, sa bonté suivoit 
l'erreur, son courage le rendait complaisant, n'eust-il pas 
advoûé plus à propos d'avoir esté surpris avec les autres 
par ces belles couleurs qui s'effacent en l'air, jusques à ce 
que la présomption de l'Autheur du Cid luy auroit donné la 
curiosité de regarder de prés ce qu'il n'avoit vou que de 
loin, et d'appeller de ses oreilles et de ses yeux à son 
esprit à qui le ton de la voix et le geste donnant du diver- 



— 160 — 

tissement ne permirent pas durant le cours de Faction de 
juger exactement de ce qui s'y passoit, il devoit appeler de 
Scuderi au théâtre, à Scuderi en son cabinet : en l'un et en 
l'autre il monstre d'estre esgalement intéressé, faisant 
l'empressé à défendre les autres, il se trahit soy-mesme, 
refusant la gauche en la compagnie des grands esprits, il 
prétend la droicte aussi bien que Corneille, enquoy il sçait 
mal la leçon qu'il désire enseigner de se cognoistre soy- 
mesme, qui demande la préférence en matière de perfec- 
tion mérite d'estre mis au dernier rang, s'estimer sçavant 
c'est ne l'estre pas, ce qu'on cognoist est moins que rien 
auprès de ce qu'on ignore, cela estant que deviennent 
Scuderi et Corneille dans leur débat ? 

Qui descrie l'ouvrage d'un Autheur, l'accuse d'avoir mai 
employé son temps, qui dit que le sujet n'en vaut rien du 
tout, le blasme d'impudence dans son choix, qui le con- 
damne de ne garder pas les reigles de son mestier, le 
reprend d'ignorance ou de malice, eiïfin prouvant qu'il n'a 
point de beautez sans larcin, n'est-ce pas l'appeler voleur ? 
c'est ainsi qu'on baise le fleuret et qu'on porte la botte 
franche contre un Poëte qu'on veut sans toucher à sa per- 
sonne obliger à faire amande honoraire de beaucoup de 
meschans vers qui sont sortis de sa plume. 

Cette distinction ne seroit-elle pas délicate de confesser 
que l'on a frappé du baston sur le pourpoint sans avoir eu 
dessein de blesser celuy qui le porte, entre l'œuvre et l'ou- 
vrier la relation et la liaison est si estroite, que l'un estant 
meschant, l'autre ne peut estre bon dans le mesme ordre, 
une bonne action donne de l'honneur à celuy qui l'a pro- 
duite, comme une mauvaise couvre de honte et d'infamie 
la face de celuy qui luy a fait voir le jour. Apres tout il 
n'y a si meschant livre qui n'aye quelque chose de bon, 
celuy-là est estimé sain entre les ladre3 qui a cette maladie 



! — 161 — 

à perfection ayant le poil et le corps d'une mesme couleur, 
l'égalité d'humeurs par tout est un tesmoignage de la bonté 
du tempérament qui seroit mauvais s'il y avoit de la 
différence dans le teint. 

Tel allègue Aristote qui ne l'a pas leu, les ignorans ap- 
pellent les sçavants à leur secours pour faire paroistre du 
moins qu'ils les cognoissent, ainsi qu'ils abusent de leur 
authorité pour prouver choses communes, dire qu'un Poëte 
use de fiction c'est chose manifeste, personne n'en doute, 
mais qu'une histqire ne puisse estre le sujet de son Poëme 
que de sa fiction et de son invention à l'esgard des divers 
rencontres qu'il entremesle, déguise et ajuste à sa mode qui 
le peut nier avec raison. L'Histoire des Hercules, des Césars, 
et des Cleopatres a esté plustost escrite que leur Tragédie, 
que Scuderi loue si excessivement pour blasmer indiscrè- 
tement Guillen ou son Traducteur en la Tragi-Comedie du 
Gid. 

Pourquoy expliquer ce que c'est que Tragédie et Tragi- 
Comédie, puis que le Cid jusques à la fin du second acte 
est une Tragédie parfaite, la mort du Comte inopinée en 
est une preuve. Scuderi eust désiré qu'il ne fut mortsitost, 
il est pitoyable, il luy eust prolongé la vie jusques au troi- 
siesme acte, et n'eust pas déclaré son désastre sur la fin du 
second, pour suspendre et laisser languir l'auditeur plus 
long-temps, contre sa maxime qui ordonne que la cognois- 
sance de ceux qui escoutent prévienne l'action et la 
parole des Acteurs, et neantmoins il est véritable qu'il y a 
du plaisir d'estre surpris dans les événements, dont le hazard, 
et la fortune est la maistresse : bien souvent nous sommes 
bien aises d'estre trompez dans ses jeux où l'esprit prend son 
divertissement, voyant que le destin ordonne et dispose des 
choses autrement que nous avons pensé. 

Le reste n'est ce pas une Comédie accomplie, encores qu'il 

11 



— 162 — ' ' 

y aye des batailles, les Rois n'y meurent point, les duels y 
sont sans meurtre, les intrigues de l'Infante qui donne 
ce qu'elle voudroit pouvoir retenir, qui ne seroit pas 
marrie que Chimene perdit ce qu'elle luy avoit donné, ne 
le pouvant elle/mesme posséder, cette contrariété de 
l'amour, de l'honneur et du devoir entre deux personnes 
qui ne se peuvent hayr, dont l'une poursuit la mort, et 
l'autre ne demande ny la vie ny la grâce, qu'autant qu'il 
plaist à celle qui est offensée ; ne tiennent ils pas assez 
l'auditeur en suspens pour douter si le duel, ou la guerre, 
ou la justice du Prince, enlèveront la teste que Chimene 
haït par devoir, et chérit si fort avec inclination d'estre 
légitimement à celuy qu'elle a dès le commencement aimé 
sans crime et par l'adveu et permission de son père, dont 
la mort luy en deiïend la possession. Qui diroit que Chimene 
devoit cspouser le meurtrier de son père? cela n'estant pas 
vray semblable comme dit Scuderi, l'auditeur n'en a peu 
avoir la pensée, ainsi il n'a peu deviner l'issue de la Tragi- 
Comedie du Cid. Delà Scuderi est contraire à soy-mesme, 
il se blesse pensant offenser un autre, et ce fleuret baisé 
luy ayant (à mon advis) fait mal à la langue et à la bouche, 
l'oblige à discourir avec si peu d'ordre et de raison. 

Il y en a, qui pour paroistre habiles, taschent de n'estre 
point entendus, se servant des motsestrangers dont l'usage ^ 
n'est pas commun, ainsi parler de règles Dramatiques en 
France, c'est faire venir la Grèce dans Paris, n'eust-il pas 
mieux dit en termes de mesme pays, mais plus naturalisez 
les loix de la Scène et du Théâtre. 

Est-ce bien expliquer le mot de vray et de vraysemblance, 
de vouloir contraindre par caprice un Poëte d'abandonner 
la vérité pour suivre son ombre : comme il est constant 
qu'il ne doit rien produire esloigné du sens commun en i 
tout ce qu'il y apporte du sien, aussi il est obligé de suivre | 



^ — 163 — 

l'histoire exactement : Un Peintre pour tirer au naturel un 
visage en doit prendre tous les traicts. Si c'est un borgne 
il aura mauvaise grâce de luy donner deux yeux, si c'est un 
^Ethiopien, il seroit pris pour un fol de le représenter d'un 
teint de neige, un Corbeau blanc, un Cigne noir, un lièvre 
se battant contre les Chiens comme un Lyon, un Cerf 
chassant une mutte devant soy et beaucoup de choses qui 
sont contraires à l'ordre de la nature/rendant cet ouvrier 
ridicule, luy donneroit droit d'avoirj une boutique aux 
petites Maisons, mais ayant peint un corps au naïf, il peut 
le mettre sur sa meilleure posture, le revestir des plus rares 
et plus esclatantes couleurs et le représenter dans la mine 
et dans le port qu'il jugera plus agréable et plus à propos 
à la fantaisie de ceux qui le doivent considérer, ce que les 
Peintres tracent avec le pinceau, les Poëtes l'expriment 
avec leur plume et leurs vers, il s'attachent au fait comme 
le Peintre au visage, se servant par après de leur invention, 
de leur addresse el de leur fiction, pour faire agir, parler, 
vivre et mourir, ceux qui y sont représentez dans l'ordre 
des passions et rencontres humaines aji plus prés dos sen- 
timens les moins esloignoz de l'usage commun. 

Que Scuderi eust crié bien plus haut, si on eut représenté 
Chimene après la mort de son père en estât de ne regarder 
qu'avec desdain Rodrigues, ce sang espanché ayant effacé 
tous les traits qu'amour avoit vivement imprimé en son 
ame, le devoir avec l'honneur estouffant ses flammes, et si 
au lieu du mariage ont eût/fait perdre la vie au Cid par 
poison, ou sous l'effort impourveu de quelque assassin que 
la haine eust produit par l'invention de cette fille, il auroit 
mis en avant l'Histoire, appelant très-justement l'Autheur 
de cette Tragi-Comedie fourbe et menteur, il n'auroit pas 
approuvé la vraysemblance qui s'escarte du vray. 

Oedipe, Medée et les autres, n'ont-ils pas esté ? s'il y a du 



— 164 — 

déguisement ce n'est pas en la personne ny au fait, mais 
dans la fantaisie du Poëte qui invente ce qui n'est pas pour 
faire voir ce qui est, ainsi leurs fables sont des menteries 
véritables et de ces coiffes de crespe bien clair dont les 
dames se cachent pour se faire mieux voir, et se faire 
regarder plus précisément par ceux qui ont le dessein et la 
curiosité de les recognoistre. 

L'Historien et le Poëte sont differens autant qu'un nain 
d'un goant, un homme nud d'avec un autre qui est vestu à 
l'advaniage : L'Historien est serré, précis, racourcy, lié et 
attaché aux actions, mouvemens et rencontres des per- 
sonnes, et du temps duquel il déduit les avantures, c'est 
un limier qui ne doit prendre de trait qu'autant qu'il en faut 
pour éventer la vérité, il met à nud ce qui est caché, il des- 
couvre avec simplicité les finesses d'autruy, il n'est ny trop 
curieux ni trop secret, estant despoûillé de tout interest, il 
n'espargne personne, il blasme sans aigreur, il loue sans 
flatterie, et n'ayant pas de passion, il parle de tout esgale- 
ment avec justice. Le Poëte n'en est pas de mesme, encores 
qu'il ne s'esloigne pas' tout à fait du vray, il luy est permis 
de faire mille tours auparavant que de l'approcher, faisant 
comme les Rameurs, il luy tourne quelquefois le dos pour 
l'aborder, ou comme les charlatans adroits qui cachent et 
descouvrent en mesme temps avec soupplesse quelque rareté 
pour la donner par après à considérer en public avec plus 
d'admiration. Ils déguisent sans fard, ils font leurs ap- 
proches en reculant : enfin les vestements qu'ils baillent à 
leur sujet sont transparans, et se produisent autant à nud 
que l'Historien au plaisir prés qu'on prend de considérer la 
subtilité dje leur fantaisie, la gentillesse de leur invention, 
et l'addresse de leur artifice qui donne goût à ce qui seroit 
fit (sic) de soy-mesme, ainsi s'il y a plus de difficulté d'estre 
Poëte qu'Historien, c'est qu'il est plus aisé de marcher que 



/ _ 165 — 

de danser, ou de danser simplement que de cabrioler sur la 
corde, cette différence sera-elle aussi à propos que celle 
de Scuderi ? 

La. règle des vingt-quatre heures, n'est-ce pas une obser- 
vation trop scrupuleuse à Tesgard de la mémoire qui s'at- 
tache plus aux choses et aux actions qu'à leur durée, qui 
regarde en un instant ce qui est passé en cinq cens ans, 
comme s'il estoit présent, qui voit en un moment un enfant 
naistro devenir homme et mourir vieillard, qui se plaist 
d'accourcir le temps afin de ne point languir dans la repré- 
sentation des objets qu'elle considère, qui s'enqueste plus 
du vray que de l'apparence, qui court dans l'Histoire avec 
grande vitesse de peur de s'ennuyer, n'est-ce pas estre 
contraire à l'humeur Françoise, qui voudroit dé-jà voir ce 
qui se fera d'icy à dix ans, à qui le delay donne de l'inquié- 
tude, et les occasions de bien faire sont trop lentes, ne luy 
permettant pas d'exécuter maintenant ce qui s'accomplira 
dans un siècle ? Ne sçauroit-on en moins de vingt-quatre 
heures représenter sur un théâtre la vie d'un Roy qui aura 
ve^cu cent ans ? dans une mesme galerie les yeux voyent 
en peinture sans déplaisir des personnages qui ont esté 
en plusieurs siècles ? si la mémoire leur ressemble (comme 
veut assez mal à propos Scuderi) ne pourra-elle pas le 
mesme ? il en a la preuve dans les galeries du Louvre, à la 
maison de la Roine-Mere, et chez Monseigneur l'Eminen- 
tissime Cardinal, on en a assemblé sans desordre, sans dis- 
grâce et sans mescontentement les pourtraits des personnes 
illustres qui ont esté de depuis mille ans, ainsi pourquoy 
trouvera-on estrange que le parterre s'accorde avec les 
galeries, et si la Cour approuve ce que le Bourgeois n'a 
pas rejette, c'est l'action et non pas le temps qui agrée au 
spectateur. 

Je ne Stay pas si ^Ischile a eu droit de se moquer 



— 166 — 

. r 

d'Aristophane, mais je sçay bien que le Docte insius n'est 
pas digne de deschausser Bucanan qui eust fait rire tout 
son théâtre s'il eust fait pleurer trois mois la fille de Jephte. 

Les deux soleils d'Aristote ne sçauroient donner assez 
de clairté à un aveugle qui se trouve dans les ténèbres dont 
l'esprit et jugement de Scuderi est environné, pensant avoir 
trop de lumière il n'a veu goûte, au commencement n'ayant 
pas voulu que le Poëte s'attachast à l'Histoire, il désire par 
après qu'il y soit exact jusques à garder les momena et la 
suite du temps, n'est-ce pas oublier ce qu'il a dit en moins 
de douze pages, et se combaltre soy-mesme? 

N'est-ce pas rechercher à paroistre sçavant de louer le 
théâtre dans son institution, de bannir les Poëtes avec 
Platon , de les remettre en crédit avec Aristote, pour dire 
que cette pièce est do mauvais exemple, qu'elle authorise 
le vice, que Fernand n'est pas assez politique, qu'Utrague 
a l'inclination trop basse, don Gomez ambitieux au non 
plus, don Scncho homme de peu de cœur, qui perd l'amour 
de peur de perdre la vie, lors que Chimene la conserve au 
milieu des funérailles de son père, et aime autant la main 
qui est cause de sa mort, comme elle eust eu en horreur 
celle de Sanches s'il eust tué Rhodrigués ; enfin qu'Elvire 
qu'il appelle suivante a des tours de soupplesse, qui ne 
sentent pas sa Dame d'honneur. 

Qui prendra la peine de lire en repos et sans émotion 
d'esprit la troisiéjne Scène du second acte, verra que Chi- 
mene ne porte point Rhodrigués à aucune vengeance, ce sont 
deux filles toutes deux amoureuses, qui s'entretiennent 
l'une dans le desespoir de pouvoir posséder, l'autre a la 
veillé de la jouyssance à qui l'amour fait craindre ce qu'elle 
ne voudroit pas voir, on luy parle d'accomodement elle le 
juge impossible, sçachant la Noblesse du cœur de Rhodri- 
gués, elle n'y voit pas de jour pour effacer sans combat un 



— 167 — 

affront imprimé sur la face de son père. L'Infante .luy 
promet de le retenir prisonnier, et elle demeure contente 
et satisfaite. L'amour quoi qu'il aveugle, reconoist les sen- 
timens d'un cœur bien aimé, il n'est en ténèbres que chez 
soy, il ne voit que trop clair au dehors ; ainsi Chimene 
désire avec passion ce qu'elle ne peut espérer par raison; 
le passé luy donne de la crainte pour l'avenir, elle juge 
qu'à sa prière ou commandement un Gentilhomme ne doit 
pas faire une mauvaise action , que tout doit céder à l'hon- 
neur, et qu'elle ne peutrde mander avec justice à son amant, 
ce qu'il ne luy pgut'accorder sans infamie, n'ayant pas du 
tout parlé à RKodrigués, comment peut-elle estre coupable 
mesme en apparence de la mort de son père ? Avoir peur 
que deux ne se battent, c'est désirer la conservation de tous 
deux, et ne conspirer la ruine de pas un : ainsi le devoir 
et l'amour retiennent cette fille dans l'incertitude de ce qui 
doit arriver : les choses les plus asseurées luy donnent de 
la crainte, elle eust de bon cœur mis sa jouo entre la main 
de son pore et la face de don Diegue pour emposcher le 
commencement de la querelle, et se fut mise entre les 
espées de son père et de son amant, pour obtenir d'eux par 
pitié ou par amour, d'estre sacrifiée à leur disgrâce plutost 
qu'un sang qui luy estoit si cher courut aucun hazard de 
part et d'autre d'estre espanché. 

Dans le 3. acte, Scène 4. Rhodrigués parlant ainsi, N'at- 
tens pas de mon affection 

Un lasche repentir d'une bonne action, veut dire qu'en- 
cores qu'il soit criminel en son endroit et qu'il l'aye offensée, 
c'a esté par devoir et par raison, et qu'il ne se repend pas 
d'avoir fait ce à quoy les loix de l'honneur l'obligeoient, 
quq s'estant exposé à un combat qui sembloit inesgal, il a 
mieux aimé courir le hazard de mourir que de vivre infâme, 
que la justice estant de son costé a prononcé un arrest en 



— 168 — i 

sa faveur, duquel il ne veut pas relever appel par devant 
elle, mais bien en recevoir un autre de sa bouche pour 
satisfaire à son amour, qui ne luy permet pas de vivre en 
sa disgrâce. Si l'amour le rend criminel, l'injure qui avoit 
esté faite par avance à celuy qui luy avoit donné la vie le 
rend innocent, comme il ne se repent pas de l'un, il 
s'accuse de* l'autre. Une bonne action en divers sens peut 
estre bonne et mauvaise, l'ennemy qui perça l'apostume de 
celuy qu'il vouloit tuer, et le blessant le guérit d'une ma- 
ladie incurable, d'un mesme coup ne fit-il point du bien et 
du mal ? le blessé estoit obligé de luy rendre grâces , et 
l'autre de luy demander pardon : ainsi le Cid n'a que faire 
de repentir pour demander pardon à Chimene qui est jus- 
tement offensée par une action que les gens de cœur et de 
courage et non pas de conscience jugeront meilleures, la 
souffrance d'une injure parmy les Chrestiens estant plus 
glorieuse que la vengeance, ainsi le Cid parlant dans l'ordre 
du monde, ne sembloit-il pas avoir obligé son Critique à se 
taire s'il l'avoit bien entendu ? 

Ce vers, 

Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien, 

ne devoit pas estre seul, le suivant l'explique, mais aussi le 
faisant tu m'as appris le mien, cette fille toute, en colère 
monstre à Rhodrigues que l'honneur n'a point moins de pou- 
voir sur son esprit pour venger la mort de son père, l'exem- 
ple authorisant sa procédure, elle ne fera rien indigne de 
son amour quand elle le poursuivra jusqu'au dernier point. 
Si un soufflet a esté reparé par la vie de son père, sa mort 
demande avec justice la perte de son meurtrier, que si 
l'amour s'oppose à son devoir c'est son malheur, la pas- 
sion combattant, la nature trouble ses sentiments sans les 
empescher, et quoy qu'elle désire de ne rien pouvoir, elle 
ne laisse pas de faire ses effors pour convier le souverain à 



— 169 - 

perdre celuy que son amour voudroit conserver, si la pieté 
et le devoir ne la contraignoit de conjurer sa ruine : jugez 
maintenant avec combien de raison on rapporte la censure 
de Marcellin contre Juvenal pour blasmer l'Autheur du Cid. 
Icy on remarque que le Critique n'a pas le mérite de Mar- 
cellin, et que l'autre n'a rien de comparable à Juvenal, il est 
aisé de condamner ceux qui ne sont plus; les fourmis et les 
mouches mangent un Lyon mort. 

La profession d'un Capitaine n'estant pas de deviner, le 
front de Sanches a peu tromper le père de Chimene, enco- 
res par la vigueur des traicts du visage il a sçeu donner la 
préférence à Rhodrigues, le cœur n'est pas tousjours sur la 
facq, les meilleurs signes en apparence sont bien souvent 
les plus mauvais en effet, la nature déguise quelquefois 
ses ouvrages et fait paroistre au dehors toute autre chose 
que ce qui est au dedans, ainsi si Gormas n'a pas eu assez . 
de jugement pour percer au vray le secret et l'intérieur qui 
est caché sous les visages, ce Critique n'en a pas trop de 
l'en reprendre. 

Dans toutes les rencontres ny contre toute sorte de per- 
personnes on n'a pas une vigueur esgale, il y a des craintes 
qui peuvent affoiblir la constance d'un homme courageux, 
le loup animal de Mars n'a pas une fougue pareille contre 
un lévrier d'attache et contre une brebis, l'oiseau de proye 
par un temps de broûillars voit la perdrix sans s'esmouvoir, * 
après tout la peur de mourir anéantit en nous toute sorte de 
passions, l'amour de nous mesme et de nostre vie a la pré- 
férence sur le devoir, espérant à l'avenir par de bonnes ac- 
tions effacer la honte présente d'une, mauvaise fortune, qui 
a esté surmonté aujourd'huy peut demain entrer en lice et 
vaincre, en matière du 'combat on ne doit tenir rien d'as- 
seuré que ce qui est fait, les préjugez du passé sont de foi- 
bles-asseurances pour ce qui n'est pas. Encores que San- 



— 170 — 

ches ne soit pas ny si heureux ny si courageux que Rhodri- 
gues. Il n'est pas peut estre poltron, il y a des degrez dans 
la vaillance, comme les hommes ne sont pas de pareille hau- 
teur, y en ayant de plus petits et de^plus grands, qui ne 
laissent pas d'estre hommes ; il y a aussi des cœurs plus re- 
levez les uns que les autres, la vertu parmy nous est aussi 
différente que les visages, le mérite ne se trouve jamais en 
deux personnes en mesme degré. Ce n'est pas un grand 
deshonneur d'avouer devant une fille qu'on a esté contraint 
de céder à un plus fort que soy. Il n'importe au Cid si 
Sanches est valeureux ou poltron, s'il commet une lascheté 
en portant son espée à Chimene, ou bien s'il rend cet hom- 
mage à son vainqueur qui luy avoit obligé, celuy qui ne 
l'approuve pas feroit peut estre dans une occasion sem- 
blable quelque chose de plus lasche : un t.raict de Normand, 
promettre de peur de mourir, ce qu'on n'auroit pas dessein 
d'accomplir après avoir obtenu la vie. 

Le Comte communiquant à cette suivante le mariage de 
sa fille qui luy est de très-grande importance, peut sans 
incivilité et trop grande familiarité luy dire qu'il n'a pas le 
loisir de l'entretenir plus long temps sur ce sujet, estant 
obligé de se rendre au Conseil où le Roy doit choisir un 
Gouverneur à son fils, l'addresse n'en est elle pas bonne de 
faire entendre à l'auditeur sans en faire semblant, ce qu'on 
veut qu'il sçache ; et descouvrir en passant avec industrie 
ce qu'on seroit marry qui ne fut pas cogneu ? 

On trouvera plutost un Singe sans malice, un oyseau sans 
plumes, un poisson sans escailles qu'un Espagnol sans 
vanité. L'exemple d'une Princesse nourrie dans un climat 
plus doux n'est pas à propos, c'est dans les crimes a'au- 
truy luy reprocher sa naissance, ou par ses vertus vouloir 
effacer toutes les imperfections qu'elle a laissez en son 
pays avec des complimens indiscrets, l'ayant nommée 



— 171 — 

divine personne, Scuderi a peur de commettre un sacrilège 
en faisant un acte d'adoration r il ne fallait pas se servir du 
terme de divin s'il ne vouloit pas en rendre les soubmis- 
sions, partout où le mot de divin se rencontre à moins que 
d'adorer on se rend coupable. 

La seconde Scène n'est point superflue estant l'exécution 
du commandement que le Comte a fait à Elvire de sçavoir 
les dessuins de sa fille qui y sont exprimez avec des reso- 
lutions incertaines et des craintes naïfves , qu'un bien 
espéré est le moins possédé, la tasse qu'on tient à la main 
pour boire, n'approche pas tousjours des lèvres, ce que nous 
pensons tenir nous eschape, à la veille d'un grand plaisir 
un revers inopiné nous expose à de grandes disgrâces, la 
volupté et la douleur, le ris, et les larmes se tiennent par 
la main, la joie et la tristesse sont sœurs germaines, elles 
viennent d'un mesme sujet à qui le hazard et la fortune 
fait changer de face pour rendre misérables ceux qui 
croyront estre heureux, si le cours de la vie estoit esgal on 
ne gousteroit ny le bien ny le mal, un contraire sert à 
l'autre dans Tagreement ou le rebut, la santé est douce 
après une grande maladie, et la seule appréhension de la 
douleur nous fait chérir Testât d'une bonne disposition. 
Ainsi ce dessein estant communiqué à Chimene avec un 
discours plus estendu et entremeslé de crainte, d'espérance 
et d'amour, déclare agréablement quasi la mesme chose 
sans ennuyer. 

La troisiesme Scène ne parlant do don Sanche ny prés 
ny loing, je ne sçay pas pourquoy en la corrigeant on le 
met en avant; Utraque fille du roy brusle d'un feu in- 
discret pour un Gentilhomme. L'amour esgale tout, la 
nature dansj ses attaches et ses plaisirs ne reçoit point de 
qualitez, comme une Bergère peut donner de l'amour à un 
Roy, une Roine peut agréer un Berger, les mouyemens 



— 172 — 

qui viennent du sang et de la complexion ne sont point 
dans nostre disposition de premier abord, ils nous sur- 
prennent et emportent si la raison s'appercevant que nos 
inclinations penchent vers le desordre ne nous retient dans 
le devoir, elle doit modérer nos ardeurs qui sont par fois si 
violentes, qu'amoins d'une grâce particulière de Dieu qui 
soit esgale à un miracle, on ne peut éviter qu'on n'en 
souffre quelques atteintes, avec des esmotions qui dé- 
plaisent et agréent àmesme temps, on veut et on ne le veut 
pas, on cède et on résiste, on est sain et malade à mesme 
instant, ce sont des resveries que tout le monde condamne 
en autruy, les approuvant en soy-mesme, qui blasme d'a- 
vantage l'amoip en est le plus vivement touché, dans la 
reprehension des fautes estrangeres nous taschons de 
paroistre innocens : les femmes mariées à qui la jouyssance 
du plaisir semble servir de remède, ny les vieillards que 
l'impuissance devroit rendre vertueux, n'en sont point 
exempts, le chaste Joseph fut poursuivy par la femme de 
son maistre, qui l'accuse d'impureté pour se monstrer 
fidèle, et Susane fut sur le point d'estre lapidée comme 
adultère au rapport de deux Cignes qui accusoient un jeune 
homme incognsu du crime qu'ils avoient voulu commettre. 
C'est avoir de la vertu que de résister puissamment a ses 
rencontres, recherchant les occasions d'escarter les objets 
qui eschauffent nostre sang et nous donnent des impressions 
contraires à ce que nous devons à Dieu, & nous mesmes, 
et à nostre prochain, c'est ce qu'a fait Utraque donnant à 
Chimene celuy que sa condition ne luy permettoit pas de 
retenir; mettant une autre en possession de l'objet de son 
amour, elle s'en rendoit la jouyssance impossible, enquoy 
elle n'avoit pas moins d'addresse que de prudence pour 
se guérir d'une playe qui se flatte, d'un remède qui l'en- 
venime tant qu'on est dans l'espérance de l'obtenir. Si on 



— 173 - 

apprend icy comment Chimene a eu de l'amour pour Rho- 
drigues, Scuderi peut-il advancer avec vérité que cette 
pièce est estrangere et une forme d'Episode irregulier ? Il 
s'est voulu (à mon advis) se donner l'occasion de citer 
Aristote, et expliquer ce terme incogneu qui passera pour 
un vray Episode, aussi bien que l'allégation de Marianne 
qu'il produit assez grossièrement pour la louer et blasmer le 
Cid, si l'une est belle, l'autre n'est pas laid. 

A ouyr parler Arias on voit bien qu'il vient de la part du 
Roy, s'il n'a pas monstre sa commission c'est que le Secré- 
taire n'avoit pas eu le loisir de l'expédier, ou bien ,qu'ii 
sçavoit bien que son critique n'avoit pas encores des lunettes 
pour la lire. 

Ce mots d'esclaircissement, de procédé et de gardes, 
sont trop cérémonieux lors qu'à mesme instant que l'injure 
est faite, on en tire la raison, le Comte et Rhodrigues au 
sortir du Palais se battirent, il n'y a eu de distance entre 
le soufflet et le duel qu'autant qu'il en a fallu pour faire 
parler don Diego à son fils et Arias à Gormas : S'attaquer 
à la conscience des Roys quand leurs sujets se battent c'est 
les rendre coupables des fautes qu'ils défendent par leurs 
Edits, s'ils usent de quelque autre précaution pour conser- 
ver des personnes de condition, c'est sans y estre obligez, 
le commandement qu'il fait de l'arrester, excusant le Prince, 
monstre assez que ce Critique a encores moins déraison 
d'accuser l'autheur de ce livre qui est encores en vie de la 
mort de ce Rodomont qui est arrivée il y a environ six 
cens ans. 

Tout le monde publie haut et clair, mesme sans interest, 
qu'un Gentilhomme dans la voye de l'honneur ne doit pas 
souffrir un affront; et une fille qui craint cette loy comme 
ennemie de son repos ne l'oseroit dire quand bien elle 
l'auroit pensé. 



— 174 — 

Il est vray que si Chimene se fut tenue à pleurer dans sa 
chambre elle eust moins parlé et n'eust pas donné sujet à 
Scuderi de tant escrire. 

Rhodrigues ayant dessein, non pas de tuer, mais de se 
battre contre le Comte (tous les duels n'aboutissent pas à 
la mort) s'estoit résolu à la perte de Chimene en la Scène 
septiesme du premier Acte, mais la volonté de son amour 
l'oblige à cette visite, une passion succède à l'autre,, et la 
colère satisfaite donne plus de vigueur à son affection qui 
luy représente la mort moins odieuse que d'estre privé de 
la présence de Chimene, il y court comme à sa perte, s'il 
luy présente une espée trempée dans le sang de son père, 
c'est pour l'animer d'avantage; si la raison prise dans l'au-r 
theur qu'il combat, que les filles bien nées ne servent point 
de bourreau, ne l'eut retenue. Icy la belle main de Philis 
n'a pas de lieu où un cœur piqué d'un amour extrême, ne 
pouvant vivre avec la haine, veut mourir avec amour appai- 
sant par son sang les justes ressentiments de la personne 
bien aimée, il met à son choix ou de la laisser vivre misé- 
rable en sa disgrâce, ou de le faire mourir content, repa- 
rant par sa mort, l'injure qu'elle a reçue en la personne de 
celui qui lui a donné la vie, le pouvoir qu'on a de se venger 
en oste aux bons courages la volonté; qui sauve, pouvant 
perdre, a double mérite, s'èmpeschant de mai faire en bien 
faisant, qui ne laisse pas d'aimer pouvant justement haïr, 
regarde les fautes d'autruy avec plus de pitié que d'aigreur, 
tout sert d'excuse à un esprit amoureux, on le- voit en 
Chimene, on le voit en Rhodrigues, et on le verroit en 
Scuderi s'il eust eu tant soit peu d'amitié par la plume de 
Corneille . 

Chimene n'estoit pas seule dans son hostel, l'accident de 
son père avait assemblé ses amis et ses parens, mais elle 
a peu se retirer en une chambre pour donner plus de 



— 175 — 

liberté à ses larmes et à ses soupirs. L'amour excessif aussi 
bien qu'une douleur extrême se piaist à la solitude, qui 
pleure ou soupire pour estre veu n'a de l'affliction qu'à 
demy, l'amour qui cherche des tesmoins est vain, il craint 
les yeux estrangers quand il est véritable, qui ne voit point 
de remède à ses souffrances ne les doit communiquer à 
personne, Chimene n'a recours qu a soy-mesme, si Rho- 
drigues s'y trouve c'est sans son aveu et contre son gré, ne 
la voyant qu'à regret elle est toute troublée à son abord, 
si le combat de l'amour et de l'honneur tirent quelques pa- 
roles qui expriment au vif la grandeur de ses ressentimens 
avec une naïveté agréable, une honneste liberté, une sub- 
tilité qui n'est point affectée, et une suite d'Antiteses qui 
tesmoignent les divers mouvemens de son esprit, à mesure 
qui naissent, qui est ce qui les reprouvera que celuy qui 
voudroit que la nature fut insensible aux plus grandes 
secousses de la fortune!, deffendre à un malade la plainte 
dans sa douleur c'est estre cruel, ce qu'est le mal au corps 
cela mesme sont les passions dans l'excez en l'aine, en l'un 
et en l'autre qui peut dire ce qu'il souffre a des dispositions 
pour guérir, ou du moins il est soullagé par ses regrets. On 
se venge en quelque façon du malheur, l'accusant avec 
liberté de trop grande rigueur, ainsi ce Critique requiert en 
vain le remède du temps dans les infortunes qui arrivent 
soudainement sans les avoir peut-estre preveuës, c'est de 
quoy il se devoit souvenir et changer à son esgard l'Epi- 
taphe du dormeur de la sorte 

Sous cette escriture noire 
Se joue agréablement 
UAulheur de peu de tnemoire 
Et de moins de jugement. 

Se plaindre en musique dans une affliction, un boiteux 
qui voudroit clocher en cadance, et un Géographe qui marque 



! .— 176 — 

par un poinct toute une Province, sont les plus subtils et 
les meilleurs ternies de son ouvrage, mais fort mal appli- 
quez, il eust désiré que deux personnes nourries à la Cour 
eussent parlé le patois de vilage, ou comme les marchands 
de qui l'esprit ne va pas au delà de Faune, on voit bien des 
boiteux danser de bonne grâce, mais un Critique dans 
l'aigreur n'escrit jamais rien à propos. Ce poinct de Geo- 
graphie consiste en ce vers, qu'il le feroit encores s'il avoit 
à le faire, chercher la raison dans la passion, c'est ne 
sçavoir pas que les Aigles ne nagent point en mer, et que 
les poissons ne volent point en l'air, une passion violente 
ne seroit pas telle si la raison la gouvernoit, un jeune cou- 
rage tout de feu, qui n'ayant encores pris haleine du 
combat qu'il vient de rendre, se tenant ferme sur son 
devoir, advouë que n'ayant rien entrepris sans justice et 
par les voyes de l'honneur qu'il feroit encores ce de quoy 
il ne se peut repentir, c'est rebattre deux. fois la mesme 
matière avec des exclamations superflues qui font plus de 
bruit que d'effet, les Orateurs qui crient le plus fort et se 
debatent davantage persuadent le moins. Il me prend quasi 
envie d'user de mesmes termes et dire; ô jugement ! 6 rai- 
son de Scudery, mais ayans peur de perdre ma peine 
j'aime mieux me taire : n'ayant point de quoy payer il ne 
sçauroit respondre. 

Don Diegue a peu 'sans incivilité abandonner toute sa 
compagnie et chercher luy mesme son fils qui se fut caché 
à tout autre qu'à son père de peur d'estre arresté, il luy 
semble qu'il le rencontre en chasque endroit et ne le trouve 
nulle part. L'ardent désir que ce vieillard a de le voir, 
représente si vivement à sa fantaisie son image, qu'à 
chasque pas il pense le prendre par la main, c'est ce que 
le Poëte a voulu dire par cet ombre sans estre fol ny 
impertinent. 



— 177 — 

Le bruit de la venue des ennemis avoit amassé ce grand' 
nombre de la Noblesse auprès de leur Roy, pour la défense 
du pays, rendans leur devoir à sa Majesté par occasion, ils 
firent offre de leurs espées et de leurs services à don 
Diegue, s'ils ne sortoient pas à mesure qu'ils entroient en 
son Hostel, ils attendoient l'issue du combat de Rhodrigues 
pour essuyer les larmes de ce veillard si la fortune luy eust 
esté deux fois contraire, c'est resver'de dire que tout un 
Royaume ne sçauroit fournir quinze cens Gentils-hommes 
principalement en Castille, ou le port d'armes annoblit 
ceux qui sont roturiers. 

Ghimene s'informant avec Elvire du succès des armes de 
Rhodrigues ne doit point estre blasmée, on ne laisse pas 
d'estimer la vertu de son ennemy, pour lequel à deux 
visages dans les divers rencontre on peut avoir de l'amour 
ou de la haine, si elle eût voulu qu'il eût ^sté malheureux 
contre son père, elle peut désirer avec passion qu'il aye du 
bon-heur contre les barbares qui taschent de s'emparer de 
Testât. f 

Fernand a esté bien obéï et mieux servy, c'est un stra- 
tagème de faire semblant d'estre surpris quand on est en 
défense, c'est bien veiller que de feindre de dormir, estre 
sur ses gardes sans le donner à cognoistre à l'ennemy, 
c'est' prendre son advantage de sa confience, le rendre 
hardy pour luy faire peur, luy bailler du courage pour luy 
oster, l'obliger d'avancer pour l'empescher de reculer, enfin 
faire paroistre une extrême foiblesse quand on est esgal ou 
plus fort, n'est-ce pas se mettre en estât de vaincre par 
leur trop grande asseurance, ainsi on a laissé le port 
comme à l'abandon, on a permis l'entrée aux Mores pour 
leur en défendre la sortie, et eux ont peu ancrer et des- 
cendre aisément ne trouvant rien qui s'opposast à leur 
entreprise, un esprit comme ce Gritiqne dans le soing de 

12 



— 178 — 

la retraite ne se fut pas engagé si avant, il n'eust pas fait 
comme cet ancien qui brusla ses vaisseaux pour oster à ses 
soldats l'espérance de retour, et les mettre en posture ou 
de vaincre, ou de mourir. Il y a des courages à qui la néces- 
sité donne de la vigueur, c'est une! dure maistresse qui 
remet dans le devoir les cœurs les pluslasches, les rendant 
hardis par rapprehention de la mort après laquelle il n'y 
a rien à craindre icy bas. , 

Fernand ayant défait ses ennemis sous la conduite de 
Rhodiligues, use d'une très-grande prudence pour descou- 
vrir les mouvemens de l'esprit de Chimene, et recognoistre 
quelle des deux passions de l'amour ou de la haine a plus 
de pouvoir sur son courage, donnant à la haine tout ce 
qu'elle pouvoit espérer de satisfaction de sa justice, il s'ap- 
perçoit visiblement de ce qu'elle a déclaré plusieurs fois, 
que si Rhodrigues à son instance et poursuite perdoit la vie 
pour satisfaire à la mort de son père, elle ne veut pas luy 
survivre, l'aymant autant qu'elle le haït l'ayant sacrifié à 
sa haine, elle veut s'immoler à son amour, iette pâmoison 
en est une marque, la défaillance des esprits estant comme 
une disposition à la mort. 

On se pasme de joie, ainsi que de tristesse ; cela estant 
vray, le Critique a tort de souhaiter que cette fille fut 
morte, n'est-il pas cruel et barbare trouvant mauvais 
qu'une Dame surprise en ses imperfections les couvre 
d'une ver&té apparente. 

Fernand ne fait point d'injustice, promettant Chimene à 
celuy qui vengera la mort de son père, s'il y a quelque 
chose à dire, c'est de vouloir que Rhodrigues aye part 
à-ce bon heur, en cas que le combat luy soit avantageux, à 
quoy elle s'oppose et y résiste autant que sa passion le peut 
permettre, et que la foiblesse de son sexe luy donne du cou- 
rage pour empescher l'effet de l'ordonnance de son Roy. 



— 179 — „ 
t 
Rhodrigues va voir Chimene en plain jour sans infamie, 

l'amour est aveugle, ne voyant goule, il luy semble que 
personne ne le regarde, il est luy mesme sa raison, par 
tout ou l'ardeur l'emporte il suit, et juge pour bien séant 
tout ce qui fait paroistre l'excez de sa flamme, ainsi il veut 
déscouvrir les sentimens de sa maistresse, et recevoir d'elle 
l'arrest de sa vie ou de sa mort, s'il doit aller au combat 
comme un criminel au supplice, ou bien s'il doit espérer 
d'elle un accueil favorable après la deffaite de don Sanches, 
si cette fille pousse quelques paroles un peu libres elle ne 
les prononce qu'à moitié, les vermillons de sa face les cor- 
rige, retenant la couleur de la vertu Scuderi l'appelle avec 
injustice prostituée. , 

Je ne sçay pas si le corps mort estoit dans la salle, bien 
sçay-je qu'il n'y pouvoit avoir d'esprit que celuy de Scuderi 
à qui Teau bénite seroit fort utile, pour le délivrer de tant 
de mauvaises pensées. 

La solitude de l'Infante dans l'expression de ses inquié- 
tudes et le travail de son esprit est agréable ? Chimene 
s'entretient avec Elvire sérieusement, et dit ses vers qui la 
rendent innocente^ 

Et toy puissant moteur du destin qui m'outrage, 

Termine ce combat sans aucun advantage 

Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vaincœur. ' 

où l'on voit clairement que le devoir et l'honneur mes- 
trisent toutes ses affections. 

Il ne faut pas beaucoup de temps à un Gentilhomme pour 
se préparer a se battre en duel ayant l'espée au costé, il 
n'a qu'à se rendre en présence de son ennemy pour estre 
prest. ici Scuderi n'est il pas délicat, qui voudroit quelque 
chœur de musique pour resveiller son courage, ou pour luy 
faire prendre plus doucement l'occasion du combat et donner 



■.A 



— 180 — 

du loisir à ses amis pour y venir, et empescher par accom- 
modation qu'il ne souffrit quelque disgrâce. 

L'erreur de Ghimene est ravissant, Sanches paroist vain- 
queur à ses yeux, et tire des paroles de sa bouche dignes 
de son amour, si elle en dit trop dans l'excès d'une passion 
qui est tousjours éloquente en traictantde ses interests, c'est 
seulement au gré de ceux qui s'ennuyent d'entendre bien 
parler. Les choses bonnes ne sont jamais assez longues, 
si don Sanches a peu crier que Rhodrigues n'estant pas 
mort, Chimene a elle deu se taire dans la grandeur de sa 
douleur ? On ne fait pas tousjours tout ce qu'on peut. 

L'obeyssance qu'elle rend à son Roy avec des délais 
plains d'honneur et de respect à la mémoire de son père, 
fait bien paroistre qu'elle n'est ny desnaturée ny impu- 
dique, et qu'estant raisonnable à la fin de cette action au 
jugement de son Critique, elle n'a pas est£ indiscrète défc 
le commencement. 

N'ayant pas veu la forme, ny l'ordre, ny la disposition 
du Théâtre, je m'en rapporte à ce qui en est, je me con- 
tente de remarquer qu'il faut avoir un grand désir de re- 
prendre, blasmant mesme les choses insensibles qui ne 
sont point du fait de l'Autheur du Ciil. 

C'est estre vain de ne pouvoir souffrir la vanité d'un 
autre, si quelqu'un quitte comme ifere la terre, en volant 
avec des ailes de cire vers le Ciel n'est-ce pas le suivre de 
veuô en regardant ce qu'il fait, un orgueilleux n'a pas un 
plus grand ennemy que celuy qui luy ressemble, ainsi si 
la corneille vole trop haut, et que Scuderi la suive pour 
s'opposer à son dessein et arreste^sa course, qui est le 
plus blasmable des deux ? > | 

Qui reprent une epithete en un vers doit substituer une 
meilleure à la place, si une jeune ferveur deplaist, une 
resverie nouvelle ne peut estre agréable. 



s 



- 181 — 

Corriger les vers en Prose, n'est-ce pas réduire la musique 
au plain-chant, Scuderi s'est servy de cet artifice pour 
cacher son nom , faisant paroistro qu'il est aussi mauvais 
^Orateur queiPoëte. 

Le Conseil ayant ses heures et ne s'assemblant pas tous- 
jours, il n'y a rien de superflu de dire qu'à présent l'heure 
m'appelle au Conseil qui s'assemble. 

Un sens .charmé par un excès de plaisir suspend l'action 
de tous les! autres, et par une complaisance ou correspon- 
dance de tous ensemble empesche leurs mouvemens parti- 
culiers et attache l'ame avec plaisir à ce qui la touche plus 
agréablement, c'est ne sçavoir pas l'ordre de la nature de 
reprendre ce qu'elle pratique quasi tousjours. 

Entre comme quoy va son amour, et comme va son 
amour, il n'y a qu'un quoy de trop dont l'usage m'est 
incogneu, si au lieu de l'informer, rechercher eust pris la 
place, le vers ne seroit pas mauvais, et Scuderi n'eust eu 
rien à dire. 

Les flots dyant du rapport avec l'inconstance l'esprit 
inesgaJl peut estre revestu de cette métaphore, et les des- 
seins qu'il forme dans cette humeur bigearre le partageant 
et en faisant comme plusieurs peuvent donner lieu à un 
Poète d'user du nombre plurier, comme il y a des esprits 
vitaux et animaux, il y en a d'amoureux. 

Toutes les subtilitez ou la contrariété rend l'anthithese 
agréable,; passent pour galimathias a celuy qui n'en peut 
pas comprendre l'artifice. 

Je ne vois pas comment essay et générosité dans un 
mesme vers puissent faire une mauvaise rime, cette cadance 
dans la terminaison n'estant qu'avec un autre. 

Quoy qu'il y aye des combats sans bataille, il n'y a point 
de bataille sans combat, ainsi on ne gagne jamais la ba- 
taille sans gaigner le combat. 



-r 182 — 

C'est estre bien rigoureux de ne pardonner pas à son 
ami le défaut d'une césure en un vers si la race est humaine 
elle peut avoir un front. 

Chef est un bon mot. 

Au sur-plus n'est pas mot de chicane, on ne Ta jamais 
leu en pas un contract, 

■Quoy que les funérailles suivent la mort en poësie, on 
peut prendre l'un pour l'autre. 

Le mot d'offenseur est un peu rude pour le mettre dans 
le rebut, il en falioit establir un meilleur à la place. * 

Si on esclaire les ténèbres, ne peut-on pas donner du 
jour à l'aveuglement ? 

Les Poêles partagent l'ame selon les passions , font 
qu'un homme parle à soy-mesme comme à un tiers sans 
estre extravagant. 

Il vaudroit mieux se taire que de dire sans le prouver 
qu'une rime signifie rien. 

Le sang estant l'entretien de la vie, sa pureté est la 
marque de son innocence. 

Le mot de grand n'ayant point de sinonime, peut estre 
mis en usage fort souvent. 

Pour dire qu'un terme en discours est bas, il faut en 
produire en avant un plus relevé. 

Faire l'impossible est entreprendre au-delà de ses forces, 
ou bien agir avec des efforts qui surpassent la vigueur d'un 
travail ordinaire. 

La querelle s'accorde par un traicté de paix entre les 
parties. ' 

Tout ce qui est relevé peut choir, ainsi un courage, etc. 

Scuderi n'est pas sorcier, il allègue mal le sabat. 

La Noblesse des journées venant des exploits valeu- 
reux et des bonnes actions , pourquoy en poësie l'un ne 
passera-t-il pas pour l'autre ? 



— 183 — 

Si les estendars estoient parsemez de lauriers on les 
pourroit arborer. 

L'amour estant la vie de l'ame comme l'ame est la vie 
du corps, on peut donner à l'ame autant de vie qu'elle a 
d'amours, ainsi ses vers sont admirables, pleurez pleurez 
mes yeux, etc. Il n'y a que les envieux qui les puissent 
regarder de mauvais œil. 

Le cœur et l'ame sont deux, le cœur est le siège des 
passions, l'ame de la raison : ainsi l'ame demeure entière 
encores que le cœur soit déchiré et mis en pièces. 

Un vers répété deux fois dans un grand esloignement 
de discours, tient véritablement un peu du sterille, mais 
quand un gueux accuse un autre de pauvreté, ce n'est pas 
un grand blasme, il faut faire paroistre de l'abondance 
quand on se veut moquer de la disette d'autruy. 

Entre perdre et quitter l'envie, il n'y a pas grande diffé- 
rence, si ce n'est qu'on perd à regret et on quitte de 
bon-cœur, 

Gomme le peuple souffre les effets de l'amour sans en 
recognoistre les soupplesses,ii ne parle ny de ses traits ny 
de ses feux 

La mauvaise humeur du lecteur fait trouver quelquefois 
les rimes fausses. 

Ce mot de Cesses eust trouvé grâce à l'esgaifd de l'esprit 
moins bigearre que Scuderi. 

Au lieu de jadis on pouvoit mettre ou fut tracé ou escrit 
l'affront que ton courage efface. 

Scuderi est aussi peu Anatomiste que l'Autheur du Cid, 
encore moins ; le sang ne servant que de veicuie aux esprits 
vitaux, comment peut-il estre animé par eux ? 

Les termes de brigade et d'esquipage ont arresté ce 
Critique avec quelque espèce de raison si on veut oster la 
liberté aux Poëtes François que les Latins ont prise de se 



— 184 — 

servir pesle et mesle du nom des compagnies sans avoir 
esgard à la multitude, employant une partie pour le tout. 

On ne peut de nuict ou de jour deffaire les ennemis sans 
bataille, les soldats se mettent en ordre au clair de la Lune 
aussi bien qu'au Soleil, et ceux qui sont accoutumez à cet 
exercice n'ont que faire de lumière pour garder leurs de- 
marches et leurs rangs. 

En ce vers que ce jeune Seigneur endosse le harnois, 
s'il ne se fut pas amusé à l'antiquité du mot, je n'eusse pas 
trouvé mauvais s'il l'eust repris de ce que le harnois est à 
charge et inutile à qui se bat en duel. 

Les terreurs qui sont dans l'oubly sont dissipées et 
finies, ce seroit avoir bien peu de mémoire et de senti- 
ment de craindre sans s'en appercevoir et oublier ses souf- 
frances auparavant qu'on en soit délivré. 

On peut aussi bien contrefaire le triste comme nostre 
censeur contrefait l'habille homme, feindre signifie quelque 
chose de moins et de plus maling. i 

Tant de lauriers n'ont point empesché ce Critique de 
jetler le foudre de son indignation contre l'Autheur du Gid, 
mais avec si peu d'effet qu'il semble que tous ses efforts 
n'ayent servy qu'à les rendre plus beaux, ils ont pris racine 
par cette tempeste, et la main qui les a voulu arracher n'y 
a travaillé que pour en dresser des triomphes et des co- 
ronnes, c'est un avantage d'avoir un ennemy impuissant, 
mais c'est une grande gloire d'en avoir un qui fasse force 
bruit, il donne plus de réputation à celuy qui la défait. 

Les danrées estrangeres estant deffendues en France, 
le Cid a fait un miracle faisant qu'un bon Espagnol aye 
parlé bon François, de moy je n'entens pas ce langage, 
j'aurois peur qu'on m'accusast d'intelligence avec les enne- 
mis, ainsi pour nous servir de ce qui est à eux, il le faut 
faire nostre auparavant, le donner pour tel afin qu'il ne 



— 185 — 

soit pas dans le rebut, leurs pensées tant qu'elles de- 
meurent chez eux sont bazanées comme leur tein , quand 
elles passent en France elles s'adoucissent, et on remar- 
quera que Corneille en sa traduction n'a rien qui leur res- 
semble que le nom d'une beste qui est de pareille couleur. 
En un mot ce n'est pas estre voleur quand on laisse ce 
qu'on prend, qui allume son flambeau à un autre, prenant 
le feu qu'il laisse, n'est pas estimé larron, il faut qu'il y 
aye de l'inlerest du tort et de l'injure quand celuy qui 
prend quelque chose d'autruy demeure infâme, ainsi je 
permets à Scuderi de dérober dans les bons livres, afin de 
faire quelque ouvrage meilleur que celuy de ses remarques. 
J'ay perdu un peu de temps à lire ses Observations; et 
peut estre plus mai employé à dresser ces lunettes qui 
luy seront inutiles, se plaisant en son aveuglement, faisant 
des fautes à dessein, il les laisse par negligehce, il les voit 
sans les corriger, il les donne au public par rareté, les 
eslalle sur le théâtre pour sonder si le spectateur aura assez 
de jugement peur les cognoistre, il avoue son crime aupa- 
ravant que d'estre mis à la question, il s'accuse sans estre 
prévenu, enfin il n'approuve pas la façon d'escrire, de la- 
quelle il se sert contre Corneille, luy donnant avis de jus- 
tifier ses œuvres plutost que d'examiner celles dés autres, 
aussi bien ses erreurs ne le peuvent pas rendre innocent, 
que s'il a failly mesme dans ce présent ouvrage, il ne doit 
pas suivre l'exemple de celuy qui n'estant que trop impar- 
fait n'eust pas entrepris contre luy cette guerre de plume, 
s'il n'y eust esté obligé pour maintenir la réputation de 
ceux qui font des vers, qui souffrent des compagnons, mais 
non pas des tyrans; cette belle republique aimant la liberté, 
qu'estant ce qu'il est, il n'est porté d'aucune envie dans ce 
combat, il croit avoir trop do mérite pour avoir l'ame saisie 
d'une si grande lascheté son ennemy n'a pasvassez de vertu 



— 186 — 

pour donner de mouvement à son esprit, sans plus il cache 
son nom pour demeurer ce qu'il est, médisant, injurieux, 
vain, présomptueux de peu de sens, remply de bonne opi- 
nion de soy-mesme et de ce qui le' touche, erïnemy de la 
renommée d'autruy, personne n'eust jamais pensé que c'eust 
esté Scuderi si luy mesme ne l'eust pas fait sçavoir par sa 
lettre. Un Gentilhomme dans ses propres interests et de 
ceux de ses amis a bien meilleure grâce de mettre la main 
à l'espée qu'à la plume, l'esclat d'une lame qui n'est pas en- 
roûillée esclaircit bien mieux un doute qu'une plume qui 
noircit le papier d'ancre, l'action vaut bien mieux que la 
parole, qui parle beaucoup est manchot dans les effets, qui 
s'amuse à discourir dans une querelle recherche la paix une 
ville qui parlemente a envie de se rendre, un bon cœur fait 
crier son ennemi auparavant que de dire mot, qui dit gare 
n'a pas envie de blesser, qui se cache pour faire une injure 
est traistre, il a peur de celuy qu'il offen ce, qui fait une 
bonneaction ne cache jamais sa main, pour moy n'estoit 
que je pense faire une kscheté de corriger les fautes d'au- 
truy autrement qu'avec le baston, on mettroit icy avec une 
grande liberté mon seing, mais on me cognoistra assez si 
je dis que je suis celuy qui ne taille point sa plume qu'avec 
le trenchant de son espée, qui hait ceux qui n'ayment pas 
Chimene et honore infiniment celle qui l'a authorisée par 
son jugement, procurant à son Autheur la noblesse qu'il 
n'avoit pas de naissance, qui mérite d'estre Gentilhomme 
par sa vertu est plus que celuy qui tient cotte qualité do 
ses pères, il vaut mieux ejjtre le premier noble de sa race 
que le dernier, et de Poète devenir Gentilhomme plutost 
qu'estant né Gentilhomme faire le Poëte, je parle ainsi libre- 
ment sçachant qu'encores qu'on me voye souvent on fera 
semblant de ne me cognoistre point. 

Mon ris. 



— 187 — 

X. — LETTRE DU SIEUR CLAVERET 

au Sieur Corneille 

soy disant A ut heur du Cid {i) . 




lONSIEUR, — J'advotie que vous m'avez* surpris 
par la lecture de vostre lettre apologitique, et 
M<Mk q u 6 je n'attendois pas d'un homme, qui faisoit 
avec nioy profession d'amitié, une si ridicule extravagance, 
que celle qui vous fait dire à l'observateur du Cid (au lieu 
de vous défendre contre iuy par de bonnes raisons) // n'a 
pas tenu à vous que du premier lieu^ou beaucoup d'hon- 
nestcs gens me placent , je ne sois descendu du dessous de 
Clavcrct. Ces termes si pleins de vanité, et dont vous vous 
servez vous-mesme pour embellir vostre apologie, dévoient 
(ce me semble) estre escris d'une autre main que de la 
vostre ; et bien que l'esprit soit un légitime héritage , ou 
tout le monde croit avoir part, j'estois tout prest de vous 
signer que vous estes plus grand Poôte que moy, sans 
qu'il fust nécessaire que vous empruntassiez les voix do 
tous les Colporteurs du Pont-neuf, pour le faire esclater 
par toute la France. Apres ^n'estre informé d'où pouvoit 
procéder une animosité si lasche, et si extraordinaire; J'ay 
descouvert enfin qu'on vous avoit fait croire que j'tivois 
contribué quoique chose a la distribution des premiers vers, 
qui vous furent adressez sous le nom du vray Cid Espa- 



I 



(i) Par Clavcret. — Voici le second titre, qui précède le texte : Lettre 
contre une invective du Sieur Corneille soy disant autheur du Cid. 

Ed. princ. A Paris/ M.DC.XXXVlI. In-8° de 15 pages, y compris 
le titre. 



— 188 — 

gnol, et qu'y voyant vostre vaine gloire si judicieusement 
combattue, vous n'aviez pu vous empeicher de pester 
contre moy, parce que vous ne sçaviez à qui vous en 
prendre. 

Je ne croy pas estre criminel de leze amitié, pour en 
avoir receu quelques copies, comme les autres, et leur avoir 
donné la louange qu'ils méritent : J'ay regret seulement 
que je n'en suis l'Autheur, i'aurois eu l'avantage d'avoir 
humilié l'arrogance du monde la plus insuportable, et ce 
seroit du moins avec quelque couleur de justice, que vostre 
rage auroit décoché de si loin ce trait de mespris contre 
moy, dont la profession est de ne parler jamais au desad- 
vantage de personne. Vous estes; le premier qui m'avez fait 
voir ces beaux vers, et si vous eussiez creu l'avis que vous 
me demandastes et que je vous donnay sur ce sujet, vous 
n'auriez point ensuitte fait Imprimer ce rondeau, quo les 
honnestes femmes ne sçauroient lire sans honte. Avouez 
le, Monsieur Corneille, la vérité vous offense, et vostre 
grand génie qui prétend faire honneur aux plus rares 
esprits, en les traittant dégaux, voyant mourir sa haute 
réputation, contre laquelle il a creu que j'avois conspiré, 
n'a pu s'empescher d'imiter l'Artemise de Malherbe. 

Qui dit aux Astres innocens , 

Tout ce que fait dire la rage, * 

Quand elle est maistresse des sens. 

Vous l'avez assez fait paroistre, puis que mon innocence 
n'a pu mesme eschapper à vos ressentimens, et que de 
gayeté de cœur vous venez quereller un homme qui ne se 
mesle d'aucune chose qui vous regarde. 

Si c'est un reste d'prgueil que les armes de l'Observa- 
teur du Gid n'ont pu encore abatre, cette Corneille déplu- 
mée devoit seulement* attaquer ceux qui l'attaquent, sans 
me bequetter en passant de si mauvaise grâce, moy qui 



- 189 — 

depuis cinq ans ay fait le disciple de Pythagore par mon si- 
lence. C'est mal recompenser le soin que. j'ai, pris de dis- 
tribuer vos louanges parmy les bonnes compagnies, quoy 
que la réputation extraordinaire de votre Cid soit moins un 
effet de vostre propre mérite , que de l'aprobation de ceux 
que les belles pensées de Guiilem de Castro a d'abord es- 
bloûis, et qui par la vous ont fait obtenir les acclamations 
du peuple : Ainsi bien loin d'avoir mesprisé vostre ouvrage, 
j'ose dire sans vanité, et pourtant à ma confusion, que je 
suis une des voix de sa renommée, et que vous ne la devez 
pas toute entière à vous seul, comme vous nous le voulez 
faire croire par vostre imaginaire excuse à Ariste. Il ne 
vous estoit pas bien difficile de faire un beau bouquet de 
Jasmin d'Espagne, puis qu'on vous a apporté les fleurs 
toutes cueillies dans vostre cabinet, et qu'il ne vous a fallu 
qu'un peu d'adresse, pour los arrongor on leur lieu do bonne 
grâce, quelque desguisement que vous cherchiez pour cou- 
vrir 6e glorieux larcin : ouy je le dis encore une fois, cette 
rare Comédie Espagnole vous a tellement aydé, que les 
moins habiles mesmes remarquent aisément que vous n'en 
estes que le traducteur et le copiste. 

Je suis marry qu'une remarque qui vous est si desavan- 
tageuse sorte ainsi de ma plume, et que je sois réduit à 
cette honteuse nécessité de faire voir ma lettre par les mes- 
mes voyes, dont vous avez usé pour débiter vos invectives : 
Mais parce que votre attaque est publique, il faut que ma 
défense le soit pareillement, et mon nom n'estant pas en-, 
core assez considérable, pour se pouvoir garantir tout seul 
de l'insolence de vos mesprîs ; j'ay raison d'aprehender que 
ceux do qui je ne suis point cogneu me mettent plus bas 
que le plus ignorant du siècle ; si je leur laisse croire que 
je sois si fort au dessous de vous. Ce que ma plume a pro- 
duit autresfois ne m'a point fait rougir de honte, et si du 



— 190 — ! 

temps que j'escrivois, vous ne m'eussiez creu capable au 
moins de vous suivre, vous n'eussiez pas taché malicieuse- 
ment d'esteindre ce peu de lumière, avec laquelle j'es- 
sayois de me faire cognoistre, establissant le titre d'une de 
vos Pièces, sur le fondement d'une seule rime. J'entens 
parler de vostre place Royalle, que vous eussiez aussi bien 
appelée la place Dauphine, ou autrement, si vous eussiez 
pu perdre l'envie de me chocquer; Pièce que vous vous 
resolustes de faire, dés que vous sceustbs que j'y travaillois, 
ou pour satisfaire vostre passion jalouse, ou pour contenter 
celle des Comédiens que vous serviez. Gela n'a pas empesché 
que je n'en aye receu tout le contentement, que j'en 
pouvois légitimement attendre, et que les honnestes gens 
qui se rendirent en foule à ses représentations, n'ayent 
honoré de quelques louanges l'invention de mon esprit. 
J'adjousterois bien, qu'elle eust la gloire et le bonheur de 
pkire au Roy estant à Forges, plus qu'aucune des Pièces 
qui parut lors sur son Théâtre, vous en avez pu sçavoir les 
particularitez, sans qu'il soit nécessaire de les vous dire, 
et je suis bien aise de vous laisser cette rare méthode que 
vous avez, pour louer vos ouvrages, de faire entendre au 
peuple qu'ils ont esté représentez au Louvre, et à l'Hostel 
de Richelieu. Je ne doute point qu'on n'y ait veu vostre 
Cid, mais je ne sçay pas s'il y a receu beaucoup d'Eloges, et 
si c'est en ce pays la que les plus honnestes gens vous pla- 
cent au premier lieu. Apres cela Grand Poëte vous vous 
pouvez défaire de la vaine créance, qui vous a pu persua- 
der que vous aviez pour appannage l'empire de la gloire, sou- 
venez-vous que les plus petits y prétendent, et que le m c s- 
pris que vous faites d'eux, ne s'accorde pas bien avec vos 
lettres de noblesse, qui sont encore si fraîches, qu'elles se 
peuvent aisément effacer. Une si belle vengeance n'est pas 
un procédé digne d'un nouveau noble, pour mériter la grâce 



— 191 — 

du Prince, vous vous devriez signaler par des actions plus 
héroïques, et nous enseigner que le prix d'un honneste 
homme consiste à remplir son esprit de vertus morales, 
non pas de rimes. Songez que vostre apologie fait autant 
de bruit dans les rues que la Gazette, que les voix esclatan- 
tes de ces Crieurs, devroient estre seulement employées à 
publier les volontez du Prince, et les actions des grands 
hommes, et que le beau sexe que vous empeschez de dor- 
mir le matin, déclamera justement contre vostre Poësie : Je 
vous déclare que je ne me pique point de sçavoir faire des 
vers, que je vous en laisse toute la gloire, à vous qui avez 
commencé d'estre Poëte avant vostre naissance, comme il 
est facile à juger par vos trente années d'estude, que vous 
n'eustes jamais. Je vous confesse encore qu'il me seroit 
peut-estre bien difficile de vous atteindre en ce bel art, 
quand aussi bien que vous durant neuf ou dix ans, j'en au 
rois fait mestier et marchandise. Mais recognoissez en es- 
change, que vous estes en prose le plus impertinent do 
ceux qui sçavent parler, que la froideur et la stupidité de 
votre esprit sont telles, que vostre entretien fait pitié à ceux 
qui souffrent vos visites, et que pour le regard des belles 
lettres vous passez dans le beaumonde, pour le plus ridicule 
de tous les hommes. Ce sont des véritez qui seront tous- 
jours confirmées parmy les plus honnestes gens de Paris, 
de l'un et de l'autre sexe, où l'on débite des Histoires 
de vostre mauvaise grâce, à faire rire la melancholie 
mesme, et pour lesquelles vous avez raison de vous enfuir 
dés que vous avez vendu vos denrées Poétiques. Je ne 
vous dis point cecy parce que vous] nous avez mandé, que 
vous n'estiez pas homme d'esclaircissement, mais parce 
qu'il n'y a point d'outrages que je ne vous puisse dire avec 
justice, après l'audace que vous avez eue de m'attaquer en 
public, si sottement. Corrigez vostre plaidoyer, Monsieur 



-192- 

du Cid, et ne croyez point que pour estre plus mauvais 
Âutheur que vous, à ce que vous dites, je manque à parer 
tous les coups qui me viendront de vostre part. Ce n'est 
pas que pour cela je vous y invite, sçachant bien q^re le 
meilleur pour yousj et pour moy c'est de nous taire, afin de 
n'importuner et de ne deffrayer personne de nos badine- 
ries. 

Clavëret. 



) 




W" 1 



193 — 



XI. — L'AMY DU CID, A GLAVERET ». 



m L me semble que vous chantez bien hautM r Clave- 
fârjfc ret, hé quoy ? pour une chose si juste, et si rai- 
^Ca^H^s sonnable aleguee par M 1 ' Corneille à M r Scudery, 
// n'a pas tenu à vous que du premier lieu ou beaucoup 
dlionnesles gens me placent, je ne sois descendu au dessous 
de Cloiïcrct, Faut-il que vous preniez la mouche ? et que 
vous perdiez en un moment la mémoire de ce que vous 
avez esté ? de ce que vous estes ? et de ce que vous seres 
toute vostre vie? quelle révolution est-ce la?, vous parlerez 
contre le Gid ? vous ferez l'homme de.consequence, et d'es- 
prit? et blasmerez impudemment et impunément tout en- 
semble celuy dont vous devez honorer la personne, et les 
ouvrages ? Il ne seroit pas juste, et croyez-vous M r Claveret 
estre assez habile homme pour remporter sur tous les plus 
grands esprits de France qui se moquent des observations, 
et de ceux qui suivent les sentimens de leur Autheur. 
Pour moy j'ai desja respondu [Jour luy comme je fais en- 
cores, que pour obscurcir son^esclat, il faioit pour toutes 
observations faire une meilleure pièce. Que si la force des 
raisons dont M 1 ' de Scudery prétend l'avoir combatu est 
condamnée mesmepar ceux qu'il demande pour Juges, con- 
sidérez de grâce ou vous vous allez engager. Vrayment cela 
est bien ridicule que vous à qui vos parens ont laissé pour 
tout héritage la science de bien tirer des bottes, vous vou- 

(i) Auteur inconnu. 

Éd. princ. A Paris, M.DC.XXXVII. In-8o de 8 pages, yl compris le 
titre. ' 

13 



— 194 — 

liez escrire, et faire comparaison avec un des plus grands 
hommes de nostre siècle pour le Théâtre, et douter encores 
de l'approbation que le Cid à receu au Louvre et à l'Hostel 
de Richelieu : Il paroist bien que vostre règne n'est pas de 
ce monde, voyez le M r Claveret, et ouvrez vos oreilles bien 
grandes, vous entendrez ce qu'il y a de grands esprits en 
France de l'un et de l'autre sexe dire tout haut, Voila le 
plus bel ouvrage de Théâtre que nous ayons veu jusqu'à 
présent. Examinons un peu les vostres en gros : car le dé- 
tail n'en vaut pas la peine : Ne m'advoûerez vous pas que 
le voyage que vous faites faire aux bons Hommes a vostre 
Pèlerin amoureux est une belle chose. Je vous jure qu'il 
m,'a pris cent fois envie de vous demander où vostre fils Ta- 
dés et vous avez estudié, affin de me faire interpréter le 
langage de l'un', et aprendre les galimathias de l'autre : 
car comme il arrive qu'il en eschape quelque fois sans y 
penser, j'aurois esté ravy de les faire avec science comme 
vous. Je me serois bien mis auprès de Jodelet pour le 
moins, et je masseure qu'il s'en seroit servy mieux que les 
Comédiens, qui n'ont jamais sçeu faire valoir les vostres 
quelque art, et quelque peine qu'ils y ayent apportée. 
Vostre place Royale suit assez bien, et je vous confesse 
quelle fut trouvée si bonne à Forges que Montdory et ses 
compagnons qui en avoient les eaux dans la saison du 
monde la plus propre pour les boire, n'en voulurent jamais 
gouster : tout le monde n'entendra pas cecy peut-estre, 
c'est que vous avez fait une picee intitulée Les Eaux de 
Forges que vous leur donnasses, où il ne manquoit chose 
du monde, sinon que lé sujet, la conduite, et les vers ne 
valoient rien du tout; A cela près c'estoit une assez belle 
chose : Je sçay bien que vous n'avez pas vendu vos ouvra- 
ges, ce n'estoit pas manque de pauvreté, ny d'en avoir 
demandé beaucoup de fois de l'argent : Mais c'est que les 



— 195 — 

Comédiens ne vous en ont jamais rien voulu donner ; 
C'est ce que vous avez fait jusques icy. Et pour couronne- 
ment de chef-d'œuvre, vous faites une mauvaise lettre ou 
vous tranchez du Censeur, et si je ne me trompe du vail- 
lant : taisez vous Monsieur Claveret taisez vous, et vous 
souvenez que vous ne pouvez estre ny l'un ny l'autre, et 
que vostre personne est si peu considérable que vous ne 
devez jamais croire que Mr Corneïlle ayt eu envie de vous 
choquer. Vous croyez peut-estre. avoir fait un beau coup de 
mail quand vous dites, Ou pour contenter les Comédiens 
que vous servez. Chacun sçait bien de quel biais il faut pren- 
dre cette façon de parler. Et il est tres-vray que ses soins 
et ses veilles leur ont rendu de si bons et profitables ser- 
vices, que je leur ay ouy dire hautement que jusques icy 
ils doivent à luy seule ce que le Théâtre peut donner de 
bien : Vous ne ferez jamais de mesme M r Claveret, et je ne 
m'estonne pas de vous entendre dire que vous ne vous pi- 
quez pas de faire des vers, je vous croy. Neantmoins vous 
dites au mesme temps que ce que vous avez produit ne 
vous a point fait rougir de honte, c'est seulement un tesmoi- 
gnage de vostre effronterie, plustost que la bonté de vos 
ouvrages. Apres tout, Orateur et Poète de baie, souvenez 
vous de n'intéresser personne en vostre affaire, et que quand 
M r Corneille a dit, Je ne dois quà moy seul toute ma re- 
nommée, il a parlé raisonnablement et véritablement, Son- 
gez seulement comme je vous ay desja dit à ce que vous 
estes. Que vous n'avez jamais rien fait de bien, que de vous 
estre teu depuis quatre ans. Que vous ne deviez pas rompre 
ce silence pour une si mauvaise chose. Que les sottises de 
vostre lettre faschent tous les honnestes gens. Que cela 
vous rend bernable par (.out pays. Que tout ce qu'elle con- 
tient est trop plat, et trop peu fort pour donner la moindre 
atteinte au Cid, ny faire croire que Monsieur Corneille en 






• — 196 — 

soit seulement le copiste comme vous dites. Que je ne luy 
conseille pas de se donner la peine de vous respondre. Que 
vous estes auprès de luy ce que le Laquais est auprès du 
Maislre, et qu'un amy du Gid qui ne fit jamais profession 
d'escrire, et qui ne laisse pas de se connoistre aux bonnes 
choses, n'a fait cette lettre que pour vous advertir de prati- 
quer un proverbe Latin que vous vous ferez expliquer, et 
qui dit, Ne sutor ultra crepidam. Adieu Claveret, ne soyez 
pas curieux de sçavoir mon nom de peur de l'aprendre. 



- 197 - 

XII. — L'ACOMODEMENT DU CID 

et de son Censeur (,) . 




lONSIEUR du CID, vous n'avés fait que deux 
fautes, qui ne se puissent reparer, Tune, d'avoir 
fait imprimer vostre pièce, qui avoit esté si 
bien approuvée sur le Théâtre. Et l'autre, d'avoir répondu 
à celuy qui l'a censurée; Parce que vous ne vous déviés 
pas ennyvrer de la gloire du Théâtre, pour montrer que 
vous n'en pouviez point prétendre hors de là : Et que pour 
répondre à un ennemy déclaré et conneu , il faloit faire 
mieux de la plume ou de l'espee. Vous ne scauriez nier que 
dans le détail de vostre Pièce, vous ne soyez imbécile dans 
le sentiment des Roys, de la Nature, de la Vertu, des 
Grands, des Sages, des Capitaines, des Fanfarons et des 
Modestes : Et que vous ne spyez extrêmement plat et fade 
dans vos Vers,, pour estre si présomptueux, si foible et si 
extravagant en H'Epistre d'Ariste, qu'on ne peut com- 
prendre quel mouvement vous l'a dictée. Mais si Ton vous 
reproche qu'en vostre Lettre Apologitique au Sieur Scudem, 
l'on ne sçauroit deviner si vous voulez passer pour Vaillant, 
pour Poltron, pour Ecolier, ou pour Maistre : Et qu'on 
doute si vous connoissez vous mesme ce que vous estes 
(si ce n'est un Suppliant qui voudroit bien faire le Rodo- 
mont) Consolez-vous, que celuy qui vous a deffaict en une 
moitié de son livre s'est deffaict en l'autre, et vous accordez 
tous deux. ', 

(i) Auteur inconnu. 

Éd. princ. A Paris, M.DC.XXXVII. In-8° de 7 pages, y compris le 
titre. — Publié d'après l'exemplaire de la Bibliothèque de Caen (• '" 2 e ' ) 



/ 



- 198 - 
XIII. — LA VICTOIRE DU SIEUR CORNEILLE 

ScUBERY ET ClAVERET 

Avec une remonstrance par laquelle on les prie 
amiablement de ri exposer ainsi leur renommée 
à la risée publique <î> . 

Çrfff. ;^ES Romains ont tousjours tiré quelque mauvais 
irKv^ présage du cri de certains oyseaux comme avant-. 
I*jft5p4}j coureurs d'une sinistre advanture. Et encore qu'il 
ne faille s'attacher à cette superstitieuse religion toutesfois 
cette mutine bravade de nos Poètes enflez plustost de 
vanité, que de gloire solide pour faire paroistre leurs 
escrits, et donnans passage à la vacuité de leur cerveau, ne 
semble rien tirer de ïion en conséquence, et pour vous en 
monstrer une preuve manifeste. Nostre histoire nous fqit 
foy que du temps que Charles VIII entreprit la guerre con- 
tre les Bretons, qu'avant cette sanglante deffaite plusieurs 
Corneilles, et autres oyseaux semblèrent donner le signal, 
se chocans si rudement dans l'air, que la terre fut couverte 
d'une charogne qui rendoit une tres-puante odeur. 

Nous voyons l'énigme desveloppee. C'est ceste misérable 
Corneille déplumée par la cruauté de nos Poètes qui luy 
font la guerre ot quoy qu'ils ne soyent pas oyseaux, se bat- 
tent toutesfois à coups do plumes, dont les blesseures sont 
plus dangereuses qu'ils ne les ressentent pas, mais n'admi- 
rez vous pas leurs folies exprimées il y a longtemps par 
nostre brave Poète Mantuan 



(i) Auteur inconnu. 

Éd. princ. A Paris, M.DC.XXXVII. In-8* de 7 pages, titre compris. 
Réimprimé d'après l'exemplaire du British Muséum ( 840, c ' =■' ] 



I. - 199 — 



Non alias cceh ceciderunt plura screno, 
Fulgura, quant tumidi nunc exarsere potta, 

Et comme poussé (Tune fureur divine il s'escrie tout 
d'un coup descouvrant la principale cause de ceste ré- 
volte, ' 

si mens non lava fuisset 

Sape sinistra cava pradixit ah ilîice cornix, t 

Voulant dire que ceste Corneille s'estant perchée sur un 
chesne (dont on couronnoit les anciens) par la vanité À en- 
couru la disgrâce de tout le monde quelqu'un peut-estre 
s'estonnera de ce discours, mais qu'il en aprene la cause. 
M'estant de fortune trouvé devant l'horloge du Palais, ou 
un vendeur de denrée crioit a gorge desployee l'accomode- | 
ment du CID ; un honneste homme assez aagé ayant en- 
tendu l'accomodement de notre Sire, et croyant quec'estoit 
quelque affaire d'Estat, le voulut acheter, mais ne pouvant 
seulement comprendre le mot de CID, le Crieur le reprit : 
ce n'est pas la viande pour vous, ce sont ces maraux de 
Poètes (ainsi les qualifiat-il) qui se battent à coups de bec 
comme harangeres : Il y a desja huict jours que nous som- 
mes à débiter leurs voiries. Comme la curiosité m'avoitfait 
arrester, j'escoutois cet entretien avec assez d'impatience, 
me voyant deschiffré ainsi de ceste canaille, qui passoit 
bien jusques là de dire que Scudery s'estpit fait mocquer 
do luy à ses dcspcns, comme portoit le bas du tiltre des 
Observations du CID. Je me résolus par un court advertis- 
seinent d'en parler à ces Messieurs et principalement au sieur j 
Corneille, m'asseurant tousjours de ses bonnes grâces, et me 
disant son loyal amy : Lequel tout fraischement annobly, 
fait (comme il dit) esclatter sa renommée, non pas par des 
actes de vaillances, mais par desCrieurs de Gazettes, fidels 
héros de ses vertus héroïques, qui depuis un mois en ont 
rebattu les oreilles de tout le monde; Sans oublier Scudory 



— 200 — 

'qui picqué aussi de sa noblesse a premièrement attaqué le 
sieur Corneille en duel, comme homme de sa condition, se 
servant (contre la coustume) plustost de la pointe de sa 
plume que de son espee, qui est peut-estre un peuesmous-. 
see, estimant que la chaleur du temps requeroit plustost de 
combattre en chambre close, qu'au milieu d'un pré. Pour 
moy j'approuve la vaillance du sieur Claveret, qui en despit 
de l'en vie, encore qu'il lie fasse bravache de Gentil-homme, 
est encore plus courageux que le dernier, et s'escrie 
Quanttim acte valeo tantiim valet isie îoquendo : 

Voyez comme il luy reproche cette rodomontade espagnole, 
• et comme Scudery ne veut avoir le dernier, ayant mesme 
respondu au Sieur Corneille qui luy avoit reproché de n'a- 
voir facile intelligence du Latin, au contraire il luy monstre 
•qu'il avoit tort de le blasmer de ce que 

Poetœ 

Cum maie hudanti cantaverit ocyma amicus ; 

et de fait il a raison de reprocher à Corneille son arrogance, 
veu qu'un chacun sçait bien que c'est luy. 

Nuper in banc urbem pedibus qui venerat albis, 

et mesme facetieusement on adjouste qu'Icare ayant voulu 
voler trop haut se noya, que la Corneille en pourroit bien 
faire de mesme, ne pouvant supporter Tesclat du Soleil. , 

Messieurs les Poètes, pour vous traiter en amys, comme 
je me persuade, ne descouvrez vous pas de quelle source 
est provenuë ceste envie quelqu'un cognoissant les caprices 
de vos fantaisies, a voulu se servir d'une querelle faite à 
plaisir pour vous diffamer : car sous prétexte de vous def- 
fendre, vous avez publié vous mesme votre infamie, et cha- 
cun de vous se reproche ce qui est de plus messeant à sa 
condition : Je ne pouvois m'imaginer que nos Poètes vou- 



— 201 — 

lans passer pour des gentils hommes, se traitassent les 
uns les autres d'injures, comme des crocheteurs degreue à j 
coups de poings. C'est pourquoy ayant esgard à cette re- ! 
monstrance, je vous prie d'oresnavant traictez vous et vostro 
renommée un peu plus favorablement. Adieu. 

Vous expliquerez s'il vous plaist les lieux incogneus à 
vostre advantage, attendant la response je ne declareray 
mon nom, prenez plus de peine à ce que 

Non metttant tua cprmina scombros. 



/ 



: 



. 



202 — 



XIV. — LETTRE A A sous le nom d'Ariste 



(i) 



Ce n'est donc pas asse\> et de la part des Muses, 

Ariste, Cest en vers qu'il vous faut des excuses, 

Mais la mienne pour vous n'en plaint pas la façon 

Cent vers luy coustent moins que deux mots de chanson, etc 



pgf?E n'est dont pas assez Ariste que vostre humeur 
â5g? remuante aye jadis troublé le repos de vostre soli- 
*£•'.,,. ;,; :'-> tude et -0 silence de vostre maison, en s'attaquant 
aux œuvres et à l'éloquence de Monsieur de Balsac. Ce n'est 
donc pas assez que vous ayez voulu abattre autrefois le vol 
de ceste belle plume, à qui les François ne peuvent denier 
l'obligation toute entière qu'ils luy ont de la politesse de 
leur langue : ny les Orateurs refuser à ses ouvrages le 
mèsme respect que les Poëtes rendent à la mémoire de 
Monsieur de Malherbe : il faut encor qu'après dix ans de 
silence, au mespris de vostre habit et au scandale de vostre 
profession, en un temps ou l'on vous croyoit destaché de 
toutes ces vanitez, et revenu en une parfaite resipisence 
vous repreniez vostre vielle marotte, et que vous impor- 
tuniez vostre amy de vous donner des chansons (sans dire 
si s'est à boire ou a dansjer) à l'heure mesme que vous le 
sçavez occupé à ce grand mariage, et qu'il faict accepter à 
une fille pour mary celuy qui le jour mesme a tué son 
père. Vous me permettrez devons dire que vos persécutions 
estoient bien grandes, puisque vous l'avez obligé à rompre 
l'alliance qui estoit entre ces trois sœurs la Poésie, la Mu- 



(j) Par Faucon de Ris, S r de Charleval (Voir notre Introduction). 
Éd. princ. S, î. n. d. In-8° de 8 pages. 



\o 



— 203 — 

sique et la Peinture : qu'il appelle la seconde folle et hipo- 
condriaque, préférant comme un autre Midas, au hazard 
d'avoir les mesmes oreilles, la fluste grossière de Pan, à la 
Lyre d'Apolon, et aux airs de Guedron et de Boisset ces mau- 
vaises Poésies dont il nous persécute à tous propos; mais il 
est facile à juger que vostre amy n'a pas tant pris cette mau- 
vaise occasion pour aucune antipathie qu'il eust avec cette 
belle Déesse, que pour prendre subject de publier ses 
mérites et de s'estendre sur ses louanges. Cette insuppor- 
table vanité dont il nous persécute depuis tant de temps, 
et la peine qu'il prend tous les jours pour nous persuader 
qu'il est homme hors du commun, m'ayant donné la curio- 
sité de lire sa pièce du Cid m'a donné quant et quant la 
cognoissance, et de son peu de valeur et de l'imbécillité du 
personnage. J'advoûe que les sentimens de ses amis pour 
ce Poëme avoient préoccupé mon esprit devant que j'en 
eusse faict la lecture, je donnois quelque chose à l'approba- 
tion du peuple, encor que je le cogneusse mauvais juge : 
mais je m'apperceus bien-tost après que c'estoit l'ignorance, 
et non pas sa beauté qui causoit son admiration l: Je fis 
donc resolution de guérir ses idolâtres de leur aveugle- 
ment, et le dessein que j'avois de les desabuser, me faisoit 
prendre la plume quand un autre plus digne observateur 
m'a prévenu, qui me la faict tomber des mains et qui s'en 
est acquitté avec beaucoup' plus d'honneur que je n'eusse 
peu faire. Je ne scaurois pourtant m'empescher de l'accuser 
icy de peu de soin. Car encore qu'il ait remarqué huict cents 
playes sur ce beau corps je trouve toutefois qu'il en a 
négligé pour le moins huict cents autres qui meritoient 
bien d'estre sondées. Nombre suffisant pour demander une|| 
plus exacte censure : mais je me persuade qu'il a voulu 
l'estourdir, et non pas l'assommer, et qu'il s'est contenté 
d'estre son vainqueur sans vouloir estre son meurtrier, 



— 204 — 

pour ce qui est de la lettre qu'il vous adresse, Ariste, et 
qui demande sa place à l'hospital des fous incurables. Je croy 
que le Sieur Corneille pense trouver son excuse en ce qu'un 
Poëte excellent se licentie quelquefois dans ses propres lou- 
anges et se peut dispenser de cette retenue qui fait parler les 
autres avec plus de modestie d'eux-mesmes,nous en avons des 
exemples dans les ouvrages d'Homère, de Virgile, de Ron- 
sard, de Malherbe, et de quantité d'autres grands hommes qui 
ont parlé de leurs génies en termes avantageux. On le souf- 
froit parce qu'ils faisoient voir la vérité dans leurs senti- 
mens, et qu'ils s'aceommodoient à la vénération que tout le 
monde rendoit à leurs divines plumes : mais s'il fut jadis 
permis de dire vray à ces Messieurs là ce n'est pas à dire 
qu'il soit permis de mentir à celui-cy. Donnons toutesfois 
ces fumées à l'amour que ce Narcisse a pour soy-mesme, 
et venons à ceste lettre Apologétique, où il se met la Cou- 
ronne sur la teste où il se dresse un trosne, d'où il regarde 
ceux à qui il avoit faict auparavant l'honneur de s'esgaller 
au dessous de son marchepied, et où il dit par une pre- 
sumption qui dégénère en folie qu'il ne tient pas à soii 
observateur, que du premier lieu ou beaucoup iïhonncslcs 
gens Vont mis, il ne Vait fait descendre au dessous de Cla- 
veret y je voudrois bien sçavoir qui sont ceux qui l'ont si 
bien placé, et s'il se trouve bien à son aise en ce lieu-là, et 
par quels degrez il y auroit peu monter ? pauvre esprit qui 
voulant parestre admirable à chacun se rend ridicule à tout 
le monde, et qui le plus ingraTdes hommes n'a jamais re- 
cogneu les obligations qu'il a à Seneque et à Guillen de 
Castro à l'un desquels il est redevable de son Cid et à 
l'autre de sa Medee. Il reste maintenant à parler de ses 
autres pièces qui peuvent passer pour farces, et dont les 
tiltres seuls fjnsoient rire autrefois les plus sages et les 
plus sérieux, il a faict voir une Mélite, la Galierie du Palais 



— 205 — 

et la place Royale. Ce qui nous fafsoit espérer que Mon- 
dory annonceroit bientost le Cimetière S. Jean, la Sama- 
ritaine et la place aux Veaux. L'humeur ville de cet 
autheur! et la bassesse de son ame n'est pas difficile à 
cognoistre dans les sentimens qu'il donne aux principaux 
personnages de ses Comédies il rend les uns fourbes, arti- 
ficieux, et faict commettre aux autres des laschetez dont 
luy-mesme quelque profession publique qu'il fasse de poi- 
tronerie ne pourroit pas s'empescher de rougir si je les luy 
remettois devant les yeux, et certes il est bien difficile qu'il 
peust rendre ses Acteurs plus vaillans puisque luy-mesme 
n'a pas si tost la permission de prendre une espee qu'il se 
déclare par une Lettre imprimée indigne de la porter et j. 
qu'à peine a-t'il reçeu celles de noblesse qu'il faict une ac- 
tion assez infâme pour l'en dégrader. Voilà ce grand Poète j 
qui dit parlant de son Cid. 

Nescio quid tnajus nascitur Iliade. 

J'aurois eu assez de discrétion pour cacher les vices de' Il 
vostre amy, et les vostressi vous n'aviez eu assez de com- j 
plaisance pour mesdire d'une personne que vous ne co- I 
gneustes de vostre vie : mais afin que vous ne tombiez plus u 
en semblables extravagances j'ay bien voulu vous apprendre j 
par ceste lettre de ne forcer plus une personne au ressen-i 
timent qui n'a pas songé à vous offencer. Adieu, 




- 206 — 
XV-LETTRE POUR MONSIEUR DE CORNEILLE, 

CONTRE LES MOTS DE LA LETTRE SOUS LE NOMD'ArISTE U) . 

Je fis donc resolution de guérir ces Idolâtres. 

ACHEZ-vous tant qu'il vous plaira, faites pro- 
testation de changer à tous momens de party, 
on vous le pardonne , vous passez pour homme 
qui reçoit aisément toutes sortes d'impressions. On dit que 
vous avez eu au commencement du Gid les sentimens d'un 
homme raisonnable, et que voué n'avez pu luy denier les 
louanges qu'il tiroit sans violence de tous les honnestes 
gens; pourquoy maintenant déférer au jugement de l'Ob- 
servateur, à cause qu'il vous a tesmoigné approuver cinq 
ou six mauvaises Pièces rimées, que vous dites avoir faites : 
Jeune homme asseurezvostre jugement devant que de l'ex- 
poser à la censure publique, et ne hasardez plus de libelles 
sans les avoir communiquez à d'autres moins passionnés 
que l'Observateur ; j'advoûe qu'il vous doit beaucoup, mais 
il eust pu choisir un plus juste instrument de ses louanges 
que vous, il est peu curieux de sa réputation ; je commence 
à désespérer de son party, puis qu'il l'abandonne à des 
personnes qui le sçavent si mal soustenir ; c'est une preuve 
certaine de la fausseté d'une affaire, quand elle tombe entre 
les mains d'un ignorant. Aussi' n'avons-nous point veu 
d'autres personnes embrasser ses interests ; Claveret a esté 

(i) Auteur inconnu. \ 

Ed. princ. S. i. n. d. In-8° de 3 pages, plus 2 nages contenant une 
épigramme de Martial, une traduction de cette épigrafnme, et une seconde 
épigramme. 



— 207 — 

le premier qui s'est esveillé, qui dans ses plus grandes am- 
bitions n'a jamais prétendu au delà de Sommelier dans une 
médiocre maison, encore je luy fais beaucoup d'honneur : 
Celuy que j'attaque est un peu plus fortuné de biens, mais 
il faut apporter de la foy quand il s'Agist de son origine 
(j'ayme mieux parestre obscur que médisant) il eust pu 
réussir du temps des comparaisons, sa misérable éloquence 
me fait pitié, je ne peux consentir qu'un tel personnage se 
veuille dire du nombre des Autheurs et qu'il se mesle au- 
jourd'huy de juger de la bonté ou de la fausseté d'une 
Pièce ; voyez le resonnement de ce visage, il se vante de 
vouloir guérir des Idolâtres. Monsieur le Médecin vous ap- 
portez de fort mauvais remèdes, et si vous estiez aussi peu 
versé dans le reste de vostre doctrine, il est périlleux de 
tomber entre vos mains, vous avez produit de si mauvaises 
raisons que vous n'avez pas commencé à me persuader, 
bien esloigné de me convaincre. Si vous me priez je don- 
neray quelque chose à l'obligation que vous avez à la 
maison de Monsieur do Scudery, puis que vous portez ses 
intorosts au delà d'un homme désintéressé, il paroist que 
vous en avez receu quelque sensible plaisir, il est vray que 
vous estes de sa maison, et que vous assistez souvent aux 
Conférences qui s'y traitent, vous n'en revenez point qu'a- 
vec de nouvelles lumières ; et ce grand amas de belles 
figures que vous prostituez dans votre petit papier, valent 
bien que vous l'en remerciez, mais gardez bien qu'en vou- 
lant fuir le vice de mesconnoissant vous ne choquiez abso- 
lument la plus saine partie du monde. Monsieur de Corneille 
a satisfait tout le monde raisonnable, vous avec affecté avec 
trop de violence et d'animosité la diminution du crédit qu'il 
avoit acquis; et si vous eussiez eu assez de pouvoir vous 
eussiez terny la gloire d'un homme duquel vous avez au- 
trefois recherché l'amitié, et de laquelle il vous avoit ho- 



— 208 — 

noré, vous ne la méritiez pas, puisque vous prenez si peu 
de soin à la conserver. 

Au reste je vous veux advertir encore une fois d'un poinct 
qui ne vous sera pas Inutile. Monsieur l'Autheur, c'est de 
vous deffaire de vos comparaisons, lesquelles paroissent 
fort souvent dans vostre lettre, et choquent beaucoup de 
personnes, vous estes jeune, il y a espérance que vous 
vous gueriroz de vos erreurs, et direz un jour quo je n'ay 
pas peu contribué à vostre advancement. Adieu beau corps 
plein de playes, et si tu veux sçavoir mop nom, je ne fus 
jamais renégat. Adieu, console toy. I 



Martialis. — Epig. L. 9, Epi. 83. 

jr EGTOR et Auditor nostros probat, Aule libellos 
AJl Sed quidam exactos esse Poëta negat : 
Non nimium euro, nam caane fercula nbstrae 
Malim convivis quam placuisse cocis. 



Traduction, a Monsieur Corneille. 

ES vers de ce grand GID , que tout le monde admire , 
Charmant à les entendre, et charmant à les lire. . 
Un Poêle seulement les trouve irreguliers : 
Corneille mocque toy de sa jalouse envie , 
Quand le festin agrée à ceux que Ton convie, 
Il importe fort peu qu'il plaise aux Cuisiniers. 




— 209 — 

Epigramme, 

I les vers du grand CID, que tant de monde admire, 
Charment à les ouyr, mais non pas à les lire, \ 
Pourquoy le traducteur des quatre vers Latins , 
Les a-fil comparez aux mets de nos festins ? 

J'advoûe avoc luy, s'il arrive, '„ I, 
Qu'un mets soit au goust du convive, 

Qu'il importe bien peu qu'il plaise au cuisinier; \ 

Mais les vers qu'il deffend d'autres raisons demandent, 
C'est peu qu'ils soient au goust de ceux qui les entendent , 
S'ils ne plaisent encore aux maistres du mestier. 



14 



, 




— 210 — 
XVI. — RESPONGE DE *** A *** 

SOUS LE NOM D ? ArISTE (1) . • 



|E vous estonnez point du procédé que l'on pra- 
tique aujourd'huy contre vous : On veut res- 
veiller une guerre qui a fait trembler tous les 
bons esprits de son temps, et qui n'en a laissé pas un dans 
le pouvoir de se dire neutre. Les Partisans de l'Observateur 
recognoissent sa faiblesse, et pour rendre son party plus 
nombreux, ils veulent attirer à luy des personnes qui ne 
se souviennent plus de leurs dissentions, et qui ne songent 
qu'au dessein qu'ils ont fait de ne plus tomber dedans une 
faute publique. Je croy que Monsieur de Balsac n'approu- 
vera jamais l'orgueil qu'on tasche de luy attribuer. Et je 
ne doute point aussi que vous n'ayez esté marry de vous 
voir meslé dedans une dispute particulière; et que vous 
n'ayez tous d'eux eu en horreur le dessein de l'Anonime, 
qui veut embarasser des âmes des-interessees, et faire en- 
trer dans la lice deux personnes toutes fraisches, afin de 
faire esquiver son amy qui n'en peut plus. Il me permettra 
dé luy dire qu'il n'a pas assez bien agy en cecy , et qu'il 
devoit ou s'attaquer absolument à vous, ou mesdire seule- 
ment de iMonsieur Corneille; sans par un galimatias qui ne 
veut rien dire, et par une confusion absurde, vous adresser 
le commencement d'une lettre injurieuse; et la poursuivre 
par des railleries et des impostures qui s'adressent directe- 



(i) Auteur inconnu. 

ÉD. princ. A Paris, M.DC.XXXVII. In-8" de 8 pages, titre compris. 



— 211 — 

ment à vostre Amy. Puisque je luy en eusse voulu; j'eusse 
bouffonne sur Melite, et eusse dit que ce ne fut jamais 
qu'une pièce fort foible, puis qu'elle n'eut la peine que 
d'effacer ^e peu de réputation que s'estoit acquis le bon 
homme Hardy, et que les pièces qui furent de son temps 
ne valoient pas la peine d'estre escoutees. Car la Sylvie et 
la Clfryseide (par exemple) estoient les saillies d'un jeune 
escolier qui craignoit encore le fouet; et le Ligdamon par- 
toit d'une plume qui n'avoist jamais esté trenchée qu'à 
coups 1 d'espée. J'eusse dit que la Gallerie du Palais n'estoit 
pas bonne, parce que le nom en estoit trop commun. Que 
la Place Royalle n'estoit pas meilleure, puis qu'il en avoit 
desrobé le-liltre à ce tres-fameux et tres-celebre autheur, 
MonseigneurJClaverel : et que la Suivante estoit une 
pièce qu'on j/e pouvoit gouster, parce que l'on en avoit ja- 
mais veu une qui fust faite avec de si grandes regularitez. 
Mais aussi n'eussay-je pas oublié les Eloges de tous les 
Poëmes qui furent représentez dedans les mesmes temps. 
Et sur tout j'eusse fait une Apologie pour la pauvre Syl- 
vanire, dont les exemplaires ne périront jamais. J'eusse 
loué le duc d'Aussonne, et eusse dit que l'esprit de TAu- 
theur y est miraculeux, puis que toute la pièce (qui est 
assez longue) n'a pourtant rien de plus achevé que ce qu'on 
voit dans un premier acte; et qu'il a voulu par le mesme 
Poëme bannir les honnestes femmes de la Comédie, qui 
n'ont pu jamais souffrir les paroles ny les actions de ses 
deux Héroïnes. Mais après aussi j'eusse examiné sa Vir- 
ginie, et ayant laissé à Ragueneau le soin de faire une 
Satyre contre le coup fourré qui a fait rire tout le monde; 
J'eusse admiré la force d'esprit de son Héros, qui m'esprise 
une Princesse qui l'aime, et fait mesme le semblant de ne 
la pas entendre quand elle se déclare à luy ; et le tout à 
cause qu'il aime sa sœur. Mais je n'aurois garde d'enfoncer 



— 212 — 

sur leur amour, de peur d'y faire voir ou de l'inceste, ou 
de la brutalité ; et de dire qu'un Incognu, qu'il veut faire 
passer pour honiieste homme, ne voulust pas avoir de 
l'amour pour une belle fille ; à cause qu'il a de l'amitié pour 
une autre qui est bien moins scrupuleuse que luy. Apres je 
passerois à la Sophonisbe, que j'entends plaindre avec au- 
tant de justice, que Didon se plaint chez un Ancien, de ce 
qu'on la fait moins honrieste qu'elle ne fut. Je tascherois à 
recouvrir l'honneur de Syphax, qui fait moins pitié par le 
débris de sa fortune, et par le bouleversement de son 
trosne, que parce qu'il surprend un poullet que sa femme 
a envoyé à Massinisse. J'aurois blasmé toute l'importunité 
du second acte, ou Sophonisbe paroist tousjours; et pas- 
sant plus avant pour imiter les Escrivains du temps, je me 
serois escrié à la Scène ou Massinisse apprend d'elle quand 
il commença d'en estre aimé. raison de l'autheur que 
faisiez-vous alors? qu'estoit devenu ce jugement dont vous 
n'avez que l'apparence dans toutes vos pièces ? Massinisse 
avoit-il pas raison de craindre qu'on ne luy rendist ce qu'il 
avoit preste ? et quand Sophonisbe en verroit quelqu'un 
de meilleure mine; qu'elle ne l'estimast plus que luy, puis 
que c'estoit le sujet pourquoy elle l'avoit estimé plus que 
Syphax? En fin je n'escouterois point l'excuse qu'il allègue, 
puis qu'elle ne vaut rien, et aimerois mieux qu'il eust traicté 
l'histoire comme elle s'est passée, que comme elle a deu 
se passer, au moins à ce qu'il dit. Mais je ne voy pas que 
je fais presque la mesme chose que celuy que je blasme, et 
qui vous adresse sa lettre, puis que je fais revivre des 
fautes que j'avois pris tant de peine d'oublier. Vous co- 
gnoistrez pourtant que j'en use avec plus de raison que 
luy, qui va troubler le repos d'un Religieux jusques dans sa 
cellule. Pour moy qui suis au monde, et qui ay toujours 
loué en luy ce qui n'y a pas esté blasmable. Je vous advoûe 



- 213 — 

que le voyant hors du sens, j'ay commencé à perdre la 
bonne opinion que j'en avois conceuë; et sçachant de plus 
qu'il fait son possible pour fomenter la- discorde, je l'ay 
considéré comme ces meschans Politiques, qui n'estans 
pas assez puissans pour subsister d'eux-mesmes, taschent 
de brouiller les affaires, afin d'establir des fondemens à • 
leur fortune sur les ruines de ceux qu'ils n'eussent osé 
choquer ouvertement. Il fait battre deux ennemis forts et 
redoutables (au moins par ses conseils il tasche de vouloir 
relever celuy qui est presque abbatu) et ne considère pas 
que celuy qui a desja de l'avantage, parce qu'il c'est teu ; 
en aura encor de plus grandes quand il voudra parler : Et 
puis qu'il juge un bon esprit indigne de sa colère, il verra 
celui- cy avec un si grand mespris, qu'il ne voudra jamais 
penser à luy, puis qu'il ne songe qu'aux choses excellentes. 
Imitez-le, Ariste, et laissez aux honnestes gens le soin de 
respondre à la calomnie. 






— 214 - 
XVII. — LETTRE DE MONSIEUR DE SCUDERY, 

A i/ ILLUSTRE ACADEMIE {î) . 



te* MESSIEURS, — Puisque Monsieur Corneille m'oste 
: V/ i le masque, et qu'il veut que Ton me connoisse, 
F^ir&A j'ai trop accoustuiné de paroistre parmy les per- 
sonnes de qualité, pour vouloir encor me cacher : Il m'o- 
blige peut-estre en pensant me nuire ; et si mes Observa- 
tions ne sont pas mauvaises, il me donne luy-mesme une 
gloire, dont je voulois me priver, Enfin Messieurs, puis 
qu'il veut que tout le monde sçache que je m'appelle Scu- 
dery, je l'advouë. Mon Nom, que d'assez honnestes gens 
ont porté devant moy, ne me fera jamais rougir : veu que 
je n'ay rien fait non plus qu'eux, indigne d'un homme 
d'honneur. Mais comme il n'est pas glorieux, de frapper 
un ennemy, que nous avons jette par terre, bien qu'il nous 
dise des injures, et qu'il est comme juste, de laisser- la 
plainte aux affligez, quoy qu'ils soient coupables, je ne veux 
point repartira ses outrages par d'autres, ny faire comme 
luy, d'une dispute Académique, une querelle de Crocheteurs, 
ny du Licée un marché public. Il suffit qu'on sçache que le 
subjet qui m'a fait escrire est équitable, et qu'il n'ignore 
pas luy-mesme, que j'ay raison d'avoir escrit. Carde vouloir 
faire croire que l'envie a conduit ma plume, c'est ce qui n'a 
non plus d'aparence que de vérité : puis qu'il est impos- 
sible que je sois atteint de ce vice, riour une chose où je 

— S r- 

(i) Par Scudéry. 

Éd. princ. A Paris, chez Antoine de Sommaville, au Palais, à l'Escudo 
i France. M. DC. XXX VII. — In-8° de u pages, titre compris. 






— 215 - 

remarque tant de deffaux, qui n'avoit de beautez, que celle 
que ces agréables trompeurs qui la representoient luy 
avoient prestées, et que Mondory, la Villiers, et leurs com- 
pagnons, n'estans pas dans le livre, comme sur le Théâtre, 
le Cid Imprimé, n'estoit plus le Cid que Ton a creu voir. 
Mais puis que je suis sa partie, j'aurais tort de vouloir estre 
son juge, comme il n'a pas raison de vouloir estre le mien. 
De quelque nature que soient les disputos, il y faut tou- 
, jours garder les formes : Je l'ataque, il doit se défendre ; 
mais vous nous devez juger. Vostre illustre Corps, dont 
nous ne sommes ny l'un ny l'autre, est composé de tant d'ex- 
cellens hommes, que sa vanité seroit bien plus insupporta- 
ble, que celle dont il m'accuse, s'il ne s'y vouloit pas sub- 
mettre comme je fay. Que si l'un de nous deux devoit ré- 
cuser quelques-uns de vous autres, ce seroit moy qui le 
devrois faire, puis que je n'ignore pas, malgré l'ingratitude 
qu'il a fait paroistre pour vous, en disant, 

Qu'il ne doit qu'à luy seul, toute sa retiommée. 

Que trois ou quatre de celte célèbre Compagnie, luy ont 
-corrigé tant de fautes, qui parurent aux premières repré- 
sentations de son Poème, et qu'il osta depuis par vos con- 
seils. Et sans doute vos divins esprits, qui virent toutes 
celles que j'ay remarquées en cette Tragicomedie, qu'il 
appelle son Chef-d'œuvre, m'auroient osté en le corrigeant, 
le moyen et la volonté de le reprendro, si vous n'eussiez 
esté forcez d'imiter adroittement ces Médecins, qui voyant, 
un corps dont toute la masse du sang est corrompue, et] 
toute la constitution mauvaise, se contentent d'user do re- 
mèdes palliatifs, et de (faire languir et vivre, ce qu'ils ne) 
sçaurojent guarir. Mais, Messieurs, comme vous avez fait] 
voir vostre bonté pour luy, j'ay droit d'espérer en voslr( 
justice, puis que les vertus sont comme enchaînées, el 



— 216 — 

qu'elles se tiennent toutes par les mains, ainsi qu'on des- 
peint les Grâces. Que Monsieur Corneille paroisse donc, 
devant le Tribunal où je le cite, puis qu'il ne luy peut estre 
suspect, ny d'injustice, ny d'ignorance; qu'il s'y défende, 
une à une de plus de mille choses, dont je l'accuse en mes 
Observations ; et lors que vous nous aurez entendus, si vous 
me condamnez, je me condamneray moy-mesme : Je le 
croiray ce qu'il se croit; je l'appelleray mon maistre, et par 
un livre de retractations, je feray sçavoir à toute la France, 
que je sçay que je ne sçay rien. Mais à dire vray, j'ay bien 
de la peine à croire, qu'il veuille descendre du premier 
rang où beaucoup (dit-il) l'ont placé, jusqu'au pied du 
Throsne que je vous esleue, et recognoistre pour Juges, 
ceux qu'il appelle ses inférieurs, par la bouche de ces hon- 
nestes gens, qui n'ont point de nom, et qui ne parlent que 
par la sienne. Il se contentera peut-estre, d'avoir dit en gê- 
nerai, que j'ay cité faux, et que je l'ay repris sans raison ; 
mais je l'advertis, que ce n'est point par un effort si foible, 
qu'il peut se relever estant abbatu ; puis que dans peu de 
jours, la quatriesme édition de mon ouvrage, me donnera 
lieu de le faire rougir, de la fauceté qu'il m'impose, en mar- 
quant en marge, tous les Autheurs, et tous les passages 
que j'ay alléguez, et que vous, qui sçayez ce qu'il ignore, 
sçavez bien estre véritables. Ce n'est pas que je souhaitasse 
qu'il dist vray, parce que mes censures estans fortes et so- 
lides, j'aurois en moy-mesme les lumières, que je n'ay fait 
qu'emprunter de ces grands hommes de l'antiquité : et 
sans la metampsicose de Pitagore, Scudery auroit eu l'es- \ 
prit d'Aristote, dont il confesse qu'il est plus esloigné, 
que le ciel no l'est do la terre. Mais quelque foiblesse qui 
soit en moy, qu'il vienne, qu'il voye, et qu'il vainque s'il 
peut, ce trois fois grand autheur du Cid : soit qu'il m'a- 
laque en soldat, maintenant qu'il est obligé de l'estre, soit 



— 217 — 

qu'il m'ataque en escrivain, il verra que je me sçay défen- 
dre de bonne grâce, et que si ce n'est en injures, dont je 
ne me mesle point, il aura besoin de toutes ses forces. 
Mais s'il ne se défend que par des paroles outrageuses, au 
lieu de payer de raisons, prononcez, mes juges, un arrest 
digne de vous, et qui face sçavoir à toute l'Europe, que 1 le 
Cid n'est point le chef-d'œuvre du plus grand homme de 
France, mais ouy bien la moins judicieuse Pièce de Mon- 
sieur Corneille mesme. Vous le devez, et pour vostre gloire 
en particulier, et pour celle de nostre Nation en gênerai, 
qui s'y trouve intéressée : veu que les estrangers qui pour- 
ront voir ce beau chef-d'œuvre, eux qui ont eu des Tassos et 
des Guarinis, croyroient que nos plus grands Maistres, ne 
sont que des apprentifs. C'est la plus importante et la plus 
belle action publique, par où vostre illustre Académie, 
puisse commencer les siennes >: tout le monde l'attend de 
vous, et c'est pour l'obtenir que vous présente cette juste 
requeste, 

Messieurs, 

Vostre tres-humble, et tres-obèyssant, Serviteur, 

DE SCUDERY. 



218 — 



XVIII. — PARAPHRASE 

DE LA DEVISE DE i/O B S E R V A TE UR 

ET POETE ET GUERRIER 
IL AURA DU LAURIER. 

Ou commentaire de ces mots, Soit qu'il m'attaque en 

soldat maintenant qu'il est obligé de Testre, soit 

qu'il m'attaque en escrivain. etc. page 10. 

de la Lettre à l'Illustre Académie (,) . 



iM^^ANS le milieu d'un camp, lassé de commander; 
J/ . ; , n :! } Sur la peau d'un tambour où je vay m'accouder, 
*£§&$£$ Plus haut que les canons je fais sonner ma veine : 
A Paris quant je laisse eschapper quelque escrit , 
Mon livre des l'abord fait sçavoir, a qui lit, 

Combien je suis grand Capitaine. 
Ainsi les nobles feux qu'allume la chaleur 

De la muse et de la valeur : 
Et dont à tous moments je pousse les fumées : 
;Pour m'acquerirle nom de Poète, et guerrier; 
jM'erigent en rimeur jusques dans les armées, 
Et me rendent vaillant jusques sur le papier. 



Dedidicit jam pace ducem. Lucanus, 1°, P/tar. 



(i) Attribué à Corneille (?). 

Éd. princ. In-4 feuille volante, i page, verso blanc. Se trouve, à la 
'uite du Rondeau, dans le Recueil de la Bibliothèque Sainte-Gencvtève (Y. 
i$8, in-4 rés.). — Voir Emile Picot : Bibliogr. Corn., n° 244. 



— 219 — 
XIX. — LA PREUVE DES PASSAGES 

ALLEGUEZ DANS LES OBSERVATIONS SUR LE ClD. 

A Messieurs de V Académie. Par M T de Scudery {i K 

Io non mi doîgo, che habbiano cercato d'impedirmi questo honore, 
che niera fatto d'al vulgo, perche di nissuna cosa ragioneuole mi 
debbo doîere : piu tosto dourei lamentarmi di coloro, che inal^an- 
domi doue non merito di salire, non hanno riguardo al precipitio. 



_ .E sont les modestes paroles, par où le Tasse, le 
^ plus grand homme de son siècle, a commencé 
l'Apologie du plus beau de ses Ouvrages, contre 
la plus aigro, et la plus injuste Censure, qu'on fera peut- 
estro jamais : Monsieur Corneille, tesmoigne bien en ses 
Responses, qu'il est aussi loing de la modération, que du 
mérite de cet excellent Autheur, puis qu'au lieu de se don- 
ner l'humilité d'un Accusé, il occupe la place des Juges et 
se loge luy-mesme à ce premier lieu, où personne n'oseroit 
seulement dire qu'il [prétend. C'est do cette haute région, 
que sa plume, qu'il croit aussi foudroyante que l'éloquence I 
de Pericles, luy a fait croire, que des injures estoient assez ; 
fortes, pour destruire tout mon Ouvrage, et que sans com- 
battre mes raisons par d'autres, il luy suffîsoit seulement, I 
de dire que j'ay cité faux. Mais sans repartir à ses invec- 
tives, je me veux tousjours conserver cette froideur, qui 




(i) Par Scudery. 

Éd. princ. A Paris, chez Antoine de Sommaville, au Palais, à l'Escu de 
France. M.DC.XXXVII. — In-8° de 14 pages, titre compris. 









— 220. — 

donne aisément les victoires, et qui fait que le jugement 
conduisant la main, l'avantage du combat est une chose 
indubitable. Je me tairay donc pour le vaincre , et pour 
laisser parler Aristote, qui luy veut respondre pour moy. 
J'ay dit en mes Observations (ô mes juges) que le Poëme 
Dramatique, ne doit avoir qu'une action principale, ce 
Philosophe me l'enseigne en sa Poétique, aux chapitres 
neuf, vingt quatre, et vingt-six, presques par tout. J'ay 
advancé qu'il faut nécessairement, que le sujet soit vray- 
semblable, ce mesme Aristote me l'enseigne, en trois lieux 
différents, du vingt-cinquiesme chapitre du mesme livre, et 
je pense avoir monstre bien clairement, que le Cid choque 
par tout cette règle. J'ay soustenu que le Poëte et l'His- 
torien, ne doivent pas suivre la mesme routte, ce Philo- 
sophe me l'apprend au chapitre dix de son Art Poétique, et 
en suite j'ay monstre que le sujet du Cid estoit bon pour 
l'Historien, et qu'il ne valoit rien pour le Poëte. J'ay donné 
la définition, du mot de Fable, après l'avoir aprise d'Aris- 
tote, au ch. 6. vers le commencement, et d'Heinsius, au 
livre de la Constitution de la Tragédie, chapitre trois. J'ay 
dit en suite, que les Anciens s'estoient retranchez dans un 
petit nombre de sujets, qu'ils avoient presques/tous iraittez, 
pour éviter les fautes qu'à faites TAutheur du Cid, ce Phi- 
losophe m'en assure au chapitre quatorziesme de sa Poéti- 
que, et après luy Heinsius est mon garant, au chapitre neuf 
du livre que j'ay desja cité de luy. J'ay dit, qu'ils avoient 
trailté ces sujets diversement, mais je ne l'ay dit qu'après 
Aristote et Heinsius, l'un au chapitre dix-sept, et l'autre au 
chapitre 3. pour monstrer la disproportion du Cid, en 
toutes ses parties, je me suis servy de la comparaison de 
tous les corps phisiques, mais je n'ay fait que l'emprunter 
de ce Philosophe, qui s'en sert au chapitre huict de son Art 
Poétique. J'ay monstre que le Poëme Dramatique ne doit 



— 221 — 

contenir, que ce qui peut vray-semblablement arriver jlans 
vingt-quatre heures, c'est l'opinion de ce grand Stagirite, 
au chapitre iïuict vers le milieu : et en suitte, j'ay fait voir 
que l'Autheur du Gid avoit eu tort, d'enfermer dans vingt- 
quatre heures, des choses qui dans l'Histoire, n'arrivent 
que dans quatre ans. Je me suis servy de l'exemple des 
Tragédies, de Niobe et de Jephté, pour monstrer l'imper- 
fection du Gid, mais je les ay prises d'Heinsius, au chapitre 
seize vers la fin. J'ay dit que c'estoit pour des ouvrages de 
la nature du Cid, que Platon n'admettoit point la Poësie, il 
me l'aprend au livre de sa Republique, et Heinsius le rap- 
porte, au traitté de la Satyre d'Horace livre second. J'ay 
dit que ce Philosophe, qui a mérité le nom de divin, bannis- 
soit toute la Poësie, pour celle, qui comme le Gid, fait 
voir les meschantes actions sans les punir, et les bonnes 
sans les recompenser : Aristote me l'enseigne, au chapitre 
quatre de sa Poétique, et après luy Heinsius, au livre de la 
Constitution de la Tragédie, chapitre deux et quatorze. J'ay 
dit que Platon bannissoit Homère, encore qu'il l'eust cou- 
ronné, on le peut voir au livre dixiesme de sa Republique, 
ou dans Heinsius, au traitté de la Satyre d'Horace, livre; 
second. J'ay dit en passant, qu'il y a trois espèces de Poô-| 
sies, c'est Heinsius qui me l'apprend, au chapitre second,! 
de la constitution Tragique. J'ai dit que ce qu'on voit, tçu-i 
che plus que ce qu'on ne fait qu'entendre, c'est Horace quii 
l'asseure en son Art Poétique. J'ay soutenu qu'il faut quei 
les actions soient la plus part bonnes, dans un Poëme d<| 
Théâtre, Aristote l'enseigne ainsi, aucliapitre dix huictdfj 
sa Poétique; et après j'ay fait voir que toutes celles du Ci(! 
ne valent rien. J'ay rapporté l'exemple d'Euripide, Hein-j 
sius l'a fait devant moy, au chapitre quatorziesme, de h| 
constitution Tragique. J'ay cité Marcelin au livre vingt-sep! 
tiesme, on le peut voir; ou bien Heinsius au traitté de 1 



— 222 — 

Satyre d'Horace, livre second : et c'est en cet endroit que 
j'ay raonstré, que le Cid choque directement les bonnes 
mœurs. J'ay dit sur ce subjetque la volonté fait lejmariage; 
mais je ne l'ay dit qu'après les Ganonistes et les Juriscon- 
sultes, au titre des ntfpces. Tout ce que j'ay advancé tou- 
chant le subjet simple, ou mixtej est rapporté d'Aristote, 
au chapitre unziesme de son Art 'Poétique, dans lequel on 
voit la condamnation du Cid. J'ay soutenu qu'il ne faut rien 
de superflu dans la Scène, ce Philosophe me l'enseigne, au 
chapitre neufiesrae dumesme livre; et en suite j'ay monstre 
les fautes de cette nature, qu'on peut remarquer au Gid. 
Je me suis servy de l'exemple de l'Aiax de Sophocle, on 
peut voir ce que j'en ay dit, dans la traduction qu'en a 
faite Joseph Scaliger, ou dans Heinsius chapitre sixiesme, 
de la Constitution Tragique. J'ay fait voir quels doivent 
estre les Episodes, mais ce n'est qu'après Aristote qui me 
l'enseigne, aux chapitres dixiesme et seiziesme de sa Poe- 
tique : et c'est par luy que j'ay monstre bien clairement, 
ique ceux du Cid ne valent rien du tout. Je me suis fortifié 
de l'exemple de Teucer, et de Menelaus, après Heinsius au 
; jchapitre six de la Constitution de la Tragédie, et Scaliger le 
i {fils dans ses Poésies. Il n'est pas jusqu'aux chœurs et à la 
I jtnusique, dont j'ay parlé, que je ne prouve par Heinsius, 
I aux chapitres dixseptiesme et vingt-sixiesme ; enfin on peut 
ë lire tout ce que j'ay cité, dans ces Autheurs, et dans ces 
ji/bassages que je marque, et l'on verra que l'accusation de 
: is Monsieur Corneille, est aussi foible que ses injures, et que 
p 'il ne se défend mieux que cela, je n'auray pas besoin de 
j f iî outes mes forces, pour l'empescher de se relever. Mais 
j s omme j'ay commencé par de l'Italien, je veux finir par de 
|,$ Espagnol, tiré d'un discours de Lopes de vega, intitulé 
I \rle nucuo de hazer Comedias, dans lequel ce grand 
omme fait bien voir luy-mesme, en parlant contre luy- 



— 223 ~ 



mesme, combien il est dangereux, de suivre ceux de sa 
Nation, en ce genre de Poésie. I 



Lo que a mi me dafia en esta parte 
Es averlas escritas sin el Arte. 
No porque yo ygnorasse los preceptos 
Mas porque enfla halle que las Comedias 
Estavan en Espana en aquel tiempo, 
No corne sus primeros inventores 
Pensaron quen el mundo se escrivieran , 
Mas corne las trataron muchos barbaros, 
Que ensenaron el vulgo a sus rudezas , 

Y assi se introduxeron de tal modo 
Que quien con arte agora |)as escrive 
Muere sin filma y galardon, que puede 
Entre los que carecen de su lunibre 
Mas que razon y fuerça la costumbre. 
Verdad es que yo he escrito algunas vezes 
Siguiendo el arte que conocen pocos, 
Mas luogo que salir por otra parte 

Veo los Monstruos de aprencias llenos , 
A donde acude el vulgo y las Mugeres 
Que este triste excrcicio canonizan , 
A aquel habito barbaro me buelou , 

Y quando he de escrivir una Comedia, 
encicrro los preceptos con seis llaves, 
Saco a Terencio, y Plauto de mi estudio 
Para que no me den vozes, que suele 
Dar gritos la verdad en libres muchos, 

Y escrivo por el arte que inventaron , 
Los que el vulgar aplauso pretendieron, 
Porque corne las paga cl vulgo, es iusto 
Hablarle en Necio para darle gusto. 



De Scudery. 




— 224 — 

XX. — EPISTRE AUX POETES DU TEMPS 
sur leur Querelle du Cm <0 . 

OUS avez fait trop de bruit par toutes les Provin- 
ces de France (Messieurs les Rimeurs) pour 
croire que vos différents puissent à présent estre 
termines par une Académie que l'un de Vous honore d'un 
tiltre qui est seulement l'appennage des Princes et des sa- 
crées Assemblées, et que vous dévié? confier vos affaires si 
importantes au public, au rapport d'hommes, qui jugeants 
de tout au gré de leur caprice, passent aujourd'huy pour 
autant vains que fantasques, qui sont (Messieurs) des acci- 
dens, inséparables de vostre meslier : Il n'y a, comme j'es- 
time, que les Parlements dont la science et Pauthorité est 
seule capable de vous faire Droict, qui puissent respondre 
vostre Requeste les quels de crainte que le subtil discours 
d'un sçavant Advocat par lequel vos difficultez leur seroient 
déclarées avec plus de gravité et de fleurs de Rhethorique 
que vostre Poésie ne vous permet de les exposer par Vos 
Lettres à pied, ne leur fust un hameçon qui les attireroit 
insensiblement à son Party, au préjudice du bon Droict, 
qu'ils ne pouroient rendre, n'ayant cogneu que la superficie 
de si difficiles intrigues : ou plustost que la Justice, que 
dans peu de temps ils désirent rendre à vos Compatriottes, 
qui continuellement, plus que tous les autres Chants les 
sollicitent pour cet effect, ne fust retardée, nommeront 



(i) Auteur inconnu. 

Éd. princ. A Paris, M.DC.XXXVII. In-8» de 14 pages, titre compris. 
— Publié d'après l'exemplaire de la Bibliothèque nationale, Y.,5670, anc. 
catal. 



— 225 — 

deux Commissaires pour mettre fin à vos Querelles, en con- 
damnant le coulpable, s'il s'en trouve un plus que l'autre, 
ou tous, s'ils sont également, :' car il me semble qu'à moins 
de l'estre tous il n'y en a point, puis que céluy qui syndi- 
que ne s'efforce point de faire tomber l'affront par sa cen- 
sure surceluy qui s'appreste de le parer, s'il soustientque 
la foiblesse de son esprit luy oste l'honneur qu'il voudroit 
acquérir par le nom du seul autheur du Cid et que l'autre 
l'asseurant du contraire, sinon en tout, au moins en partie, 
luy fasse, non seulement cognoistre à quel poinct monte sa 
vanité de censurer justement la partie que refusant, à la 
bonté de son esprit il donne à celuy qu'il appelle le vray 
Autheur, duquel il se confesse moindre, mais aussi luy 
fasse entendre qu'il y a beaucoup de choses dans ces ob- 
servations qui ne vallent rien, et pour lors ils se trouveront 
de mesme opinion qui les accordera, puisque c'est juste- 
ment ce que par icelles l'autre désire reprendre. Ainsi cette 
première et principale difficulté, d'où semble naistre toutes 
les autres, accommodée avec tant de douceur qu'elle n'en 
rend les uns plus coupables que les autres, me donne espé- 
rance que la seconde n'aura pas un succès moins favorable. 
Si les Comédiens, obligés d'épouser les interests de celuy 
qui est attaqué, ne veulent servir de garend, et s'ils font du 
Serment affirmer combien c'est à tort que l'un de vous ap- 
pelle son compagnon Corneille déplumée, n'estoit que par 
leur légèreté qu'il auroit recogneûe par ses Lettres, il voulust 
juger de leur néant : mais en ce cas il ne s'en trouvera pas 
mieux garny, et le tout mis ensemble ne fera pas, je vous 
asseure, un bon aureiller : ce qui pourtant ne peut empes- 
cher que les Plumes ne mettent la Corneille au hault, et 
que celuy qui la vouloit déplurjner afin qu'estant de pesan- 
teur égale elle ne pust voler plus haut que luy, ne tienne 
tousjours le dessous, puis que selon l'ordre que la nature 

15 



— 226 — 

a mis parmy les choses que personne ne peut rompre à 
moins que passer pour téméraire, les oyseaux peuvent 
voler sur la teste des hommes. Quand neantmoins son am- 
bition le feroit croire autant chargé de plumes pour voler, 
et de pesanteur pour demeurer, qu'il cognoisse par expé- 
rience que la Nature prévoyant à tout Ta favorisé jusques 
a ce poinct qu'elle a adjousté à ces Plumes autant de vent 
qu'il en falloit pour l'élever par dessus luy, sans ahenner des 
aisles, la faisant ainsi voler en dépit de tous les obstacles. 
Si vous en exceptez un, que sa veine rompt au défaut mesnie 
de la nature, luy fournissant pour s'en délivrer ce que pour 
les mesmes raisons que vous luy couppiés les aisles, vous 
ne voulez permettre à son honneur de recevoir afin qu'il 
pûst avec autant de vérité dire, ce qu'un Poëte Latin 

Poteram superas volitare per axes, 
Ni me depritneret pondère pauperies. 

Il est bien véritable qu'en évitant un mai il est tombé dans 
un autre, que vous sçavez mieux gauchir que luy, lors que 
vous avez^en bon Poëte voulu suivre le droict chemin des 
Muses, ausquelles les Vers n'ont jamais donné de plus su- 
perbe Palais que les Bois, de plus riche couverture que 
celle die la Nature, ausquelles la pauvreté a apporté une 
continuelle virginité : En un mot, qu'il n'a pas si bien 
imité Apollon, à qui les Chansons n'ont jamais fourny do 
quoy faire coupper seulement les cheveux, ny ce que dit 
vostre Maistre Ronsard, 

Hé qui voudroit) Bon Dku t dire tant seulement. 
Que vingt ou trente escus logeassent longuement 
i Dans les mains d'un Poète I 

Mais aussi mieux que vous ce qu'il a fait, qui est exprimé 

par ces Vers 

■ i 

Toutefois fayme mieux suivre son éloquence, 
Qu'imiter tant soit peu Voutrageuse indigence. 



— 227 — 



l 



C'est pourquoy en ce poinct de vos difficultez vous semblez 
tous coulpables de ne l'avoir point imité, et ne Testes pas, 
puisque l'un a observé ce qu'il a dit, l'autre ce qu'il a fait: 
et partant avez tous suivy son chemin. Si toutesfois cette 
diversité de préceptes vous apportoit désormais de la peine, 
ceux d'Homjere vous en tireront, que vous observerez ex- 
trêmement bien lors que comme luy dans certaines occa-i 
sions vous tirerez quantité d'argent de vos Vers, et dans' 
d'autres, vous les donnerez pour du pain. Le second poinct 
de vos difficultez estant accommodé avec autant de facilité 
que le dernier, vous doit asseurer que désormais personne 
de vous ne mettant d'autres bornes aux choses que celles 
que la nature leur a prescrites, la Corneille ne vous bec- 
quettera plus, puisque tousjours son naturel ne luy permet 
pas de goûter des mets si odoriférants, aussi vous tirera- 
t-elle de crainte que vous auriez que les Huissiers par le 
commandement des Juges ne missent leurs mains sur les 
cassaques, où vous dites que vous avez voulu imprimer un 
Quatrain, qui comme je croy ne sera pas en rouge, puisque 
telles couleurs ne paraissent pas assez sur l'écarlattc; si 
néantmoins il estoit desja moulé en telle couleur sur des 
noires, vous devez les mettre bas et prendre un manteau : 
car c'est à mon advis le plus expédient pour coupper les 
pieds à vos Lettres, de crainte que votre Poésie ne leur 
ayant déjà donné des pieds exprés pour vous aller que- 
reller dans vos cabinets, ne leur donne des aisles pour aller 
plus vite, et quel'effect ne tienne de sa cause, puisqu'elles 
n'en ont point d'autres que le vent, ne contiennent que du 
vent, et ne tendent à autre fin que d'acquérir du vent, 
dont après ils doivent estre le jouet. En un mot, jamais je 
n'ay veu tant de vent, dont la violence pourroist estre à la 
fin si grande, que secouant les maisons de Paris, elle pour- 
roit renverser, comme les plus foibles, ceux de l'Hostel de 



- 228 — 

Bourgongne et du Marais. Mais l'interest que vous y avez 
y apportera bon ordre, et ne permettra pas que par vos 
Lettres continuelles, qui ne vous rendront point pour trop 
augmenter la langue, autant orateurs que vos Vers Poètes, 
vostre verve ne s'affaiblisse, et soit désormais incapable de 
donner le divertissement au Roy et à son Peuple. Toute- 
fois, jusques icy, l'ayant augmenté d'une Comédie, qui se 
représentera après le Cid, comme la plus digne d'une telle 
pièce, pour faire goûter à l'Auditeur un parfait plaisir, et 
l'envoyer content, si Aristote n'est point delà partie; car 
demander son secours en des choses si profanes : c'est faire 
tort à son estime, qui vous fait user si librement de son au- 
thorité contre un, qui faisant du Cid ce qu'il a fait des 
Idées divines, nous fait croire qu'il l'a mieux imité que son 
Censeur. Demeurez en là, et ne permettez pas que les pour- 
suittes de vos Lettres, estant trop longues, ne changent 
nostre contentement en un ennuy autant des-agreable que 
l'autre estoit plaisant. Si neantmoins vous ne voulez cesser 
qui l'un de clabauder et l'autre croasser, que ce soit pour 
le moins perché sur un noyer, siège ordinaire de tels oy- 
seaux. 




XXI. — POUR LE SIEUR CORNEILLE 

CONTRE LES ENNEMIS DU ClD (1> . 

Sonnet, 

UI vous a meus, Esprits de haine envenimez, 
^ A vomir vostre fiel sur un œuvre angelique : 
Ce que chacun approuve, est ce que vous blasmez, 
Et la gloire d'un Poëte, est ce qui plus vous picque. . 

Vos Escrits outrageux, et vos discords semez, 
Servent à vous confondre alors qu'il vous réplique : 
L'attaquer en public pour en estre estimez, 
C'est rendre à vos dépens vostre honte publique. 

Ces saillies d'esprit vous font passer pour fous, 
Les traits que vous lancez rejallissent sur vous. 
Aussi, foibles oyseaux, vous n'estes pas à craindre : 

Corneille scait porter, son vol si prés dos Cieux, 
Que s'il ne s'abaissoit, pour vous combattre mieux, 
Vos coups injurieux, ne pourroient pas l'atteindre. 



Au Seigneur Scudery, sur sa Victoire. 
Quatrain. 

TOY, dont la folie jalousie, 
Du Cid te veut rendre vainqueur : 
Sois satisfait, ta frénésie 
Te fait passer pour un vain Cœur. 

(i) Auteur inconnu. 

Éd. frinc. A Paris, M.DC.XXXVII. In-8 tf de 7 pages, titre compris. 
Publié d'après l'exemplaire de la Bibliothèque de l'Arsenal, 9809, B. L. Rés. | 






-230 



XXII. — LE JUGEMENT DU CID, 

Composé par un Bourgeois de Raris, Marguillier de 

sa Paroisse (1) , 



^f^n|^E n'ay pu assez m'étonner de l'insolence de ceux 
Xd qui ont osé faire vendre publiquement des li- 
j-,.-j,_V w belles au desadvantage du Cid, et qui n'ont 
point eu appréhension d'estre deschirez par le (peuple qui 
l'avoit si tendrement aymé : Toutefois, comme il n'y a point 
d'erreur qui n'ait des sectateurs, ceste hardiesse a esté heu- 
reuse, et n'a pas manqué de partisans ; encore qu'il n'y 
eust rien de plus injuste, que de vouloir condamner, comme 
la plus meschante pièce qui fust jamais, celle qui a eu le 
plus d'admirateurs. J'avois pourtant souffert, comme les 
autres, ceste témérité, encore qu'avec beaucoup de peine; 
et avois leu, tantost avec patience, tantost avec colère,* tout 
ce qui s'est escrit contre l'Autheur, lequel j'accusois do co 
qu'il se defendoit trop mollement, et quelquefois j'avois 
envie de prendre la plume, et de respondre pour luy aux 
objections de ses envieux : puis je pensois aussi tost qu'il 
faisoit mieux de les mespriser, comme j'ay oùy dire d'un 
Romain, qui au lieu de respondre à certaines accusations, 
dit qu'en ce mesme jour il se souvenoit d'avoir gagné une 
bataille, et qu'il falloit en aller remercier les Dieux au 
Capitole. Aussi Corneille, au lieu de, respondre aux objec- 
tions, pouvoit dire, On joue encore aujourd'huy le Cid; 

(i) Par Charles Sorel (?). — Voir V Introduction. 
Ed. princ. S. ï. n. d. In-8° de '24 pages. 



- 231 — 

peuple, allons l'ouïr représenter. Mais quand j'ay veu que 
Ton ne cessoit d'escrire pour et contre : qu'il ne pafoissoit 
que de la passion et de l'excès, soit à le blasmer ou à le 
défendre; et que le Pédant qui a pris sa cause, sembloit 
avoir eu plus de soin de défendre son affiche de la morale 
de la Cbur, et de parestre grand Logicien , que de rien 
faire à jradvantage de Corneille; Je me suis en fin résolu, 
attendant le jugement de l'Académie, de faire voir le mien, 
qui est, ce me semble, le sentiment des honnestes gens 
d'entre le peuple; et sans avoir esgard ny à la colère des 
Poètes qui l'ont voulu mettre aussi bas qu'il s'estoit mis 
haut, ny aux louanges excessives que luy donnent ses ado- 
rateurs, j'ay voulu le défendre contre ce qu'il y avoit 
d'injuste dans les observations de Scudery, et monstrer 
aussi que l'on sçaît la portée de son mérite; et que le sens 
commun n'est pas entièrement banny de la teste de ceux 
qui ne sont ny sçavans, ni Autheurs. 

Je n'ay jamais leu Aristote, et ne sçay point les règles 
du théâtre, mais je règle le mérite des pièces selon le plai- 
sir que j'y reçoy. Celle-cy a je ne sçay quoy de charmant 
dans son accident extraordinaire; et il n'y a personne qui 
après avoir veu le mariage résolu des deux Amans, n'entre 
en de grandes craintes pour eux aussi tost que les pères 
commencent à se quereller : Qui ne soit esmeu voyant l'af- 
front que reçoit Dom Diegue : Qui ne soit troublé voyant 
le commandement qu'il fait à son fils de le venger; et qui 
ne s'attendrisse de pitié voyant le combat en Rodrigue 
entre son honneur et son amour. Mais jamais rien n'a plus 
transporté les spectateurs qu'alors que Rodrigue ayant tué 
le Comte, vient chez Chimene luy demander la mort, et 
met le mesme combat en son esprit entre son amour et son 
honneur. Ces deux combats, esgalement grands dans les 
deux principaux personnages, et qui entretiennent toute la 



_ 232 — ■ 

pièce, donnent tant de pitié et de plaisir ensemble, que 
jusques icy rien ne s'estoit veu qui eust tant attaché l'at- 
tention* Je ne m'enquiers point de ce qui est pris de l'Au- 
theur Espagnol, ou de ce qui n'en est pas, c'est le Cid 
entier que je défend^, et non point Corneille; et il m'im- 
porte fort peu si s'est traduction ou invention; en fin je dé- 
clare que c'est en gros une pièce fort agréable, dont les pen- 
sées sont extraordinaires etpicquantes, et les incidents sen- 
sibles et divertissans : Et si ceux qui y trouvent tant à 
redire, veulent dire la vérité, ils confesseront qu'ils en ont 
esté charmez la première fois, et qu'il n'y a eu que l'envie 
qui leur ait fait regarder plus à loisir cet ouvrage pour y 
trouver des défauts : qu'on examine les ouvrages des 
autres avec ceste rigueur, on y trouvera encore plus à 
re,dire. Ces sortes de pièces qui se recitent dans les lieux 
publics, ne veulent pas estre considérées de si près : elles 
n'ont besoin que d'un certain esclat, et il ne nous importe 
iju'il soit trompeur pourveu qu'il plaise : comme ce seroit 
folie dans les habits des ballets d'employer de l'or fin, puis- 
que le faux y paroist tout autant. C'est la raison pour la- 
quelle Corneille ne devoit point faire imprimer le Cid : il 
devoit se contenter d'avoir esté si applaudy, sans souffrir 
que l'on l'examinast; et nous n'avons point encore veu de 
pièces de théâtre qui puissent souffrir Tespreuve d'une cen- 
sure rigoureuse, telle qu'il la devoit attendre de l'Envie. 
Je ne suis point ennemy des Autheurs, au contraire je les 
honore tous, mais qu'ils se contentent d'estre oùys s'ils 
veulent un gênerai applaudissement, ou qu'ils pensent 
mieux à leurs affaires s'ils veulent estre leus. 

îMais venons à observer les observations de Scudery. 
Tout son plus grand effort est à nous faire voir qu'au lieu 
de faire Chimene une personne vertueuse, i'Autheur en fait 
une impudique et une parricide ; et pour exemple de pièces 



— 233 — 

parfaites, il nous présente les Sophonisbes, les Césars, 
les Cleopatres, les Hercules, les Marianes, et les Cleome- 
dons, qu'il appelle d'illustres Héros, dont le nom ne con- 
vient pas au moins aux femmes. Considérez la vertu de ces 
principaux personnages, Sophonisbe, du vivant de son 
mary traite d'amour avec Massinisse, l'espouse, et couche 
avec luy deux heures après la mort de Syphax, ce qui est 
bien pis que Chimene. Pour César c'est un tyran, et'Brutus 
un ingrat et assassin de son bienfaicteur. Quant à Cleo- 
patre et Antoine, voila de vertueuses personnes, donl l'une 
estoit une dissolue, l'autre un homme noyé dans un amour 
infâme, et dans les délices, et qui pour ne perdre pas cette 
femme de veuë, per<îit l'Empire : Hercule file avec Iole, et 
Dejanire sa femme le fait mourir. Mariane est vertueuse, 
bien que trop fiere, mais Herode qui agit le plus est 
souillé de trop de meurtres. Pour Cleomedon il est irreve- 
rend à parler à son Roy jusques à l'insolence. Voilà les 
vertueux Héros qui doivent servir de Patrons. Et dans ces 
pièces, combien void-on plus de ces fautes qu'il reprend en j 
celle-cy ? qu'il me pardonne donc si je ne prens pas ces j 
modelies, comme parfaits s'il faut que les principaux per- 
sonnages soient vertueux. 

En suite il dit qu'il prouvera que le sujet du Cid ne vaut 
rien, qu'il choque les règles du Poëme Dramatique, qu'il, 
manque de conduite, qu'il a beaucoup de meschans vers, 
et autres choses ; et je trouve au contraire qu'il est fort bon 
par ceste seule raison, qu'il a esté fort approuvé. Je ne i 
sçay que c'est que Poëme Dramatique, je n'entens point] 
toutes ces règles d'Aristote, je sçay bien à la vérité que! 
cette pièce ne suspend pas l'esprit jusques à la fin, et qu'on, 
void incontinent tout le sujet, mais on s'en contente. Je j 
sçay qu'il n'y a point jl'apparence qu'une fille ait voulu es-i 
pouser le meurtrier de son père, mais cela a donné subjet 






— 234 — 

de dire de 'belles pointes. Je sçay bien que Dom Germas 
est un fanfaron, mais ce qu'il dit n'est pas désagréable au 
peuple. Je sçay bien que le Roy a tort de ne l'envoyer pas 
arrester, au lieu de l'envoyer prier de s'accommoder, mais 
cela estant il ne fut pas mort. Je sçay bien que le Gid fait 
trop d'actions en un jour : mais se faut-il plaindre qu'il soit 
trop vaillant ou trop diligent? Je sçay que le Roy devoit 
avoir donné ordre au port, ayant esté adverty du dessein 
des Mores ; mais s'il l'eust fait, le Cid ne luy eust pas 
rendu ce grand service qui l'oblige à luy pardonner. Je 
sçay bien que l'Infante est un personnage inutile, mais il 
falloit remplir la pièce. Je sçay bien que Dom Sanohe est 
un pauvre badin, mais il falloit qu'il apportast son espéej, 
afin de faire peur à Chimene. Je sçay bien qu'il n'estoit pas 
besoin que Dom Gormas parlast à sa servante de ce qu'on 
alloit délibérer au Conseil; mais l'Autheur ne l'avoit sceu 
faire dire autrement. Je sçay bien que tantost la Scène est le 
Palais, tantost la place publique, tantost la chambre de 
Chimene, tantost l'appartement de l'Infante, tantost du Roy, 
et tout cela si conf'Us que Ton se trouve quelquefois de l'un 
dans l'autre par miracle, sans avoir passé aucune porte : 
mais l'Autheur avoit besoin de tout cela. En fin je sçay 
qu'il y a des fautes d'esprit et de jugement : mais cesle 
pièce n'a pas laissé de valoir aux Comédiens plus que 
les dix meilleures des autres Autheurs. 

Au reste Scudery fait un examen des vers, et s'arreste 
en des choses qui ne valent pas la censure, ou qui ne la 
méritent pas. Il fait un grand crime d'avoir dit, a passé 
pour merveille, il s'amuse à condamner, 1 à présent, deux 
mots dont tous vos sens doivent estre chantiez, que ce mot, 
au surplus, est de chicane. Des yeux fondus en eau, faire 
l'impossible, pour ne pas s'accorder, du premier coup, ce 
guerrier s'abbat, trouvant de la rencontre avec sabat, et 



— 235 — l 

cependant tout cela se peut bien dire, mais je le trouve 
bien injuste à reprendre. 

Je rendray mon sang pur comme je Yay receu. 

Qui est à mon gré un des plus beaux vers du Gid, car il 
fait allusion à la noblesse du sang, laquelle il dit qu'il ne 
tachera point par une lascîieté. Puis à condamner, le sang 
qui m'anime, comme si cela n'estoit pas bien dit, encore j 
que Ton sçache bien que l'ame n'est pas au sang ; par con- 1 
sequent il ne faudroit pas dire, animé de colère, à cause j 
que l'ame n'est pas dans la colère. Pour, La brigade cstoit ! 
preste, Scudery qui se fait si grand guerrier, et se mocque 
des autres, de n'entendre pas les termes de la guerre, a 1: 
fort mal a propos repris ce terme, alléguant que cinq cens J 
hommes font un trop grand nombre pour une brigade, 
puisque quelquefois une bonne partie d'une armée s'appelle I 
brigade. Il devoit seulement dire que brigade est toujours l 
une partie d'un plus grand corps, et que 500. hommes as- I 
semblez en un lieu n'estant point pris d'un plus grand nom- I 
bre, ne pouvoient s'appeller brigade. En fin, il semble qu'en 
cet endroit il soit des grands amis de Corneille, s'amusant 
à reprendre dès choses de néant, et en laissant beaucoup |j 
d'autres de plus grande considération, dont je veux bien 
remarquer une partie, pour luy faire voir que tout le peuple |f 
n'est pas composé de sots, et que nous scavons aussi bien ; 
que luy que le Gid n'est pas un ouvrage parfait, mais que I 
nous en excusons les défauts. Voicy ce que je pense de la I 
pièce. 

Il est certain que le sujet n'en est agréable qu'en sa bi- |t 
zarrerie. et son extravagance (comme les spectacles des jp 
Gladiateurs, qui, bien que cruels, ne laissaient pas de don- a 
ner grand plaisir au peuple) et que c'est tout ce qui donne |i 
ceste grande attention. 






- 236 - 

Que les personnages, à bien dire, semblent tous estre des 
fous, si on examine leurs actions et leurs paroles. Il les 
faut considérer les uns après les autres, le Roy dit qu'il a 
preveu la vengeance dès qu'il a sceu l'affront, et qu'il a 
voulu dès lors prévenir ce malheur, toutefois il n'en n rien 
fait, se contentant d'envoyer vers le Comte sans l'arrester : 
puis sur sa response. il dit, qu'il faut s'asseurer de luy quand 
il n'en est pins temps. Un peu après il dit. qu'il » eu ndvis 
d'un dessein des Mores, et qu'il ne faut rien négliger : tou- 
tefois il ne donne aucun ordre, et dit que pour cette nuit 
cela troubleroit la ville : cependant sans Rodrigue tout es- 
toit perdu. Dom Arias son Conseiller aussi fou que luy, au 
lieu de dire, sur l'advis receu, qu'il y faut prendre garde, 
le flatte, et dit qu'il n'a rien à craindre. Dom Diegue s'em- 
porte en des vanitez en parlant au Roy, au lieu de parler 
humblement pour l'esmouvoir. Dom Gormas est un vray 
Capitan de Comédie, ridicule en parlant de soy, et insolent 
en parlant du Roy. Rodrigue est un fou d'aller pard eux 
fois après le combat chez le Comte : Il devoit estre assomme 
dés la porte du logis par tous les vallets, l'Autheur toute- 
fois l'a garenty heureusement toutes les deux fois de ce 
malheur. Chimene est si transportée de sa folle passion, 
qu'elle dit bien qu'elle fera ce qu'elle doit, mais elle n'en 
fait rien : au lieu de tascher d'esmouvoir le Roy, elle luy 
dit des pointes, et le Roy luy devoit dire, Allez ma mignonne, 
vous avez l'esprit bien joly, mais vous n'estes guère affligée. 
L'Infante a de grands desseins, et si n'en a point : elle es- 
| père beaucoup, et n'espère rien : elle ayme fort Rodrigue, 
bi- et le donne à Chimene : en fin elle parle fort, et ne conclud 
k rien ; ce qu'elle confirme elle mesme sur la fin de son roole, 
don* où elle dit à Elvire, Vien me voir achever comme j'ay com- 
onne mencé. DomSancheest un pauvre idiot, qui au lieu de ven- 
ger sa mais tresse-, et se battre contre Rodrigue, attend sur 



— 237 — 

ce sujet l'honneur de ses commandemens : puis à la fin dit, 
qu'il sera ce téméraire, ou plustost ce vaillant, et n'a pas 
seulement la force, ce semble, de soustenir son espée, la- 
quelle ne luy est rendue qu'à condition qu'il ira la porter à 
Chimene, à laquelle il n'ose pas seulement prononcer ce 
qu'il luy veut dire, tant il se laisse aisément interrompre, 
et attend à le dire devant le Roy, de peur qu'il a d'estre 
encore battu par elle, pour s'estre si mal battu. Voila de 
fort raisonnables personnages. 

Mais ce que je trouverois encore plus à reprendre en 
cette pièce, est qu'une bonne partie est pleine de pointes 
si estranges, que ce devoit estre là le principal sujet des 
observations, avec les mauvaises façons de parler que Scu- 
dery a peut estre oubliées pour faire plaisir à son amy, 
comme en passant j'allegueray ce vers, 



Elle n'oste à pas un, ny donne d'espérance. 

Gela n'est point bien parler. Mais voicy de belles pen- | 
sées. 

Dom Rodrigue sur tout n'a trait en son visage 
Qui d'un homme de cœur ne soit la haute image. 

Il dit qu'autant de traits de son visage, sont autant d'i- 
mages d'un homme de cœur. Voyez combien d'images, ou 
plustost combien de visa^esd^ns ce visage. Et un peu après, 
ces rides qui ont gravé les exploits de Dom Diegue sur son 
front, me font imaginer que l'on y void les batailles ga- il 
gnées, et les places prises tracées par les lignes que font 
les rides : comme si celles d'un homme de guerres et celles 
d'un Laboureur estoient fort différentes. L'Infante dit à 
Leonor, Mets la main sur mon cœur, et voy comme il se 
trouble au nom de son vainqueur : et toutefois ce nom n'a 
point esté prononcé. Mais laissons beaucoup de choses moins il 
considérables pour en venir aux pointes de Ghimene dans 






l« 



— 238 — 

sa plus grande affliction en demandant justice au Roy. 
Elle s'amuse à pointiller sur les pensées que peut avoir le 
sang de son père, et à dire^ 

i qui tout sorty fume encore de courroux 
De se vhir respandu pour d'autres que pour vous. 

Mais co sang qui sçait cognoistro pour quoi sujet il est 
versé, et qui est fort fasché de ce que ce n'est pas pour le 
Roy, sçait bien encore plus ; car il sçait escrire, et mesme 
sur la poussière, et escrit le devoir deChimene. Jen'ay point 
sceu à la vérité en quels termes ny en quels caractères, 
dont j'ay grand regret, car cette curiosité estoit belle à 
sçavoir. Voilg un sang qui sçait faire merveilles": mais 
voicy une valeur qui fait bien autre chose, mesmes après la 
mort de celuy qui la possedoit. Voyez où elle s'est mise, et 
en quel estât. Voicy les vers : 

Ou plustost sa valeur en cet estât réduite , 
MeparJoit par sa playe, et hastoit ma poursuite; 
Et pour se faire entendre au plus juste des Rois, 
Par cesîe triste bouche elle empruntoit ma voix, 

Ceste valeur premièrement prend un corps fantastic : puis 
elle se met à l'ouverture de ceste playe, parle par ce trou, 
et appelle Chimene ; puis l'Autheur se reprend, et dit que 
toutefois ceste valeur ne parle pas , mais se sert de la 
bouche de ceste playe pour parler, et en fin par ceste 
bouche elle emprunte la voix de Chimene. Voyez que de 
destours, cet homme mort ne pouvant plus parler emprunte 
la voix de sa valeur, sa valeur emprunte la bouche de sa 
playe, et la playe emprunte la voix dç Chimene. Il faut 
avoir bien de l'esprit pour faire ces fictions, et avoir ces 
jbelles pensées, mesmes en une telle occasion où Chimene 
devoit avoir l'esprit bien estourdy. Elle dit en un autre 
endroit : 

Quoy? fauray veu mourir mon père entrâmes bras? 



— 239 — 



Et ne se souvient pas qu'elle a dit qu'il estoit mort quand 
elle y arriva, et par une pointe, 

farrivay sur îe lieu sans fora et sans couleur , 
Je Je trouvay sans vie. 

Elle ayme tant ceste pointe, qu'un peu après elle repote, 

farrivay donc sans force, ci h trouvay sans vie, 

Puis adjouste. 

// m me parla point. 

Elle trouve fort estrange qu'estant mort il ne luy parlast 
point. 

Mais c'est assez de remarques sur le Gid, nion dessein 
n'estant pas de l'attaquer, mais plustost de le défendre; ce 
peu que j'en ay fait, après tant de louanges que je luy ay 
données, n'a esté que pour faire voir à Scudery, que nous 
autres qui sommes du peuple, sçayons un peu les fautes 
des pièces mesmes que nous approuvons, encore que nous 
n'ayons point leu Aristole. J'ay voulu aussi un peu rabattre 
ceste grande vanité de Corneille, et-fairc comme ces soldats 
qui mesloient quelques traits de mocquerie à leurs Empe- 
reurs parmy les chants de leurs triomphes, pour reprimer 
un peu leur jpye. ' 

Il faut aussi que nous confessions que cet Autheur qui 
ne s'attendoit pas à un si grand applaudissement, n'a peu 
supporter ceste haute fortune; et se sentant eslevé de terre, 
et emporté sans aisles par ce vent populaire, n'a plus sceu 
ce qu'il devenoit; et est tombé lourdement quand il s'est 
voulu fier sur ses forces, en se louant luy-mesme par une 
misérable lettre à Ariste, où il s'est estendu en des vanitez 
insupportables. Scudery a bien eu quelque raison de s'op- 
poser à ceste déification qu'il faisoit de luy mesme, et de 
le desnicher du ciel où il s'estoit mis, sans en demander 
permission à Jupiter. Il faut qu'il songe à se purifier au- 



— 240 — 

paravant de ce qui se trouve encore en luy de terrestre et 
de mortel. Cet orgueil ne, s'accorde pas avec la bassesse et 
l'humilité de la pluspart de ses vers; et il manque bien de 
charité de s'envoler dans le ciel, et de laisser tant de ses 
enfants ramper sur terre. Il faut prier ses amiS|de l'advertir 
qu'il ne se laisse pas aller à la vanité. Le public a interest 
qu'il ne perde pas l'esprit, afin qu'il fasse encore des pièces 
de pareille force, en despit de tous ceux qui s'en meslent, 
qui auront peine à trouver un sujet qui soit plus suivy et 
plus âymé que celuy-cy ; toutefois ils ne doivent pas perdre 
courage, ains au contraire cela les doit animer davantage à 
mieux faire s'ils peuvent, pour avoir un pareil applaudis- 
sement. Celuy qu'a eu ceste pièce n'a pas esté sans raison, 
car je maintiens que jusqu'icy rien ne s'estoit veu de si 
touchant que ce't ouvrage, et je le dofondray contre tous 
comme un chef-d'ceuvre, esloigné de la perfection seule- 
ment de quelques cinquante degrez.S'il avoit dessein défaire 
une pièce utile aux Gomediens, je luy donne encore plus 
volontiers la palme, comme estant arrivé à ce qu'il preten- 
doit; et luy conseille de les faire tousjours de la sorte, 
pour ce qu'elles seront infailliblement courues principale- 
ment de nous autres qui sommes du peuple, et qui aymons 
tout ce qui est bizarre et extraordinaire, sans nous sou- 
cier des règles d'Aristote. 



— 241 — 



i 



XXIII. — DISCOURS A CLITON 

sur les Observations du Cid 



Avec un Traicté' de la disposition du Poème Dra- 
matique, et de la prétendue' Règle de 
vingt-quatre heures (1) . 




U me demandes, Cliton, ce qu'il me semble du 
Cid et des Observations que nous en avons. N'est- 
ce pas me vouloir mettre mal avec l'un ou l'autre 
de nos Autheurs qui sont en querelle, et peut-estre avec 
tous les deux ^ensemble? véritablement si j'estois assez 
habile homme pour trouver un moyen de les accorder, j'ai- 
merois mieux faire le hola ? que de m'engager à prendre 
party, ou de les avoir tous deux sur les bras. Ce qui me 
fasche le plus estj, que leur affaire n'est plus en estât d'estre 
accommodée : et que le vulguaire a pris connoissance de 
leur différend, qui dégénère de l'émulation que je voudrois 
estre le seul motif de leur broùillerie. Je vois bien que 
l'Àutheur du Cid a trop vainement parlé de soy-mesme et de 
ses escrits : Mais je ne puis croire que ce qu'il a dict à son 
advantage soit à bon escient. La chaleur poétique et la 
commodité de la rime sont les causes prochaines de cet 
Amour propre, qui nous surprend quelquefois en escrivant 
et nous jette hors des bornes de la modestie. D'autre part 
je ne puis douter de la générosité de son Observateur ; et 

(i) Auteur inconnu. Voir notre Introduction, ch. m. 

Éd. princ. A Paris, imprimé aux despens de VAutlxur. — Seconde édition 
(ou plutôt même édition avec un titre différent) : Examen de ce qui s'est fait 
pour et contre le Cid, avec un traicté, etc. — ln-8° de 103 pages, titre compris. 

16 



— 242 — 

pourtant il est -plus piqué au jeu qu'il ne semble, bien'qu'il 
proteste publiquement d'estre plus passionné pour la 
cause commune que pour son interest; quoy qu'il en soit, 
les premières fautes de cette qualité estant pardonnables 
comme les recheutes sont irrémissibles, il ne tiendra pas à 
moy d'obtenir pour eux une suspension d'armes, en atten- 
dant qu'ils puissent estre compris dans la paix generalle de 
là Ghrestienté. Mais pour venir à la demande que tu me 
fais, et tirer quelque profit de cette dispute; je te diray 
simplement quel est mon advis, touchant la réputation 
extraordinaire du Cid : Et ce que je pense des observations 
qui en ont esté faites. En quoy n'espérant pas si bien 
réussir, que je ne fasse des fautes aussi bien que les autres: 
je n'attends pas d'estre mieux t traicté, ny de voir à plus 
haut prix ma façon d'escrire. Toutes les fois que la pièce 
du Cid a paru sur le Théâtre, j'advoùe qu'elle a donné dans 
la veûe à tout le monde : et pour le contentement de son 
Autheur; je ne seray point fasché qu'elle soit tousjours aussi 
bien receùe. Sçavoir s'il y a raison solide et légitime de la 
bonne opinion généralement conceûe d'un tel poëme: c'est 
ce qui doit estre examiné entre les habiles du mestier dans 
une conférence raisonnable, et non suspecte. Cependant 
puis que les honnestes gens ne font pas tous des vers ny 
des poëmes, bien que la Poésie soit aimée de tous, si le 
plus grand nombre a donné son jugement en faveur du 
Cid, quel tort en reçoivent tant d'autres .pièces qui ont 
iassé pour belles? et quelle plaincte en peuvent faire les 
Maistres de l'Art, qui ne soit indigne de leur courage et 
de leur sagesse. Aucun d'eux à mon advis ne porte envie 
à son compagnon l'honneur de, bien faire, comme de bien 
vivre leur est commun; c'est un héritage qu'ils possèdent 
par indivis, chacun en jouyst sans diminution du fonds, 
comme de l'air, et des autres éléments nécessaires à la vie: 



— 243 — 

Mais la gloire d'exceller sur tous les autres; n'estant pas 
de ce monde, personne d'eux ne la doit prétendre de son 
vivant, et ne la peut recevoir que de la postérité, Aussi je 
compare ceste vaine réputation présente, qui enyvre les 
esprits de ce temps à quelque vin bourru que nous irions 
boire à l'enseigne de la Renommée, ou à quelqu'autre breu- 
vage espais qu'on débite en plaine rue avec la lie! les alté- 
rez et les goinfres ne le treuvent pas mauvais,' mais les 
sobres et les délicats aiment beaucoup mieux cette eau 
christaline qu'on puisse à la source de l'immortalité 
à l'ombre des lauriers, où les anciens on feint que les Hom- 
mes Illustres en quelque science estoient couronnez. De 
cette distinction que je mets entre l'honneur de bien faire, 
et la gloire d'avoir bien faict; tu peux juger quelle part je, 
fais au Cid du pain bénit de nostre Parroisse: je ne me 
laisse guère surprendre aux acclamations du peuple; et 
mesme je ne suy pas la voix commune des honnestes gens, 
ny le plus grand nombre qu'à la charge de raisonner avec 
eux, et tirer mon coup sur les matières qui tombent dans 
leur entretien. Quand une pièce paraist au jour, et qu'elle 
excite un si merveilleux applaudissement : Il est sans doute 
que ce grand bruit n'est qu'une seule voix qui se forme de 
plusieurs réduites à deux. La première est un doux mur- 
mure, et comme un juste concert des personnes de condi- 
tion. L'autre qui s'appelle proprement Rumeur populaire, 
est plustost une impétuosité de langues et de mains, et un 
consentement indiscret qu'une approbation judicieuse. 
Gomment qu'il arrive que ces deux voix s'accordent, et ne 
produisent qu'un mesme effect qui est l'estime présente 
que l'on donne aux bons Autheurs, et à leurs ouvrages : Il 
est certain qu'elles proviennent de deux causes bien diffé- 
rentes, qui sont pourtant les maistresses roues de l'Elo- 
quence, j'entends l'Art de persuader les Esprits et la façon 



— 244 

d'émouvoir les sens : Les sages et les polis ne donnent 
jamais leurs suffrages, qu'ils ne^oient persuadez et con- 
vaincus du mérite de ce qui leur plaist : les autres se lais- 
sent émouvoir indiscrettement: et pour peu de bransle que la 
beauté d'un sujet leur donne, ils s'emportent rapidement 
à louer ce qui les touche sans connoistre par où, comment, 
ny dequoy ils sont touchez. Je me suis trouvé une fois dans 
le parterre, et une autre fois dans les galleries à Ja repré- 
sentation de ce nouveau Poëme; et je suis tesmoin de ce 
qu'en disent encore les sçavartts, et les ignorants, la cour 
et le bourgeois, comme remarque nostre Observateur : je 
n'en, connois TAutheur que de nom, et par les affiches des 
Comédiens. Or à cause que je fais quelques fois des vers, et 
que je favorise ceux qui s'en meslent, j'ay inclination pour 
luy, 6t je panche desja du costé de ses Approbateurs: enfin 
je me laisse pipper au jeu comme tous les autres, et pre- 
nant plaisir de me tromper moy mesme en une occasion qui 
n'importe qu'au divertissement public; je me rens complai- 
sant aux Joueurs et aux Parieurs, tant pour ne paroistre 
de mauvaise humeur en bonne compagnie, que pour aider à 
faire la fortune d'un bon Comique. Me fay-je tort de perdre 
un peu d'argent qui ne m'incommode point à dessein de 
l'enrichir, et tous ceux qui sont conviez aux Nonces d'une 
jeune Muse, auroient-ils bonne grâce de remarquer tout 
haut ses deffauts, ou de luy reprocher les présents qu'on 
luy faict: Certainernsnt quand nous obligeons quelqu'un en 
telle assemblée, c'est à la charge d'autant : Et puis si par 
une règle de bienséance nous louons comité les autres une 
pièce nouvelle, principalement quand elle est d'un Autheur, 
dont le mérite est assés préjugé, qui nous empesche par 
une autre maxime de sagesse d'en penser autrement, et de 
l'examiner dans un cabinet : C'est ainsi que je me suis 
comporté pour le Cid, avec le public et pour moy avec le 



— 245 — 

Ciel, quand je l'ay veu magnifiquement paré sur le Théâtre, 
que je l'ay veu passer en carrosse et aller au Cours, avec 
nos belles Dames; j'ay creu qu'il s'estoit faict des amis à 
la Cour, je l'ay traicté de respect, et l'ay appelle Monsieur, 
mais quand nous avons esté Camarades que je l'ay tenu et 
manié chez moy, je ne luy ay point faict de grands 
compliments; et ne me souvenant plus d'aucune de ses 
perfections , je l'ay raillé familièrement sur tous ses 
deffauts. Cette raillerie, Cliton, que tu voudrois sçavoir, 
ne se doit pas escrire, ny publier; voila pourquoy je n'en 
mets point icy le détail, au contraire me tenant du costé 
de la modestie et Révérence Publique , je persiste en 
ma discrétion accoustumée, et loing de la choquer au 
Louvre, ny au Palais, je luy rendray tousjours volontiers 
en ces lieux sacrez, les mesmes bons Offices, et les mesmes, 
respects qu'il a receus de moy. Pour ce qui est des Obser- 
vations, sur lesquelles pareillement tu demandes mon 
advis juge ce que je puis adjouster au motif principal de 
leur Autheur que j'ay touché cy-dessus. Ou la branche de 
Laurier qu'il prétend luy avoir esté ravie par son égal, où 
le zèle de faire connoistre la vérité et la perfection de l'art 
de Poésie, semble estre la cause de telles remarques. Si 
nous l'en croyons, ce n'est pas le premier, car il est trop 
généreux; et en ce cas il se plaindroit plustost pour l'inte- 
rest commun, que pour le sien propre, il s'ensuit donc que 
c'est le second et sans doubte nous luy sommes obligez de 
la peine qu'il prend de nous instruire, mais la manière de le 
faire est tousjours suspecte de quelque passion d'aigreur 
indigne d'un honneste homme, il devoit à la façon des bons 
Orateurs, laisser le sujet particulier, et prendre le gênerai : 
Où pour ainsi dire, il se devoit contenter d'allumer le 
phare plustost pour nous apprendre la route asseurée, et 
nous conduire au port, que pour nous descouvrir l'erreur 



j 



— 246 - 

d'un Pilote, moins digne de risée, que de compassion : En 
cela il auroit esté loué de plusieurs, et n'auroit esté blasmé 
de personne : mais présupposons ce poinct, et laissant à 
part le Cid, et son Autheur, voyons si tout ce que dict son 
Observateur peut avoir %vce de Loy en nostre Art poé- 
tique. Je ne m'arresteray point à la versification, seulement 
diray-je en passant, que si Ton avoit retranché de toutes 
nos plus belles pièces de Théâtre, les termes rudes ou im- 
propres les obscurs ou ambigus, les rimes plattes ou con- 
traintes, et les trop communes façons de parler, il y 
auroit autant de fenestres dans nos escrits, qu'il y auroit 
de trous à moineaux dans un bastiment superbe : si en le 
faisant on s'abstenoit d'y mettre toute pierre en œuvre, où 
si on l'ostoit après l'avoir mise; Comme il suffit que les 
façades et les principalles pièces d'une maison Rojalle 
soient bien achevées, estant périlleux d'y remettre la pic 
sans faire prendre coup à tout l'édifice : Il n'importe- pas 
que dans un grand poëme, il y ait quelque chetif vers, ou 
quelque mauvais mot, parmy d'autres bons et sentenlieux, 
pourveu qu'à tout prendre, l'on sqit content de l'Autheur 
et de son ouvrage II n'est point de compagnie si leste qui 
n'ait des passevolants au jour de la Monstre. Et les Com- 
missaires plus rigoureux ny prennent pas garde ou pour 
la bonne mine des autres Soldats, ou pour le mérite du 
Capitaine : moyennant qu'il y ait du fonds pour la subsis- I 
tance et de la discipline pour l'ordre, ausquelles deux 
choses, l'invention et la disposition d'un œuvre poétique, 
ont quelque rapport : laissons passer les mal vestus 
et les mal armez; c'est à dire les pauvres mots, et 
les misérables vers. Ouy, me diras-tu, je trouve bon 
qu'on soit indulgent pour cette partie du Poëme qui 
est la moindre ; mais pour les deux autres qui sont essen- 
tielles, il faut estre exact et severe Censeur. Et c'est icy 



— 247 — 

que les Observations du Cid, sont considérables. Mon des- 
sein est bien de m'y arrester pour te satisfaire : Toutes- 
fois je ne m'oblige pas de respondre. ponctuellement 
à l'Observateur? car il me souvient d'avoir escrit quelque 
chose de cette matière, il y a c#iq ou six ans principale- 
ment de la disposition du Poëme Dramatique, et de la pré- 
tendue Règle de vingt quatre heures, qui est la plus em- 
brouillée, et la plus épineuse partie de ce genre de Poésie, 
car pour l'invention nous en sommes tous d'accord : Et si 
peu qui demeure en débat, tombant ce me semble dans la 
conduitte de l'œuvre peut estre expédié en chemin faisant, 
Prend donc garde, Cliton, au traicté suivant, que soubs le 
bon plaisir de nos Messieurs j'employe pour responce aux 
Observations du Cid, en tant qu'elles touchent l'ordre et 
l'œconomie de nos pièces de Théâtre. Il est tel que je l'ay 
trouvé dans mes escrits, et je ny ay rien changé, afin que 
tu remarques les concurrences de mes sentimens avec ceux 
des autres, et aussi les discordances de nos opinions que 
je te laisse à concilier comme tu pourras, n'estimant pas 
que tu doives te haster de rien conclurre en une affaire si 
mal entendue et si négligée de tant que nous sommes. 

DE LA DISPOSITION DU POEME DRAMATIQUE 
ET DE LA PRETENDUE REGLE DE XXIIII. HEURES. 

T ES plus curieux des belles peintures ne sont pas tous- 
JLL jours les plus clairvoyants, et ceux qui s'approchent 
tout contre le Théâtre, n'entendent pas mieux les Poëmes 
qu'on y recite. Il y a de certaines proportions entre nos 
sens, et les choses qui leur sont présentées, sans l'obser- 
vation desquelles on ne peut en faire un bon jugement. Il 
no faut pas estre du Party d'Espagnoj pour mesurer les 



— 248 — 

forces des Holîandois, et pour juger de nos Poètes, il ne 
faut pas croire les Italiens. Tous les hommes ont de l'amour 
pour les armes et pour les sciences, et chaque nation se 
donne la gloire d'en bien user : Pour accorder le prix à 
Tune ou à l'autre; il faut suspendre nostre inclination, épurer 
nos sentiments des caprices de la fantaisie; etsansestre pré- 
venu d'aucune opinion , considérer la pure vérité par la 
lumière de la raison. Il s'agist de sçavoir, comme doit estre 
disposé le Poëme Dramatique, qui n'est autre chose qu'un 
œuvre, où le Poëte ne parle point; mais où sont introduites 
des personnes qui parlent. De ce genre sont les Eglogues 
et les Dialogues, mais principalement les pièces de Théâtre 
comme les Tragédies, les Tragecomedies, les Pastoralles et 
les Comédies. Tels Poëmes pour estre bien faicts ont leurs 
Règles et leurs mesures, non tourefois (sic) égales, mais 
selon que les Auteurs anciens et, modernes les ont pres- 
crites en divers temps. Or comme en une Ville mal policée, 
les Artisans font ce qui leur plaist, et ne laissenf, pas de 
faire passer leurs manufactures pour bonnes, bien qu'ils 
travaillent sur de faux modelles. Beaucoup d'esprits qui ne 
connoissent point de maistrise au mestier de Poésie, ont 
produit quelques ouvrages, mais non de tel poids , et de 
telle valeur qu'ils seroient si les Règles de l'Art estoient 
bien gardées. Recherchant la cause de cet inconvénient : Il 
m'a semblé qu'il provenoit de ce que plusieurs qui se 
meslent d'escrime, non seulement rejettent les bonnes loix, 
mais encore authorisent, les mauvaises. Entr'autres j'ay 
considéré celle qu'ils appellent de vingt-quatre heures, par 

'laquelle ils veulent que toutes les pièces de Théâtre soient 
faictes de telle sorte, que par la disposition de l'œuvre et 
le récit des Acteurs on connoisse que toutes les choses 
représentées ont peu estre faictes dans vingt -quatre 

i heures, pour ce (disent-ils) que le jugement ne peut conce- 



— 249 — 

voir, ny la mémoire comprendre que ce qui se passe sur un 
Théâtre en deux heures ait esté faict en plus long temps, 
que d'un jour et d'une nuict : Et cette Règle ils la 
rendent si generalle et si nécessaire, qu'un Poëme n'est 
pas bien faict, si le sujet n'est ainsi disposé. Quelques 
uns exceptent de cette Loy, la Tragédie et la Trageco- 
medie; mais ils désirent qu'elle soit gardée en la Pas- 
toralle ; Et principalement en la Comédie. Je ne sçay quelle 
différance ils font entre ces quatre Sœurs; je les puis 
appeler ainsi, puis qu'il semble que le Théâtre soit leur 
père. Il est vray que celles cy comme les cadettes ne 
doivent, pas avoir les mesmes advantages; mais aussi n'es- 
tant pas bastardes, on ne les peut frustrer de leur légitime. 
Une mère ne chérit pas moins les enfans qu'elle a conceus 
et enfantez aux champs et en bas lieu, que ceux qu'elle a 
eus en la Cour des Rois; pourquoy donc la Pastoralle et la 
Comédie seroient elles de pire condition que les autres 
pièces, dont la Poésie Dramatique est comme la mère? je 
confesse qu'on les doit traiter en différends sliles; mais 
non pas qu'il faille donner moins de liberté aux unes 
qu'aux autres. Autrement leur fin n'estant que de nous 
représenter les actions humaines, si nous donnons plus de 
temps aux effects qui arrivent dans la Tragédie et la Trage- 
comedie, qu'à ceux qui se font dans la Pastoralle et la 
Comédie: Il faut dire que le monde est autrement faict 
pour les Rois et les Princes, que pour les Bergers; que les 
jours sont plus grands dans les grandes Villes que dans 
les Bourgades ; et que les Pasteurs et autres gens de basse 
condition pour estre sujets à moins d'accidents que les 
grands du monde, ne vivent pas si long temps : Certes 
comme il est difficile de payer un Orfèvre de fausse mon- 
noye, estant un peu versé en l'Art de Poésie, je ne puis 
recevoir de telles maximes, non plus que m'accorder à 



— 250 — 

l'opinion de quelques autres, qui disent que la Tragecome- 
die, et la Pastoralle estant plus de nostre temps et de nostre 
invention : et n'ayant esté que peu ou point connues des 
anciens peuvent estre mises sur la Scène françoise hors de 
la Règle des autres pièces, esquelles l'unité d'action de 
temps et de lieu, a esté sévèrement observée par les Tra- 
giques et les Comiques des siècles passez : mais aussi, 
comme au Poëme ïragicotnique et Pastoral, qui sont de 
nostre usage, nous pouvons donner des loix de nostre 
authorité : nous devons garder exactement celles de la 
Tragédie, et de la Comédie, et on croire les anciens 
Maistres. Ceux-cy et les autres d'auparavant ne s'a«;ordent 
point : Les premiers mettent la Tragédie et la Tragecome- 
die en mesme privilège : et par les derniers, la Pastoralle 
est tirée de la sévérité des Règles anciennes, et la Tragédie 
y est mise en son lieu. Prenne qui voudra l'un de ces deux 
partis, je ne puis suivre ny l'un ny l'autre, et sans distinc- 
tion aucune des temps ny des Autheurs, regardant la chose, 
dont est question, selon sa nature : Je considère le fonds 
de la Poésie Dramatique, comme un ancien patrimoine que 
divers Propriétaires ont possédé successivement. Si des 
Grecs et des Latins il est venu jusqu'à nous, il ny ont plus 
rien, nous en devons jouyr plainement et paisiblement. 
Neantmoins comme les. descendants d'une Illustre famille 
ne laissent pas d'estendre lès bornes de leur héritage, et 
d'y faire des acquisitions nouvelles, qui sont en après censées 
d'un mesme estoc; encore que pour le respect de leurs An- 
cestres, et pour en conserver la mémoire, ils n'effacent point 
leurs Armes ny les anciennes marques de leur maison. Ainsi 
je ne croy pas faire tort aux Muses Greques ny aux Latines 
(puis qu'il faut que j'use de ce mot qui leur appartient) ou 
plustostjen'oftense point lesPoëtes de leur temps, d'accroistre 
le territoire qu'ils ont cultivé, puis que je ne gaste point, 



— 251 - 

comme je prétends monstrer, ce qu'ils nous ontlaissé,et que 
sans destruire ce qu'ils ont faict, je l'accommode seulement 
à noslre usage, enseignant aux autres d'en augmenter le 
profit par leur industrie : De vray, j'ay leu quelque chose 
de ce que les meilleurs Autheurs ont escrit de la matière 
que je traicte icy, j'en ay conféré avec des personnes 
capables, et je penserois n'avoir pas mal travaillé en nostre 
Art poétique; si je mettois au jour tout ce que j'en ay, 
mais n'estant pas question en ce lieu des moyens de bien 
escriro en vers, puis qu'il ne s'agit que do la disposition du 
Poème Dramatique : jo dosiro seulement désabuser les es- 
prits qui desja préoccupez d'une fausse doctrine, courent 
risque de faire de mauvais Livres : en quoy je ne veux pas 
instruire personne, mais rendre raison de ce que j'ay faict 
au Théâtre où je voy tant d'ouvriers en besogne, qu'il sera 
malaisé que la confusion des langues ne se mette parmy 
eux, ce qui arrivera peut estre par trop de présomption, et 
pour ce que chacun travaille sans estre d'accord des règles 
qu'il doit suivre. Les uns sont tellement attachez aux œuvres 
du temps passé, qu'ils font conscience de rien inventer, et 
les autres se plaisent si fort dans leurs nouvelles imagina- 
tions, qu'ils ne vêtaient rien imiter des Anciens. Pour moy 
qui cherche un milieu entre ces deux extrêmes; je res- | 
pect (sic) autant qu'un autre les Terences. les Plautes, les 
Euripides, et les Menandres; mais non pas jusqu'à prendre 
leurs médailles pour bon argent, ny leurs exemples pour 
raisons valables. Le changement des temps, la mode des 
pays, et le différend usage de toutes choses, perfectionne 
les Arts et les Sciences : Et je ne croy pas que nous soyons 
tenus do régler nos Poëmes sur les modelles des Grecs et 
des Latins, quand il nous viont quelque lumière qu'ils n'ont 
pas eue, ou quelque grâce dont ils ont manqué. Aussi quand 
nos modernes prennent l'essor et qu'ils s'esgarent en des 



— 252 — 

J 
extravagances, je commence à les quitter, mais quand ils 

me descouvrent un nouveau fonds de Poësie, et des élé- 
gances de leur invention, je laisse les anciens derrière, 
sans perdre de veuë les uns ny les autres. C'est pourquoy 
après avoir feuilleté quelques vieux livres j'ay esté curieux 
de voir ce que nos Poêles ont escrit dans leurs préfaces, 
mais je diray volontiers à ceux-cy qu'ils ne m'ont pas en- 
tièrement satisfaict, et que pour suivre leur opinion je 
voudrois estre convaincu d'erreur en la mienne par des 
connoissances plus vrayes et des raisons plus fortes que 
toutes celles qu'ils ont alléguées. Nos Réguliers neveullent 
au Théâtre qu'une action 'principale, un temps réglé de 
vingt-qualre heures, et une Scène en un seul lieu. Et d'au- 
tant que cette Règle généralement prise, semble exclurre 
toute autre façon de disposer un Poëme Dramatique : mon 
dessein est de montrer qu'elle n'est point générale ny né- 
cessaire, et que l'observation en est non seulement difieile, 
mais absurde et vicieuse : Il semblera peut estre à plusieurs, 
que j'advance un Paradoxe, mais je prie tous nos Beaux 
Esprits de prendre garde à mon raisonnement. Ceux qui 
approuvent la Règle de vingt-quatre heures. Et qui re- 
traignent les subjets de Théâtre à une seule action en un 
seul lieu, par faute de bonnes raisons fondent leur opinion 
' sur quelques exemples, ils commentent les œuvres d'autruy, 
et taschent de trouver leur compte dans quelque pièce des 
anciens Poètes et des modernes entr'autres des Italiens, 
n'oubliants pas un certain passage d'Aristote où il dit que 
la Tragédie doit estre bornée d'un Soleil à l'autre. Ils ver- 
ront bientost qu'il ne faut point pécher par exemple; Et que 
ce grand Philosophe n'ayant veu sur le rapport des Poètes 
de son temps qu'une partie de ce que nouschercheons (sic), 
n'a pas jugé du tout : et conséquemment qu'il ne faut pas 
prendre, ce qu'il a dit, pour un axiome infaillible et uni- 



! 



— 253 — 

versel : Mais auparavant rechercheons l'Origine de cette 
Règle, quand nous en sçaurons la cause, nous pourrons 
mieux discourir de ses effects et dire en quoy elle est bonne, 
ou mauvaise. Encore que ses partisans la tirent de loing, et 
la lacent venir de Grèce, et du pays Latin * le nom qu'elle 
porte masseure que si elle n'est originaire d'Italie, au 
moins elle y est 1 naturalisée : car les Italiens comptant 
les jours par vingt-quatre heures, à la façon des Juris- 
consultes qui distinguent le jour civil du jour naturel. 
De sorte que ces Autheurs Transalpins qui font leurs 
Comédies dans la Règle, dont est question,' confinent leur 
Théâtre dans une journée, et ne représentent que des 
actions qui peuvent arriver en ce peu de temps. Je trouve 
qu'ils ont raison d'en user ainsi : car ils ne font guère que 
des Comédies, dont les sujets risibles ne contiennent que 
des actions qui passent du soir au matin, ou du matin 
au soir, un plus long temps osteroit beaucoup de la naïveté 
do leurs facéties., leurs fourbes et leurs intrigues se doivent 
exécuter entre deux Soleils : et c'est pourquoy tous leurs 
Poëmes sont ainsi disposez. Pour ce qui est des anciennes 
pièces des Grecs et des Latins, sur le patron desquelles, 
celles des Italiens se .blent estre faites, je demeure d'ac- 
cord de quelqueS| unes, mais non pas pour les tirer en con- 
séquence, et en faire une règle generalle : car il est bien 
vray qu'un effet Tragique ou Comique pouvant arriver en 
une journée, est naturellement disposé à estre discouru et 
représenté dans un pareil temps, mais il faut sçavoir que 
tels Poëmes, dont les circonstances et les événements se 
terminent à un jour, sont Poëmes simples. Les autres qui 
sont composez de deux ou trois sujets remplis d'effects et 
d'incidents sont hors de la Règle de vingt-quatre heures, et 
demandent un plus long temps pour estre représentez, non 
toutesfois si long qu'il seroit si les choses se faisoient, mais 



— 254 — 

tel que les Auditeurs en puissent discerner une partie, et 
suposer l'autre : Car la représentation n'estant que l'ombre 
de l'histoire, il n'est pas requis que cette ombre soit égale 
au corps, moyennant qu'elle y soit proportionnée, et 
qu'elle paroisse. Et tout de mesme que ceux qui voyent un 
grand homme en plain midy ne le jugent pas contrefaict 
pour voir son ombre plus petite que sa personne : une 
histoire ne sera point mutilée pour estre représentée en 
peu de lieu, et^en peu de temps, pourveu que le temps et le 
lieu soit proportionné à tout [le corps du sujet, et puisse 
estre discerné par les Auditeurs. Apres cette raison, il me 
semble que soustenir le contraire est une hérésie : neant- 
moins pour monstrer aux opiniastres que je ne parle point 
sans authorité, et que la, distinction que j'ay apportée des 
Poërnes simples et des composez, n'est poinct une loy nou- 
velle, j'ay a leur dire qu'Aristote l'a escrite en sa Poétique : 
Et quand il auroit oublié d'en faire mention, elle pourroit 
estre suffisamment establie par la raison et par l'expé- 
rience.' Je dis par la raison, en ce que, comme dans la 
nature rien n'empcsche que deux choses de mesme es- 
senc (sic) ne puissent estre joinctes, et ne puissent faire 
ensemble un plus grand corps, et occuper un plus grand 
lieu qu'elles ne faisoient chacune à part : De mesme il n'y 
a nulle absurdité que deux ou plusieurs sujets simples de 
Tragédie ou de Comédie ne puissent estre joints, et ne 
puissent faire ensemble un Poôme composé, qui demandera 
un plus long temps et un plus grand lieu pour sa repré- 
sentation qu'il n'en faloit pour représenter chacun séparé- 
ment. Je dis encore par l'expérience , d'autant que l'usage 
nous a desja faict voir que ^plusieurs de nos pièces de 
Théâtre composées de deux ou de plusieurs sujets ont ravi 
souvent les Auditeurs et les Spectateurs en admiration, 
bien qu'à raison de leur différence avec les Poërnes simples, 



— 255 — 

elles ayent esté disposées autrement que les Tragédies et 
les Comédies du temps 'd'Aristote : Tellement que le pas- 
sage où il dit, que la Tragédie doit estre finie d'un soleil à 
l'autre, reçoit l'imitation, et ne pouvant s'estendre qu'aux 
Tragédies et aux Comédies de son temps, comprises et 
confinées entre deux Soleils, qui est l'espace de vingt quatre 
heures ou environ ; il s'en suit qu'il n'a parlé en cet endroit 
que du Poëme simple, dont le sujet est de soy disposé à 
estre discouru et représenté dans une journée. Et partant 
que l'application de ce mesme passage aux Poëmcs com- 
posez tels que sont plusieurs des nostres est impertinente. 
Maintenant on me prendra par le bec, et de ma confession 
on voudra tirer d'autres conclusions : car s'il est ainsi qu'on 
puisse faire des pièces dans la règle de question, qu'ay-je 
à déclamer contre ceux qui l'approuvent? Et pourquoy dis-je 
que ceux là pèchent, par exemple qui font leurs Poèmes 
sur be niodeile ? Je ne rejette point du Théâtre une telle 
Règle, mais je veux qu'elle ne serve qu'aux Sujets simples, \ 
encore je désire que le Poète la puisse estendre ou ra- 
courcir, car elle n'est point si generaile, qu'il ne se trouve 
beaucoup de Poèmes simples, qui doivent estre disposez 
dans un plus long temps que de vingt quatre heures, ny si 
nécessaire qu'en une demy-journée ou en deux heures : Il 
n'arrive assez de choses au monde qui puissent estre repré- 
sentées dans un pareil temps : Pour cette raison, je tiens 
que la juste observation en est difficile, et je vay monstrer 
qu'elle est absurde et vicieuse, en ce que les Poètes qui la 
pratiquent ne comprennent pas l'objet de leur science. 
L'objet. de la Poésie Dramatique est d'imiter toute action, 
tout lieu et tout temps, de façon qu'il n'arrive rien au 
monde par quelque cause que ce soit, il ne s'y faïcl rien 
par aucun espace de temps, et il n'est point de pays de si 
grande estendue, où si esloigné, que le Théâtre ne puisse 



— 256 — 

représenter. Ceux qui ne veulent qu'une action, un temps 
précis de vingt quatre heures, et une Scène en un seul lieu, 
n'embrassent qu'une petite partie de l'objet de leur art, et 
ne sont pas meilleurs Poètes que ceux-là sont Philosophes, 
qui de l'université des choses divines et humaines, ne sçavent 
faire qu'un argument ne connoissent qu'un corps naturel, et 
ne peuvent définir qu'une vertu moralie. Par l'unité d'action* 
ils n'accomodent le Théâtre qu'a une sorte d'histoires , au 
lieu'd'accomoder toutes sdrtes d'histoires au Théâtre, par 
l'espace de vingt quatre heures ils restraignent la puissance 
de limagination et de la mémoire, au lieu de l'estendre et 
font les auditeurs d'un petit Esprit et par la Scène qu'ils 
assignent en un seul lieu, ils ostent tous les cas fortuits 
qui sont en la nature et imposent une nécessité aux choses, 
de se rencontrer icy ou la, en quoy ils destruisent la vray- 
semblance règle fondamentale de la Poésie. Voila une 
longue suitte d'actions qui se font en divers pays, avec un 
long espace de temps. Pourquoy,puis qu'elles arrivent ainsi, 
et ainsi naturellement ne seront-elles représentées en la 
mesme sorte? la Nature ne faict rien que l'Art ne puisse 
imiter : Toute action et tout effet possible et naturel peut 
eslre imité par l'Art de Poésie. La difficulté est de bien 
imiter et de bien prendre les mesures et proportions des 
choses représentées à celles qu'on représente. Il n'est point 
d'histoire pour longue qu'elle soit, qui ne puisse estre mise; 
dessus la Scène; Mais tous ceux qui s'en meslent ne sçavent 
pas la méthode de marquer et discerner les temps et les 
lieux, comme il est besoin, aux Peintres pour faire de 
belles perspectives de sçavoir l'optique, il n'est pas moins 
nécessaire aux Poètes pour bien réussir en leurs desseins 
d'estre clairvoyans au Théâtre. Et d'autant qu'en réfutant la 
Règle de vingt-quatre heures, je suis obligé non seulement 
d'en remarquer les vices et les inconveniens, mais encore 



— 257 — 

cTestablir d'autres loix qui soient fondées sur de bonnes rai- 
sons, pour tie rien faire sur ce faux modelle, et pour tra- 
vailler avec 'moins de peine et plus d'industrie, voicy en 
neuf articles les maximes que j'ay apprises. 

Que la Poésie Françoise est bien différente de celle qui a 
esté roceûe des Grecs, des Latins, et des Italiens. 

ii. 

Que la Tragédie, la Tragecomedie, la Pastoralle et la 
Comédie, sont comprises sous un mesme genre de Poëme 
appelle Dramatique ou pièce de Théâtre. 

ni. 

Qu'il n'y a que deux espèces de Poëme Dramatique. La 
première des fables qui consistent a bien imiter des actions 
véritablement advenues. La deuxiesme de celles qui con- 
sistent à bien imiter des actions qui vray-semblablement 
pourroient advenir. i 

IV. 

Que tels Poëmes sont simples ou composés. 



Que les simples peuvent estre faits hors ou dans l'es- 
pace d'une Journée, quant à la disposition intérieure, c'est 
a dire hors ou dans la Règle de vingt-quatre heures. 

VI. 

Que les composés ne peuvent tous estre faicts dans ceste 
Règle, mais bien dans l'espace d'une, ou de plusieurs 
Journées, quant à la disposition extérieure seulement. 

17 



— 253 



VII. 



Que le Poëme simple s'il n'est puremenl tragique ou pu- 
rement comique passe avec peu d'effect et d'applaudisse- 
ment sur le Théâtre François. 

VIII. 

Que le composé ou purement tragique, ou purement 
comique, ou tragicomique. ou pastoral, ou miste est le 
mieux receu au Théâtre. 

IX. 

Que la pure Comédie en prose ou en vers, ou meslée de 
tous les deux ne demande qu'un stile naif et familier, et 
que pour elle semble estre plus convenable, la Régie de 
vingt-quatre heures, si elle estoit nécessaire, ce qu'elle n'est 
pas. 

EXPOSITION DE CHACUN ARTICLE 

I 

I. 

POUR ce que cette Règle générale s'entend de toutes 
œuvres poétiques, aussi bien que des Pièces de Thé- 
âtre, me reservant à parler en un autre endroit de cette 
matière, dont Ton pourroit faire un juste volume, je mar- 
queray seulement quelques différences, d'un nombre infiny 
d'autres, qu'on peut observer entre nos Pièces Françoises, 
et celles des anciens Poètes Grecs et Latins, et mesme des 
Italiens. N'est-il pas vray? que tous ces Poètes externes 
ont basty sur un mesme fonds, et n'ont presque rien 
imaginé de nouveau en leurs temps : je veux dire qu'ils ont 
puisé leurs inventions dans une mesme source, et créé 
leurs façons de parler, sinon d'un mesme langage, au 



— 259 — 

moins de mesmes idées que la Mittologie Payenne leur a 
fournies en si grande abondance, que tous leurs livres, 
bien qu'ils ayent choisi des arguments de diverse nature, 
sont plains de fictions peu différentes les unes des autres : 
En quoy pour me faire mieux entendre, je tiens qu'ils ont 
tous failly, sinon en la matière de leurs œuvres, au moins 
en la forme; car pour leur réputation, et pour la perfection 
du stile poétique, ils auroient mieux faict de ne prendre 
tous, s'il eust esté possible, qu'un mesme sujet, et de ne 
se rien prester les uns aux autres en l'art de feindre et 
d'imaginer : Et à mon advis, ils seroient plus excusables 
d'avoir manié chacun à sa guise, une mesme histoire que 
d'en avoir traité plusieurs de mesme façon. Les œuvres de 
Virgile et de Seneque ne sont pas de mesme étoffe que 
celles d'Homère et d'Euripide, pourtant ceux-là ont escrit à 
l'imitation de ceux-cy, et chacun ayant couppé son drap 
d'un mesme biais, l'a façonné à la vieille mode. Les Ita- 
liens n'ont pas laissé de les suivre, comme de grands 
Maistres : Et les premiers des nostres ont estimé, qu'après 
les fables du Paganisme, qu'ils ont creu estre le vray 
fonds et l'ancien patrimoine de la Poésie, on no pou- 
voit rien feindre qui fust mieux receu. Erreur autant 
condemnable qu'il déroge à la dignité de ceste Mo- 
narchie,- laquelle comme elle ne tient sa couronne que du 
Ciel nous apprend que les François de quelque science 
qu'ils se meslent ne cèdent point aux autres nations 
et ne relèvent que de celuy qui départ ses dons, et ses 
grâces a qui bon luy semble : Toutefois comme on ne 
laisse pas d'alléguer le droict Romain dans nos Parlements 
en tant qu'il y est conforme à la droicte raison, et non 
contraire aux ordonnances des Roy s, je défère tant aux an- 
ciens Auteurs que je trouve bon de les imiter es choses qui 
s'accommodent aux lois de nostre Poésie; sans préjudice des 



—, 260 — ' 

droicts de souveraineté que sa naissance luy donne entre 
lesquels pour se distinguer de la Poésie ancienne, ou ex- 
terne, il luy est permis de feindre et de composer des fables 
a sa mode, tout autres que celles qui ont esté faictes au 
temps passé, ou hors l'estendue de son pays. Un tel privi- 
lège fondé sur la liberté de l'Esprit doit estre accordé à 
tous les hommes, mais principalement aux Poètes François 
qui ne sont pas nés pour recevoir des loix es^rangeres, 
mais pour en faire d'autres, ou pour adjuster aux leurs 
celles qui leur plaisent. Et puis la nouveauté qui pourroit 
estre vicieuse ailleurs est tellement agréable dans nostre 
poésie qu'il nous scroit ennuyeux d'approuver tousjours 
les œuvres de l'Antiquité pour bonnes qu'elles soient! ce 
qui n'est pas un deffaut de nostre nation, mais une marque 
de prééminence, et comme une prérogative des beaux Es- 
prits, car c'est une plus forte action d'entendement de 
produire quelque chose de soy, que d'admirer les inven- 
tions d'autruy, ou de les'imiter. On n'estime pas entre nous 
un homme sçavant pour escrire beaucoup de choses, mais 
pour en dire de nouvelles. Quand il arrive à nos Ports quel- 
que grande flotte, on n'est pas curienx de sçavoir combien 
portent les vaisseaux, mais ce qu'ils portent de rare et de 
précieux : En un mot les honnestes gens font les livres, 
et les Crocheteurs s'en chargent. De là vient que ce qui a 
passé dans le commerce rabbaisse de prix au contraire ce 
qui est faict de nouveau est recherché d'un chacun et gardé 
chèrement. Pour cette raison, il est permis a nos Poètes 
d'inventer, et par conséquent ils sont exempts d'imiter les 
autres. Voilà ce me semble une différence notable touchant 
l'invention entre nos œures (sic) Poétiques et celles des 
anciens. Il y en a bien d'autres, touchant l'elocution, mais 
pour ne parler que de la disposition de l'œuvre Dramatique, 
examinons le par ses parties, et voyons si les Grecs, et les 



— 261 — 

Latins l'ont pris du biais que nous le prenons. Première- 
ment je m'arreste à la division que j'en viens de faire par 
l'invention, la disposition et relocution, et celle que les 
autres font par Prologue, Prothèse, Epithese et Catas- 
trophe je ne l'estime point nécessaire n'estant pas essen- 
tielle ny propre de tout l'œuvre , mais seulement d'une 
partie d'iceluy, c'est a scavoir de la disposition que je 
veux bien estre subdivisée en Prothèse Epithese et Catas- 
trophe pour la simple 'œconomie d'une pièce, et non pour 
ranger, comme font quelques uns, toute la narration d'un 
subjet aux deux premiers actes les intrigues et les passions 
aux deux suivants et tous les evenemens au cinquiesme. 
Ma raison est que toutes ces choses doivent estre en un 
Poëme comme l'Ame est dans le corps, c'est à dire au tout 
et en chaque partie. Il doit y avoir par tout do la narration 
des intrigues, des passions, et des événements, et neantmoins 
comme l'Ame agir plus au cœur et au cerveau qu'en tout 
le reste du corps, un Poëme doit estre plus animé au milieu 
et à la fin qu'en ses autres parties et le troisiesme et le 
cinquiesme acte doivent estre plus remplis. Pour ce qui est 
du Prologue je laisse à la discrétion d'un Auteur de le faire 
ou non, et je l'en dispence aussi hardiment comme des 
chœurs, dont l'ancien usage no convient point i;u Théâtre 
françois. La raison de ceci est qu'on ne va point a nos 
Spectacles pour y escouter des remonstrances, et des ensei- 
gnemens. Les Auditeurs ve veulent pas estre estimés si 
grossiers qu'ils ayent besoin qu'on leur explique par un 
prologue ce qui se doit représenter en toute une action, ny 
si desbauchés qu'on doive tousjourset par tout crier contre 
leurs vices, et leurs mauvaises mœurs, nos chaises publiques 
estant destinées a cette fonction. Que si le Poète veut don- 
ner quelque instruction moralle,il le doit faire subtilement, 
et comme en passant, par le jeu, et par le récit de ses Ac- 



- 262 — 

teurs, et non par une leçon estudiée et par un chœur attaché 
a sa pièce. Je pourrois cotter encore d'autres différences 
entre nos Poèmes, et ceux des anciens, mais en voila assez 
pour monstrer qu'on a quelque fois raison de ne pas suivre 
les vieilles modes et qu'il est tousjours bon d'en inventer 
de nouvelles. * 

II. 

Ceux qui veulent que la Pastoralle et la Comédie soient 
tousjours faictes dans la Règle de vingt-quatre heures ne 
me sçauroient payer do raisons, veu qu'elles sont comprises 
avec la Tragédie et la Tragecomedie sous un mesme genre 
de Poème, et que pouvant estre aussi pleines d'effects, que 
les autres pièces,, elles demandent un aussi long temps 
pour estre disposées. Je ne dy pas qu'il ne se puisse tou- 
ver (sic) des subjects simples de Pastoralle et de Comédie 
ausquels la Règle de vingt-quatre heures soit accommodée 
mais aussi pour ce qu'il s'en présente beaucoup de compo- 
sés qui doivent estre faits dans un plus long temps, c'est un 
erreur de vouloir que tout sujet de Pastoralle et de Comédie 
soit fait dans cette règle. Les autres qui en exceptent indé- 
finiment la Tragecomedie, et la Pastoralle et qui veulent y 
assujectir perpétuellement la Tragédie et la Comédie, n'ont 
pas plus de raison, puisque ces deux-cy, bien qu'elles soient 
faites ordinairement de sujets simples, excédent quelque 
fois l'espace de vingt-quatre heures et que les autres 
s'y peuvent accommoder aussi quelque fois, bien qu'elles 
soient communément faictes de sujets composez, comme 
nous verrons plus amplement en expliquant l'article 
sixiesme de nos positions. Ce pendant nous dirons icy que 
pour ne tomber dans l'erreur de l'un ny de l'autre de ces 
deux partis, il faut non seulement approuver la division que 
j'ay faicte du Poème Dramatique en simple et composé, 



— 263 — 

mais encore la recevoir avec cette liberté oVestendre ou 
racourcir la Règle de vingt quatre heures, autant qu'il sera 
nécessaire, pour trouver l'adjustement du temps raison- 
nable, auquel chaque sujet simple ou composé pourra con- 
venir. Enfin quand tous les Escrivains Grecs et Latins, 
François et Italiens, seroient d'advis de mettre tout Poème 
Dramatique au niveau do leur prétendue Règle de vingt- 
quatre heures, sçachant que cette loy n'est point générale 
ny 'nécessaire, je ne l'observera}' jamais qu'aux sujets qui 
s'y trouveront d'eux mesmes disposez, encore je ne con- 
seilleray personne do chercher de tels sujets, mais de les 
prendre selon qu'ils s'offriront, et qu'ils vaudront la peine 
de les escrire. Ce qui faict que je les reçois à cette condition, 
est la liberté du Théâtre, duquel on ne doit exclurre aucune 
action, non pas mesme les momentanées, tout ainsi qu'on 
ne peut en exclurre celles qui n'ont esté faictes qu'avec un 
long espace do temps, comme sont les histoires de quelque 
durée qu'elles soient. Il est vray qu'il faut que le Poète 
soit judicieux en i'œconomie des unes et des autres, et que 
sans contrainte, il dispose les sujets simples dans une 
Journée ou environ, et les Sujets composez dans un Temps 
raisonnable, dont une partie soit discernée par les Scènes 
et par les actes, et l'autre facilement supleée en l'esprit des 
Auditeurs. 

m. & un. 



Il faut scavoir que PoVme et Fable sont termes sino- 
nimes, qui signifient une mesme chose; et que par l'un ou 
l'autre on entend principalement le sujet d'un œuvre, ainsi 
qu'il est ou inventé par le Poëte, ou tiré d'un autre Au- 
theur : Et d'autant que la Pol'sic en gênerai n'est qu'Imi- 
tation, et qu'elle consiste à bien faire des Poèmes et des 
Fables Epiques ou Dramatiques, laissant à parler ailleurs 



— 264 — 

des Poèmes Epiques, nous dirons icy qu'il n'y a que deux 
espèces de Poèmes Dramatiques. La première est, des 
Fables qui consistent à bien imiter des actions véritable- 
ment advenues. La deuxiesme est de celles qui consistent 
à bien imiter des actions qui vray semblablement pour- 
roient advenir : Car escrire en vers, et représenter un sujet 
véritablement arrivé, est aussi bien Fable qu'en inventer 
un dans la vraye-semblance, pour ce que l'un e( l'autre 
n'est qu'imitation.' De façon que l'Office du Poète 
Dramatique ne consiste qu'à bien faire sa Fable, et à* 
bien imiter une action véritable ou vray semblable, non 
par ses pensées ny par ses parolles, mais par celles 
de ses Personnages : et c'est icy la pierre d'achoppement de 
tous nos Polis, l'aggreable erreur des meilleurs génies et 
l'imperceptible pipperie du Théâtre, où les Poètes, les Au- 
diteurs et les Comédiens se laissent prendre chacun par 
leur foible; c'est icy dis-je, où tant plus une pièce est belle 
au gré des uns et des autres, tant plus elle est défectueuse. 
Le Poète qui ne doit avoir nulle part au Poème Drama- 
tique, y joue son roolle en tous les endroicts, et ne consi- 
dérant pas ce que pourroient dire vray semblablement les 
Personnages de sa pièce, ny quel mouvement ils pourroient 
avoir; mais s'estudiant a faire de beaux vers, il estalle ses 
propres pensées, et compose de longs couplets bien souvent 
où ils les faut courts, et non encore pour les mettre en 
la bouche de ses vrais Acteurs, mais en celle de certains) 
visages ^qu'il affecte de produire, tant pour débiter son 
talent particulier, et faire valoir son nom et sa poésie, que 
pour mettre ' en crédit la gesticulation , tantost d'une 
Trouppe et tantost de l'autre : De sorte que Monsieur Tel 
qui promet dans l'affiche de son nouveau Poëme, de faire 
voir un célèbre Héros, s^'introduil soy mesme en la per- 
sonne de Bellerose ou çle Mondory, qui péchants par leur 



— 265 h- 

interest a l'exemple de l'Auteur, s'éloignent de la prin- 
cipale fin qu'ils doivent avoir, et se produisent eux mesmes/ 
au lieu des personnages qu'ils doivent représenter. Or cette 
faute que je ne pardonne point aux Autheurs ny aux Co- 
médiens, attire celle des Auditeurs, dont je les excuse 
très volontiers, puis que ne venants au Théâtre que pour se 
divertir, ils sont aussi contents d'ouyr de beaux vers, et de 
voir faire la Beaupré ou la.Devilliers, que d'admirer telle ou 
telle Heroine qui leur estoit promise et à laquelle ils ne 
pensent plus. Comme on leur en donne pour leur argent; 
il n'importe comment que ce soit qu'ils s'en aillent contents. 
Mais pour en parler sainement entre ceux de la profession, 
je dis que l'envie de bien faire est cause qu'on ne faict rien 
qui vaille, et que chacun se ruine en voulant paroistre 
magnifique. Q^la bonne pièce I (disent ils) les beaux vers ! 
les douces pensées ! les fortes passions ! et qu'elles ont 
esté bien exécutées par tel Acteur et par telle Actrice î 
ô la chetive pièce! (dis-je en moy mesme) je ny ay veu 
que deux ou trois personnages, le Poète, un Comedjen, et 
une Comédienne ; et j'y pensois voir toute la vie d'un grand 
Monarque, la conduitte d'un sage Ministre, et dans les 
intrigues d'une Cour Royalle les merveilleux effects de la 
fortune et de la vertu. Comment appellerons nous cet 
erreur ? sinon un Cacozele universel ou une affectation 
vicieuse, aux mots et aux choses, en la façon de parler et 
d'agir? Et comment éviterons nous de gaster ainsi les plus 
beaux sujets ? si nous n'avons tousjours devant les yeux 
les vrais originaux dont nous voulons faire les copies. 
Asseurémqnt comme il est permis au Poëte de faire des 
siennes, et de se donner carrière dans le Poëme Epique, il 
doit tellement observer le contraire dans le Dramatique, et 
se tenir tousjours si loing de la Scène, qu'au lieu de prester 
son esprit aux personnages qu'il y introduit, ou de les faire 



4- 266 — 



mouvoir comme avec des ressorts, par la voix et l'action 
naturelle des Comédiens, il se doit entiererement oublier se 
despoûiller de soy-mesme, transformer ses Acteurs en chacun 
de ceux qu'ils représentent, et pour ainsi dire resusciter les 
morts en corps et en ame,plustost que de les inspiriter (sic) 
fantastiquement, et leur donner des âmes et des mouve- 
mens qu'ils n'ont jamais eus. Quiconque ne tombe point 
dans ce manquement et sçait animer une histoire véritable 
ou vray-semblable en chacune de ses parties, non par ses 
pensées ny par $es parolles, mais par celles des vrays per- 
sonnages de son sujet. Celuy-la sçait faire sa fable ou son 
Poëme sur la principale règle de l'œuvre Dramatique : 
Maintenant que tel Poëme puisse estre simple ou composé, 
c'est a dire qu'il puisse estre faict d'un seul sujet ou de 
plusieurs? cela est sans difficulté, comme nous avons faict 
voir au commencement de ce traicté et en l'article précè- 
dent, et cette vérité est escrite par le Philosophe en sa 
Poétique, joint qu'elle peut estre establie par la raison et 
par l'expérience. 

V. 

En cinquiesme lieu, j'ay dit que les Poëmes simples pou* 
voient estre faits hors, ou .dans l'espace d'une journée, 
quant à la disposition intérieure, et j'ay donné cette liberté 
de faire les Poëmes simples, hors ou dans la règle de 
vingt-quatre heures pour ce qu'il s'en treuve plusieurs qui 
n'y sont pas disposés, encore qu'ils soient faits d'un seul 
sujet Ce que j'entends parla disposition inléiicurc, est le 
. temps qu'on discerne dans les Scènes par le rapport des 
choses représentées à celles qu'on représente. Ce temps 
ne peut jamais estre discerné tout entier à cause qu'il faut 
conclurre les plus grandes pièces dans deux ou trois heures, 
mais on en discerne une partie, et l'autre est suppléée en 



- 267 — 

l'entendement. En cet endroit il faut que je responde à 
ceux qui treuvent de la peine à faire de telles opérations 
d'entendement, et qui ont voulu rendre générale la règle 
de vingt-quatre heures, pour ce disent-ils qu'on ne peut 
concevoir que ce qui est discouru et représenté sur le Thé- 
âtre en deux ou trois* heures, ait esté fait en un plus long 
temps que d'un jour Civil ou Naturel. Je leur dy première- 
ment, qu'ils veulent passer pour petits esprits," de priver 
leur entendement de la faculté d'opérer en beaucoup de 
façons qui luy sont possibles, et qui sont ordinaires aux 
bons Cerveaux, car en voyant représenter une pièce de 
Théâtre suppléer les temps, supposer les actions et s'ima- 
giner les lieux, sont des Opérations d'Esprit qui de vérité 
ne peuvent estre bien faites que par les habiles, mais que 
les plus grossiers peuvent faire en quelque façon, et selon 
qu'ils ont le sens commun, plus ou moins subtil. Sans telles 
Opérations de la part des Auditeurs, il est impossible au 
Poëte de faire discourir et représenter une Histoire pour 
succincte qu'elle soit à cause du peu de temps et du lieu 
qui luy est prescrit, pour conclure et confiner sa pièce : Et 
ceux-là mesme qui ne veulent représenter que des choses 
arrivées en vingt-quatre l<eures, ne peuvent nier que les 
faisant passer sur le Théâtre en deux heures, ils n'obligent 
les Spectateurs a suppléer le reste du temps, qu'ils veulent 
estre si scrupuleusement réglé et l'imité (sic), de façon que 
s'ils ne veulent pas qu'on supplée rien aux choses repré- 
sentées, ils pèchent eux mesmes contre leur règle. Je scay 
bien qu'ils me diront que les suplémens qu'on faict en leurs 
pièces, ne sont pas si grands que ceux que l'on fait aux 
Poëmes composés : mais je leur respons que si l'imagina- 
tion de l'Auditeur doibt estre violentée par de semblables 
Opérations d'esprit, elle l'est aussi bien pour n'estre qu'un 
peu choquée que pour Testre beaucoup. D'autant que ce 



le» 



— 268 — 

qui est vicieux Test de soy, et les fautes sont aussi bien 
fautes pour estre petites que pour estre grandes, que si 
comme il est vray l'imagination n'est pas violentée par 
une légère supposition, elle ne la peut estre par une plus 
grande, et en voyant représenter une pièce do Theatre.il ne 
coustera pas plus au Spectateur de suppléer un an de temps 
qu'une journée ou une semaine, ny de s'imaginer tout un 
Royaume comme une Province ou une Isle : Dire qu'il soit 
mal-aisé de raisonner de la sorte et de concevoir un long- 
temps, se passer dans une fScene de peu de vers c'est une 
absurdité, puis qu'il est vray que le temps est si peu.de 
chose que le passé n'est plus en nature, et ne se peut 
trouver qu'en l'entendement par un acte de réminiscence 
aisée à faire conjointement de plusieurs choses ou de cha- 
cune séparément, joint que le temps ainsi conceu dans 
une Scène, n'est que l'ombre de celuy qui se passoit lors 
que les Choses qu'on représente estoient en nature. La 
mesme raison est de la pluralité des lieux imaginez en une 
mesme Scène, pourveu qu'ils soient réellement discernez 
par les diverses faces du Théâtre, encore que l'on n'en 
voye que des angles ou des lignes superficielles, l'esprit se 
les figure avec toutes leurs dimensions, et tels qu'ils 
peuvent estre naturellement. De sorte que pour l'avarice 
des Comédiens, et pour l'ignorance des feinteurs et décora- 
teurs de Théâtre : Il ne faut pas introduire ny approuver la 
règle, qui ne représente qu'un lieu dans la Scène, les 
Poètes ne doivent pas laisser de faire de bonnes pièces, 
encore que les Acteurs ne les représentent pas bien, et 
comme je me ry de ceux qui en font de meschanles à fin 
qu'elles soient mieux exécutées. Je loue grandement ces 
esprits vigoureux, qui pour faire un Poëme parfaictement 
beau, ne treuvent rien d'impossible au Théâtre. Qui diroit 
à un Peintre qu'il ne pourroit tirer dans une aulne de toile 



— 269 — 

le monde et* ses parties, celuy-la ne seroit-il pas moqué, 
veu que d'ordinaire les plus riches tableaux sont des rac- 
courcis? Luy pourroit on dire qu'entre l'Europe et l'Afrique 
il n'auroit pas mis l'isle de Malte, pourveu qu'en un trait 
de peinceau il eut fait la mer Méditerranée. Le Théâtre ne 
diffère en rien d'une table d'attente, tout le Ciel est sa 
perspective, la terre et la mer en s'ont les confins, et ce 
qu'on fait en Orient et en Occident y peut estre représenté; 
Par exemple. Il se tient aujourd'huy à mesme heure et 
en mesme temps à Paris et à Conslantinopie un Cons|eil 
de guerre. C'est à sçavoir, le Roy de France délibère d'aller 
mettre le siège devant quelque ville du grand Seigneur, et 
le Grand Seigneur se prépare au contraire. Si des intelli- 
gences qui peuvent estre de part et d'autre il doit réussir 
quelque belle action, pouren représenter le commencement, 
le progrès et la fin, et la bien imiter comme naturellement 
elle aura réussi, il faudra pratiquer dessus le Théâtre la 
ville de Paris et de Conslantinopie, et il ne sera pas incon- 
vénient de faire sortir des Turcs d'un costé et des François 
de l'autre : Il est vray que ces Turcs et ces François ne se 
parleront pas, mais dans une Scène et puis dans une autre ; 
Ceux-cy et ceux là s'entrepaileront de leurs affaires, et 
exécuteront les choses qui arriveront en deux divers lieux. 
Que si l'armée du Roy de France en ce voyage exécute 
quelque belle chose incidemment, tout cela peut estre imité 
et représenté, et comme les lieux seront discernés par les 
diverses faces du Théâtre, les temps le pourront estre par 
les Scènes et par les Actes raisonnablement et propor- 
tionnément, c'est à dire, en égard à la naturelle distance 
des pays, et au temps légitime qui s'est passé aux evene- 
mens et circonstances de la vraye histoire. Et si un tel sujet 
est remply de tant de beaux ettects qu'ils ne puissent estre 
compris dans une pièce d'un jour, sans violenter l'imagina- 



— 270 — 

tion et la mémoire des Auditeurs, et confondre la disposi- 
tion intérieure et extérieure du Poëme, qui doivent estre 
réellement distinctes, on le devra traiter en autant de 
journées qu'il en faudra pour éviter cette violence et confu- 
sion. Icy vous me ferez une objection et vous me direz 
que des sujets qui passent une journée de Théâtre, quelque 
beaux qu'ils soient, ennuyent les Auditeurs, et que la fin 
du Poëte estant de plaire, il ne doit rien tenter par ou il 
s'éloigne de ceste fin. Encore que je vous puisse respondre 
que cela n'est pas un deffaut du Poëte, mais un vice des 
Auditeurs impatiens, neantmoins je demeure d'accord que 
pour satisfaire un chacun, il est bon de ne mettre au 
Théâtre que des sujets qui puissent estre conclus jdans 
une journée, et si vous y prenez garde en tenant ce milieu, 
vous treuverez une plus grande quantité de beaux sujets 
que dans les deux autres extremitez, je veux dire dans 
l'observation de la règle de 24. heures, et dans ce long 
espace de temps qui peut estre au delà d'une journée ordi- 
naire de Théâtre : Car dans ceste journée ordinaire, 
comme je l'entends, on peut réduire des histoires de plu- 
sieurs années pleines d'effets et d'accidens, ou composer 
et feindre des sujets de deux ou trois fils, qui seront mer- 
veilleusement bien conclus dans le uiesme temps. J'advoùe 
que pour faire des pièces de telle conséquence, il faut que 
le Poète soit judicieux et plein d'industrie, et qu'il sache 
bien les justesses et les proportions du Théâtre, mais aussi 
il a d'autant plus de gloire qu'il sçait faire mouvoir ceste 
grande machine du Monde et de la Nature en si peu de 
lieu. C'est pourquoy je n'escoute pas volontiers ceux qui 
ne désirent voir dans la Scène que des actions arri- 
vées en 24. heures. Que deviendroient tous le (sic)- sujets 
d'amour et de guerre ? Combien se voit-il de Capitaines 
qui ayent pris des villes de vive force en un jour et 



— 271 - 

une nuict? Combien d'Amants qui soient venus à bout 
de leurs desseins en si peu de temps? Ouy mais (direz 
vous) de ces longs sujets d'amour et de guerre, il ne faut 
prendre que la principale et la dernière action, et par les 
Acteurs faire reciter lés précédentes? Outre que souvent la 
dernière et la principale action n'est pas toute seule ny la 
plus belle, et que pour y arriver il y en a d'autres aussil 
merveilleuses à exécuter; Je puis repartir qu'en la façon que 
vous dites, une histoire ne sera jamais bien représentée, 
pour ce qu'on ne doit imiter par récit, que les choses qui 
ont esté recitées ou délibérées, et par effect, celles qui ont 
esté faictes et exécutées, autant que le Théâtre le permet. 
Autrement je vous diray que cette pièce que vous me 
représentez dans votre règle de 24. heures es(, d'autant 
éloignée de la vray-semblance, qu'elle est dissemblable à 
son vray sujet, et je diray. Ce Poëte et ces Acteurs ne me 
représentent pas au Théâtre ceste histoire comme elle est 
advenue, mais ils me la font voir comme elle n'est pas ad- 
venue, et ils l'ont piustost composée ainsi pour le Théâtre, 
qu'ils n'ont disposé le Théâtre pour la représenter. C'est à 
l'esprit du Poëte à disposer la Scène, en telle sorte qu'il y 
puisse représenter plusieurs actions aussi bien comme uue : 
Et qu'on y puisse voir et discerner autant de pays séparez 
ou contigus, voisins ou éloignez que l'argument de la pièce 
en pourra toucher, parcourir, ou comprendre, et tout 
cela dans un temps raisonnable, que le jugement de 
l'Autheur sçaura prescrire, estendre ou racourcir, non 
suivant la naturelle dimension, mais proportionnément à 
icelle, ayant égard à la continence et capacité du Théâtre, 
et la considérant comme un racourcy des lieux et des 
choses qu'on y veut représenter, et mesino si besoin est,- 
comme un Abbrogé do tout l'Univers. Si vous ostez de la 
Scène ceste pluralité et diversité de temps, d'actions et de 



— 272 — 

lieux, vous n'y pourrez mettre les grandes histoires, et outre 
que la Poësie Dramatique dépérira par une grande stérilité 
de sujets, on ne verra dans les Poëmes simples que vous 
ferez, que des récits et des pensées froides, et estudiées en 
tous les endroits où les Personnages doivent agir et se 
passionner. En fin si par l'unité d'action de temps et de lieu 
qu'on veut introduire au Théâtre, vous opprimez si fort la 
liberté dos Poètes, il ne faudra plus qu'ils se tiennent dans 
Paris ny dans les bonnes villes, mais à Vaugirsfrd, ou dans 
quelque autre village, où ils 'soient à la Taille comme des 
vilains. Les biens que ces Beaux Esprits ont receus du 
Ciel sont de telle nature qu'on ne peut leur en oster par 
impost ny autrement. Il' n'est point de loy (sauf la Reli- 
gion) qui leur ordonne de ne faire que cecy ou cela, point 
de coustume qui leur prescrive une seule façon de vivre, 
point de livres qui leur apprenent à ne parler qu'en une 
manière, point d'exemples qu'ils soient tenus d'imiter à 
perpétuité. Ils sont nés libres dans les grands Estats pour 
estre tesmoins irréprochables des grandes et belles actions; 
et pour, dans l'estendue de leur patrie, policer les Peuples 
et les Citez par le plus hault et le plus impérieux langage 
de la Raison. Je m'estendrois davantage dessus leur 
louange, si je ne sçavois que pas un d'eux ne désire estre 
loué de la qualité de Poêle, qui esl la moindre partie d'un 
honneste homme. Je ne quitte point ma part du festin, 
mais je cède le hault bout à quiconque est si ambitieux d'y 
paroistre le premier. Je ne feray jamais vanité de cette 
gaye science, mais tant que les occasions se présenteront, 
je la feray valoir comme je pourray. Cependant il me suffit 
que les pièces que j'ay faictes, quoy qu'en petit nombre, 
parviennent es mains de ceux que j'honore et que je 
chéris, et qu'elles préjugent à l'avenir ce que j'aurois pu 
faire de plus. Si je renonce au mestier, ce n'est pas qu'il 



v 

\ 



, — 273 — 

me déplaise, ny que je m'en lasse, mais je ne le puis faire 
ny en Mercenaire, n'ayant pas le cœur si bas, ny gratuite- 
ment, n'en pouvant gratifier que des Comédiens, autant 
indignes du bien qu'on leur fait, qu'ils sont incapables de 
juger des pièces qu'on leur donne. Je ne veux estre ny 
bien ny mal avec eux, mais quand par leur moyen je pour- 
rois m'aquorir quelque estime, et entrer en part do la 
grande ou petite favour, j'nymerois mioux -demeurer comme 
je suis, que de sousmettre mon esprit au leur, et' adjuster 
mon travail à leur interest. 

VI. 

J'ay parlé en ce lieu des Poèmes Composez, et pour ce 
qu'en la définition du Poëme simple, nous avons dit celle 
du. composé, voyons seulement de combien de fils et de 
quels sujets il doit estre faict, pour n'estre pas dans la 
règle des 24. heures. Il est certain que les Poëmes compo- 
sez ne peuvent estre iaiets que de deux ou trois fils, ou de 
quatre au plus, eu égard qu'il ne se trouve point assez de 
bons Acteurs pour de plus amples représentations, et quand 
il s'en trouveroit, il seroit difficile aux Autheurs* d'accom- 
moder au Théâtre un plus grand nombre de sujets, et plus 
mal-aisé encore aux Acteurs de les exécuter. Or à \\n 
qu'on ne se trompe en cecy, j'appelle Fil un Sujet entier, 
commencé au premier acte, continué dans les autres, et 
conclu au cinquiesme par quelque grand et principal etfcct 
remarquable sur tous les autres, qui ne sont qu'accidens ou 
circonstances, que nos sçavans nomment Episodes, Et j'en- 
tends qu'un Poëme est composé quand il est fait de deux 
ou de plusieurs; (sic) Fils commencez, poursuivis et con- 
clus ensemble par autant de Principaux effecls remar- 
quables en une pièce par dessus les accidens et circons- 
tances propres à chacun sujet ou communes à tous les fils 

18 



— 274 — 

dont le Poëme est tissu. Il y a une autre sorte de Poème 
composé, qui est fait de deux ou de plusieurs Sujets non 
entiers, c'est à dire de deux ou de plusieurs principales 
actions dépendantes les unes des autres, et précédées de 
quelques récits qui suppléent ,en l'esprit des Auditeurs, le 
commencement et la suitte des mesmes sujets dont les 
principales actions sont effectivement représentées avec 
leurs simples accidents ou épisodes. Il est vray que tels 
Poèmes ne peuvent estre faits que de sujets véritables, 
ou a tout le moins lirez des histoires escrites et connues: 
Et de ceux-cy aucuns peuvent estre mis dans la règle 
de 24. heures, l'Autheur n'ayant besoin que d'en suppléer 
le commencement et la suitte par quelques récits et 
d'en exprimer les derniers et principaux effects, avec 
leurs épisodes ou accidents. Quant au Poème simple, 
ilpeut estre fait d'un sujet entier, ou d'un sujet non entier, 
celuy-la véritable ou feint dans la vray semblance, celuy- 
cy véritable seulement ou tiré des histoires escrites et 
connues. Le premier estant faict d'un fil, peut quelquefois 
excéder la règle de 24, heures, et demande alors un Temps 
raisonnable et proportionné à la situation des lieux, et à 
la durée des choses qu'il contient. L'autre n'estant faict 
que d'une principale et dernière action avec ses épisodes 
ou accidents peut tousjours e^tre mis dans ceste règle. Et 
c'est proprement ce genre de Poème simple, tant estimé 
de nos Beaux esprits , auquel l'unité d'action de temps et 
de lieu peut estre facilement gardée : Car celuy qui est faict 
d'un fil et d'un sujet entier accompagné de ses propres 
accidents et circonstances, ne peut tousjours estre ainsi 
disposé. Et comme j'aiy des-ja dit, que la plus part des 
Poûmes composez sont hors de la règle de vingt-quatre 
heures, et que neantmops quelques uns s'y peuvent accom- 
moder, je pense qu'il ijaut dire en cet endroit par raison 



- 275 - 

contraire, que la plus part des Poèmes simples peuvent estre 
mis dans ceste règle, et que pourtant quelques uns n'y 
peuvent estre adjustez. Mais pour revenir aux Poèmes 
composez ayant veu de combien de fils ils peuvent 
est refaits pour estre hors de la règle de 24. heures; 
Voyons en suitte de quels sujets on les peut composer. 
Il n'y a que deux matières qui puissent entrer en leur 
composition. L'Amour et la Guerre l'un ou l'autre séparé- 
ment, ou les deux ensemble fournissent aux Autheurs tous 
les sujets prophanes du Théâtre. Je dis prophanes,pour ce 
qu'on y peut mettre d'autres beaux sujets tirez des livres 
saincts, ou les passions humaines peuvent jouer leurs 
rolles, et où les vertus des grands personnages peuvent 
triompher des vices et des cruautez des Tyrans, mais tels 
arguments n'estants pas le Gibier de nos Poètes ny de nos 
sages Mondains, sont plus propres en particulier qu'en 
public, et dans les Collèges de l'Université, ou dans les 
maisons privées, qu'à la Cour ou à l'Hostel de Bourgoigne: 
Et je n'en parle icy que pour ne rien oublier si je puis 
touchant ce poinct, duquel exceptant les Histoires sainctes, 
je dis que toutes les autres, Politiques, ou Morales, en- 
semble les Romans bien faicts, les Fables boccageres, et 
généralement tous autres livres qui traitent d'Amour ou de 
Guerre, ou de tous les deux, sont d'ordinaire les matières 
des Poèmes composez. D'où il s'ensuit qu'ils ne peuvent 
estre faits dans la règle de 24. heures. Que si quelques uns 
s'y treuvent adjustez, il faut nécessairement que leurs 
sujets soient véritables, ou escrits et connus, que le com- 
mencement et la suitte en I soient supposez et suppléez par 
quelques récits, et que le dessein de i'Autheur ne soit que 
d'en représenter les principales et dernières actions avec 
leurs circonstances et plus proches accidents, auquel cas 
seulement il est probable que certains Poèmes composez 



— 276 — 

peuvent estre mis dans la susdite règle : Mais générale- 
ment parlant, il est très-difficile, et je tiens mesme qu'il 
est impossible de les y tous réduire à cause des temps et 
des lieux, qu'il faut assigner à leur disposition intérieure. 
Il est vray aussi qu'ils peuvent estre fai^s dans une ou plu- 
sieurs journées ordinaires quant à leur disposition exté- 
rieure, pour ce que leurs arguments sont quelquefois si 
longs et si. pleins d'effects, que L'esprit du Poète ne les 
peut conclurre ny comprendre dans une pièce d'un jour 
civil ou naturel, et quand mosme ils excédent la journée 
ordinaire du Théâtre, il est force de les mettre en deux ou 
plusieurs, pour ne confondre comme nous avons dit ailleurs 
la disposition intérieure et extérieure du Poëme qui doivent 
estre réellement distinctes, en telle manière que sans vio- 
lence et sans desordre, l'imagination et la mémoire de 
l'Auditeur en puisse percevoir la tissure. Ainsi Hardy a fait 
beaucoup de Poëmes de plusieurs pièces, à cause de la 
fécondité d'aucunes matières qu'il à traitées, ayant pris 
garde que non seulement elles estoient hors des vingt- 
quatre heures, mais qu'elles excedoient encore la journée 
ordinaire du Théâtre, bien qu'en icelle puisse estre com- 
pris un notable espace de temps, tel que la durée de 
plusieurs années, dont il se faut souvenir, pour sçavoir ce 
que j'entends par ceste journée ordinaire du Théâtre. Or 
que telle méthode ne soit pas bonne pour ce que Hardy l'a 
suivie, ce n'est pas bien raisonner, il faut prouver que de 
soy elle ne vaut rien, ce que vous ne pouvez, la raison et 
l'usage faisant voir le contraire, joint qi|e l'exemple 
de cet Autheur peut servir de règle, car encore que 
sa façon d'escrire soit un peu surannée, on ne peut 
douter de son jugement et de sa conduitte en la disposition 
de l'œuvre Dramatique. En fin telle histoire se peut 1 pré- 
senter, qu'il faudroit mettre en plusieurs journées : C'est 



— 277 — 

pourquoy je ne fay point de loy expresse de la disposition 
extérieure des Poëmes composez, bien qu'ordinairement ils 
soient conclus dans un ou deux jours. Pourtant je serois 
bien d'advis que tout sujet excédant deux journées ordi- 
naires de Théâtre fut mis en Poëme Epique, [tant pour le 
respect des personnes souveraines qui en peuvent estre, 
que pour éviter une longue suitte d'advanlures, dont le 
récit ennuyeux ou la trop lente exécution peut déplaire 
aux Auditeurs. Vous me direz que le Poëme Epique n'a 
pas la vogue, que chacun est plus aise d'ouyr et de voir 
représenter une histoire que de la lire, et que les Audi- 
teurs doivent esire plus enclins aux façons d'escrire qui les 
font plustost connoistre, et qui sont plus généralement 
receuës. Il est vray, mais sans depriser le Poëme Drama- 
tique, eeluy-la sera beaucoup plus estimé (sinon du com- 
mun au moins des habiles et honnestes gens, ausquels il 
suffit de plaire) qui n'aura fait qu'un Poëme en sa vie, 
d'une Monarchie que tous ceux qui en auront faict un cent 
de mariages et de combats. Gomme il n'est qu'un Roy, il 
ne peut estre qu'un Poëte pour faire son histoire quiconque 
la traitera comme il faut, emportera le prix dessus tous les 
autres. 11 est facile à un bon esprit d'entreprendre un tel 
œuvre, mais où il s'agit du travail de toute sa vie, il ne sera 
jamais bien conseillé de le faire sans un commandement 
exprès et sans estre asseuré de la faveur de son Prince 
pour bron long-temps, faveur que je ne limite point, à je 
ne sçay quelle pension imaginaire dont on leurre les esprits 
vains, quand elle seroit effective et plus asseurée que les 
rentes de l'Ilostel de ville, comme il est honteux de la 
recevoir de quelque main qu'elle vienne, c'est une lascheté 
infâme de la poursuivre. Je ne veux pas que mon Poète 
soit deschiré comme un Alchimiste, ny mal propre comme 
un Cinique, j'entends qu'il soit honneste homme, et non 



■4 278 — 

point Escroc, qu'il ait de quoy vivre chez soy, s'il ne peut 
estre à la Cour; Et toute la faveur que je demande pour 
luy au Souverain, c'est qu'il luy plaise le protéger, luy 
accorder les franchises et immùnitez des Nobles , le faire 
jouir paisiblement de leurs exemptions et privilèges, et en 
quelque temps et pour quelque occasion que ce soit, |ne 
point souffrir qu'il soit opprimé ny mal traité par ses autres 
sujets, de quelque qualité et condition qu'ils soient. A 
l'abry de ceste Royale protection, hors de la nécessité, 
comme loing du luxe, et dans la plénitude de sa liberté, je 
luy donne à estudier le livre du Monde, où je désire que 
la sagesse divine et humaine soit l'universel objet de ses 
méditations. Que* si en particulier, y considérant la vie de 
son Roy et des hommes Illustres de son temps (car il est 
né pour eux et non pour d'autres anciens ou externes) il 
produit un œuvre de réputation, j'estime que ceux dont il 
recommande à la postérité les actions glorieuses, ne luy 
sont pas moins obligez de ce qu'il les escrit, qu'ils sont 
contents de les avoir faites, et de ceste obligation je 
les tiens quittes, non pour des bien-faits immenses, 
ny pour des trésors, mais pour un bon accueil, et pour 
la faveur de leur bien veillance. Voyla sommairement 
quel doit estre l'excellent Poëte, et quel seroit l'employ de 
quelques uns des nostres, si je ne sçay quelles considéra- 
tions ne les attachoient plus au Théâtre qu'à leur estude. 
Je ne prétends pas les en distraire, c'est un exercice louable 
qui ne doit pas estre négligé, mais je dis que le plus géné- 
reux et le plus habile d'entr'eux doit pousser plus haut son 
génie, et laisser aux autres ceste occupation. Aussi bien 
les Comédiens en font leur bien propres; Et comme les Ca- 
baretiers, des aussitost qu'ils ont une bonne pièce, ils la 
falsifient, et la gastent à force de la frelater. De la vient 
que la Poésie de l'Hostel de Bourgoigne est en mesme 



— 279 — 

degré d'excellence que le vin des trois Maillets, elle a 
quelque pointe pour le goust, et quelque belle couleur 
pour la veuë, mais point de force ny de nourriture pour les 
bons esprits; Et en fin elle est plus utile aux Marchands 
qui la débitent qu'elle n'est heureuse ny honorable à ceux 
qui la font, tant il est vray qu'un art si noble à des 
Charlatans, comme la Médecine à des Empyriques. 

VII. & VIII. 

Je laisse à expérimenter ce que je dis à ceux qui hantent 
souvent le Théâtre, la nudité du Poème simple est cause du 
peu de louange qu'on luy doijine : Et si les Esprits des Au- 
diteurs n'estoient esmeus par quelque effect grandement 
Tragique ou purement Comique, ils ne sçauroient bonne- 
ment de quoy se payer et se contenter. Au contraire la 
multiplicité des accidents des intrigues des événements 
contraires, et des descôuvertes dont le Poème composé est 
rempfy, entretient les Spectateurs, la diversité les recrée, 
et l'industrieuse disposition de l'œuvre les contente pleine- 
ment. 

• I IX. 

En ce dernier article de mes positions, je n'entends pas 
que la Comédie on prose; ou en vers, ou mesléo de tous les 
doux soit traitée par des façons de parler élégantes, comino 
seroit un stilo oratoire, ou un langage do Cour, ny aussi 
par des termes barbares, impurs et mal conceus, comme 
sont les discours des personnes viles et mécaniques, mais 
je veux que la diction naturelle, la plus pure du commun, 
et la plus conforme aux qualitez des personnes y soit em- 
ployée correctement sans figure et sans artifice. En dire 
davantage seroit entreprendre sur les Comédiens, ils me 
pourroient alléguer qu'il y a 24. ans et plus qu'ils sçavent 



I ■ — 280 — 

ou doivent sçavoir faire leurs pièces dans la règle de 24. 
heures, que leurs masques et leurs habits sont faits avant 
que je fusse né, et que la jurisdiction de l'Hostel de Bour- 
goigne, en ce qui touche les reglemens de la Comédie, leur 
appartient privativement à tous autres. Je ne veux pas des- 
enfariner leurs badins, ny voirsouz le masque leurs compa- 
gnons; neantmoins je leur dira y bien que si les Italiens 
leur ont appris la règle de 24. heures, ils devroient 
l'observer dans leurs farces qu'ils appellent , Comédies, 
toutes fois de peur de me contredire et de .rendre ceste 
règle nécessaire au Théâtre, je ne les y oblige point ? 
jo dis seulement qu'elle semble estro plus convenoblo 
à la pure Comédie, qu'aux autres pièces. La raison est 
que la Comédie est faite pour le Théâtre, et le Théâtre 
est fait pour les autres pièces. On rit plus volontiers de ce 
qui se passe du soir au matin, ou du matin au soir inopi- 
nément, que d'une chose estudiée et préméditée, ou qui se 
fait par un plus long temps. Quoy qu'il en soit, je ne veux 
point icy faire le Sçavant, nos Comédiens font assez bien 
pour nous faire rire et pourtant je croy qu'ils feroient 
mieux, si de leurs farces, ils bannissoient pour jamais le 
deshonneste, pour n'y laisser que le ridicule, qui est ce me 
semble, la véritable fin et Tunique objet de leur mpmmerie, 
les sots et les badauts ne les iroient pas voir en plus petit 
nombre, les honnestes femmes souffriroient par coustume 
et par occasion leurs bouffonneries, et peut estre que les 
devosts mesmes, et les plus sérieux en useroient, comme 
d'un remède contre la mélancolie : Et ainsi la Comédie et 
les Comédiens tenant quelque rang dans l'Estat civil, leur 
profession seroit non seulement tolérée, mais approuvée et 
mise 'au rang sinon des choses nécessaires, au moins des 
utiles et récréatives. En attendant que cela puisse estre, 
laissons les deux Trouppes jouir de leurs droits; Et pour 



— 281- - 

conclusion de tout ce traité disons, sans faire tort aux nou- 
veaux venus, qu'un seul Hardy entendoit mieux que tous 
les autres la disposition du Théâtre. Si les pièces qu'il a 
produites, et dont il nous reste tant de volumes, avoient 
deu estre adjustées sur le quadran de 24. heures, il n'a 
jamais eu si mauvaise oreille qu'il n'eut bien oûy sonner 
l'horrologe (sic) du temps passé. Je le suivrois volontiers 
au Théâtre, il en sçavoit mieux les erres que personne et de 
quelque inélégance qu'on reprenne ses Poëmes, j'ayme si 
fort son raisonnement, que je ne plaindray point d'oster 
des pierres de mon chemin, pour aller prendre des perles 
dans sa maison. En un mot, j'ayme son génie et non pas 
ses vers; Et quoy qu'on en K dio, je ne puis souffrir que do 
foibles potirons m'empeschent de voir une si grande lu- 
mière : Ceux qui le mesprisent ont peut estre plus de 
vanité que de suffisance, et plus d'inepticé que de bons sens; 
Et l'on ne voit en la plus part d'eux, que des parolles oy- 
seuses et des mavaises pensées, dont ils respondront au 
jour du jugement, où je laisse à décider la question 
présente, avec celle "des bons et des mauvais Poêles. 



/^OMME ce Traicté estait souz la 'Presse, mesme aupa- 
\_>/ ravant la Lettre Apologitique du Sieur Corneille, je 
no scay combien de feuilles volantes ont esté jeltées en 
public, presque en mesme temps, .sur le sujet duCid, et do 
son Observateur, Apres quoy, il semble que je serois obli- 
gé de signer cet escrit, si je vouloisl prendre la qualité) 
d'intervenant, au procès qui s'instruiet en l'illustre Aca- 
démie, sur la requeste du S. de Scudery. Mais plustost que 
de plaider (qui est un mestier que je m'empesche de faire 
tant que je puis) j'ayme mieux que ce petit ouvrage s'en 



— 282 - 

y 

aille avec les vagabons et gens sans advou, ou qu'il soit 
mis aux Enfermez comme un enfant trouvé. CLITON en 
aura du soin comme son parrain, et ma pauvre Muse après 
avoir couru le pont neuf et s'estre ainsi prostituée aux Col- 
porteurs, sera possible receuë aux filles repenties. 



s* 1 



— 283 — 

XXIV. — EPISTRE FAMILIERE 
du Sieur Mayret au Sieur Corneille, 
Sur la Tragi-comédie du Cid (,) . 




ÎONSIEUR, -4 Si je croyois le bruit commun, qui 
vous déclare desja l'Autheur de ces mauvais pa- 
piers volants qu'on void tous les jours parestre 
à la deffence de vostre Ouvrage ; Je me plaindrois de vous 
à vous-mesme, de l'injustice que Ton me fait en un libelle 
de vostre style, et peut-estre de vostre façon : Mais comme 
l'action est trop indigne d'un honneste homme, je suspen- 
dray pour quelque temps ma créance en vostre faveur; et 
me contenteray, (puisque la querelle de vostre Cid vous a 
rendu Chef de party) de vous demander seulement raison 
de l'impertinence d'un de vos lanciers qui m'est venu 
rompre dans la visière mal à propos: mais d'autant que je 
n'ai pas l'honneur de connoistre le galant homme, et qu'il ne 
seroit pas raisonnable que je me commisse avec un masque, 
je vous addresseray, s'il vous plaist, ce petit discours, 
comme si vous estiez luy-mesme. 

Premièrement il en veut à mes Ouvrages, qu'il attaque 
tous depuis la Griseide, jusqu'à la Cleopatre, à la manière 
accoustumée de vos partisans, qui n'ont point encore eu 
de plus belle méthode en cette dispute, Que d'imposer, 
advancer beaucoup, et ne prouver rien, et puis par une 
jruse de guerre, qui n'est pas difficile à descouvrir, il me 

(i) Par Mairet. I 

Éd. princ. A Paris, chez Anthoine de Sommaville, au Palais, dans lai 

petite Sale, à l'Escu de France. M.DC.XXXVII. — In-8° de 48 pages, titre 

compris. I 



— 284 — 

veut attribuer la lettre, qui commence par les railleries 
passives d'Ariste, continue par le mespris en particulier de 
vostre Chef-d'œuvre, et finit par celuy de toutes vos autres 
pièces en gênerai. Pour la lettre qu'il me veut donner, il me 
pardonnera si je la refuse , ce n'est pas qu'elle ne me 
semble fort bien escrite, mais en matière d'Ouvrages de 
pareille nature, comme c'est lascheté de désavouer ce que 
nous avons fait, c'est malice d'advouer ce qui n'est pas de 
nostre façon ; Je ne prêtons donc rien du tout au travail 
d'autruy, et je n'ay mis principalement la main à la plume 
que pour faire une publique déclaration de ce desaveu. Je 
proteste hautement que je suis tres-humble serviteur 
d'Ariste, pour les bonnes qualitez dont je le croy doué sur 
le rapport de Monsieur de Scudery, qui le connoit, et vostre 
amy n'y procède pas comme il faut, il devoit se contenter 
d'esgratigner mes Ouvrages, sans essayer malicieusement 
de me brouiller avec des personnes dont la profession m'a 
lousjours imprimé la révérence et le respect. Je descouvre 
bien qu'il s'est proposé jdeux fins en cette action. L'une 
aboutit à faire esquiver s'il peut vostre pauvre Gid qui n'en 
peut plus, en voulant donner le change sur ma Sophonisbe, 
ou quelque autre do mes pièces; et l'autre tend à se sauver 
luy-mesmo du .ressentiment de celuy qu'il offonce en sa 
première invective. Cet endroit a besoin d'une plus longue 
déduction , et pour l'expliquer plus clairement : il faut 
sçavoir que cet Amy qui vous ressemble si fort, a fait im- 
primer deux responces subsecutives à la lettre que je désa- 
voue en cétte-cy, dans la première qui porte pour tiltrè. 

Lettre pour Monsieur de Corneille contre les mots, etc. 

». I 

Je fis donc resolution de guérir ces Idolâtres; ' 

Il tesmoigne en connoistre TAutheur par la mauvaise pein- 
ture qu'il en a faicte, et par la seconde qu'il intitule. 



— 285 — 

Responce de *** À *** sow le nom (TAriste. 
Il semble qu'il ayt dessein de faire accroire que c'est de 
moy t\iï\\ entondoil parler dans la première, si c'est pour 
se mettre à couvert de l'orage qu'il appréhende, (car enfin 
celuy qu'il y désigne, et qu'il oft'ence, est de telle qualité 
qu'il a des domestiques d'aussi bonne condition que vous, je 
ne veux pas dire meilleure, quoy qu'on m'en ayt asseuré, 
et le rang qu'il tient dans la Province où vous demeurez 
est si haut que si vous estiez bien advisé vous iriez luy 
demander pardon du zèle indiscret de vostre Amy, qui vous 
petit estre injurieux : ) digressions à part, si c'est comme 
j'ay dit qu'il se veuille mettre à couvert de l'orage qu'il ap- 
préhende, Je suis tout prest en vostre considération de luy 
rendre ce bon office, en recevant chez moy le pacquet qu'il 
adresse ailleurs, ce que jeferay d'autantplus volontiers que 
ma personne et ma vie, estant publiques il est aysé de voir 
qu'il n'a pas une circonstance qui me regarde maintenant pour 
la reprehension que ce personnage a voulu faire de mes Poèmes: 
elle est si foible et si ridicule que sans faire le Capitan, je 
vous asseure qu'elle ne vaut pas la peine qu'on y responde. 
Ce n'est pas que toutes mes pièces, n'ayent beaucoup de 
deffauts, mais il est vray que ce ne sont point ceux qu'il y 
remarque : J'essayoray neantmoins de luy justifier la 
Silvanihe, le Duc d'Ossonnk, l'a Virginie, et la Somio- 
NiSBE, dans un ouvrage plus considérable que cestui-cy; 
Pour la CmsEiDE il me suffira de luy dire qu'elle n'a jamais 
veu le jour de mon consentement, qu'estant pleine des 
propres fautes de mon enfance, et de celles que le peu 
de soin de l'Imprimeur y laissa glisser, je fis ce que je 
pus pour en empescher la distribution, jusques-lajnesme 
qu'un de vos compatriots nommé Jacques Besongne qui 
l'avoit mise sous la presse, fut obligé par les poursuittes do 
François Targa, vostre libraire, à qui j'en avois laissé pro- 



— 286 — 

curation, de faire un voyage en cette ville, où le pauvre 
homme mourut subitement à mon très-grand regret, ce 
sont des circonstances assez remarquables pour vérifier ce 
que je dis. JPay faict cette piece-là que j'estois encore par 
manière de dire sous la ferûle, et en un temps que je 
n'avois point de meilleur guide que le sens commun, qui 
n'est pas ordinairement bien grand chez un Poëte de 15. à 
Î6. ans. Pour ma Silvie qu'il nomme les Saillies d'un 
jeune Escolier qui craint encore le fouet» Il ne sçauroit 
nier, ny vous aussi qu'elle n'ayt eu quatre ans durant toute 
la réputation que puisse jamais prétendre aucune pièce de 
Théâtre, je n'en excepte pas mesme les vostres. Elle 
parut toutefois en un temps que celles de Monsieur Hardy 
n'estoient pas encore hors de saison, et que celles 
de ces fameux Escri vains, Messieurs de Racan, et Théo- 
phile, conservoient encore dans les meilleurs Esprits cette 
puissante impression qu'elles avoient justement donnée de 
leur beauté, et cependant je ne l'ay point appelée ny mon 
Chef-d'œuvre, ny mon Ouvrage immortel : au contraire si 
vous prenez la peine de voir l'Epistre de mon Duc d'Os- 
sonne, vous trouverez que j'en parle comme un Esprit 
qui n'en fut jamais trop persuadé, ny par le grand bruit, 
qui souventefois est mal fondé, ny par cet Amour propre 
qui nous aveujgle, et qui nous jette ordinairement hors des 
termes de la modestie. J'estois neantmoins dans un âge 
assez capable des surprises de l'un et de l'autre : De sorte 
que si je jne craignois de vous ennuyer je dirois que la 
Silvie de Mairet, et le Cid de Corneille, où de Guillen de 
Castro, comme il vous plairra sont les deux pièces de 
Théâtre, dont les beautez apparentes, et phantastiques, ont 
le plus abusé d'honnestes gens. Il est vray que le Cid a 
quelque chose de plus décevant que la Silvie, puis qu'il a pu 
tromper son Autheur mesme après trente années d'estude. 



— 287 — 

Il est aussi vray d'autre costé que le charme de la Silvie a 
duré plus long-temps que celuy du Gid, veu qu'après douze 
ou treize impressions elle est encore aujourd'huy le Pastor 
fido des Allemands, el des beaux Esprits de Province, où 
les observations de M r de Scudery ont rompu trop-tost pour 
vous la brillante glace qui faisoit l'enchantement de vostre 
Cid; Je ne doute point que la liberté de ce discours ne vous 
soit injurieuse, et que je ne fasse une incivilité" très-grande 
envers vous à qui tant d'honnestes gens ont assigné le 
premier lieu à ce que vous dites vous mesme, toutesfois 
ayant entrepris de vous détromper, en vous disant vos 
veritez, plustost que de gagner vos bonnes grâces en vous 
flattant, je ne vous feray point excuse, d'avoir osé mettre 
en paralelle mon apprentissage avec vostre Chef-d'œuvre : 
Mais toutes ces considérations et ces différences à part, s'il 
est du Parnasse, comme du Paradis où l'on ne peut espérer 
d'entrée avec des biens mal acquis; tombez d'accord avec 
moy que nous en sommes exclus, si nous ne restituons 
publiquement la réputation illégitime que ces deux pièces 
nous ont donnée, quant à moy je pense avoir des-ja suffi- 
samment satisfaict à ma conscience sur ce sujet, tant parce 
que j'en ay dit maintenant que par ce que j'en dis il y a 
long-temps. Et pour vous iP me semble que vous estes 
obligé d'en faire de mesme, pour trois raisons qui n'ont 
rien de commun avec celle que je viens de mettre en avant. 

La première, est que vous devez quitter avec peu de 
rpgret, ce que vous avez acquis avec peu de peine, puisque 
l'Espagnol vous a fourny le suject tout entier de vostre 
Poëme et la plus grande partie des Antithèses, des pointes, 
et des pensées brillantes qui n'y sont pas de meilleur 
esprit que celles du Dialogue de la Sylvie. 

La seconde est que cette fausse gloire, estant comme un 
fond usurpé sur Guillen de Castro, vous n'en pouvez lion- 



. — 288 - 

nestement refuser la restitution au propriétaire qui vous la 
demande, puis qu'il vous a desja dit sous le nom de Dom 
Baltazar', 

Ingrat rend moy mon Cid jusques au dernier mot 
Apres tu connestras, Corneille déplumée 
Que l'esprit le plus vain, est souvent le plus sot , 
Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée, 

La troisiesme, est que vous devez faire de nécessité 
vertu, c'est à dire que vous devez feindre en honneste 
homme de sortir volontairement d'un héritage qu'on vous 
dispute à si justes tiltres, et d'où vous courez fortune, pour 
peu que vous attendiez d'estre mis dehors par les espaules. 
Car enfin flattez vous tant, ou faites si bonne mine qu'il 
vous plaira ; Je vous asseure que vostre Cid a bien perdu 
de son embonpoint depuis quelque temps, et qu'on peut 
dire justement de luy, 

i 
Qu'il est sur le Parnasse un Idole brisé, 
Et que de jour en jour sa secte diminue 

Tant il est malaysê i 

De ne pas embrasser la vérité connue, ( 

Vous sçavez que je suis de ceux qui peuvent avoir entrée 
en ces lieux d'honneur, à qui vous donnez un si plaisant 
nom, lors que vous dites en vous mocquant de ceux qui y 
sont receus, V 

Et mon ambition pour avoir plus de bruict 
Ne les va point quester de réduit en réduit , 

Vous sçavez, dis-je, que l'obligeante curiosité, que les per- 
sonnes d'esprit et de condition tesmoignent avoir pour les 
choses que nous faisons, m'appelle quelquesfois comme 
beaucoup d'autres, dans les plus dignes Cabinets de Paris, 
qui sont les véritables Eseholes où vous et. moy pourrions 
apprendre la politesse des mœurs et de la langue, ayec la 



-— 289 — 

I. ... 

bienséance des choses et des paroles que nous oublions si 

souvent en nos Chefs-d'œuvres. C'est là Monsieur mon 
Amy, que vous estes généralement blasmé, non d'avoir 
fait le Cid avec les irreguiaritez qu'on y remarque régulière- 
ment par tout, puis qu'on suppose que vous ne l'avez pas 
fait par aucune malice qui fust en vous : mais seulement 
de vostre indiscrétion à le livrer si tost au Libraire après la 
connoissance que vos meilleurs Amis vous donnèrent de 
ses deffauts. En effect n'en desplaise à ces honnestes gens 
qui vous ont perché sur le Pinacle de nostre Temple, et' 
qui pour vous avoir guindé trop haut, sont cause en partie 
que la teste vous a tourné. Je ne sçay pas à quoy vous 
pensiez. Car il falloit pour un habile homme ou corriger en 
cette pièce, un nombre infiny de manquements essentiels 
dont la piuspart ne peuvent estre corrigez que par un 
absolu changement de tout le corps de vostre ouvrage, qui 
n'eut jamais les parties nobles, ny bien saines, ny bien 
disposées, où vous deviez suivant le conseil de ceux qui vous 
aymoient suspendre pour cent et un an seulement la ma- 
gnifique impression do ce beau monstre, où certes à toute 
extrémité, si vostre poétique et jeune ferveur avoit tant 
* d'envie de voir ses nobles journées sous la presse, comme 
vous estes fort ingénieux il falloit treuver invention d'y faire 
mettre aussi tout du moins en taille douce les gestes, le 
ton de voix, la bonne mine, et les beaux habits de ceux et 
celles qui les ont si bien représentées; puisque vous pou- 
viés juger qu'ils faisaient la meilleure partie de la beauté de 
vostre ouvrage, et Ique c'est proprement du Cid et des 
pièces de telle nature que Monsieur de Balzac a voulu 
parler en la dernière de ses dernières lettres, quand il a 
dit du Roscius Auvergnac, que si les vers ont quelque sou- 
verain bien c'est dans sa bouche qu'ils en jouyssent, qu'ils 
sont plus obligez à celuy qui les dit qu'à celuy qui les a 

19 I 



— 290 — 

faits, et bref qu'il en est le second et le meilleur père, d'au- 
i tant que par une favorable adoption il les purge par ma- 
'niere de dire des vices de leur naissance, vous me direz, 
peut-estre, ou quelqu'un pour vous, que ce ne fut pas tant 
la démangeaison de vous voir relié en velin, qui vous fit 
faire ce pas de Clerc, comme le dessein de nuire à Messieurs 
les Comédiens, qui d'abord ne reconnurent pas assez large- 
ment le bien-heureux succez de vostre pièce, je reçoy vostre 
excuse pour ce qu'elle vaut : mais vous me permettrez de 
vous respondre que le désir de vangeance contre ceux qui 
vous avoient assez obligé, en faisant valoir vostre Alchimie 
ne devoit pas exciter en vous cette généreuse boutade, qui 
n'a fait tort qu'à son Autheur. Un petit voyage en cette 
ville vous apprendra si vous ne le sçavez desja que Rodrigue, 
et Chymene, tiendroient possible encore assez bonne mine 
entre les flambeaux du Théâtre des Marets, s'il n'eussent 
point eu l'effronterie de venir estaler leur blanc d'Espagne, 
au grand jour de la Gallerie du Palais, vos Caravenes de 
Rouen à Paris, me font souvenir de ces premiers Marchands, 
qui passèrent dans les Indes ; d'où par le bonheur du temps 
autant que par la simplicité de quelques peuples, ils appor- 
tèrent de l'or, des pierreries, et d'autres solides richesses, 
pour de£ sonnettes, des miroirs, et de la quincaille qu'ils y 
laissèrent. Vous nous avez autrefois apporté la Melite, la 
Veusve, la Suivante, la Gallerie du Palais, et de fraiche 
mémoire le Cid, qui d'abord vous a valu l'argent, et la 
Noblesse, qui vous en restent avec ce grand tintamarre do 
réputation qui vous bruiroit encore aux oreilles, sans" vos 
yanitez, et le malheur de l'impression : 

"' Si l'honneur vous estoil cher 
Vous deviez vous empescher , 
Suivant Vaivis des plus sages, 
• ' ■ pe la perdre à ce Rocher 



— 291 — 

Si fameux par Us naufrages 
De tous vos autres Ouvrages, 

On ne vous obligeoit pas à descouvrir vous-mesme les par- 
ties honteuses de vos Héros, tant parce que vous ne les 
avez jamais bien connues, que parce qu'en effait vous n'es- 
tiez pas tenu de prescher contre vos bulles, mais aussi ne 
vous a t'on pas serré les doigts pour vous haster de rendre 
vos fautes publiques avec privilège du Roy. On ne vous a 
pas solicité de faire imprimer à contre temps cette mau- 
vaise excuse à Ariste, où vostre Galliope s'est emportée à 
dire des choses qui ne se peuvent attribuer sans vous faire 
tort, qu'à cette excellente fureur par laquelle ce digne def- 
fenseur de vostre Gid prétend relever avec honneur les cas- 
cades de jugement que vous y faites quasi par tout, en 
soutenant par belles raisons de Médecine, que vous estes 
trop furieux Poëte pour pouvoir aspirer à la qualité de Ju- 
dicieux. A dire vray Ton ne vous a pas creu ny meilleur 
Dramatique, ny plus honneste homme pour avoir fait cette 
scandaleuse lettre, qui doit estre appellée vostre pierre 
d'achopement; puisque sans elle ny la Satyre de l'Espa- 
gnol, ny la Censure de l'Observateur, n'eussent jamais esté 
conceûes ; Dieu des vers J à quoy songioz-vous ? Vous n'aviez 
pas employé tant de jugement à la conduite de vos Ou- 
vrages qu'il ne vous en deust resler un peu pour considérer 
que ce plaisant Panegeryque (sic) vous rendroit ridicule à 
tout le monde, et que de tant de Muses que vous y deso- 
bligez quelqu'une esgayeroit son esprit à la confusion du 
vostre. On vous eut encore pardonné si comme ces vaillans 
fanfarons, vous eussiez au moins soustenu vostre braveure : 
mais il se treuve qu'après avoir faict le Rodomont à tour 
de bras r vous ne vous estes deffendu qu'en Capitan, vous 
respondez, à l'Espagnol avec un pitoyable Rondeau, ^ans 
lequel vous ne pouvez vous empescher, à cause de Id Ion- 



— 292' — 

\ 

gueur de l'Ouvrage, de faire une contradiction toute visible, 
lors que vous dites si élégamment, 

Rimer de rage une lourde imposture 
Et se cacher ainsi qu*un criminel. 

Et quelques vers après vous adjoutez. 

Chacun connoit son jaloux naturel, 
Le montre au doigt comme un fol solennel , 
Et ne croit pas en sa bonne escriture 
, Qu'il fasse mieux. 

Gomment voulez-vous qu'il se cache ainsi qu'un criminel, 
et que chacun le montre au doigt, comme un fou solennel ? 
L'Epithete est solennellement mauvais. Enfin vous con- 
cluez en le défilant de faire mieux, vous le mettriez bien en 



peine si vous l'obligiez à faire pis : maintenant pour l'Ob- 
servateur voyons si vous en avez usé plus généreusement. 
Premièrement vous luy faites lever le masque malgré qu'il 
en ayt, et l'obligez à se déclarer. L'Autheur d'un ouvrage 
qu'il n'avoit garde de, désavouer, puis qu'il a fait dire à plu- 
sieurs qu'ils aymeroieiit mieux avoir escrit les observations 
contre le Cid, que le (Cid mesme; de sorte qu'après cette 
fiere et belliqueuse desmarche on attendoit une belle 
guerre Académique entre-deux ennemis déclarez. Cependant 
il en est arrivé tout autrement par vostre faute : car soit 
que vous ayez reconnu la foiblesse de vostre party, ce qui 
seroit tres-judicieux, ou soit tout au contraire que la bonne 
opinion que vous avez de vous, vous ayt fait mespriser la force 
de celuy qui vous attaquoit, ce qui seroit très ridicule, 
il est constant que vous n'avez fait aucune deffence; J'ay. 
tort, on void une lettre de vous pleine d'injures, et de ga- 
limatias, dans laquelle il paroist véritablement que vous- 
vous estes deffendu : mais trop peu pour un homme qui 
craint son ennemy, et. trop pour un qui fait semblant de le 
mespriser. Il failoit avoir la. discrétion de se taire absoîu- 



' ! 



/ _ 293 — 

ment, ou Ja suffisance de combattre ses raisons par d'autres, 
sinon vrayes, à tout le moins vray-semblables, vous estiez 
encore en possession de cette fausse gloire que le Cid vous 
à donnée; vous aviez encore le peuple et la pluspart des 
femmes de vostre costé; de façon que si vous eussiez eu 
seulement l'adresse de chicaner bien à propos il vous estoit 
facile d'empescher la conversion de ces Idolâtres, qui se 
fussent bien contenté de l'apparence de vos raisons, puis 
qu'ils avoient pu s'esbloûyr au faux esclat de vostre Chef- 
d'œuvre. Il est vray que dans la conservation (fdc) générale, 
où les avoit jettez ce clairvoyant observateur, ce leur fut un 
grand sujet de consolation et d'espoir que l'asseurance avec 
laquelle vous-vous présentez au combat dans vostre lettre 
Apologétique en ce mémorable endroit, où vous luy dites 
pour toute responce, qu'il fait de sa teste les règles, et les 
authoritez de Théâtre, contre lesquelles, et par lesquelles 
il preuve que vous avez failly, qu'il cite faux, et qu'il se 
fait tout blanc d'Aristote, qu'il ne leut et n'entendit peut- 
estre jamais, (il faut mentir plus assurément.) A la vérité 
si vous eussiez pris la peine de vérifier ces trois poincts. 
Il est indubitable que le champ de bataille vous demeuroit, 
mais après que Monsieur de Scudery vous a convaincu luy- 
mesme de fausseté par une ample et autentique preuve 
des passages alléguez contre le Cid qu'il adresse à Messieurs 
de l'Académie, les plus raisonnables de vostre secte n'ont 
pas fait difficulté de l'abjurer ouvertement et les plus obs- 
tinez se sont contentez de dire qu'ils aymoient mieux mou- 
rir Hérétiques, que d'estre sujets à la honte de confesser 
publiquement leur erreur. J'espère neantmoins que 
l'exemple des meilleurs esprits obligera bien-tost ces hon- 
nestes vergongneux à se ranger insensiblement au bon 
party, principalement après ce qu'en doit prononcer l'Il- 
lustre Académie, au jugement de laquelle vous eussiez fait 



— 294 — 

tres-sagement de vous soubmettre de bonne heure, et de 
bonne grâce. Il me semble que vous deviez cette déférence 
à tant d'excellentes personnes qui uont les membres de ce 
beau corps, et ce respect à la dignité du Chef, et de la 
puissance tres-Eminente qui le conduit et qui le maintient. 
Il falloit en cela pour le moins tesmoignpr la modération 
de vostre esprit, et la bonne opiniDn que vous avez de la 
justice de vostre cause, par une action aussi publique que 
celle de Monsieur de Scudery, qui porte luy-mesme son or 
à la coupe, de sorte qu'il ne tient plus qu'à vous qu'on ne 
fasse bien-tost l'espreuve et la différence de vos deux mé- 
taux. Pour vous je treuve que vous avez raison de craindre 
la touche, tant parce que vous n avez défendu le vostre 
qu'avec des invectives, et des libeLes, que parce que vous 
avez à faire à une Cour des monitoyes, où le mieux qui 
vous puisse arriver est d'estre condamné par les Maistres 
de l'Art à porter la vostre au billon. C'est pourquoy si vous 
craignez tant de comparoistre devant des Juges incorrup- 

Îibles, et qui procéderont possible* contre vostre Cid avec 
>lus de rigueur que je ne dis. Je vous conseille de désa- 
vouer au plustost par une Lettre bien imprimée les galan- 
teries que vous avez mises en celle que vous adressez à 
Àriste, où sous couleur de vous excuser du refus que vous 
luy faites de quelques chansons qu'il ne vous a jamais 
demandées ; vous prenez sujet de vous donner de l'encens 
vous-mesme, et de vous mestre à cheval sur l'Arc en Ciel : 
ce sont des licences Poétiques desquelles vous pouvez-vous 
desdire facilement en vertu du privilège de vostre pays, et 
dont la retractation ne vous sera pas extrêmement hon- 
teuse, puisque sainct Augustin qui n'avoit guère moins 
d'esprit que vous en croyez avoir, en a bien fait d'autres 
en des matières plus importantes que icette-cy. N'appelez 
plus le Cid un ouvrage immortel : pour vostre Chef-d'œuvre 



; - 295 - 

tant qu'il vous plairra. Confessez plustost ingénument 
après Lapes de Vcga, que c'est un monslre plein d'appa- 
rences, que courent le' peuple, et les femmes, il en 
faut excepter les habiles' dont le nombre est assez mé- 
diocre. 

Veo los Monstruos de aparencias Jîenos à Dotide 
A cude el vulgo y las Mugeres 
Que este triste Exercicio cationt\an. 

Ce sont les propres termes de ce grand Autheur, qui se 
devoit bien connoistre en pièces Espagnoles. , 

Ne dites plus que vostre Ouvrage est une merveille, 
parce que de tant d'excellents Poëmes qu'on a représentez 
sur nos Théâtres, il est le seul de qui l'esclat a pu obliger 
l'envie à luy faire la guerre. Disons plustost que vos va- 
nitez en sont la seule et véritable cause, et que la paix 
dont tous les autres ont jouy n'est pas moins une marque 
de leur bonté que de la modestie de leurs Autheurs. 

Empeschez vous une autrefois d'offencer les honnestes 
gens, et gardez plustost le silence que de vous deffendre 
avec des plaintes, et des injures mal fondées, qui sont les 
armes des Harangeres, et des Enfans. Sur tout souvenez- 
vous que vous devez faire amende honorable au Sieur Cla- 
veret pour l'avoir fait servir indignement de marche-pied à 
ce beau Trosne imaginaire que vous-vous eslevez vous- 
mesme. Enfin pour dernier Article n'oubliez pas si vous me 
croyez de vous rj'accommoder de bonne grâce avec une 
ous avez plus d'obligation que vous ne 
ses justes reprehensions vous doivent 
rendre à l'advenir, et plus habile, et plus modéré, pour moy 
je m'offrirois à vous servit* moy-mesme en cette affaire, 6i 
ce n'estoit que vous ayant parlé trop franchement, possible 
serez-vous d'assez mauvaise humeur pour ne recevoir pas 



personne a qui 
pensez, puisque 



— 296 — 

de bonne part, ny l'offre que je vous fay, ny les conseils 
que je vous donne en qualité de 

Voslre serviteur et Confrère en Apollon, 
Mairet. 

A Paris ce 4. Juillet 1637. 



I je ne craignois 1 d'abuser de vostre bonté je vous 
prierois de faire tenir la cy-joint^ à vostre Amy, que 
vous empescherez s'il vous plaist de plijs outrager le mien : 
autrement nous userons du droict de represàille sur un des 
vostres, qui n'a desja que trop souffert pour vos interests, 
et ceux de vostre Chef-d'œuvre. J'ayme mieux parestre 
obscur, que Satyrique. 



RESPONCE A L'AMY DU CID 
SUR SES INVECTIVES CONTRE LE SIEUR CLAVERET. 

IL'me semble que vous estes bien estrange, et bien 
desraisonnable vous-mesme, quelque Amy du Cid 
que vous soyez, de n'authoriser pas seulement, la trois 
fois très-mauvaise procédure du Sieur Corneille envers 
le sieur Claveret : mais encore de trouver injuste qu'il se 
deffende si vivement après avoir esté si malicieusement 
attaqué. Je voudrois bien sçavoir de vous ou de luy, par 
quel extraordinaire privilège du Prince, ou de la nature, il 
luy peut estre permis d'outrager impunément un honneste 
homme qui ne l'avoit jamais offencé? Vantez et soustenez 
vostre Amy tant que vous voudrez, il est constant que les 



_ 297 w I 

meilleures compagnies de Paris sont toutes d'accord, que 
le mien a très-bien fait en luy disant ses vérités, et très- 
bien fait de les luy dire, il pouvoit establir ses insuppor- 
tables vanitez, et se placer luy-mesme au premier lieu, 
cç-mme il a fait, sans assigner le dernier à mon Àmy, qui 
l'avoit assez obligé pour estre le sien. Et quoy que l'esprit 
du Sieur Corneille ne soit pas des plus fertiles du Parnasse, 
si pouvoit-il treuver assez d'autres sujets à son imperti- 
nente figure, pour peu qu'il eust eu de jugement ou de 
modestie, mais il est facile de remarquer en tout ce qu'il a 
mis au jour : que le galant homme à tousjours manqué de 
l'un et de l'autre. L'extravagance et la présomption mal 
fondée, estant en luy deux deffaux de Nature, que l'Art ny 
le temps ne pourront jamais corriger, principalement s'il a 
beaucoup d'Amis qui le flatent laschement comme vous 
faites. Celuy pour qui j'escris n'a point descouvert les im- 
perfections du Cid, au contraire comme il est naturellement 
bienfaisant il s'est efforcé luy-mesme de les couvrir, et de 
contribuer à sa fausse réputation au préjudice de la sienne 
propre. Car enfin que le Traducteur du Cid fasse le vain, et 
tranche du grand tant qu'il luy plairra, l'on ne trouvera 
point qu'il soit d'une profession plus relevée que celle du 
Sieur Claveret, puis que tous deux peuvent entrer nvec la 
robe, et le bonnet dans un barreau, ny d'un mérite si fort 
au dessus du sien, que luy-mesme n'ayt esté bien ayse au- 
trefois do parer sa veufve des vers de mon Amy que l'on y 
void encore avec quantité d'autres qu'il a mendiez de leurs 
Autheurs, pour appuyer la foiblesse | de son Ouvrage. 
Cependant cette mendicité s'accordoit | tres-mal avec cet 
orgueil qui luy fait dire insolemment en sa belle excuse à 
Ariste, Je ne doy qu'à moy seul toute ma renommée» On 
m'a dit que pour la bien deffendre il assure qu'elle estoit 
faite il y a desja plus de trois ans, vraiment je n'imputerois 



— 298 — 

qu'à vanité cette ridicule saillie, si elle estoit postérieure au 
Cid, puisque le grand bruit qu'il a fait d'abord, et par 
hazard pouvoit estourdir une cervelle comme la sienne : 
mais d'avoir eu ces sentimens, et les avoir exprimez avant 
le succez de cette plus heureuse que bonne pièce. Il me 
pardonnera s'il luy plaist, Je treuve que c'estoit proprement 
s'yvrer avec de l'eau froide, ou du vinaigre, et se faire un 
sceptre de sa marotte; mais afin de reprendre le discours 
qiie cette disgression m'a fait quitter, concluons avec tout 
ce qu'il y a d'honnestes gens que vostre Amy n'a rien fait 
qui vaille en oflençant mal à propos et de si mauvaise grâce 
un homme d'honneur qui n'a mérité sa hayne que par 
l'estime qu'il a faite des Observations, et de leur Aulheur; 
Si c'est une offence qui luy doive rendre odieux tous ceux, 
et celles qui la commettent, elle est désormais si générale 
parmy les bons esprits des-interessez qu'il peut commencer 
de bonne heure à les tenir tous pour ennemis. Neantmoins 
à le considérer comme un Icare qui tombe, ou qui se noyé, 
je luy pardonne en quelque façon de s'acrocher sans choix 
à tout ce qu'il rencontre. Les horribles coups de massue 
qu'il avoit fraischement receus de la main de ce puissant 
Observateur qui l'a jette par terre, quoy qu'il réclame, et 
vous aussi, ne luy laissoit pas toute la liberté de jugeu.ent 
qu'il devoit avoir pour s'empescher de faire une imprudence 
de telle nature : mais pour vous le cher Amy du Cid, je ne 
voy pas bien que l'on puisse approuver ny vostre procédure 
en cette action, ny vostre zèle pour la defîence du Sieur 
Corneille, ny vostre lettre contre mes amis. Pour vostre 
procédure elle est pleine do supercherie, vous paroissez en 
cette querelle, et sur ce Théâtre le masque sur le nez 
cemme un Zany, où les trois autres y font leurs person- 
nages à visages descouvers : si bien que vous avez cet 
advantage de dire des injures à quelques-uns, et de vous 



— 299 — 

faire mocquer de tous, incognito , peut-estre ne seriez- 
vous pas si prompt à mal-faire, si vous estiez sujet à la 
vergongne d'estre connu; Quant à vostre zèle vous m'avoû- 
rez que pour le bien tesmoigner il devoit estre employé, non 
à l'attaque du Sieur Claveret, qui n'avoit pas déclamé contre 
le Cid, mais à la defence de ce mesme Cid, a qui Monsieur 
de Scudery a donné vingt fois de Tespée dans le corps 
jusques aux gardes, sans un nombre infiny d'autres bles- 
sures en tous ses membres. C'estoit dis-je à la deffaite de 
ce beau monstre qu'il falloit s'opposer courageusement. 
Mais confessez la vérité, vous n'aviez pas un bouclier à 
preuve de grands coups qu'il luy donnoit, et pour dire les 
choses comme elles sont, vous paroissez bien moins l'Amy 
du Cid, que l'ennemy de Claveret si vous aviez eu l'asseu- 
rance de mettre vostre nom au commencement ou à la fin 
de vostre libelle, possible trouverions-nous le sujet de vostre 
animosité contre luy, et que le Cid n'en est pas tant la 
cause que le prétexte; A tout hazard quelque mouvement 
qui vous l'ayt dicté, je vous assure qu'il ne vaut pas la 
peine qu'on y responde* le fondement en est si mauvais, les 
raisons si peu raisonnables, le style si bas, et les injures 
si grossières, qu'à moins de vouloir faire en passant une 
dernière sortie sur le Cid, je me fusse bien gardé d'y res- 
pondre : mais puisque nous y sommes engagez, venons, 
s'il vous plaist, à l'examen de vostre lettre, et le tout avec 
modération, puisque nos Amis d'accord, ou leurs interests 
à part il ce peut faire que nous nous trouverons nous- 
mesmes bons Amis. 

Il me semble que vous chantez bien haut Monsieur Cla- 
veret, hé ! quoy pour une chose si juste et si raisonnable, 
alléguée par Monsieur Corneille , à Monsieur Scudery. Jl 
n'a pas tenu à vous que du premier lieu où beaucoup 
d'honnestes gens me placent je ne sois descendu au dessous 



I — 300 — 

de Claveretj faut-il que vous preniez la mouschc. Ce sont 
les propres termes de vostre Lettre, tmsquels je pense 
avoir assez raisonnablement respôndu dans le commence- 
ment de la mienne, en vous monstrant la tyrannie dont 
vous voulez user envers une personne outragée, à qui là 
plainte mesme seroit deffenduë si Ton vous escoutoit, 
comme si naturellement il n'estoit pas permis de repousser 
une injure par une autre, hé ! quoy vous-mesme ne vou-.« 
driez-vous point qu'après le soufflet qu'il a receu, il se 
soubmit encore à baiser la belle main, qui Ta frappé. C'est 
une vertu Chrestienne que tout le monde ne pratique pas 
facilement, et dont vostre amy tout lasche, et tout poltron 
qu'il se déclare, ne seroit possible pas capable luy-mesme, 
pour luy. Chacun est d'accord que ses paroles sont de très - 
mauvais sens, et pour vous je vous advertis que ce mot 
d'alléguer dont vous-vous servez, ne vaut rien du tout en 
cet endroit, et qu'il suppose une authorité ou un passage. 
Il falloit mettre pour une chose dite,' ou escrite à Monsieur 
de Scudery : mais vos plus grandes fautes ne sont pas 
contre la langue. Venons à celle du Jugement, vous 
trouvez mauvais que mon Amy se plaigne du vostre, et 
pour toute-raison vous luy présentez sa condition, comme 
si elle estoit bien au dessous de celle de M. du Cid, ou 
qu'il fallust estre du sang d'Hercule pour luy respondre. Je 
vous ay desja dit que tous les deux sont Advocats, et que 
la différence n'en est pas si grande, qu'un habile homme 
n'attendit aussi-tost le gain de sa cause du plaidoyer 
S r Claveret que de celle du Sieur Corneille, qui n'a sceu def- 
fendre la sienne propre qu'avec des injures et des libelles, 
après ce beau début vous luy représentez la mémoire de ce 
qu'il est, si vous le connoissez vous n'ignorerez pas qu'il est 
tres-honnesïe homme, et qu'il l'a tousjours esté, malgré 
toutes vos calomnies, et celles d'un de vos partisans qui luy 



— 301 -r- 

fait une condition à poste. Ce sont des impostures si goffés, 
et si peu vray-semblables, qufau lieu de faire impression en 
l'esprit des honnestes gens, elles y causent une juste in- 
dignation, qui par un effet contraire au dessein de leurs 
Autheurs, nous fait tres-mal penser de ceux qui les ad- 
vancent; mais comme j'ay desja dit, ils ont ce bel advan- 
tage de ne rougir que sous le masque qui les rend si hardis 
à deschirer la réputation d'un homme d'honneur, et qui 
n'a pas moins d'illustres Amis, que le mieux qualifié de ses 
persécuteurs. Il ne vous suffit pas de luy dire de ce que vous 
estes, il faut encore que vous adjoustiez, Et de ce que vous 
serez toute vostre vie. Pardonnez-moy si je vous dis, que 
les injures que vous pensez luy faire, sur le présent et le 
passé, ne sont purement qu'impostures et calomnies, mais 
que les menaces que vous luy faites sur l'advenir, se 
doivent proprement appeler sottises, puisque en despit de 
vos pronostics, estant comme il est très-certainement 
homnie d'honneur, d'esprit et de mérite, je ne jurerois pas 
qu'il ne devint un jour vostre Maistre, et le mien, à vostre. 
advis Monsieur de l'Arive, seroit-ce le premier ou le plus 
rare exemple de la puissance de la fortune? Ne vous.mes- 
lez donc plus de tirer l'hoscope des honnestes gens, si vous 
n'avez de meilleurs principes que ceux sur lesquels vous 
vous fondez. 

Vous dites en suitte que les observations ne valent rien, 
et que les plus beaux esprits s'en sont mocquez. Je ne suis 
ny bel esprit ny approchant de cela : mais j'en voy 
tous les jours de plus habiles que vostre Amy ne le croit 
d'estre,,qui ne sont pas de vostre opinion : et si je ne me 
trompe il n'en est desja que trop asseuré. Vous respondez 
pour luy, que pour obscurcir l'esclat de sonjouvrage, il 
falloit pour toutes observations faire une meilleure pièce, 
et moy je vous respons pour M. de Scudery qu'il n'en a 



-302 — 

point fait depuis quatre ans, que je n'estime plus que le 
Cid, laissant à part ce grand bruit, qui souventesfois est 
plustoslun tesnioignage du bon-heur des pièces publiques 
que aV leur valeur, habent sua fata libelli, souvenez-vous 
que la conjoncture du temps, l'adresse et la bonté de3 
Acteurs, tant à la bien représenter qu'à la faire valoir par 
d'autres inventions estrangeres que le S. de Aiondory n'en- 
tend guère moins bien que son mestier, ont esté les plus 
riches ornements du Çid, et les premières causes de sa 
fausse réputation. Il ne faut pas estre fort entendu dans le 
mestier pour observer, que c'est un sujet bizarre jusques à 
l'extravagance que par la surprenante nouveauté de ses 
incidents extraordinaires, de qui les principaux ne de- 
vraient point arriver à treuvé le secret de plaire à ceux qui 
ne vont à la Comédie que pour se divertir simplement, sans 
vouloir prétendre garde de si prés à la vray-semblance des 
effects, qui causent leur attention, non plus qu'à la bien- 
séance des actions et des discours, choses neantmoins qui 
sans le secours ny la lumière de l'art d'Aristote doivent 
servir de règles naturelles à l'esprit du Poëte, et de l'Audi- 
teur naturellement judicieux : on n'a pas besoin de la 
Poétique de ce Philosophe, pour connoistre que presque 
tous les personnages de cette bien-heureuse pièce sont 
faux, je veux dire que pas-un d'eux depuis le Roy jusques 
au Page, ne dit et ne fait quasi jamais les choses qui luy 
sont séantes et nécessaires. Je prouverois aysement 
cette proposition, si je voulois me servir des raisons de 
l'observateur, qui sont à mon advis autant de démonstra- 
tions sur ce sujet, quoy que vous advanciez contre vostre 
conscience qu'elles ont esté condamnées par ceux-là 
mesmes, qu'il demande pour Juges. Vrayment c'est une 
chose bien ridicule et bien effrontée, que l'assurance avec 
laquelle vous vous exposez à la nécessité d'estre convaincu 



I • — 303 — 

de mensonge et de fausseté. Ne sçavez vous pas bien si 
vostre règne est tant soit de ce monde, pour me servir de 
vos paroles, que M. de Scudery s'est soubmis il y a plus 
d'un mois à l'Illustre Académie Françoise, par une Requeste 
publique, et qu'il en solicite tous les jours le jugement 
avec autant de franchise que vostre Amy recherche d'arti- 
fice a l'empescher, ou de chicane à le Vetarder. S'il est vray 
que cet excellent Corps de bons esprits ayt prononcé comme 
vous estes en sa faveur, que ne vous oste-il de peine et 
d'erreur; puis qu'après un arrest si juste et si célèbre, il 
est certain que tous les honnestes gens se détermineront à 
ce qu'il en faut croire^ et que la dispute du Gid sera finie. 
Prenez garde que la fin de ce procez ne soit aussi celle de 
la réputation de ce haut Chef-d'œuvre, et de celuy qui Ta 
fait, qui ne sera possible pas en peine d'en payer les 
espices : mais sans vous menacer d'un mal-avenir, et qui 
dépend encore du jugement des hommes, je reviens à la 
dissection de vostre libelle, après avoir avancé cette judi- 
cieuse imposture contre M. de Scudery, vous n'avez pas 
honte de diffamer la personne, la naissance et la condition 
du Sieur Claveret, par des injures aussi mal escrites qu'elles 
paroissent malicieusement inventées. Vous tombez après sur 
ses ouvrages, à la defîense desquels je n'ay rien à dire, 
puisque vous ne les attaquez pas avec des raisons ; comme 
vous vous estes contenté de dire en gros qu'ils ne valent 
rien, il me suffira de vous respondre en gênerai, qu'ils sont 
toutes autres que vous ne dites, et que s'il faut juger de la 
bonté des pièces de Théâtre, parla quantité du peuple qu'elles 
attirent. Je suis tesmoin qu'elles ont tousjours autant 
causé de presse, que toutes celles de vostre Amy (si l'on 
en excepte le Cid) et par conséquent qu'elles sont aussi 
bonnes, quoy que sa modestie luy fasse dire le contraire, 
pour sa pièce intitulée les Eaux de Forges ; vous avez 



— 304 — • 

bien raison de dire pour "faire une mauvaise pointe, que 
Mondory et ses Compagnons n'en voulurent jamais gouster 
dans la saison du monde la plus propre pour les boire, 
mais non pas de vouloir conclurre par là qu'elle ne vaut 
rien, puis qu'il est vray qu'ils ne firent difficulté de la 
prendre que. par la disorette crainte qu'ils eurent de fascher 
quelques personnes de condition, qui pouvoient recon- 
noistre leurs advantures en la représentation de cette pièce, 
dont l'impression vous fera bientost avouer que le sujet, la 
conduite, et les vers en sont aussi raisonnables que vous 
Testes peu de les condamner par passion sur le mauvais 
rapport qu'on vous en a peu t-estre fait, vous en jugerez 
autrement quand il vous plaira* Cependant je vous asseure 
de sa part que vostre approbation ne le rendra jamais plus 
vain, quoy que vous veuillez nous faire accroire que vous 
ne laissez pas de vous connoistre aux bonnes choses; 
encore que vous ne fassiez pas profession d'escrire, vous 
n'aviez que faire de nous le dire, à la fin de vostre Lettre, 
nous nous en estions bien aperceus dés le commencement, 
pour moy je vous avoue tout au contraire que je me mesle 
d'escrire, et que mes escritures bonnes ou mauvaises ont 
quelquesfois accommodé le Théâtre et la Gallerie du Palais, 
mais avec tout cela Dieu me garde de me placer au premier 
rang, ny de croire que pas-un de mes ouvrages puisse 
prétendre à l'immortalité, ce n'est pas que je ne mette tout 
mon esprit, et mon estude à les rendre meilleurs et plus 
heureux qu'ils ne sont, tout au contraire de vostre Amy, 
qui sans peine à ce qu'il dit luy-mesme. 

Cent vers me coustent moins que deux mots de Chanson. 

Et sans Art à ce que disent les autres, 

, ArracJx quelquesfois trop d'aplaudissements. 

Ce sont se£ paroles dans sa Lettre à Ariste. Le temps vien-. 



— 305 — 

dra qu'il n'en aura que suffisamment, cependant advertis- 
sez-le de se deffaire de ses vanitez, et pour son Cid, si vous 
et luy n'en voulez pas croire Aristote et les sçavants du 
mestier, rapportez- vous en pour le moins au jugement 
qu'en a fait un honneste Bourgeois de Paris, Marguillier de 
sa Parroisse, qui me permettra de luy dire en passant qu'il 
n'a pas bien pris le sens de l'observateur en cet endroit, où 
il propose les Sophonisbes, les Césars, les Cleopatres, les 
Hercules, les Marianes, et les Cieomedons, non, comme il 
dit, pour des exemples de pièces parfaites, puis qu'il par- 
leroit plus modestement des siennes, et plus sainement de 
celles des autres, qui ne les sont (sic) jamais creu telles, ny 
pour des pièces dont les principaux personnages soient sans 
deffaux, puisque la Tragi-comédie demande au contraire 
en ses Héros quelque erreur, on quelque faute; afin que le 
Ciel ayt sujet de les punir avec Justice : mais seulement 
pour des ouvrages incomparablement meilleurs, et mieux 
faits que le Cid, ce qui n'est! pas à mon advis trop esloigné 
do la vérité, ny trop difficile à prouver. Adieu. 

Si vous estes curieux de sçavoir mon nom, tout le monde 
vous rapprendra. 



20 




n 306 r- 

V 

XXV. — LETTRE DU SIEUR CLAVERET 
a Monsieur de Corneille {i) . 



i'ESTOIS en terme de demeurer sans repartie, et 
de ne nie venger que par le mespris, voyant que 
les justes risées que Ton fait de vos ouvrages, 
sont pour vous des sujets de vanité, et que vous vous per- 
suadez que l'Envie, qui s'est tousjours attaquée à la Vertu, 
a entrepris de vous persécuter comme une chose rare ; sans 
mentir, ceste considération m'a long temps retenu, et je 
n'eusse point escrit si je. n'eusse pensé, que comme il est 
souvent arrivé que l'envie n'a peu souffrir l'esclat des belles 
actions, et que mesmes elle a persécuté les grands Poètes. 
Aussi les fous, qui vous ressemblent, n'ont pas tousjours 
esté à couvert contre la plume des Sçavans, et qu'autant de 
fois qu'il s'est rencontré quelque personnage ridicule, les 
bons esprits n'ont point fait de difficulté d'en donner du 
plaisir à leur siècle. Certes si Virgile, tout incomparable 
qu'il est, ne s'est peu exempter de la langue et de la plume 
des envieux; et si les escrits d'Aulugèlie ont appris jusqu'à 
la postérité les censures que l'on a faites de beaucoup d'en- 
droits de ce divin ouvrage de l'Eneïde; si le Tasse a esté 
attaqué de son vivant, si Ronsard n'est pas encores en seu- 
reté après sa mort des injures que vous et les autres Poètes 
à la douzaine essayez de luy faire, ce n'est pas à dire 
que Ton ne se soit mocqué justement d'un Accius, d'un 



(i) Par Claveret. 

Éd. princ. 5. /. «. d, In-8° de 13 pages. — N'est pas citée dans la 
Bibliog, CornèU 



— 307 — 

| 

Labeo, d'un Marsus, d'un Bavius, et autres mauvais Poëtes, 
qui n'ont point d'autre nom que celuy que 'leur imperti- 
nence leur a fait mériter dans les livres des Satiriques : mais 
j'ay esté encore d'autant plus porté à vous faire ceste 
Lettre, que j'ay pensé, que tant s'en faut qu'il faliust 
essayer de diminuer vostre vanité, qu'au contraire il estoit 
bon de l'augmenter, et que comme aux Petites-Maisons, 
celuy qui est le mieux persuadé d'estre ou Jupiter, ou le 
dieu Mars, ou l'Empereur, ou quelque autre Monarque, en 
faisant pitié, ne laisse pas de divertir le mieux ceux qui 
l'entendent. Aussi ce ne sera pas un petit plaisir pour le 
monde, si vous continuez à vous persuader d'estre si grand 
Poëte, il est vray que dés le premier voyage que vous listes 
en cette ville, lors de la représentation de vostre Melite, les 
judicieux recognurent en vous ceste humeur, et pensèrent 
que comme ceux de vostre païs, pour estre accoustumez à 
ne boire que du Cidre, s'enyvrent facilement lors qu'ils 
boivent du vin ; de mesme vostre esprit, qui bien loin des 
applaudissemens, n'estoit accoustumé qu'aux risées que 
Ton faisoit de vos vers dans vostre pays, où les petits 
enfants vous couroient comme l'on fait icy le Cousin, ne 
manqueroit jamais à se perdre dans l'approbation que les 
ignorans faisoient de vostre pièce, les honnestes gens sça- 
voient bien que vostre Philosophie n'alloit pas si avant que 
de penser que cette approbation que l'on vous rendoit, fust 
la mesme que l'on donne au plus froid bouffon, ou chanteur 
de vaudeville, qui arreste les passans sur le Pont-neuf; car 
quant aux acclamations des Galleries sur lesquelles vous 
faites tant de force, ils jugeoient bien que la bassesse de 
vostre esprit esbloûy de cest esclat, ne considereroit jamais 
qu'elles sont le plus souvent remplies de riches sots, et que 
depuis que la faveur ou l'argent ont ouvert le chemin aux 
dignitez, pour en exclure le mérite, l'ignorance se couvre 



— 308 -. 

de toutes sortes de robbes, et de toutes sortes de manteaux : 
ce sont les raisons qui m'ont fait penser, qu'il n'y avoit 
pas grand inconvénient d'escrire cette Lettre, et faire co- 
gnoistre, que comme dans vostre opinion vous estes au 
dessus des Virgiles^des Ronsards, et des Malherbes î aussi 
dans la vérité, vous estes infiniment au dessous de Clave- 
ret, je n'ay pas résolu d'attaquer vostre Cid, ce seroit ou 
perdre des paroles, ou ressembler à ces oyseaux qui se 
jettent sur les corps morts, que d'autres ont portez par 
terre. L'advantage est demeuré franc à celuy qui Ta entre- 
pris le premier, et vous avez fort bien monstre que vous 
n'estes point homme d'esclaircissement, puisque vous 
n'avez respondu à pas une des objections, ni levé aucun des 
doutes ou des scrupules de vostre Censeur, ny rien proposé 
qui peut satisfaire le Lecteur; en fin après la confession 
que vous avez faite, que le Cid a desja esté mis en Poëme 
dramatique, il ne vous peut rester autre gloire que celle 
d'estre Plagiaire, et de rimer puérilement après trente ans 
d'estude. Vous dites pourtant que Ton ne vous reproche 
que soixante vers de larcin en une pièce de deux mille : 
ceux qui ont leu l'original entier, asseurent qu'il n'y a pas 
un mot en vostre ouvrage qui ne soit tiré de l'Espagnol, et 
ceux qui n'en ont veu <!jue ce que l'Autheur des Observa- 
tions en a remarqué, disent que si vous eussiez eu l'esprit 
de changer quelque chose, vous n'eussiez jamais traduit 
mot à mot l'endroit ou Rodrigue recherche de combat le 
Comte de Gormas, où il semble que l'Autheur Espagnol et 
vous, ayez à prix fait entrepris de vous rendre ridicules. Je 
vous excuse pourtant, car comme vous n'estes pas Cavalier, 
vous n'estes pas homme pour prester des paroles bien séantes 
à Rodrigue, en une occasion de cette importance ; d'ailleurs 
vos amis vous louent, et font sonner hautement, que ne pou- 
vant servir le Roy de vostre espée, contre les ennemis de la 



— 309 - 

Couronne, vous ne laissez pas de faire des courses Rur eux, et 
piller ce qu'ils ont de plus beau ; ils devroient adjouster que 
vous le faites seurement, et qu'en eschange vous ne leur lais- 
sez rien de quoy ils puissent faire butin ; en effet il n'est pas à 
craindre, que par droict de représailles, ils viennent prendre 
sur vous le Vjefve ou la Gallerie du Palais, vostre pauvreté 
vous défend de leurs pillages, et vous ressemblez à ces mi- 
sérables peuples qui se sont sauvez dé la domination de 
tous les Empires, et de qui les Conquerans n'approchèrent 
jamais. On loue encore la modération que vous avez tesmoi- 
gnée, car si d'autres que vous, n'eussent descouvert ce lar- 
cin, vous ne vous en fussiez jamais vanté, quelques uns 
pensent pourtant que cet artifice doit faire soubçohner que 
ce qu'il y a de 'bon dans le reste de vos œuvres, a esté puisé 
dans la mesme source. A la vérité ceux qui considéreront 
bien vostre Vesve, vostre Gallerie du Pallais, le Clitandre, 
et la fin de la Melite, c'est à dire la frénésie d'Eraste, que 
tout le monde advoûe franchement estre de vostre inven- 
tion, et qui verront le peu de rapport que ces badineries 
ont avec ce que vous avez dérobé, jugeront sans doute que 
le commencement de la Melite et la Fourbe des fausses 
lettres, qui est assez passable, n'est pas une pièce de vostre 
invention. Aussi l'on commence à voir clair en ceste affaire, 
et à descouvrir l'endroit d'où vous l'avez pris, et Ton en 
avertira le monde en temps et lieu : mais l'on ne se peut 
assez estonner du dessein qui vous a fait mestre la main à 
la plume, pour escrire une si mauvaise lettre, et principa- 
lement n'ayant rien à repartir contre ce que l'on vous avoit 
objecté : quelques-uns pensent que vous ne l'avez fait que 
pour monstrer que vous sçavez le mot d'Hémistiche, d'autres 
jugent que vous avez voulu faire l'entendu, et que par une 
façon satyrique vous n'avez voulu respondre que par mes- 
pris; mais ceux-là vous conseillent en amis, de n'entre- 



— 310 — 

prendre pas ce genre; vostre esprit est froid et stérile, et 
vous n'estes pas assez picquant pour vous mesler de la 
Satyre. Pour moy, je croy qu'encore en cela vous avez voulu 
faire le grand Poëte, et qu'à cause peut- estre que vous avez 
leu chez Seneque, que la grâce de bien escrire n'a, jamais 
esté donnée toute entière à une seule personne; que les 
plus grands Poètes n'ont pas esté heureux en prose ; vous 
avez pensé que vostre impertinence en ce genre, pourroit 
encore servir à vostre gloire. A la vérité, si vous ressembliez 
aussi bien aux bons Poètes à faire de bons vers, comme vous 
leur ressemblez' à faire de mauvaise prose, l'on vous pour- 
roit placer au premier rang. Bon Dieu ! quelle façon d'es- 
crire est la vostre, et combien en ce point, estes-vous au 
dessous, je ne dis pas de Glaveret, mais du moindre Secré- 
taire de sainct Innocent ; vostre discours n'est non plus rai- 
sonné que les "songes d'un homme qui a beu; jamais gali- 
matias faict à plaisir ne fut moins intelligible, la diction en 
est basse, sans estre naïfve; extravagante, sans estre ma- 
jestueuse; et ceux qui vous ont engagé en ce genre d'escrire, 
ont véritablement trouvé l'endroit par où il vous falloit 
ruiner de réputation; si vous eussiez esté bien conseillé, à 
moins que ne trouver un exemplaire Espagnol pour faire 
vostre lettre, vous ne l'eussiez jamais entreprise. [Quant à 
Claveret, vous l'avez vengé vous mesme ; et comme les 
mousches, avec leur aiguillon laissent la vie dans les playes 
qu'elles font, vous avez perdu ce que vous aviez de réputa- 
tion dans celles que vous avez voulu faire à son honneur; 
après cela neantmoins vous remplissez vos escrits des plus 
belles vanitez du monde dansl'epistre liminaire du Cid, vous 
couchez plus hardiment de la postérité que n'ont jamais faict 
Virgile, Horace ny Ovide; vous usurpez ce généreux or- 
gueil que la conscience d'un rare mérite faict naistre 
d'ordinaire dans les grands esprits. Vrayement si vos 



- 311 - 

escrits vont jusques à la postérité, le fruict qu'elle en tire- 
ra sera merveilleux, mais ce sera de la mesme façon que 
les Lacedemoniens faisoient enyvrer leurs esclaves, pour 
donner horreur de l'yvrongnerie à leurs citoyens : elle 
s'imaginera que ces» ouvrages auront esté faicts à dessein 
pour instruire par le contraire, et apprendre ce qu'il faut 
éviter. Vous dites pourtant que l'amour est celuy qui vous 
a faict Poëte, qu'il vous a tenu la main 4 , et qu'il est le père 
de vos vers ; le pauvre garçon ! il ne fallait plus que cela 
pour l'achever, et ce n'estoit pas assez qu'on l'eust accusé 
de tous les malheurs du monde, qu'on l'eut faict la cause 
des meurtres, des guerres, des désolations des Estats, si 
vous ne le faisiez encor autheur de vos sottises. Mais si 
cela est, il a mal faict son profit dans l'eschole des Muses, 
quand il fut arresté prisonnier, qu'il beut en leur fontaine, 
et apprit leur mestier, l'on jugera sans doubte comme il 
change souvent d'habit, qu'après avoir esté Berger chez le 
Tasse, il est encore devenu Courtaut de Boutique, et qu'en 
cet estât il a appris ces gallanteries plus que bourgeoises 
qu'il vous a dictées, pour mettre en la bouche de vos 
Acteurs, c'est de là qu'il a tiré ce beau compliment que 
vous faictes dire à Glarice, 

! 

[ Tu tranche du fascheux, Belinde et Cbrysolite 

Manquent donc à ton gré d'attraits et de mérite, 

Et cet autre, 

Apres ceste response t il eut don de silence. . 
Et cet autre, 

Touclx, pauvre abusé, touche la grosse corde. 

Et cet autre à un Cavalier qui a là main à l'espée, 

Faire icy du fendant, alors qu'on nous sépare, 
C'est monstrer un esprit lasche autant que barbare. 



! 



— 312 — 

Et mil autres que je pourrois icy entasser, si je ne crai- 
gnois qu'il fallust faire l'impression de toutes vos œuvres. 
Apprenez "donc aujourd'huy que quand aux trente ans 
d'estude que vous avez si mal employez, vous en auriez 
encore adjousté trente autres, vous ne sçauriez faire que 
vous ne soyez au dessous de Claveret. 



— 313 — 

XXVI. — LETTRE DU DES-INTERESSÉ , 
au Sieur Mairet (,) . 




ONSIEUR, — Il faut que le Cid de Monsieur Cor- 
neille soit fait sous une estrange constellation, 
puis qu'il a mis tout le Parnasse en rumeur, et 
que presque tous les Poètes sont réduits à la prose : Je 
veux quasi mal à son trop de mérite, puis qu'il est cause 
d'un si grand desordre. Au commencement (il est vray) 
que je vis jetter cesto pomme de disdorde, je no fus pas 
fasché de voir naislrd un peu de jalousie en vostre esprit, et 
j'esperois que le feu de la colère donneroit plus de force à 
vos vers, à vous une honneste émulation , et que par de 
nouveaux efforts, vous tascheriez d'ataindre à la course 
celuy qui avoit pris les devands. Neantmoins soit que vous 
reconnoissiez vos forces trop petites pour un dessein si 
haut, pu que l'envie ne vous inspire que de lasches resolu- 
tions, vous serez satisfait en apparence si vous pouvez faire 
descendre Monsieur Corneille du lieu où beaucoup d'bon- 
nestes gens l'ont placé, parce que vous n'y pouvez pas 
monter. Vous l'appeliez Iscare parce qu'il vole au dessus 
de vous : Il vous fera voir à la pièce qu'il prépare, que ses 
aisles sont assez fortes pour le soustenir, et que n'estans 
pas de cire, vous n'estes pas aussi le Soleil qui les luy fera 
fondre : Ce n'est pas de vous qu'il doit attendre le coup 
mortel. Je croyoii qu'après lés vains efforts de l'Observateur 



(i) Par Corneille (?) ou par l'un de ses amis (?) 
Éd. princ. S. I n. d, In-8° de 7 pages. 



— 314 — 

du Cid, personne n'auroit jamais la vanité d'attaquer la 
renommée de ce fameux ouvrage, et qu'à l'exemple de 
Monsieur de Scudery, qui pour tout fruict de ses veilles n'a 
remporté que le tilire denvieux ; tous ceux à qui son esclat 
fait mal aux yeux seroient sages à l'avenir, et ne sjattire- 
roient plus l'aversion des honnestes gens par de nouvelles 
calomnies. Mais peut-estre vous estes-vous creu plus consi- 
dérable, et qu'après avoir attiré Monsieur Corneille au com- 
bat, vous seriez assez puissant pour le ruiner, et faire voir à 
tous ceux qui ont estimé le Cid, que leur ignorance est la 
cause de leur approbation, et qu'à vous seul l'aventure 
estoit deuë de rompre le charme qui nous silloit les yeux, 
et nous faire voir la vérité cachée. Apres cela, beau Lirique, 
pouvez-vous accuser un autre de la présomption d'Icare? 
Si le Cid n'eust pas esté assez fort de luy-mesme pour 
soustenir de si foibles assauts que ceux qu'on luy a 
livrez , et qu'il peut attendre do vous , son Autheur 
l'eust fortifié par un ouvrage digne de luy. Mais le 
mérite de sa cause avoit trop intéressé d'honnestes gens 
à son party, pour qu'il luy fus! nécessaire d'entreprendre 
sa deffence. Ses heures sont trop précieuses au public, 
puis qu'il les employé si dignement, pour souhaiter de 
luy qu'il les perde à, vous respondre. Vous estes de ces 
ennemis qui employent la ruse, après avoir eu du desad- 
vantage par la force ouverte. Vous feriez un grand coup 
d'estat pour vous autres, si par vos adresses vous obligiez 
Monsieur Corneille à respondre à Monsieur Claveret, et si 
par de petites escarmouches vous amusiez un si puissant 
ennemy; vous dissiperiez un nuage qui se forme on Nor- 
mandie, et qui vous menasse d'une furieuse tempeste pour 
cet hiver : Cela vous doit estre dautant plus sensible, que 
vostre jugement est assez net pour prévoir vostre ruine, et 
vostre esprit trop foible pour l'empescher. Je trouve un peu 



i — 315 — 

estrange la comparaison que vous faites avec luy, je veux 
bien m'en servir contre vous incarnes, n'ayant pas dessein 
d'employer de meilleures armes que les vostres pour vous 
battre. Vous le feignez réduit au déplorable estât où vous 
estes, et voulez que pour se t sauver il s accroche à tout ce 
qu'il rencontre. Je ne puis juger que le succcz du Cid, et de J 
ses autres pièces, lujy ait esté si des-avantageux, qu'il ait 
esté obligé de se bastir une réputation sur la ruine de la 
vostre, et ne pouvant se sauver que par vostre perte, il ait 
tasché d'obscurcir* vostre nom qui ne luy donna jamais 
d'ombrage. Il eust esté à plaindre, si pour avoir do l'estime 
il eust esté contraint d'employer de si lasches moyens. S'il 
a fait profit de son estude, et qu'il ait habillé à la Françoise 
quelque belle pensée Espagnole, le devez vous appeller 
voleur, et luy faire son procez? Si la charité vous oblige à 
l'avertir publiquement de ses defîauts, que ne faites-vous 
justice à vous mesme? vous passeriez pour Corneilles dé- 
plumées, si vous aviez retranché de vos ouvrages, tout ce 
que vous avez emprunté des estrangers. Je ne blasme point 
Monsieur de Scudery de sçavoir si bien son Cavalier Marin : 
C'est une source publique où il est permis à tout le monde 
de boire; sans luy il ne nous auroit pas fait voir un Prince 
déguisé, qui a passé pour la plus agréable de ses pièces. Le 
Pastor Fido mesme n'a pas eu moins d'estime dans l'Italie, 
pour avoir emprunté des pages entières de Virgile. Les 
livres sont des trésors ouverts à tout le monde, où il est 
permis de s'enrichir sans eslre sujet à restitution, non plus 
que les abeilles qui picorent sur les Heurs. Ce n'est pas 
qu'il se faille indifféremment charger b memoiro do toutos 
choses : au contraire, la plus grande partie no mérite pas 
d'estre leuë; C'est à la raison à faire le choix des bonnes, 
et Monsieur Corneille les,;connoist trop pour les aller cher- 
cher chez Monsieur Claveret. Je m'étonne de ce que vous 



— 316 — 

le voulez faire passer pour un si célèbre voleur, et que 
vous le faites arrester à piller ou il y a si peu de butin. 
Ce n'est pas que je veille mespriser Monsieur Claveret, au 
contraire, j'estime ceux, qui comme luy s'efforcent à ,se 
tirer de la boue, et se veulent eslever au dessus de leur 
naissance. Mais aussi ne faut-il pas qu'il se donne tropide 
vanité : Il a bonne grâce à se donner l'estrapade, pour 
mettre Monsieur Corneille au dessous de luy, et à repro- 
cher aux Normands que pour estre accoustumez au cidre, 
ils s'enyvrent facilement lors qu'ils boivent du vin : Il sçait 
le contraire par expérience, après en avoir versé plusieurs 
fois à Monsieur Corneille : Ce qu'il ne peut pas nier, non 
plus que c'a esté l'envie qui luy a mis la main à la plume, 
puis qu'il avoue que l'Autheur du Cid en l'attaquant avoit 
perdu sa réputation, comme les mousches qui perdent 
leur esguillon en piquant. Confesse-il pas que la seule 
gloire de Monsieur Corneille a fait prendre l'essor à sa 
plume; que je le tiendrons heureux si ce noble esguillon 
luy estoit demeuré, et s'il s'estoit enrichy d'une si belle dé- 
pouille. Il doit remercier celuy qui l'a mis au nombre des 
Poëtes, quoy qu'il l'aye mis au dernier rang : c'est plus 
qu'il ne devoit prétendre raisonnablement. Je ne touche 
point son extraction; et je ne tiens pas qu'un honneste 
homme doive offencer toute une famille pour la querelle 
d'un particulier. Il est icy question seulement du mérite 
d'un Poëme, et vous avez fort mauvaise grâce à quitter 
voslre sujet pour dire des injures, et des reproches qud l'on 
vous peut faire sans injustice. Puis que vous avez parlé 
de vos pièces de Théâtre, souffrez que je me serve de la 
mesme liberté dont vous avez usé avec Monsieur Cor- 
neille : et quoy qu'elle vous soit autant injurieuse, trouvez 
bon que je vous détrompe, et que je vous dise vos veritez. 
Vous ne devez pas faire d'excuses qu'à vous mesme, d'avoir 



— 317 — 

osé mettre en paralelle vostre apprentissage avec le Cid : 
La différence y est si grande, que qui n'y en mettroit pas 
s'accuseroit d'ignorance, et vous ne le pouvez sans estre 
présomptueux. Mais s'il est du Parnasse comme du Paradis, 
où l'on ne peut avoir d'entrée avec des biens mal acquis : 
Tombez d'accord avec tout le monde que vous en estes 
exclus, si vous ne restituez la plus grande partie de vostre 
réputation, à un maislre qui par excez de bonté ne s'est 
pas contenté de vous recevoir chez luy généreusement au 
fort de vos misères : Mais qui par son approbation, et par 
l'honneur qu'il vous a fait en vous regardant d'assez bon 
œil, a obligé tous ses amis à dire du bien de vos ouvrages : 
C'est de luy seul que vous tenez le peu d'estime que vous 
possédez; non du mérite de vos œuvres, qui ne sont pas si 
parfaits, que tout le monde n'y ait remarqué de grands 
deffauts. Vous faites bien de prendre du temps pour justi- 
fier la Silvanire, le Duc d'Ausone, la Virginie, et la Sopho- 
nisbe, si vous le faites, j'avoue que l'ouvrage sera bien 
considérable, puis que par luy vous ferez l'impossible. A 
tout hasard je ne vous conseille pas de les porter à la 
censure de l'Académie, de peur d'une trop grande confusion. 
Une pareille crainte n'a jamais empesché Monsieur Corneille 
de se sousmettre au jugement d'une si célèbre compagnie : 
C'est une defference qu'il a tousjours rendue à ses amis, et 
n'a jamais eu honte d'avouer ses fautes quand on les luy a 
fait connoistre : Il fera beaucoup moins de difficulté, de 
subir le jugement de tant d'excellentes personnes, quand 
ils se voudront donner la peine d'examiner ce qu'il a 
donné au public; et ne manquera jamais à rendre le 
respect qu'il doit à la dignité de leur chef. Mais puis 
que vous avouez que les injures mal fondées sont les 
armes des harangeres, je vous conseille de ne vous en 
plus servir, et de vous taire aussi bien que Monsieur Cor- 



— 318 — 

neille, du depuis que ses envieux ont fait leurs efforts* le à 
faire parler Quoy qu'on lui vueille attribuer beaucoup de' 
petites pièces qui ont esté faites en sa faveur, je sçày de 
bonne part qu'il n'en cognoist pas les autheurs. Puis qu'il 
garde si religieusement le silence, imitez-le en la modéra- 
tion de son esprit, si vous ne le pouvez en ses Poèmes : 
Fuyez la trop grande ambition que vous condamnez aux 
autres, et qui a desja pensé causer vostre ruine entière : Ne 
trouvez pas mauvais la franchise de mon discours, je ne 
!suis pas moins vostre serviteur si je vous dis vos veritez, 
Amicus Plaîo, amicus sœratcs (1), sed inagis arnica verilas. 

(i) sœrates, pour Socrates. 




— 319 — 

XXVII. — ADVERTISSEMENT 

au Besançonnois Mairet <!) . 



L n'estoit nullement besoin de vous donner la 
gesne deux mois durant à fagotter une malheu- 
reuse Lettre, pour nous apprendre que vous 
estes aussi sçavant en injures que vostre ami Glaveret et 
tous les Grocheteurs de Paris. Cette belle Poésie que vous 
nous aviez envoyée du Mans, ne nous permettoit pas d'en 
douter; et bien que vous y fissiez parler un Autheur Espa- 
gnol, dont vous ne sçaviez pas le nom, la foiblesse de vostre 
style vous découvroit assez. Ainsi vous aviez beau vous ca- 
cher sous ce meschant masque, on ne laissoit pas de vous 
cognoistrei et le Rondeau qui vous respondit parloit do vous 
sans se contredire : Que si l'epithete de Fou solennel vous 
y desplaist, vous pouvez la changer, et mettre en sa place 
Innocent le Bel, qui est le nom de guerre que vous ont 
donné les Comiques. Deft'aites-vous cependant de la pensée 
que M r Corneille vous ait fait l'honneur d'escrire contre vos 
ouvrages, s'il daignoit les entreprendre, il y monstreroit 
bien d'autres défauts que n'a fait celuy qui s'en est raillé 
en passant ; et certes en ce cas, il prendroit une' peine bien 
superflue, puisque pour les trouver mauvais, il ne faut que 
se donner la patience de les lire. C'est un employ trop 
indigne de luy pour s'y arrester; et tous les vains efforts 
de vos calomnies ne le sçauroient réduire à cette honteuse 



(i) Généralement attribué à Corneille. 

Éd. phinc. S. /. M.DC.XXXVII. — In-8°de 12 pages, titre compris. 



— 320 — 

nécessité Rabaisser vostre réputation pour soustenir la 
sienne : Un homme qui escrit doit estre en bien mauvaise 
posture quand il est forcé d'en venir là : Nemo (dit Heinsius, 
dont l'observateur fait son Evangeliste) de aliéna repre- 
hemione laudem quœril, nisi qui de propria despcrat. 

Mais vous ne vous contentez pas de luy attribuer les 
doux Responses au Libelle que vous desadvoûez, vous 
taschez de luy faire des ennemis dans sa Province, en 
expliquant la première sur une personne de haute condition 
que vous n'osez nommer de peur de ses ressentimens contre 
ijme explication si impertinente. Ne recourez point à cette 
artificieuse imposture; je puis asseurer que j'ay veu depuis 
deux jours escrit de sa main, qu'il n'a fait aucune des deux, 
et que non seulement il ne sçait qui c'est que son amy 
dépeint clans la première, ny de qui vous parlez dans la 
vostre, mais qu'il tient mesme pour certain que cette Res- 
ponse n'attaque personne de la Province. 

Pour moy je ne puis soupçonner qu'elle s'adresse à un 
autre qu'à vous, le galant homme dont elle est partie, tes- 
moigne estre particulièrement instruit de vos qualitez. Il 
vous taxe de jeunesse, c'est de quoy vous vous vantez dans 
vostre Epistre du Duc d'Ossonne : Il vous accuse de manque 
de jugement, il ne vous fait pas grand tort, ce seroit vous 
flatter s'il vous traictoit* d'autre façon. Vous ne refuserez 
pas la compagnie du seigneur Glaveret qu'il vous donne, 
c'est un hommo a chérir, il peut faire fortune, et son horos.. 
cope luy promet beaucoup, puisque vous aspirez desja à 
estre un jour de ses domestiques. Sous ombre de la soye 
dont la Poésie vous a couvert, vous voulez passer pour 
honneste homme d'origine, il faut de la foy pour le croire, 
veu qu'on sçait le contraire. Il vous donne advis de vous 
deffaire de vos belles figures, vous eussiez bien fait d'en 
user; on n'eust pas veu dans vostre Lettre ces insolentes 



-_J321 — 

comparaisons de Monsieur Corneille avec des domestiques 
dont vous ne nommez point le maistre, et avec vostre amy 
Claveret, qui me forcent à en faire maintenant de plus véri- 
tables, et à vous dire que celuy que vous offencez s'est 
assis sur les fleurs de lys avant que Claveret portast de 
manteau, et que vous n'estes pas de meilleure maison que 
son valet de chambre. Il vous avoit autrefois honoré de son 
amitié, dont vous vous estes monstre fort indigne. On n'entend 
rien de plus familier en vps discours, sinon que le Cid est 
un beau corps plein de playes, un bel enchantement, la 
dupe des sots,' une beauté fardée etc. Vous pouvez juger à 
toutes ces marques, si le galant homme vous cognoissoit 
parfaitement. Il n'y a qu'un point qui me pourroit laisser 
quelque difficulté, c'est qu'il vous fait plus riche que Cla- 
veret. Quoy que vous soyez de loin, on sçait fort bien que 
la fortune ne vous a pas avantagé plus ique luy, et que les 
présents qu'elle vous a faits à vostre naissance, ne sont pas 
si grands qu'on ne les puisse cacher dans le creux d'un 
violon : Aussi vous n'estes point en peine de faire des cara- 
vannes de Besançon à Paris, et de Paris à Besançon, vos 
affaires ne vous rappellent point à vostre pays, et vous 
gouvernez aisément par Procureur le bien que vous y avez 
laissé. 

Pour confirmer ces veritez, je n'aurois qu'à nommer le 
maistre que vous voulustes servir, lors qu'après avoir im- 
portuné quatre jours les Comodiens pour vostre -Cryseido,j 
ils vous jetteront un escu d'or afin de se delfaire de vous, 1 
mais je m'en veux taire pour l'honneur des vers. Passons à 
vostre Lettre. 

Vous estes tousjours sur les comparaisons, et après avoir 
proposé ce ridicule parallèle de la Silvie et du Cid, vous 
adjoustez que quelque esclat qu'elle ait eu quatre ans du- 
rant, vous ne l'avez point appelée vostre chef d'oeuvre ny 

21 



— 322— I 

vostre ouvrage immortel; vous avez fait bien pis. Son succez 
vous enfla tellement, que vouk eustes l'effronterie de prendre 
la chaire et de mettre un art poétique au devant de vostre x. 
Silvanire. Jeune homme, il faut apprendre avant que d'en- 
seigner, et à moins que d'estre un Scaligerou un Heinsius, 
cela n'est pas supportable. Il est vray que vous en faites 
maintenant réparation au public, en advoûant que toute 
cette belle doctrine n'est qu'ignorance, puisque vous reco- 
ngoisses des défauts aux Poëmes que vous avez produits 
après; vous promettez toutesfois de les justifier; accordez- 
vous avec vous mesme, beauPoëte, et soustenez-les sans 
tache, ou n'en entreprenez pas la justification. Mais donnons 
un coup d'œil à ce bel art poétique. 

Dès le commencement vous vous eschappez et faites une 
définition du Poëte à vostre mode. Le VoUe (dites-vous) est 
proprement celuy qui doué d'une fureur divine, explique en 
beaux vers des pensées qui semblent ne pouvoir estre pro- 
duites du seul esprit humain. l'excellent Philosophe, qui 
découvre bien la nature des choses ! Je ne m'estonne plus s'il 
ne fait point conscience de manquer de jugement en toutes 
ses pièces, il croit la fureur de l'essence du Poëte, voilà un 
parfait raisonnement. Si je voulois bien l'empescher, je luy 
demanderois ce que c'est qu'une fureur divine, mais je me 
contenteray de le prier, puisqu'il prétend avoir droit à 
l'héritage du Parnasse, qu'il nous cite quelques-unes de ses 
pensées aussi hautes comme il définit devoir estre celles du 
véritable Poëte. Quand à moy j'en remarque beaucoup dans 
ses Livres qui ne peuvent estre produites de l'Esprit hu- 
main, tant elles sont extravagantes, mais je n'y en ay point 
encor découvert qui passent la portée d'un esprit médiocre, 
foible et rampant comme le sien. 

Cependant il nous estalle pour Poëmes Dramatiques par- 
faitement beaux, le Pastor Fido, la Filis de.Sçyre, et cette. 



[ _ 323 — 

malheureuse Sylvanire, que le coup d'essay de Mon- 
sieur Corneille terrassa dés sa première représentation. Il 
excuse encore fort adroitement la longueur du cinquième 
Acte de cette admirable pièce, sur ce qu'elle estoit faite 
pour l'Hostel de Montmorency plustost que pour celuy de 
Bourgogne, comme si les mauvaises choses y estoient mieux 
reçues. Sans doute il s'est imaginé qu'elle seroit immortelle, 
parce qu'il n'y pouvoit trouver de tin, et c'est sur cette 
croyance que pour conserver la mémoire d'un homme 
illustre, il a fait planter sur le frontispice de ce grand ou- 
vrage un marmouset qui luy ressemble, et graver autour de 
cette vénérable médaille Jean Mairet de Besançon. C'est 
ce qu'il a fait de plus à propos en sa vie, que de nous ad- 
vertir par là qu'il n'est pas né François, afin qu'on luy 
pardonne les fautes qu'il fait à tous moments contre, la 
langue. 

Revenons à vostre Lettre, Monsieur Mairet, n'est-ce pas 
une belle chose que l'histoire que vous nous contez d'un 
Libraire de Rouen qui mourut à vostre très grand regret, 
pour avoir imprime vostre Cryseide? Nous espérions qu'en 
suitte vous. nous en donneriez l'epitaphe, pour témoignage 
de cette violente affliction ; vous avez frustré le Lecteur de 
ce contentement, mais pour suppléer à vostre défaut, en 
voicy un dont les vers ne valent gueres mieux que les 
vos très. 

1 Cy-dessous gist Jacques Besogne 

Qui s'estant mis trop en besogne 
Pour le beau Poète Jean Mairet \ 
Mourut à son très grand regret, i 

Apres cette belle histoire vous perdez tellement le res- 
pect et le sens commun, que vous avez l'insolence de 
préférer vostre Siivie aux œuvres de Messieurs do Racan et 
Théophile, au dernier desquels vous estes si estroitement 



- 324 — 

I 

obligé, que sans luy vous suivriez encor la déplorable con- 
dition des vostres. Ce n'est pas faire en homme généreux 
que de payer d'ingratitude tant de bien-faits receus : On 
sçait que le Dialogue qui a tant pieu à la Cour, et qui avoit 
couru plus de deux ans avant qu'on sceust qu'il y eust une 
Silvie au inonde, estoit de la façon de Théophile; Ainsi vous 
vous pariez d'un habillement emprunté, et ce bel enchante- 
ment que vous nommez le Pastor Fido des Allemands, 
doibt à ce grand homme si peu qu'il eut de grâce. 

C'est à ces mesmes Allemands que vous pensez parler, 
quand vous nous asseurez si magnifiquement que Je Cid a 
perdu -à la lecturo une bonne partie de l'estime qu'il avoit 
acquise à la représentation. Quelle impudence! les extrava- 
gances de Virginie, les impudicitez du Duc d'Ossonne, et 
les coquetteries de Sophonisbe ont mérité l'impression, si 
l'on vous en croit, et celle du Cid devoit estre différée pour 
cent et un an. Ne donnez point à M r Corneille les mauvais 
conseils de vos tailles douces, qui n'ont servy dans vostre 
Silvanire qu'à incommoder vostre Libraire, et ne faites plus 
sonner si haut ces grands coups d'espée que M r de Scudé- 
ry a donnez au Cid tout au travers du corps : Apres en 
avoir receu deux mille de pareils, on se porte encore fort 
bien, et ceux que ses raisons de paille ont convertis, (si| tou- 
tefois elles ont converly quelques-uns) avoient grande 
envie de Pestre. 

Au reste nous voyons maintenant ce qui vous picque, 
vous vous faschez de ce qu'on a découvert vos brigues, et 
les artifices que vous mettez en usage pour mandier un 
peu de réputation, vous vous plaignez de ce que dit 
M r Corneille : 

Que son ambition pour faire plus de bruit 

Ne queste point les voix de Réduit en Réduit, 

On sçait le petit commerce que vous pratiquez, et que 



— 325 — | 

vous n'avez point d'applaudissemens que vous ne gaignîez 
à force de Sonnets et de révérences. Si vous envoyiez vos 
pièces de Besançon, comme M f Corneille envoyé les siennes 
de Rouen, sans intéresser personne en leur succez, vous 
tomberiez bien bas, et je m'asseure que quelque adresse 
que vous apportiez, à faire valoir vostre traduction du Soly- 
man Italien, qui a desja couru les ruelles dix-huit mois, et 
qu'on reserve pour c ( et hyver, le bruit de cette importante 
pièce de batterie ne fera point faire retraite au Cid. 

Criez tant qu'il vous plaira, et donnez pux Acteurs ce qui 
n'est deu qu'au Poëte, servez vous du témoignage de M r de 
Balzac, il ne vous sera point advantageux, ne traite-t'-il 
pas Masinisse e!t Brutus de mesme que Jason qu'il nomme 
le premier, pour monstrer, qu'il estime plus son Autheur 
que vous ? Et veritablament vous avez esté tousjours telle- 
ment au dessous de luy, dès qu'il a pris la plume, qu'il 
n'avoit point besoin de faire un Cid pour passer devant 
vous, tant de beaux Poëmes dont il a enrichy le Théâtre, 
vous laissoient desja loin derrière. Parlez en homme désin- 
téressé, et on vous escoutera. Si le malheur a voulu que la 
Mariane et le Cid ayent estouffé le débit de toutes vos 
rimes, il faut prendre patience, et ne murmurer point 
contre les nouvelles grâces qu'on a trouvées au Cid depuis 
qu'il a esté imprimé. 

Vous vous plaignez de ce que M r Corneille ne s'est pas 
soumis au jugement de l'Académie. Pour le mettre en tort 
il faudroit que vous et l'observateur y soumissiez vos ou- 
vrages, ce n'est pas la raison qu'il soit censuré tout seul, 
jamais il ne refusera de prendre ces Messieurs pour Juges 
cmtro Medéo et Sophonisbo, et uiesines entre Clitandre ot 
Virginie, mais non pas entre le Cid et un Libelle. 

Je finirois si vous ne m'aviez obligé à lire vostre Ëpistre 
du duc d'Ossonne, vous nous y renvoyez pour y voir vostre 



— 326 — 

modestie qui est si grande, que dés le tiltre'vous traitez le 
Procureur gênerai de vostre Parlement, comme vous feriez 
un Procureur Fiscal de quelqu'une de vos hautes Justices. 
Cette arrogante familiarité avec un des principaux Magis- 
trats de vostre pays debutoit assez bien et vous eust fait 
passer pour homme de marque, si dans vostre Epistre la 
bassesse de vostre inclination n'eust découvert celle de 
vostre naissance. Ce souhait famélique d'estre receu au 
Louvre avec des Hécatombes de Poisjsy, tient fort de vostre 
pauvreté originelle, et puisques vous estes si affamé, vous 
serez aisé à accorder sur ce poinct avec M r Corneille, qui 
se contentera tousjours de ces honorables fumées du cabi- 
net dont vous estes si degousté, cependant qu'on vous 
envoyera dans les offices vous saouler de cette viande 
délicate pour qui vous avez tant d'appétit. 

Le reste de cette Epistre n'est que vanité, vous vous per- 
dez dans la refiection de grandes productions et vous vantez 
d'avoir esté l'Idée universelle des grands Génies que vous 
nommez comme s'il estoit à croire qu'ils vous eussent con- 
sidéré. Mais n'avez vous pas bonne grâce un peu après de 
traitter d'inférieurs, et quasi de petits garçons les Autheurs 
de Cleopatre et Mitridate, pour qui vous faites une classe à 
part ? Vous ne sçauriez nier que cette Cleopatre a ensevely 
la vostre, que le Mitridate a paru sur le Théâtre autant 
qu'aucune de vos pièces et que l'une et l'autre à la lecture 
l'emportent bien haut sur tout ce que vous avez fait. Vostre 
style n'est qu'une jolie prose rimée, foible et basse presque 
par tout, et bien esîoignée de la vigueur des vers de ces 
Messieurs, sur qui M p Corneille seroit bien marry de pré- 
tendre aucune prééminence. 

Cet Acte de la Pastoralle Héroïque qui vous fut donné à 
faire il y a quelque temps, est la preuve indubitable do la 
foiblesse de style que je vous reproche, vostre or (pour 



— 327 — 

user de vos termes) y fut trouvé de si bas aloy et vostre 
r poësie si chetive, que mesme on ne vous jugea pas capable 
de la corriger. La commission en fut donnée à trois Mes- 
sieurs de l'Académie, qui n'y laissèrent que vingt-cinq de 
vos vers: C'est un préjugé fort desadvantageux pour vous, 
et qui vous doit empescher (si vous estes sage) d'ex- 
poser vos fureurs divines au jugement de cette Illustre 
Compagnie. 

Je ne parleray point de l'irrévérence avec laquelle vous 
déclamez dans cette Epistre contre les grands du siècle, 
qui ne recognoissent pas assez vostre mérite, ny du repentir 
que vous témoignez de leur avoir dédié vos chef d'œuvres ; Le 
mal que je vous veux ne va pas jusqu'à vous faire criminel. 
Je vous donneray seulement un mot d'advis avant que 
d'achever, que est de ne mesler plus d impietez dans le3 
prostitutions de vos Héroïnes, les signes de Croix de vostre 
Flavie et les Anges de lumière de vostre Duc, sont des pro- 
fanations qui font horreur à tout le monde. 

Adieu, beau Lyrique, et souvenez-vous que M r Corneille 
monstrera tousjours par véritables effets sur le Théâtre, 
qu'il en sçait mieux les règles et la bien -séance que ceux 
qui luy en veulent faire leçon, que malgré vos impostures 
le Cid sera tousjours le Cid, et que tant qu'on fera des 
pièces de cette force, vous ne serez Prophète que parmy 
vos Allemands. 



— 328 — 
XXVIII — APOLOGIE POUR MONSIEUR MAIRET 

CONTRE LES CALOMNIES DU SIEUR CORNEILLE DE ROUEN <!) 

f^fONSIEUR, — Comme j'ay peu de curiosité, pour 
a^fcl! * es Gazettes et autr es marchandises de Colpor- 
F^^I^A teurs, il m'est tombé par hazard entre les mains 
un certain libelle anonyme do vostre façon que vous avez 
faict imprimer à Rouen, et distribuer publiquement en cette 
ville soubs le tilire D ' adverlissement à Jean Mairel Besan- 
çonnois, j'ay .donc veu de bout en bout cette dernière pro- 
duction de vostre colère digne à la vérité de la grandeur 
de vostre ame et de cette haute suffisance qui vous a faict 
dire de vous mesme. * 

Par sa seule beauté ma plume est estimée , 
Je ne dey qu'à moy seul toute nu* renommée. 

et le reste qui suit de mesme esprit, et de mesme force. En 
la première partie de vostre invective, au lieu de défendre 
vostre Cid dont il a tousjours esté question vous asseurez 
que vous estes meilleur Poète que Monsieur Mairet, en la 
seconde, que vous estes beaucoup plus riche, et finalement 
en la troisiesme, des médisances de sa personne, vous 
passez outrageusement à celle de sa naissance ; et le tout 
à la manière accoustumée : C'est à dire, sans raisons, sans 
preuves, et sans grâce. 

Quant au premier poinct; connoissant comme je fay la 
modestie de celuy que je defens, je suis content pour avoir 

(i) Par Scarron (?) et par Mairet. — Voir notre Introduction. 
Éd. princ. S. I. M. DC. XXXVII. In-40 de 32 pages, titre compris. — 
Publié d'après l'exemplaire de la Bibl. de Caen. 



— 329 — 

> 

paix avec vous de vous accorder libéralement et sans dis- 
pute de son costé, que vbus estes meilleur Poète que luy ; 
C'est à vous maintenant a le persuader aux autres; ce que 
vous ne ferez pas sans peine à mon advis, principalement 
si Ton s'arreste à la définition du Poète qu'il a donnée au 
commencement de la Silv&nire après Donalus in Terenlium, 
de qui je vous aprens qu'il l'a tirée mot a mot, et cepen- 
dant vous vous en moquez comme d'une chose bien ridi- 
cule, Dieu vous le pardonne Monsieur Corneille, vous estes 
le plus grand Poète du monde si l'on vous en croit, mais 
véritablement vous estes un estrange Censeur et un es- 
trange Grammairien ; retournez donc à l'escole après vos 
trente années d'estude si mal employées; informez vous y 
du crédit de cet Autheur et le voyez avec quelques autres 
de qui vous apprendrez les règles, et les préceptes de vostre 
mestier, sur tout n'oubliez pas de voir l'histoire d'Espagne, 
afin d'y remarquer vous mesme, une des plus hautes be- 
veûes pour ne pas dire ignorances dont un Autheur puisse 
estre convaincu; Vous avez pris Seville pour la scène de 
vostre Cid. C'est a cette grande ville que vous faites venir 
l'armée navale des Maures par une rivière et un flux de 
haute mer, qui faict rire ceux qui sça vent la carte d'Anda- 
lusie, enfin c'est ou vous placez le trosne et la Court du Roy 
Fernand, Dieu vous le pardonne encore une fois Monsieur 
Corneille, si vous eussiez puisé vostre sujet dans sa sour- 
ce (*) vous auriez veu que Seville estoit du temps de vostre 
Cid, soubs la domination d'un Roy Maure, nommé Almun- 
camuz, et qu'elle ne fut soumise au Sceptre de Castile, que 
soubs le règne de Fernand ou Ferdinand troisiesme quelques 
cent cinquante, ou soixante ans après la mort de vostre Roy 

(*) Voyez Mayerne. — Nous mettons au bas de la page les notes qui 
sont en marge du texte dans l'édition prinups. 



r-330 — 

Fernand, cela ïie vaut pas la peine d'estré considéré, mais 
au lieu de mettre deux Rois de différentes religions dans 
un mesme trosne et dans une mèsme Cité, vous eussiez 
mieux faict ce me semble de dire ingénieusement en vostre 
préface, La Scène du Cid est par tout ou Ton voudra comme 
celle de mon Clitandre; Ol la gentille* et rare invention 
pour n'estre point sujet aux loix de la religion, et de la 
coustume des pays, et pour pécher impunément à un besoin 
contre la carte et la Çronologie; si je necraingnois de vous 
mettre en mauvaise humeur, et d'altérer vostre santé, si 
chère au publicq je vous cotterois encore une demye dou- 
zaine d'observations de pareille force qui vous feroient voir 
sans lunettes que vostre chef d'oeuvre; est un beau Ciel ou 
Ton descouvre tous les jours de nouvelles estoiles en plein 
midy, j'en reserve la démonstration mathématique pour 
exercer la vivacité de vostre esprit en quelque bonne com- 
pagnie de Paris, s'il advient que je vous y rencontre ; Je 
passe donc à la seconde partie de vostre Philipique haran- 
gere, ou vrayment il paroit bien que vous n'avez pas envie 
de donner ny de recevoir Monsieur Mairet pour caution 
tant vous prenez de peine a déclarer a tout le monde qu'il 
ne jouit pas de dix mille livres de rente en fond «le terre; 
Ventre d'un asne; Monsieur Corneille qu'il est dangereux 
d'estre mal avec vous, et que vous estes rude aux pauvres 
gens; pour cinq ou six petites railleries qui luy sont escha- 
pées sans y penser sur les imperfections de vostre Cid, et 
les vanitez de vostre humeur toute drôle, et toute jolie vous 
n'en faictes point à deux fois, vous jouez de l'espadon 
satyrique, sur sa personne, et sur ses biens de telle façoh 
que c'est grand' pitié; en bonne foy pour un Poète Comique, 
-vous n'entendez que fort peu la raison, et point du tout la 
raillerie : Si quelque honneste homme se veut donner l'hon- 
neur de vivre familièrement avec vous, vous le regardez de 



— 33F — * 

haut en bas comme Jaquemart faict les passants ; si Ton 
pense vous passer la main sur le dos, I vous esgratignez 
comme un chat sauvage, et si doucement qu'on essaye de 
vous sangler, vous ruez, et mordez tout à la fois comme le 
mulet de Messire Jean, Dieu me garde s'il luy plaist d'une 
colère comme la vostre, sçavez vous bien qu'en descouvrant 
la pauvreté de mon amy vous luy faictes aussi grand tort 
et peu s'en faut aussi grand mal que si vous luy coupiez 
la gorge avec un rasoir de pierre ponce empoisonnée ? 
Considérez s'il vous plaist le mauvais effect de vostre ven- 
geance immodérée le pauvre jeune homme estoit à la veille 
d'espouser en face d'Eglise, une héritière de cinquante 
mille escus ou environ, il estoit sur le point de toucher à 
ce que l'on dit une pareille somme qu'on luy prestoit à la 
banque, sur sa bonne mine, il estoit en terme d'achepter une 
charge qui l'eutfaict asseoir sur les fleurs de lis presque aussi 
dignement que pourroit faire lai vostre de Monsieur l'Advo- 
cat à la table de marbre à Rouen, en un mot il alloit bien 
tromper du monde quand mal heureusement pour luy vous 
estes venu d'escrier, et sa poésie, et ses affaires, de telle 
sorte qu'après ce meschant advertissement on ne luy près- 
tera plus rien que sur bons gages encore à deux sols pour 
escu; Discourons plus sérieusement de cette affaire; Qui 
vous prendroit maintenant à serment vjous croyez avoir 
faict une belle scène de la suitte de vèstre Cid, quand 
vous luy reprochez qu'il manque des 'biens de la for- 
tune, comme si vous l'accusiez d'un vice, ou fort hon- 
teux ou fort extraordinaire aux gens d'honneur, et de 
mérite, mais avec tout cela je vous aprens, sans hyperbole, 
et sans vanité pour Monsieur Mairet, que depuis dix ans 
qu'on l'a tousjours veu dans la Court, et dans le grand 
monde, il a plus faict de despense en honnestes des- 
bauches, et en habits que ne vaudra de nostre vie cette 



— 332 — 

magnifique charge dont vous pensez nous esblouïr avec des 
termes qui ne seroient bien séants qu'en la bouche d'un 
Chancelier; vous me .direz encore qu'il n'a paru si fort au 
dessus de vous que p!ar les libéralités d'un Maistre dont il 
a reçu quinze cens livres de pension a l'âge de dix-sept ans, 
par les biens faits de son Eminence, qui luy sont communs 
avec quantité d'autres, et par la protection présente d'un 
généreux Amy que tout le monde connoit assez: J'en tombe 
d'accord avec vous, mais aussi faut-il que vous m'avouiez 
que cette façon de subsister honorablement sans patri- 
moine, et sans friponneries, n'est pas moins une preuve de 
son mérite, que le peu de bien que vous. avez en est une 
de votre bonheur, et de l'obscure parcimonie de vos parens, 
qui vous auroient bien mis en peine s'ils se feussent trou- 
vez d'humeur ou de naissance a vivre noblement comme a 
vescu le Père de mon Amy. 

En la dernière partie de vostre libelle vous luy repré- 
sentez la déplorable condition de ses parents (ce sont les 
propres termes dont vous usez) avec une insolence, et des 
discours à perte de veûe, qui ne doivent recevoir que des 
responses a basions rompus ; C'est en cet endroit qu'il n'est 
plus question du Cid, que le jeu passe la raillerie, et que 
pour la satisfaction de ses amis, | je suis résolu de vous 
confondre devant les vostres, dont quelques uns pourront 
se donner la peine en vostre absence, de s'informer des 
vérités que je vay proauire contre vos mensonges. 

Voicy dont la pièce justificative que j'ay reçeûe de Mon- 
sieur Mairet, par laquelle vous apren.drez a ne faire pas une 
autre fois si témérairement, la généalogie d'une personne que 
vous ne connoissez que par les mauvais mémoires que 
vous en ont fournis vosire hayne, ou ses ennemis. 



— 333 — 

LETTRE DE MONSIEUR MAIRET, 
A M. D. S. 

^V^WONSIEUR,* — Il ne faut pas se connestre si bien 
ÔÂ6 en peinture que Monsieur de Lyancourt, poiir des- 
couvrir que ce joly tableau de mes perfections, que vous 
m'avait faict la faveur de m'envoyer un peu tard, est pure- 
ment de la manière du Sieur Corneille; A vous dire la 
vérité, connoissant le naturel du galant homme comme je le 
connois, je n'en esperois pas autrement un panegirique, 
majs il faut que je vous avoue que je n'en atttendois pas 
une satyre, si insolente, et si (grossière qu'il est du tout 
hors d'apparence que les harangeres de Rouen ses dignes 
compatriotes n'ayent abandonné leurs estaux pour y tra- 
vailler commerialement avec luy, celles des halles de Paris, 
estant certainement trop honnestes femmes pour se dis- 
penser à des injures de si mauvaise grâce. C'est une chose 
prodigieuse, que de la peine qu^ prend ce pauvre esprit à 
se rendre de jour en jour plus ridicule et de l'indiscré- 
tion avec laquelle, il s'exposo au hazard d'estre mal traité 
de tant de gens qu'il offence mal à propos dans ses pi- 
toyables escrits; Ce n'est pas de moy que je parle vous 
asseurant que dans l'affliction domestique, ou vous sçavez 
que je dois estre, ses colères, et ses outrages n'ont pas lais- 
sé de me faire rire; C'est la quietitude(stc,), et la modération 
d'esprit ou je me treuve présentement pour ce sujet : Mais 
comme la puissance est esmeûe par l'objet, je ne sçay pas 
si je seray tousjours de si belle humeur à sa rencontre, de 
mon costé j'en eviteray les occasions autant qu'il me sera 
possible, et pour luy, s'il n'a résolu de tenter Dieu, et les 
hommes, il n'en fera pas moins du sien; Au reste il luy 
devoit suffire ce me semble de continuer à faire la guerre a 



— :334 — 

mes ouvrages comme il avoit des ja commencé par ce pre- 
mier libelle qui me donna sujet de luy adresser mon epistre 
familière, sans s'emporter à mesdire publiquement, de 
ma personne, et de ma naissance puis que ce sont des ma- 
tières sur lesquelles je ne l'ay jamais attaqué quoy qu'il me 
fust aysé de vérifier d'estranges choses de Tune,,. et de 
l'autre ; Je ne me repens pas encore de mon silence, pos- 
sible a til des parents qui sont honnestes gens et qui n'es- 
tant point complices de ses impertinences ne doivent point 
aussi participer à la confusion dont il faudroit nécessaire- 
ment que je les couvrisse avec luy : Je me contenteray 
donc pour maintenant de faire voir à quelques-uns de nos 
amis, et des siens, que je suis le moindre et le plus obscur 
de tous mes parents, de qui la condition n'est pas si desplo- 
rable (comme, vous allez voir), que je ne doive aprehen- 
der de leur estre injurieux, jdans la nécessité présente qui 
m'oblige à déclarer que j*a^ la gloire de leur apartenir. 
L'insolence d'un ennemy qui m'outrage publiquement, 
parce qu'il est lasche, et qu'il me croit plus ostrangor, que 
je ne suis me doit tenir lieu d'excuse en leur endroit : aussi 
n'imputeront ils pas ma procédure à vanité, s'ils consi- 
dèrent que depuis dix ans que je suis en quelque sorte d'es- 
time parmy les gens.d'honneur et de qualité, j ay tousjours 
eu la discrétion de me cacher a la pluspart des plus apa- 
rents d'entre eux qui ne doivent pa3 faire difficulté de m'a- 
voiïer, s'ils sont honneste3 gens, comme je le croy, que 
s'ils, ne le font pas, je mè reserve la liberté de les traiter 
de la mesme sorte après aifoir faict connoistre a tout le 
monde par des tiltres bien authentiques, que je ne suisi 
point imposteur : Voicy donc un petit mémoire genealo-j 
gique de nostre maison tel que mon souvenir me le peut 
fournir, en un temps ou je ne prevoyois pas que j'en 
d'eusse avoir besoin; je vous l'ea^oye à fin que vous ayez 



— 335 — 

eh main dequoy soustenir ce que vostre amitié vous pour- 
roit faire advancer.sur ce sujet en ma faveur* 

Je commenceray par le costé maternel, comme par le 
plus seur et le plus aysé à justifier dans Paris, ou sont assez 
connues les familles de, Messieurs les Le Gras, Moles, An- 
nequins, Moroys, Angenous, et autres a qui j'ay l'hon- 
neur d'apartenir de par Marie Glerget, ma mère (*). 

Mon bisayeul nommé N. Glerget de Sainct Disier espousa 
une Damoiseile Le Gras, sœur de Noble Homme Pierre 
Le Gras de Troyes en Champagne, il en eut sept garçons 
et une fille. 

Deux de ses fils furent mariés à Troyes, l'un espousa 
, Demoiselle de Moroy sœur de Monsieur de Moroy Conseiller 
au grand Conseil il eut deux enfans un fils et une fille nom- 
mée Marie qui a laissé un seul fils. 

L'autre iClerget espousa une Dem. Mole, dont sont venus 
trois enfans deux fils, et une fille (**). 

Les autres frères ont esté mariés dans Sainct-Disier ville 
frontière de Champagne, ils ont eu plusieurs fils dont il y 
en a trois Chevaliers de Malte, et un nommé Clerget de 
Ville au bois, Ambassadeur par deux fois en Jérusalem, 
pour le Duc de Lorraine il a laissé un fils de mesme 
nom. 

La Sœur desdits Clergets espousa le Baron de Narcy dont 
elle eut un fils qui s'appelle, le Baron de Sainct Vincent, 
et demeure en la tour de Narcy proche Sainct Disier. 

Le plus jeune desdits Clergets nommé Claude (*") espousa 
Demoiselle Marie Angenou, qui avoit cinq sœurs, D. Anne 



(*) Ce Pierre le Gras eut une fille mariée à un Seigneur de Marsillé, 
dont elle eut une fille qui espousa le Sieur de Villebertin. 
(**) Monsieur Mole, Procureur General à Paris est de la mesme famille. 
(***) Cettuy-cy fut mon Ayeul, 



^-336 

Angenou espousa Louis De Ville-prouvé Président de 
Troyes, dont*sont sortis plusieurs enfans. 

D. Louise Angenou espousa Jean d'Optorre Sieur de 
Vilie-chetif, elle est morte sans enfans. 

D. Catherine Angenou espousa le Sieur Bouïlleraut. 
D. Aymée Angenou espousa Noble Homme Vincent Neve- 
let grand père de Mad. la Marquise de Sourches, et de Mon- 
sieur son frère Conseiller au Parlement. 

D. Colette Angenou fut religieuse aux Dames Des prés 
lez Troyes (*). j 

Lesdites Demoiselles avoient deux frères l'un fut marié 
et a laissé quatre enfans deux fils, et deux filles et l'autre 
est mort garçon. J 

Le Père desdits Angenous, eut aussi deux frères l'un 
s'apelloit Chrislofie, et l'autre Tobie, ils eurent plusieurs 
enfans, et deux sont venus Messieurs Angenous dont l'un 
est Conseiller au grand Conseil et l'autre Lieutenant Gene- 
ral a Sens, de qui la fille a espousé Monsieur Mera Sieur de 
Drouz Conseiller d'Estat, un autre Angenou, a espousé 
Demoiselle Anne de Buouille. ' 

De Demoiselle Marie Angenou, femme de Noble Claude 
Clerget de St. Disier, est sortie Marie Clerget qui espousa 
Jean Clairet do Besançon, mon Père (**). 

Dans l'alliance des Clergets est entrée la famille des Le 
Gras, par une fille, et des Le Gras sont sortis, Messieurs 
Le Gras, Intendant aujourd'huy de la maison 'de la Reyne, 
et son frère, Evesque de Soissons. 

Dans la mesme famille des Clergets est entrée celle des 
Moles et des Angenous, par une fille. 

(*) La mère desdits. Angenou, s'appeloit Colette de Chanteloup fille d'un 
Seigneur de Chanteloup qui demeurait proche de Troyes J 

(**) Messieurs de Guise et de Chevreuse ont esté nourris, et eslevé (sic) 
chez mon Ayeul à S. Disier. 



— 337 — 

Celle des Angenous, est entrée plusieurs fgis dans celle 
des Kannequins. 

Celles des Migregnis, Moles, Dorignés, De la Grand'Fou- 
chere, et de la Maie maison est entrée en celle des Angenous 
par plusieurs fois. 

Les armes desdits Cler&ets, sont deux crosses d'Abbé en 
sautoir avec une estoile en chef (*). 

Celle dos Angonous soU doux espéos d'argent en croix 
ou en sautoir avec une estoile. 

Celle des Moles un croissant et trois estoiles si* je ne me 
trompe. 

Celle des Dorignés trois chandeliers, et une estoile toutes 
lesdites armes timbrées. 

J'ay voulu mettre ces circonstances, comme ne les jugeant 
pas inutiles à vérifier ce que je dy. 

Pour le costé Paternel, estant plus esloigné de nous, il 
me seroit plus facile d'imposer si j'avois besoin d'autre 
chose que de la pure vérité pour convaincre mon Calomnia- 
teur. 

Mon grand Père estoit venu de Strasbourg, à Besançon 
pour y prendre les premières notions de la langue françoise 
•comme c'est encore aujourd'huy, la première station des 
Allemands, qui l'ont tousjours aymée, tant pour la raison 
du territoire qui ne produit pas de mauvais vins que pour 
la liberté de cette ville impériale ou le sort de la guerre luy 
donna sujet, de rendre un tesmoignage publicq de sa vertu 
en la personne du Sieur de Beaujeu, Capitaine Lorrain, 
qu'il arresta (**) d'un coup de perluisane, devant l'Esglise des 
Carmes de Besançon, qu'il avoit surprise a la faveur de la 



(*) Il ne me souvient pas du champ, ny du métal, et je ne suis pas en 
lieu ou m'en pouvoir enquérir. 
O-l'An 155*. 

22 



— 338 - 

nuit, et des huguenots bannis de cette ville là, cette action 
assqz héroïque, et qui sauva cette petite republique, en fut 
reconnue par les armes (*), les immunités, et la charge de Ser- 
gent Majour qu'elle luy donna, et dans l'exercice de laquelle 
il est mort âgé de quatre vingt tant d'années. 

En premières nopces, il espousa D. Catherine Fauche, de 
la famille des Fauches, de Pontarlier, dont est sortie M. la 
Comtesse de Salnoue, son alliance estoit de Mantoche, et 
de Boiiouset, les noms en sont assez connus dans Be- 
sançon. 

De ladite Catherine Fauche, et de luy sortirent trois fils, 
dont l'aisné mourut à Louvain, à la poursuitte de ses estudes, 
le puisné a la bataille de Nuiport, Lieutenant d'une compa- 
gnie de gens de pié dans le régiment des Bourguignons 
ou Vallons soubs le sieur d'Andeiot, et le cadet fut destiné 
• à la marchandise et a la banque suivant la coustume du 
pays, qui s'observe aujourd'huy communément sans préju- 
dice de la noblesse des familles, pariny les plus honorables 
d'Angleterre, et d'Italie ; ou pour l'intelligence du com- 
merce, et la connaissance des estoffes d'or, et de soye, il 
demeura deux ans à Milan, chez Messer Antonio Caruci, et 
depuis en France, pour la draperie chez M. Tartier, Mar- 
chand de Troyes, mais dévenu seul héritier par la mort de 
ses frères qui ne furent point mariés il quita cette profes- 
sion sans l'avoir exercée, pour suivre son inclination, et les 
impétuosités de sa jeunesse qui l'obligèrent à des despences 
qu'un autre que son fils pourroit justement apeller folles 
puis qu'elles furent cause en partie de la ruine de sa mai- 
son ; de sorte que son mauvais ménage, et sa mort préci- 
pitée, nous laissèrent ce que nous estions d'enfans a la 
• 

(*) On luy permit de prendre une pertuisane d'or en champ de gueule. 
Cecy ce peut vérifier par les Annales de la maison de ville de Besançon. 



— 339 — 

mercy d'une Marastre qui fut tousjours mon Euristée, et 
dans un âge non seulement incapable de donner ordre a 
nos affaires domestiques, mais aussi d'en resentir l'inco- 
modité ; Il espousa donc comme j'ay dit en premières nop- 
ces, Dem Marie Glerget fille de Claude Clerget, et de Marie 
Angenou, laquelle Marie Clergét il enmena chez son Père, 
avec une despence de nouveau marié de qui les bonnes 
gens de nostre païs n'ont pas encore perdu le souvenir 
pource qu'elle fut secondée de la magnificence de ses amis, 
et de la jeunesse de Besançon qui le fut recevoir en armes 
à demie lieue de ses murailles ; je ne met pas ces particulia- 
rités en avant pour me glorifier auprès de vous de la fausse 
galanterie de mes parents, qui m'eussent bien plus obligé 
d'en faire moins, mais seulement pour tesmoigner à mon 
Calomniateur, qu'ils estoient en quelque sorte d'estime, et 
de considération parmy leurs concytoyens. i 

Le reste de nostre fortune seroit d'une trop longue, et 
trop inutile déduction, S'il me faut abuser de vostre pa- 
tience, j'ayme bien mieux que ce soit à vous dire mes sen- 
timents sur cet honorable libelle, ou sans parler des logo- 
griphes, et des énigmes dont il est plein, et qui sont pure- 
ment de l'invention de son autheur ; Je remarque presque 
par tout par la peine qu'il prend à îrïe déclarer nécessiteux 
qu'il s|'est imaginé de pouvoir nuire beaucoup non seule- 
ment à mes affaires, mais encore) a si peu de réputation 
que je me suis acquis, comme si je pretendois au party du 
Sel, et que ceux qui me font la grâce de m'estimer ou de 
m'aymer, l'avoient plustost faict jusques icy par la considé- 
ration de mes richesses, que par celle du véritable honneur 
qu'il ignore, et dont|je fa y depuis dix ans une particulière 
et publique profession, je ne scay pas a la vérité de com- 
bien, le Sieur Corneille, peut estre plus riche que je ne 
suis, (nous n'avons pas encore compté ensemble,) mais en 



— 340 — 

tout cas tant que ma pauvreté n'aura point de plus hon- 
teuses circonstances que celles qu'elle a, je vous asseure 
que je ne porteray point envie à la magnificence de son 
illustre maison, de qui l'ambition la plus immodérée n'a pu 
s'estendrejusques à maintenant au delà d'une charge de trois 
mille escus, et dont la première et présente prospérité con- 
siste en un point de fortune ; ou j'ay tousjours mis le der- 
nier malheur de la mienne : Il ne faict pas de moindres 
efforts pour soustenir que je suis plus mauvais Poète que 
luy, nous n'en viendrons jamais aux mains pour cet article, 
de tous les fils d'Apollon je ne connois que Messieurs du 
Lot, et Cousin Gaillard qui soient capables de se gourmer 
avec luy pour un sujet de pareille nature; C'est seulement 
avec ces dignes Rivaux, et ces docteurs en gaye science 
qu'il peut entrer en contestation pour la Couronne du Par- 
nasse; je demeure d'accord avec que luy que sa poésie, et 
la mienne n'ont quasi rien qui se resemble, et qu'on peut 
dire à sa louange qu'il s'est formé luy mesme une certaine 
idée de son mestier toute particulière, dont les anciens, et 
les modernes ne s'estoient jamais advisés ; je luy quite 
donc libéralement et sans regret la part que je prétends à 

V éternité que promet 

La montagne au double sommet» 

Au tour de laquelle je me contenteray de ramper comme un • 
limaçon tandis que cette Corneille d'Horace I 

. Sur les plumes d'un autre (*) impudemment monta 
Y remplira les airs de ses croassements . 
Et les ésgalera d'une audace effrontée 
Aux chants des Rossignols et des Cigries charmants. 

Vous pouvez croire que ce n'est pas de moy que j'entens 



(*) C'est Guillen de Castro à qui il a desrobé, les principales pointes 
du Cid. 



— 341 — 

parler; si j'estoisi assez vain pour avoir meilleure opinion 
de mes ouvrages 'que je ne la dois ( avoir je conserverois 
pour le moins assez de discrétion pour m'empescher de le 
faire paroistre c'est pourquoy je treuve mon imposteur bien 
desraisonnable en cet endroit de son advertissement ou il 
dit que je le menace de mon Solyman, comme d'une impor- 
tante pièce de batterie (ce sont les termes de son libelle) 
je vous asseure que si j'avois à le menacer de quelque pièce 
de batterie, ce ne seroit point de celle la ; j'en ay d'autres 
en main qui ne; sont pas de si grand bruit, et qui feroient 
beaucoup plus d'effect, si j'estois en estât de les faire jouer; 
mais c'est trop s'arrester sur une matière indigne de nostre 
entretien, je finis donc après vous avoir supplié de faire 
voir cette lettre en son original, à cinq ou six de nos plus 
illustres amis et mesme si vous le jugez à propos d'en en- 
voyer une copie au Sieur Cerneille de Rouen, Afin qu'après 
une facile et diligente perquisition des vérités qu'elle con- 
tient touchant mon origine, et la condition de mes parents, 
il se rende justice à luy mesme sur les injures qu'il m'a 
dites et quilm'obligeroient à d'estranges ressentiments si je 
n'estois plus généreux qu'il n'est lasche ou si je considerois 
plustost sa mauvaise intention, que le contraire effect qu'elle 
a produit, puisque la publication de son libelle, ne servira pos- 
sible, qu'à me faire connoistre de bonne grâce à quantité de 
bonnes familles, et d'honnestes personnes de condition a qui 
la bien sceance des choses, et la naturelle disposition de mon 
humeur ne m'avoient pas permis juàques icy de décliner mon 
nom par règles généalogiques, pour leur aprendre à contre 
temps que j'ay l'honneur de leur apartenir je suis 
Monsieur 

Vostre tres-humble et très fidelie serviteur, 
1 Mairet. 
A Belin ce 30. Sept. 1637. 



— 342 — 



JUGEZ maintenant, Monsieur Corneille, du tort que 
vous vous faites à vous mesme, en offençant celuy 
que je défends; si mal à propos qu'on n'a jamais ouy parler 
d'une animosité si brutale, et si brutalement tesmoignée : 
car enfin avancez tant qu'il vous plaira, pour colorer vostre 
vilaine' procédure, que mon amy vous a premièrement in- 
jurié, c'est une artificieuse fausseté dont il n'est pas bien 
malaysé de vous convaincre ; TEpitre familière qu'il vous 
adresse est en nature, et se vend encore publiquement dans 
le Palais chez Antoine de Sommaiville; on trouvera qu'elle 
ne contient autre chose que la defence de ses propres ou- 
vrages, que vous aviez attaqués de gayeté de cœur, et celle 
du Sieur Cîaveret dont vous avez essayé de déchirer la ré- 
putation, par plusieurs et diverses fois, avec autant d'inso- 
lence, que d'injustice ; il est bien vray que Monsieur Mairet, 
afin de raisonner plus gracieusement avec vous s'y resjouït 
en quelques endroits, a vos despens, mais la force de ses 
raisons n'y combat rien que la foiblesse des vostres, vostre 
mauvaise conduite en vos procédés, et vostre ignorance 
crasse pour le mèstier que vous professez : la pointe et le 
sel de ses railleries n'y picquent autre chose que l'excez de 
cette avarice qui vous fit imprimer le Cid contre la foy pro- 
mise aux Comédiens, à la maie heure pour vostre honneur, 
et les vertèbres d'un de vos meilleurs amis qui s'estant in- 
géré de^ demander en vostre nom, la somme de cent bonnes 
livres pour le regain de cette esclatante facétie, voulut s'ac- 
. quiter de sa charge en termes impératifs, comminatoires, 
! et dignes de la majesté d'une si haute commission ; de sorte 
.qu'il se vit luy mesme typographiquement imprimé dans la 
Bôûe, in folio ; c'est à dire tout de son long, en grand Saint 



— 343 — 

Augustin (*), de lettres grosses comme de deux poings, 

D'un fort Bourgeois de Paris 
Qui n'est pas des plus petits, 

! 

Chascun n'entendra pas cette historiette si bien que 
vous, n'importe Qui potest capere capiat. i 
iVous trouverez encor que la satyre de son Epistre n'a 
voulu mordreprincipalement que la vanité de cette humeur 
qui vous a faict dire de vostre individu, 

La fausse humilité ne met plus en crédit 

Je sçay ce que je vaux, et croy ce qu'on m*endit. 

Et de vostre poésie, 

Je charme esgakment et peuple et courtisans, 
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans, 
Trop content du succe^ que le mérite donne, 
Par d'illustres advis, je n'esblouis personne 
Et sans que mes amis preschent leurs sentiments. 
J'arrache quelques fois trop d'applaudissements. 
I 

Et finalement toutes ces merveilles que vous nous comp- 
tez de vostre personne, et de vostre esprit dans vostre 
imaginaire et falloto excuse à Âriste, ou vous estallez une 
nouvelle moralle avec des vers qui demandent l'aumosne, 
et le chemin des petites maisons* Voila sans contredit tout 
ce que Monsieur Mairet vous a jamais dit de plus offençant 
soit en vers soit en prose, luy qui devoit vous tailler en 
pièces après les actes d'hostilité que vous avouez vous 
mesme avoir exercez premièrement envers luy, tant par un 
mauvais Rondeau, que par deux lettres subsecutives dont 
l'une esgratigne tous ses ouvrages, et l'autre sa fortune et 
son origine ; pour la dernière, on vous le pardonne aysé- 
ment, nous sçavons bien que n'ayant pas une circonstance 



(*) C'est un terme d'Imprimerie qui fait allusion au nom de l'Imprimeur. 



' 



— .344 — . 

qui puisse es tre'apliquée à mon amy, vous avez esté con- 
traint de la luy donner pour satisfaire à la personne de 
condition qui dans vostre bonne ville de Rouen. 

: Vous menaça d'un chastiment 

Contre qui l'âme la plus lasche, 

Fremiroii du ressentiment 
Ce fut au jeu de paume, en un coin ce dit on 
*• : - Ou Dame CORNEILLE enfermée 

Tremblant soub\ la main du FA UCON , ( ' 

Pour îa dernière fois creut estre déplumée. 

Le bruit ntesme court un petit 

Que la pauvrette en esmutit (*). 

Contentez vous que j'ay sçeu l'advanture par une lettre 
d'un Gentil-homme qui vray semblablement en doit bien 
estre informé, c'est Monsieur de Charles-val, que je cite 
d'autant plus hardiment que je suis asseuré qu'il n'y a rien 
du sien, et qu'il ne vous craint que médiocrement, il vous 
estime encore moins si je ne me trompe, au reste je vous 
donne advis que sans la générosité de Monsieur de Scudery 
qui se contente de vous avoir accablé de raisons, le châti- 
ment, et la menace dont je vous parle, eussent esté la 
mesme chose ; et certes vous l'aviez bien mérité pour avoir 
eu l'impudence de mesdire d'une maison qui se peut juste- 
ment vanter d'une noblesse de quatre ou cinq siècles ; après 
cette indiscrette audace je ne m'estonne plus de celle que 
vous avez tesmoignée en outrageant Monsieur Mairet, luy 
qui bien loin de vous injurier, vous exhorte, si doucement 
en deux ou trois endroits de son Ëpistre, à vous abstenir 
de cette indigne façon d'escrire : vous deviez donc, com- 
battre ses raisons par d'autres, et le railler à la pareille, 
de bonne grâce; mais c'est proprement vous obliger a plus 
que vous ne pouvez puisque le raisonnement ne vous fut 

• (*) Le Sieur Corneille entendra cette allusion s'il luy plaist. 



— 345— " [ 

jamais bien familier, et que vous n'avez aucune disposition 
naturelle, a la raillerie des honnestes gens ; soit que vous 
ayez trop de bile, ce qui paroist à la chaleur de vos choleres 
immodérées, ou soit que vous abondiez en phlegme, et en 
pituite, ce qui paroist à la froideur de vos escrits, et plus 
visiblement encore à cette indeficiente roupie qui distille en 
toutes saisons de l'alambic de vostre nez, enfin Monsieur 
Corneille mon amy quand vous me donneriez autant de 
petits Cids qu'un asne en pourroit porter, en bonne foy je 
ne voudrois pas estre en vostre place après les sotises que 
vous avez faites, il ne s'agit plus de vostre chef d'oeuvre 
abeal in malam crucem, il est question désormais des par- ■ 
ticuliers, et des familles entières que vous avez oftencées 
à cause de luy, de telle sorte que d'une action purement 
civile et poétique, il est advenu que vous en avez faict une 
inciville et criminelle, et le pis que j'y preuve pour vous 
c'est que vous avez a faire a tant de parties que s'il vous 
arrivoit malencontre (ce que Dieu ne veuille) vous seriez 
privé de la consolation de sçavoir au moins à qui vous en 
prendre : pour Monsieur' Mairet, après les grands coups 
de plume, et de bec qu'il a reçeus de vous et de vostre 
part, si l'on peut juger de l'indolence de son esprit, par la 
modération de sa lettre, j'ose quasi vous estrè garand de la 
debonnaireté de son humeur, mais à tout hazard, ne vous y 
£ez que de bonne sorte, et surtout gardez vous bien de 
mettre sa patience à de nouvelles espreuves par de nou- 
. velles calomnies, car. Me hercle, en telle verve le pourriez 
vous prendre. 

Qu'ayant beaucoup d'amis en la ville ou vous estes 

Et des plus aparents 
Luy-mesme iroit vous voir, et vous chanter goguettes 
A la barbe de vos parents. 

Asseurez-vous que c'est 1 un faux Bourguignon, je le 



_ 346 — 

connoy comme si je l'avois nourry, sur ma parolle il seroit 
homme à vous faire frasque sur frasque, pièce sur pièce, et 
peripœtie, sur peripœtie; nonobstant clameur de haro, où 
chartre normande, et fussiez-vous chargé de Gids jusques 
aux dents si wonsren avez, espargnez luy donc par vostre 
silence,, une manière de visite qui vous surprendroit d'au- 
tant plus vilainement qu'il luy prendroit possible envie de 
vérifier sur les lieux certains mémoires qu'il a reçeus d'un 
Gentil-homme de ses amis qui vous con n'oit jusques dans 
le foye, je ne veux pas dire jusques dans le cœur, de peur 
de mentir, s'il dit vray (comme je n'en doute point) il faut 
avouer que tout le corps de vostre race, à la considérer 
depuis le front jusques a la plante des pieds, est d'une 
bien estrange, et bien extraordinaire disposition ; car non 
seulement, il est comme de ces insectes, ou l'on ne voit 
aucune aparence de parties nobles, mais comme de ces 
vilains animaux de l'Isle de Cuba, vel Cubas, en qui les 
naturalistes en descouvrent peu qui ne soyent honteuses ; 
sur cet advis je prens congé de vostre noblesse prétendue, 
après vous avoir suplié très ironiquement, de me par- 
donner, si dans ce petit labeur que je vous adresse, il m'est 
eschapé de familiariser avec vous, contre les respects 
ordinaires et extraordinaires que vostre suffisance me 
commande, vous asseurant, que depuis la gaillarde excuse 
à Arjste, je me suis fait une si plaisante idée de vostre 
microcosme, qu'il me seroit du tout impossible de traiter 
plus sérieusement avec vous; Adieu donc Monsieur Cor- 
neille mon amy, si vous passez vostre quartier d'hyver 
à Paris, je ne manqueray pas de me donner la satisfaction 
de vous y voir, autant pour m'acquiter de ce que je vous 
doy, comme pour vous aprendre qui je suis, Que cette cu- 
riosité toutefois, ne vous oblige pas absolument à prendre 
le coche ou la mazette, si vous n'avez point de plus im- 



— 347 — 

portantes affaires en Cour , que celles du Poème Dra- 
matique, je vous conseille de demeurer à Rouen, et vous 
tenir clos, et couvert à la faveur des Lares paternels ou 
maternels. 

Là vous fere% de mauvais vers 
En attendant que les années , 
Estouffent les effects pervers 
De vos malices estonnées. 



p- 348— 
XXIX. — LA SUBITE DU CID EN ABREGE 

OU LE TRIOMPHE DE SON AuTHEUR, EN DESPIT DES ENVIEUX <!) . 

Au Lecteur 
&fift^\MY Lecteur, U- Le bien heureux succez du Cid 



qui ne fut jamais qu'une hapelourde ; soit en 
4j^ Espagnol soif, en François accreut tellement la 
vanité naturelle de ! son traducteur, qu'il obligea Mon- 
sieur de Scudery par ses insolences imprimées, à descouvrir 
les defaux de cette farce sérieuse, par des observations qui 
sont généralement approuvées de tous les bons esprits 
désintéressés; après cela le Sieur Corneille au lieu d'ac- 
quiescer aux arguments qui le convainquent, ou de res- 
pondre en habile homme, emprunta le génie, et le style 
des harengeres de Rouen, pour s'en servir généreusement 
comme il a faict, contre quantité d'honnestes gens, a cause 
seulement qu'ils sont amis de son Correcteur ou partisans 
de ses raisons ; sa rage s'est particulièrement estendûe, 
sur les Sieurs Mairet, et Claveret dont il attaque tous les 
jours, la réputation, et la 'naissance avec des impostures, 
et des calomnies, qui me font vous dire que cinquante 
coups de baston bien apliquez, seront justement LA 
VERITABLE SUITTE DU CID, Adieu. 



(i) Très vraisemblablement de Scarron. — Voir notre Introduction, 
Éd. princ. A Villiers-Cotrets, chez Martin Baston, A l'enseigne du Vert- 
galand, vis à vis la rue des mauvaises paroles. S, d, — In-8° de 8 pages, 
titre compris. — Non cité dans la BibJiog, Comêl. — Publié d'après l'exem- 
plaire rarissime, sinon unique, de la Biblioth. de Caen, exemplaire ayant 
appartenu au P. Martin, l'ami et le correspondant de P. D: Huet. 



— 349 — 
ADVERTISSEMENT EN FORME DE PREDICTION 

A TRES BREDOUILLANT POETE COMIQUE MeSSIRE MaTIIURIN 

Corneille, surnommé Le Noble a la Rose. 

Rondeau 

VOUS le verres cet hyver dans Paris 
Bien estrillé comme un cheval de pris 
Ce noble Autheur que tout le monde hue : 
Il enflera dessoubs la paume nuô 
De deux ou trois qui l'ont bien entrepris. 

Là comme tin chat qui guette la souris 
Mayret luy mesme et certains Laquais gris 
L'attraperont au coin de quelque rue. 
Vous le venez. 

Alors bon Dieu que de pleurs et de cris 
Pour ces mauvais et médisants escris 
Ou l'imposture est par tout reconnue : 
1 Apres cent coups si l'asne mord, ou rue 
Ses Aloyaux auront encore pis, 
Vous le verrez. 



AU MESME 



H on de au 

I 
/>Erlainement il seroit bien changé 

\y Si d'encoulure il s'estoit deschargé 

Et retranché six grands doits de l'oreille 



— 350 — 

Ce gros cheval dit Malhurin Corneille 
Qui de mâchoire est si bien partagé. 

Je ne sçay pas quel foin il a mangé ? 
Mais on ma dit qu'il avoit outragé 
Un qui bien tost luy rendra la pareille 
Certainement. 

Le gros Pegaze ou diable a t'il songé 
De faire ainsi contre tous lenragé ? 
S'il n'est battu ce sera grand'merveille , 
Desja par tout le baston s'appareille 
Dont son grand dos doit estre endommagé, 
Certainement. 



l'horoscope du mesme, 



ATOUS estes Advocat à la table de marbre 
î ^r Dou vient que vostre charge estant sujette aux bois 
Un Astre assez malin qui luy en forme d'arbre 
Menace vostre dos, en signe bien exprès 
D'une influence de cotrets. | 



BALADE GENEALOGIQUE A GoRNEILE 

CSPR1T de fange ame de Savetier, 
Dont les Parens ont mené la charrue , 
Sans faire plus crier ton nom parmy la rue , • 
Reconnois ta bassesse, et reprens leur mestier : 
Que si pour tes vers pleins d'amphase, 
Tu mérites quelque loyer, 
Apollon qui veut Remployer 



; 



— 351 — 

Te retient pour penser Pégase, 
Accepte cet illustre employ, 
Digne d'un faquin comme toy. 



AU M E S M E 

Madrigal 

ON verra quelque jour ton audace estouffée 
Perdre l'insolence et la voix ; 
Et ta lire en ce temps comme celle d'Orphée , 
Te fera suivre par du bois. 



I 



I 

-4 



! — 352 - 

I 

XXX — LETTRE DE M. L'ABBÉ DE BOISROBERT 

a M. Maire t '", 

i 
A Charonne ce 5. Octobre 4637. 




lONSIEUR, — Puisque vous êtes extrêmement 
raisonnable, et que vous savez bien que la su- 
jettion illustre à laquelle je suis attaché, ne me 
laisse pas assez de liberté pour rendre mes devoirs à tous 
mes amis, je ne vous ferai point d'excuses de m'être autre- 
fois reposé sur les soins de M. Chapelain qui m'a promis de 
répondre pour moi aux Lettres que vous m'avez fait l'hon- 
neur de m'écrire. 11 n'aura pas oublié, je m'assure, à vous 
témoigner la continuation de mon zélé, et je me promets 
bien que vous connoitrez vous-même à votre retour que si 
je vous ai paru muet, je ne me suis pas tû devant ceux au- 
près desquels vous croyez que je puis vous servir, et que je 
vous ai gardé une inviolable fidélité pendant votre absence. 
Ces six lignes que je vous écris de mon chef, satisferont s'il 
vous plaît, Monsieur, à ce que je dois à notre amitié, et vous 
lirez le reste de ma Lettre comme uo ordre que je vous 
envoie par le commandement de son Eminence. Je ne vous 
cèlerai pas qu'elle s'est fait lire avec un plaisir extrême tout 
ce qui s'est fait sur le sujet du Cid, et que particulièrement 
une Lettre qu'elle a vu de vous, lui a plu jusques à tel 
point qu'elle lui a fait naître l'envie de voir tout le reste. 
Tant qu'elle n'a connu dans les écrits des uns et dés autres, 

(i) Cette lettre de Boisrobert, datée du 5 octobre 1637, a été imprimée 
pour la première fois dans le Recueil de Dissertations sur plusieurs tragédies 
de Corneille et de Racine, A Paris, chez Gissey, rue de la Vieille Boucherie, 
M.DCC.XL. — Tome I, pp. 114-117. -— Ce recueil a été publié par l'abbé 
Granet. 



— 353 — 

que des contestations d'esprit agréables, et des railleries 
innocentes, je vous avoue qu'elle a pris bonne part au di- 
vertissement; mais quand elle a reconnu que de ces con- 
testations naissoient enfin des injures, des outrages, et des 
menaces , elle a pris aussi-tôt résolution 'd'en arrêter le 
cours. Pour cet effet, quoi qu'elle n'ait point vu le libelle 
que vous attribuez à M. Corneille, présupposant par votre 
réponse que je lui lus bier au soir, qu'il devoit être i'ag- 
gresseur, elle m'a commandé de lui remontrer le tort qu'il 
se faisoit, et de lui défendre de sa part de ne plus faire de 
réponse, s'il ne lui vouloit déplaire; mais d'ailleurs crai- 
gnant que des tacites menaces que vous lui faites, vous ou 
quelqu'un de vos amis, ^n'en viennent aux effets, qui tire- 
roient des suites ruineuses à l'un et à l'autre ; elle 
m'a commandé de vous écrire que si vous voulez avoir la 
continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes 
vos injures sous le pied, et ne vous souveniez plus que de 
votre ancienne amitié, que j'ai cbarge de renouveller sur la 
table de ma cbambre à Paris, quand vous serez tous rassem- 
blés. Jusqu'ici j'ai parlé par la bouche de son Eminence; 
mais pour vous dire ingénument ce que je pense de toutes 
vos procédures, j'estime que vous avez suffisamment puni 
le pauvre M. Corneille de ses vanités, et que ses foibles 
défenses ne demandoient pas des armes si fortes et si péné- 
trantes que les vôtres. Vous verrez un de ces jours son Cid 
assez mal mené par les sentimens de l'Académie ; l'impres- 
sion en est déjà bien avancée, et si vous ne venez à Paris 
dans ce mois, je vous Tenvoirai. Cependant conservez-moi 
s'il vous plait quelque place dans le souvenir de M. de Be- 
lin, faites moi de plus l'honneur de lui témoigner que je 
prens grande part à son affliction, et queje suis autant touché 
que pas un de ses serviteurs, de la perte qu'il a fait. Si 
j'avois l'esprit assez libre, je la lui témoignerois à lui- 

23 



, — 354 - 

même; mais je me console quand je pense que ma douleur 
sera plus éloquente en votre bouché qu'en la mienne, et 
que vous n'oublirez rien pour témoigner les véritables sen- 
timens de celui qui est avec passion j I 

MONSIEUR, 

Votre très-humble et très-fidéle Serviteur, 

BOISROBERT. 

À Monsieur, 

Monsieur MAÏRET, 

à Belin. 



-(f 




XXXI. — LES SENTIMENS DE L'ACADEMIE 

FRANÇOISE 
SUR LA TRAGI-COMEDIE DU ClD (l) . 

EUX qui par quelque désir de gloire donnent 
leurs Ouvrages au Public ne doivent pas trouver 
estrange que le Public s'en fasse le Juge, domine 
le présent qu'ils luy font ne procède pas d'une volonté tout 
à fait des-interessée, et qu'il n est pas tant un effet de 
leur libéralité que de leur ambition, il n'est pas aussi de 
ceux que la bien-seance veut qu'on reçoive sans eh consi- 
dérer le prix. Puis qu'ils font une espèce de commerce de 
leur travail, il est bien raisonnable que celuy auquel ils 
l'exposent ait la liberté de le prendre ou de le rebuter 
selon qu'il le reconnoist bon ou mauvais. Ils ne peuvent 
avec justice désirer de luy qu'il face mesme estime des 
fausses beautés que des vrayes, ny qu'il paye de louange 
ce qui sera digne de blasme. Ce n'est pas qu'il ne paroisse, 
plus de bonté à louer ce qui est bon qu'à reprendre ce qui 
est mauvais, mais il n'y a pas moins de justice en l'un 
qu'en l'autre. On peut mesme mériter de la louange en 
donnant du blasme, pourveu que les reprehensions partent 
du Izele de l'utilité commune, et qu'on ne prétende pas 
eslever sa réputation sur les ruines de celle d'autruy. Il 
faut que les remarques des deffaux d'un Autheur ne soient 

-H : 

(i) Rédiges par Chapelahi. 

Éd. princ. A Paris, chez Jean Camusat, rue" sainet Jacques, à la Toyson 
d'Or. M.DC.XXXVIII. Avec privilège du Roy. — In-8° de 192 pages. 
L'extrait du privilège est daté du 26 novembre 3637. — Le Manuscrit 
original de Chapelain, avec des notes marginales de Richelieu, se trouve a 
la Bibliothèque Nationale, sous le n° S. F. 5541, ms.(Voir Marty-Laveaux, 
Corneille, tome III, p. 34, note 1). 



- 350 *»i 

pas des reproches de sa foiblesse, mais des advertissemens 
qui luy donnent de nouvelles forces, et que si Ton coupe 
quelques branches de ses lauriers ce ne soit que pour les 
. faire pousser davantage en une autre saison. Si la Censure 
demeuroit dans ces bornes, on pourroit dire qu'elle ne 
seroit pas moins utile dans la Republique des Lettres, 
qu'elle le fut autresibis dans celle de Rome, et qu'elle ne 
feroit pas moins de bons Ecrivains dans Tune, qu'elle a 
fait de bons Citoyens dans l'autre. Car c'est une vérité 
reconnue que la louange a moins de force pour nous faire 
avancer dans le chemin de la vertu, que le blasme pour 
nous retirer de celuy du vice; et il y a beaucoup de per- 
sonnes qui ne se laissent point emporter à l'ambition, 
mais il y en a peu qui ne craignent de tomber dans la 
honte. D'ailleurs la louange nous fait souvent demeurer au 
dessous de nous mesmes, en nous persuadant que nous 
sommes des-ja au dessus des autres, et nous retient dans 
une médiocrité vicieuse qui nous empesche d'arriver à la 
perfection. Au contraire, le blasme qui ne passe point les 
termes de l'équité, dessille les yeux de l'homme que l'amour 
propre luy avoit fermés, et luy faisant voir combien il est 
esloigné du bout de la carrière, l'excite à redoubler ses 
efforts pour y parvenir. Ces avis si utiles en toutes choses 
le sont principalement pour les productions de l'esprit, qui 
ne sçauroit assembler sans secours tant, de diverses beautés 
dont se forme cette beauté universelle, qui doit plaire à tout 
le monde. îl faut qu'il compose ses ouvrages de tant d'ex- 
cellentes parties, qu'il est impossible qu'il n'y en ait tous- 
jours quelqu'une qui manque, ou qui soit défectueuse, et 
que par conséquent ils n'ayent tousjour3 besoin ou d'aydes 
ou do réformateurs. Il est mcsmo à souhaitter que sur des 
propositions indécises il naisse des contestations honnestes, 
dont la chaleur descouvre eri peu de temps, ce qu'une 



v 



- 357= | 

froide recherche n'auroit peu descouvrir en plusieurs an- 
nées ; et que l'entendement humain faisant un effort pour 
se délivrer de l'inquiétude des doutes, s'acquière prompte- 
ment par l'agitation de la dispute, cet agréable repos qu'il 
trouve dans la certitude des connoissances. Celles qui sont 
estimées les plus belles, sont presque toutes sorties de la 
contention des esprits; et il est souvent arrivé que par cette 
heureuse violence on a tiré la Vérité du fons des abysmes, 
et que l'on a forcé le Temps d'en avancer la production. 
C'est une espèce de guerre qui est avantageuse pour tous, 
lors qu'elle se fait civilement, et que les armes empoison- 
nées y sont défendues. C'est une course, où celuy qui em- 
porte le prix semble ne l'avoir poursuivy que pour en faire 
un présent à son rival. Il seroit superflu de faire en ce lieu 
une longue déduction des innocentes et profitables querelles 
qu'on a veu naistre dans tout le Cercle dès Sciences, entre 
ces rares hommes de l'Antiquité. Il suffira de dire que 
parmy les Modernes il s'en est esmeu de tres-favorables 
pour! les Lettres, et que la Poésie seroit aujjmrd'huy bien 
moins parfaite qu'elle n'est, sans les contestations qui se 
sont formées sur les ouvrages des plus célèbres Autheurs 
des derniers Temps. En effect nous en avons la principale 
obligation aux agréables differens qu'ont produit la Hieru- 
salem et le Pastor Fido, c'est à dire les Chef-d'œuvres des 
deux plus grands Poètes de de-là les Monts; après lesquels 
peu de gens auroient bonne grâce de murmurer contre la 
Censure, et de s'offencer d'avoir une avanture pareille à la 
leur. Ces raisons et ces expériences eussent bien peu con- 
vier l'Académie Françoise à dire son sentiment du Cid, c'est 
à dire d'un Poème qui tient encore les esprits divisés, et qui 
n'a pas plus causé do plaisir que de trouble. Elle eust peu 
croire qu'on ne l'eust pas accusée de trop entreprendre 
quand elle eust prétendu donner sa voix en un Jugement, 



— 358 — 

où les ignorans donnoient la leur aussi hardiment que les 
doctes, et qu'on n'eust pas deu trouver mauvais qu'une 
Compagnie usast d'un droit, dont les particuliers mesmes 
sont en possession depuis tant de siècles. Mais elle se 
souvenoit qu'elle avoit renoncé à ce privilège par son insti- 
tution, qu'elle ne s'estoit permis d'examiner que ses ou- 
vrages, et qu'elle ne pouvoit reprendre les fautes d'autruy 
sans faillir elle mesme contre ses règles. Parmy le bruit 
confus de la louange et du blasme, elle n'escoutoit que ses 
loix qui luy commandoient de se taire. Elle eust bien voulu 
approcher en quelque sorte de la perfection, avant que de 
faire voir combien les autres en sont esloignës, et elle 
cherchoit les moyens d'instruire par ses exemples, plustost 
que par ses censures. Lors mesme que l'Observateur du 
Cid l'a conjurée par une lettre publique, et par plusieurs 
particulières de prononcer sur ses Remarques, et que son 
Autheur a tesmoigné de son costé qu'il en esperoit toute 
justice, bien loin de se vouloir rendre Juge de leur diffé- 
rent, elle ne se pouvoit seulement résoudre d'en estre 
l'Arbitre. Mais en fin elle a considéré qu'une Académie ne 
pouvoit honnestement refuser son avis à deux personnes 
de mérite, sur une matière purement Académique, et, qui 
estoit devenue illustre par tant de circonstances. Elle a fait 
céder, bien qu'avec regret, son inclination et ses règles 
aux instantes prières qui luy ont esté faites sur ce sujet, et 
s'est aucunement consolée voyant que la violence qu'on 
luy faisoit s'accordoit avec l'utilité publique. Elle a pensé 
qu'en un siècle où les hommes courent au théâtre comme 
au plus agréable divertissement qu'ils puissent prendre, 
elle auroit occasion de leur remettre devant les yeux la fin 
la plus noble et la plus parfaite, que se sont proposée 
ceux qui en ont donné les préceptes. Comme les Observa- 
tions des Censeurs de cette Tragi-comédie, ne l'ont peu 



i 



— 3S9 — 

préoccuper, le grand nombre de ses Partisans n'a point 
esté capable de Festonner. Elle a bien creu qu'elle pouvoit 
estre bonne, mais elle n'a pas creu qu'il fallust conclurre 
qu'elle le fust, à cause seulement qu'elle avoit esté agrer 
able. Elle s'est persuadée qu'estant question de juger de 
la justice et non pas' de la force de son party, il falloit 
plustost peser les raisons, que conter les hommes qu'elle 
avoit de son costé, et ne regarder pas! tant si elle avoit 
pieu, que si en effect elle avoit deu plaire. La Nature et la 
Vérité ont mis un certain prix aux choses, qui ne peut estre 
changé par celuy que le hazard ou l'opinion y mettent ; et 
c'est se condamner soy mesme que d'en faire jugement 
selon ce qu'elles paroissent et non pas selon ce qu'elles 
sont. Il est vray qu'on pourroit croire que les Maistres de 
l'Art ne sont pas bien d'accord sur cette matière. Les uns 
trop amis, ce semble, de la volupté, veulent que le Délec- 
table soit le le vray but de la Poésie Dramatique ; les autres 
plus avares du temps des hommes, et l'estimant trop cher 
pour le donner à des divertissemens qui ne fissent que 
plaire sans profiter, soustiennent que l'Utile en est la véri- 
table fin. Mais bien qu'ils s'expriment en termes si diffé- 
rent, on trouvera qu'ils ne disent que la mesme chose, si 
l'on y veut regarder de prés, et si jugeant d'eux aussi favo- 
rablement que l'on doit, on vient à penser que ceux qui ont 
tenu le party du Plaisir estoient trop raisonnables pour en 
authoriser un qui ne fust pas conforme à la raison. Il faut 
croire, si l'on ne veut leur faire injustice, qu'ils ont entendu 
parler du plaisir qui n'est point Tennemy, mais l'instru- 
ment de la vertu, qui purge l'homme, sans dégoust et in- 
sensiblement, de. ses habitudes vicieuses, qui est utile parce 
qu'il est honneste, et qui ne peut jamais laisser de regret 
ny en l'esprit pour l'avoir surpris, ny en l'ame pour l'avoir 
corrompue. Ainsi ils ne combattent les autres qu'en appa- 



- 360 — 

rence, puis qu'il est vray que si ce Plaisir n'est l'Utilité 
mesme, au moins est-il la source d'où elle coule nécessaire- 
ment; que quelque part qu'il se trouve il ne va jamais 
sans elle, et que tous deux se produisent par les mesmes 
voyes. De cette sorte ils sont d'accord et avec eux et avec 
nous, et nous pouvons dire tous ensemble qu'une Pièce de 
théâtre est bonne quand elle produit un contentement rai- 
sonnable. Mais comme dans la Musique et dans la Peinture 
nous n'estimerions pas que tous les concerts et tous les 
tableaux fussent bons, encores qu'ils pleussent au vulgaire, 
si les préceptes de ces Arts n'y estoient bien observés, et si 
les Experts qui en sont les vrays jugés ne confirmoient par 
leur approbation celle de la multitude. De mesme, nous ne 
dirons pas sur la foy du Peuple, qu'un ouvrage de Poésie 
soit bon parce qu'il l'aura contenté, si les doctes aussi n'en 
sont contens. Et certes il n'est pas croyable qu'un plaisir 
puisse estre contraire au bon sens, si ce n'est le plaisir de 
quelque goust dépravé comme est celuy qui fait aymer les 
aigreurs, et les amertumes. Il n'est pas icy question de 
satisfaire leslibertins et les vicieux qui ne font que rire des 
adultères et des incestes, et qui ne se soucient pas de voir 
violer les loix de la Nature pourveu qu'ils se divertissent. 
Il n'est pas question de plaire à ceux qui regardent toutes 
choses d'un œil ignorant ou barbare, et qui ne seroient 
pas moins touchés de voir affliger une Clytemnestre qu'une 
Pénélope. Les mauvais exemples sont contagieux, mesme 
sur les théâtres;! les feintes représentations ne causent que 
trop de véritables crimes, et il y a grand péril à divertir le 
Peuple par des plaisirs qui peuvent produire un jour des 
douleurs publiques. Il nous faut bien garder d'accoustumer 
ny ses yeux ny ses oreilles à des actions qu'il doit ignorer, 
et de luy apprendre tantost la cruauté, et tantost la perfi- 
die, si nous ne luy en apprenons en mesme temps la puni- 



— 361 — 

tion, et si au retour de ces spectacles il ne remporte du 
moins un peu de crainte parmy beaucoup de contentement. 
D'ailleurs, il est comme impossible de plaire à qui que ce 
soit par le desordre et par la confusion, et s'il se trouve 
que les Pièces irregulieres contentent quelquesfois, ce n'est 
que pour ce qu'elles ont quelque chose de régulier ; ce n'est 
que pour quelques beautés véritables et extraordinaires, 
qui emportent si loin l'esprit, que de long temps après il 
n'est capable d'appercevoir les difformités dont elles sont 
suivies, et qui font couler insensiblement les defaux pen- 
dant que les yeux de l'entendement sont encore esblouïs 
par l'éclat de ses lumières. Que si au contraire quelques 
Pièces régulières donnent peu de satisfaction, il ne faut 
pas croire que ce soit la faute des règles, mais bien celle 
des Autheurs, dont le stérile génie n'a peu fournir a l'Art 
une matière qui fust assez riche. Toutes ces vérités e&tant 
supposées, nous ne pensons pas que les questions qui se | 
sont esmuës sur le sujet du Cid soient encore bien décidées j 
ni que les jugemens qui en ont esté faits doivent empescher ! 
que nous ne contentions l'Observateur, et ne donnions nos- 
tre avis sur ses Remarques. 

Il faut avouer que d'abord nous nous sommes estonnés ! 
que l'Observateur, ayant entrepris de convaincre cette • 
Pièce d'irrégularité, se soit formé pour cela une méthode 
différente de celle que tient Aristote quand il enseigne la! 
manière de faire ces Poëmes Epiques et Dramatiques. Il 
nous a semblé qu'au lieu de l'ordre qu'il a tenu pour exami-| 
ner celuy-cy il eust fait plus régulièrement de considérer 
l'un après l'autre, la Fable, qui comprend l'invention et la 
disposition du Sujet ; les Mœurs qui embrassent les habi- : 
tudes de l'amo et ses diverses. Passions; les sentimensl 
ausquels se réduisent les pensées nécessaires à l'expression 
du Sujet, et la Diction qui n'est autre chose que le langage 



i — 362 — 

I 
Poétique ; Car nous trouvons que pour en avoir usé d'autre 

sorte ses raisonnemens en paraissent moins solides, et que 
ce qu'il y a de plus fort dans ces objections en est affoibly. 
Tôtitesfois nous n'aurions point remarqué en ce lieu cette 
nouvelle Méthode si nous n'eussions appréhendé del'autho- 
riser en quelque façon par^nostre silence. Mais quoy qu'il en 
soit, qu'il ait failiy ou rion en l'establissant, nous ne pou- 
vons faillir quand nous la suivions, puis que nous exami- 
nons son Ouvrage ; et quelque chemin qu'il ait pris nous 
ne sçaurions nous enescarter sans luy donner occasion de se 
plaindre, que nous prenons une autre route afin de le 
mettre en défaut. , 

11 pose donc premièrement que le sujet du Cid ne vaut 
rien ; mais à nostre avis il tasche plus de le prouver qu'il 
ne le prouve en effet, lors qu'il dit, que Von n'y trouve aur 
cun Nœu ny aucune Intrigue, et qu'on en devine la fin 
aussi lost qu'on en a veu le commencer tent. Car le Nœu des 
Pièces de théâtre estant un accident Inopiné qui arreste le 
cours de l'Action représentée,^ et le Oesnouëment un autre 
accident impreveu qui en facilite l'accomplissement, nous 
trouvons que ces deux parties du Poëme Dramatique sont 
manifestes en celuy du Cid, et que son sujet ne seroit pas 
mauvais, nonobstant cette objection, s'il n'y- en avoit point 
de plus forte à luy faire. ( 

Il ne faut que se souvenir que le mariage de Chimene 
avec Rodrigue ayant esté résolu dans l'esprit du Comte, la 
querelle qu'il a incontinent après avec D. Diegue met l'af- 
faire aux termes de se rompre, et qu'en suite la mort que 
luy donne Rodrigue en esloigne encore plus la conclusion. 
Et dans ces continuelles traverses l'on reconnoistra facile- 
ment le Nœu ou l'Intrigue. Le Desnoûment aussi ne sera 
pas moins évident si l'on considère qu'après beaucoup de 
poursuittes contre Rodrigue, Chimene s'estant offerte pour 



— 363 - 

1 

femme à quiconque luy en apportèrent la teste, D. Sanche 
se présente, et que le Roy non seulement n'ordonne point 
de plus grande peine à Rodrigue, pour la mort du Comte, 
que de se battre une fois, mais encore contre l'attente de 
tous oblige Chimene d'espouser celuy des deux qui sortira 
vainqueur du combat. Maintenant si ce Desnoûement est 
selon l'art ou non, c'est une autre question qui se vuidera 
en son lieu. Tant y a qu'il se fait avec surprise, et qu'ainsi 
l'intrigue ny le desmeslement ne manquent point à cette 
Pièce. Aussi l'Observateur mesme est contraint de le recon- 
noistre peu de temps après, lors qu'en blasmant les Episo- 
des destachés, il dit que l'Autheur a eu d'autant moins de 
raison d'en mettre un si grand nombre dans le Gid, que le 
sujet en estant mixte il n'en avait aucun besoin, conformé- 
ment à ce qu'il venoit de dire parlant du sujet mixte, qu'es- 
tant assés intrigué de soy il ne recherche presque aucun 
embellissement. Si donc le sujet du Gid se peut dire mau- 
vais, nous ne croyons pas que ce soit pour ce qu'il n'a point 
de Nœu : mais pour ce qu'il ji'est pas vray semblable. 
L'Observateur, à la vérité, a bien touché cette raison, mais 
c'a esté hors de sa place, quand il a voulu prouver qu'il 
choquait les principales Règles Dramatiques. A 

A ce que nous pouvons juger des sentimens d'Aristote 
sur la matière du vray-semblable, il n'en reconnoist que de 
deux genres, le commun, et l'extraordinaire. Le commun 
comprend les choses qui arrivent lordinairement aux hom- 
mes, selon leurs conditions, leurs aages, leurs mœurs et 
leurs passions; comme il est vray-semblable qu'un mar- 
chand cherche le gain, qu'un enfant fasse des imprudences, 
qu'un prodigué tombe en misère, et qu'un homme en colère 
coure à la vengeance, et tous les effects qui ont accoustumé 
d'en procéder. L'extraordinaire, embrasse les choses qui ji 
arrivent rarement, et outre le vray-semblable ordinaire, !l 



- 364 - 

comme qu'un' habile meschant soit trompé, qu'un homme 
fort soit vaincu. Dans cet extraordinaire entrent tous les 
aicidens qui surprennent et qu'on attribue à la Fortune, 
piurveu qu'ils naissent de l'enchaisnement des choses qui 
arrivent d'ordinaire. Telle est l'avanture d'Hecube, qui par 
une rencontre extraordinaire vit jetter par la Mer le corps 
de son Fiis sur le rivage, où elle estoit allée pour laver 
celuy de sa Fille. Or qu'une mère aille laverie corps de sa 
fille sur le rivage, et que la mer y en jette un autre, ce 
sont deux choses qui considérées séparément n'ont rien 
qui ne soit ordinaire, mais qu'au mesme lieu et au mesme 
temps qu'une Mère lave le corps de sa Fille elle voye arriver 
celuy de son Fils, qu'elle croyoit plein de vie et en seureté, 
c'est un accident tout à fait estrange, et dans lequel deux 
choses communes en produisent une extraordinaire et mer- 
veilleuse. Hors de ces deux genres il ne se fait rien qu'on 
puisse ranger sous le Vray-semblable, et s'il arrive quelque 
événement qui ne soit pas compris sous eux, il s'appelle 
simplement possible : comme il est possible, que celuy qui 
a tousjours vescu ^n homme de bien commette un crime 
volontairement. Et une telle action ne peut servir de sujet 
à la Poçsie narrative ny à la représentative; puis que si le 
possible est leur propre matière, il ne l'est pourtant que 
ole lors qu'il est vray-semblable ou nécessaire. Mais le Vray- 
^ semblable, tant le commun que l'extraordinaire doit avoir cela 
111(1 de particulier, que soit par la première notion de l'esprit 
0111 ' soit par réflexion sur toutes les parties dont il resuite, lors 
sel que le Poète l'expose aux Auditeurs ou aux Spectateurs, 
^ ils se portent à croire sans autre preuve qu'il ne contient rien 
iwfo que de vray* pource qu'ils ne voyent rien qui y répugne, 
olefl Quant à la raison qui fait que le Vray-semblable, plutost 
iluw Jque le Vray est assigné pour partage à la Poésie Epique 
»8 f pi Dramatique, c'est que cet Art ayant pour fin le plaisir 



-* 365 — 

utile, il y conduit bien plus facilement les hommes par le 
vray-semblable qui ne trouve point de résistance en eux, 
que par le vray, qui pourroit estre si estrange et si incroyable 
qu'ils refuseroient de s'en laisser persuader et de suivre 
leur guide sur sa seule foy. Mais, comme plusieurs choses 
sont requises pour rendre une action vray-semblable, et 
qu'|l y faut garder la bien-seance du temps, du lieu, des 
conditions, des aages, des mœurs et des passions, la princi- 
pale entre toutes est que dans le Poëme chacun agisse 
conforment aux mœurs qui luy ont esté attribuées, et que 
par exemple un meschant ne fasse point de bons desseins. 
Ce qui fait désirer une si exacte observation de ces loix est 
qu'il n'y a point d'autre voye pour produire le Merveilleux 
qui ravit l'ame d'estonnement et de plaisir, et qui est le 
parfait moyen dont la bonne Poésie se sert pour estre 
utile. 

Sur ce fondement nous^disons que le sujet du Cid est 
défectueux dans sa plus essentielle partie, pource qu'il 
manque et de l'un et de l'autre vray-semblable, et du com- 
mun et de l'extraordinaire. Car, ny la bien-seance des 
mœurs d'une Fille introduite comme vertueuse n'y est gar- 
dée par le Poëte, lors qu'elle se résout à espouser celuy 
qui a tué son Père, ny la Fortune par un accident impreveu, 
et qui naisse de l'enchaisnement des choses vray-sem- 
blablcs, n'on fait point le demeslemenl. Au contraire, la 
Fille consent à ce mariage par la seule violence que luy 
fait son amour, et le Desnoûement de l'intrigue n'est fondé 
que sur l'injustice inopinée de Fernand qui vient ordonner 
un mariage, que par raison il ne devoit pas seulement 
proposer. Nous avouons bien que la vérité de cette avanture 
combat en faveur du Poète, et le rend plus excusable que 
si c'estoit un sujet inventé. Mais nous maintenons que 
toutes les vérités ne sont pas bonnes pour le théâtre, et, 



| — 368 — 

qu'il en est de quelques-unes comme de ces crimes énormes, 
dont les Juges font brasier les procès avec les criminels. 
Il y a des vérités monstrueuses, ou qu'il faut supprimer 
pour le bien de la société,ou que si Ton ne les peut tenir 
cachées il faut se contenter de remarquer comme des choses 
estranges. C'est principalement en ces rencontres que le 
Poëte a droit de préférer la vray-semblance à la vérité, et 
do travailler plustost sur un sujet feint et raisonnable, que 1 
sur un véritable qui ne fust pas conforme à la raison. Que . 
s'il est obligé de traitter une matière historique de cette 
nature, c'est alors qu'il la doit réduire aux termes de la 
bien-seance, sans avoir égard à la vérité, et qu'il la doit 
plustost changer toute entière que de luy laisser rien qui 
soit incompatible avec les règles de son Art; lequel se 
proposant l'idée universelle des choses, les espure des 
defaux et des irrégularités particulières que l'histoire par 
la sévérité de ses loix est contrainte d'y souffrir. De sorte 
qu'il y auroit eu sans comparaison mains d'inconvénient 
dané la disposition du, Gid, de feindre centre la vérité , ou 
quelle Comte ne se fust pas trouvé à la fin le véritable 
Père de Chimene, ou que contre l'opinion de tout le 
monde il ne fust pas mort de sa blessure, ou que le salut 
du Roy et du Royaume eust absolument dépendu de ce 
mariage, pour compenser la violence que souffroit la Na- 
ture; en cette occasion, par le bien que le Prince et son 
Estai en recevroit; tout cela, disons-nous, auroit esté plus 
pardonnable, que de porter sur la scène l'événement tout 

Ipur jet tout scandaleux, comme l'histoire le fournissoit. 
Mais! le plus expédient eust esté de n'en point faire de 
Poëme Dramatique, puis qu'il estoit bien trop connu pour 
l'altérer en un point si essentiel, et de trop mauvais exem- 
emple pour l'exposer à la veuô du Peuple, sans l'avoir au- 
paravant rectifié. Au reste, l'Observateur, qui avec raison 



IV 

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— 367 — 

trouve à redire au peu de vray-semblance du mariage de 
Chimene, ne confirme pas sa bonne cause, comme il le 
croit, par la signification prétendue du terme de Fable, 
duquel se sert Aristote pour nommer le sujet des Poèmes 
Dramatiques. Et cette erreur luy est commune avec quel- 
ques-uns des Commentateurs de ce Philosophe, qui se sont 
figurés que par ce mot de Fable la vérité est entièrement 
bannie du théâtre, et qu'il est défendu au Poëte de toucher 
à l'histoire, et de s'en servir pour matière, à cause qu'elle 
ne souffre point qu'on l'altère pour la réduire à la vray- 
semblance. En cela nous estimons qu'ils n'ont pas assés 
considéré quel est le sens d'Aristote, qui sans doute par 
ce mot de Fable n'a voulu dire autre chose que le sujet, et 
n'a point entendu ce qui nécessairement devoit estre i fabu- 
leux, mais seulement ce qu'il n'importoit pas qui fust vray, 
pourveuqu'il fust vraysemblable. Sa Poétique .nous en 
fournit la preuve dans ce passage exprés, où il dit, que le l 
Poêle pour Irailter des choses avenues neseroitpas estimé 
moins ?oUe, pource que rien n'empcsche que quelques- 
unes de ces choses né soient celles qu'il est vraysemblable \ 
qu'elles soient avenues, et encore en plusieurs autres lieux 
où il a voulu que le sujet Tragique ou Epique fust véri- 
table en gros, ou estimé tel, et n'y a désiré, ce semble, 
autre chose sinon que le détail n'en fust point connu, afin ! 
que le Poëte le pust suppléer par son invention, et du 
moins en cette partie mériter le nom de Poëte. Et certes j| 
ce seroit une doctrine bien estrange, si pour demeurer I 
dans la signification littérale du mot de Fable, on vouloit 
faire passer pour choses fabuleuses ces avantures des Me- || 
dées, des Edipes', des Orestes, etc. que toute l'Antiquité 1 L 
nous donne pour de véritables histoires, en ce qui regarde 
le gros de l'événement, bien que dans le détail il y puisse 
avoir des opinions différentes. De celles là qui sont esti- 



— 368 -^ 

mées pures Fables, il n'y en pas une quelque bizbre et 
extravagante qu'elle soit, qui n'ait esté desguisée de la sorte 
par les Sages du vieux Temps, pour la rendre plus utile aux 
Peuples. Et c'est ce qui nous fait dire 'dans un sentiment 
contraire à celuy de l'Observateur, que le Poëte ne doit 
pas craindre de commettre un sacrilège en changeant la 
vérité de l'histoire. Nous sommes confirmés dans cette 
créance par le plus religieux des Poètes, qui corrompant 
l'histoire a fait Didon peu chaste, sans autre nécessité que 
d'embellir son Poème d'un Episode admirable, et d'obliger 
les Romainsj^ux despens des Carthaginois; et qui pour la 
constitution essentielle de son Ouvrage a feint son Enée 
zélé pour le salut de sa Patrie, et victorieux de tous les 
Héros du Païs Latin, quoy qu'il se trouve des Historiens 
qui rapportent que ce fut l'un des traistres qui vendirent 
Troye aux Grecs, et que d'autres asseurent encore que Me- 
zence le tua, et en remporta les despoûilles. Ainsi l'Obser- 
vateur, selon nostre avis, ne conclut pas bien quant il dit, 
que le Cid ri est pas un bon sujet de Poëme Dramatique, 
pour ce qu'estant historique, et par conséquent véritable, 
il ne pouvoil eslre changé, ny rendu propre au théâtre, 
d'autant que si Virgile par exemple a bien fait d'une hon- 
neste femme une femme impudique, sans qu'il fust neces- 
în ! saire, il auroit bien peu estre permis à un autre de faire 
k | pour l'utilité publique d'un mariage extravagant un qui fust 
rtes ] raisonnable ; en y apportant les ajustemens, et y prenant 
urer les bihais qui en pouvoient corriger les défauts. Nous sça- 
aloitj vons bien que quelques-uns ont blasmé Virgile d'en avoir 
lie- ! usé de la sorte, mais outre que nous doutons si l'opinion 
pile 1 de ces Censeurs est recevable, et s'ils connoissoient autant 
garàe j que luy jusqu'où s'estend la juridiction de la Poésie, nous 
puisse j croyons encore que s'ils l'ont blasmé ce n'a pas esté d'avoir 
lesli- | simplement altéré l'histoire, mais de l'avoir altérée de bien 



! 



— 369 - 

en mal; de manière qu'ils ne l'ont pas accusé proprement 
d'avoir péché contre l'Art en changeant la vérité , mais 
contre les bonnes mœurs en diffamant une personne, qui 
avoit mieux aymé mourir que de vivre diffamée. Il en fust 
arrivé tout au contraire dans le changement qu'on eust peu 
faire au sujet du Cid puis qu'on eust corrigé les mauvaises 
mœurs qui se trouvent dans l'histoire, et qu'on les eust 
L- rendues bonnes par la Poésie pour l'utilité du Public. 

L'objection que fait l'Observateur en suitte nous semble 
très -considérable. Car un des principaux préceptes de la 
Poësie imitatrice, est de ne se pas charger de tant de 
matières, qu'elles ne laissent point le moyen d'employer 
les ornemens qui luy sont nécessaires, et de donner à 
l'action qu'elle se propose d'imiter toule l'estendiïe qu'elle 
doit avoir, Et certes l'Àutlieur ne peut nicricy que l'Art ne 
luy ait manqué, lors qu'il a compris tant d'actions remar- 
quables dans l'espace de vingt-quatre heures, et qu'il n'a 
peu autrement fournir les cinq Actes de sa Pièce, qu'en en- 
tassant tant de choses l'une sur l'autre en si peu de temps. 
Mais si nous estimons qu'on l'ait bien repris pour la mul- 
titude des actions employées dans ce Poème, nous croyons 
qu'il y a eu encore plus dej sujet de le roprendre pour 
avoir fait consentir Chimene à espouser Rodrigue le jour 
mesme qu'il avoit tué le Comte. Gela surpasse toute sorte 
de vereance, et ne peut vray-semblablement tomber dans 
l'anie, non seulement d'une sage Fille, mais d'une qui 
seroit la plus despoûillée d'honneur et d'humanité. En cecy, 
il ne s'agit pas simplement d'assembler plusieurs avantures 
diverses et grandes en un si petit espace de temps, mais 
de faire entrer dans un mesme esprit, et dans moins de 
vingt-quatre heures, deux pensées si opposées l'une à 
l'autre, comme sont la poursuite de la mort d'un Père, et 
le consentement d'espouser son meurtrier ; et d'accorder 

24 



— 370 — 

i 

en un mesmd jour deux choses qui ne se pouvoient souffrir 
dans toute une vie. L'Autheur Espagnol a moins péché en 
cet endroit contre la bien-seance, faisant passer quelques 
jours entre cette poursuitte et ce consentement. Et le Fran- 
çois qui a voulu se renfermer dans la règle des vingt-quatre . 
heures, pour éviter une faute est tombé dans une autre, 
et de crainte de pécher contre les règles de l'Art, a mieuX v 
aymé pécher contre celles de la Nature. J ^ 

Tout ce que l'Observateur dit après cecy de la juste gran- 
deur que doit avoir un Poème pour donner du plaisir a l'es- 
prit sans luy donner de la peine, contient une bonne et 
solide doctrine, fondée sur l'authorité d'Aristote, ou pour 
mieux dire, sur celle de la raison. Mais l'application ne 
nous en semble pas juste, lors qu'il explique .cette gran- 
deur plustost du temps que des matières, et quril veut que 
le Cid soit d'une grandeur excessive, parce qu'il comprend 
en un jour, des actions qui se sont faites dans le cours de 
plusieurs années, au lieu d'essayer à faire voir qu'il com- 
prend plus d'actions que l'esprit n'en peut regarder d'une 
veuë. Ainsi, tant qu'il ait prouvé que le sujet du Cid est 
trop diffus pour n'embarasser pas la mémoire, nous n'esti- 
mons point qu'il pèche en excès de grandeur, pour avoir 
ramassé en un seuljour les actions de plusieurs années, s'il 
est vray-semblable qu'elles puissent estre avenues en un 
jour. Mais que ce soit l'abondance des matières, plustost 
que l'estendue du temps, qui travaille l'esprit et face le 
Poëme Dramatique trop grand, il est aisé à le juger j)ar 
l'Epique, qui peut embrasser une entière révolution solaire, 
et la suitte des quatre saisons, sans que la mémoire ait /de 
la peine à le concevoir distinctement ; et qui neantmoins 
pourroit lui sembler trop vaste, si le nombre des avantures 
y engendroit confusion, et ne laissoit pas voir d'une seule 
veûe, A la vérité Aristote a- prescrit le temps des Pièces de 



\- 



I — 371 — 

théâtre, et n'a donné aux actions qui en font le sujet que 
l'espace compris entre le lever et le coucher du Soleil. 
Neantmoins, quand il a estably une règle si judicieuse, il 
Ta fait pour des raisons bien esloignées de celle qu'allègue 
en ce lieu l'Observateur. Mais comme c'est une des plus 
curieuses questions de la Poésie, et qu'il n'est point néces- 
saire de la vuider en cette occasion, nous remettons à la 
traitter dans l'Art Poétique que nous avons dessein de 
faire. Quand à celle qui a esté proposée par quelques-uns, 
si le Poêle est condannable pour avoir fait arriver en un 
mesme temps des choses avenues en des temps différons, 
nous estimons qu'il ne l'est point, s'il le fait avec juge- 
ment, et en des matières, ou peu connues, ou peu impor- 
i tantes. Le Poëte ne considère dans l'histoire que la vray- 
semblance des evenemens , sans se rendre esclave des 
circonstances qui en accompagnent la vérité. De manière 
que pourveu qu'il soit vray-semblable que plusieurs actions se 
soient aussi bien peu faire conjointement que séparément, 
il est libre au Poëte de les rapprocher, si par ce moyen il 
peut rendre son Ouvrage plus merveilleux. Il ne faut point 
d'autre preuve de cette doctrine que l'exemple de Virgile 
dans sa Didon, qui selon tous les Ghronologistes nasquit 
plus de deux cens ans après Enée ; si l'on ne veut encore 
adjousterceluy du Tasse dans le Renaud de sa Hierusalem, 
lequel ne pouvoit estre né qu'à peine, lors que mourut 
Godefroy de Bouïllon. Les fautes d'Eschyle et de Bucha- 
nan, bien remarquées par Heinsius, dans la Niobe et dans 
le Jepthé, ne concluent rien contre ce que nous maintenons. 
Car si Inous croyons que le Poète, comme maistre du 
temps, peut allonger ou accourcir celuy des actions qui 
composent son sujet, c'est tousjours à condition qu'il 
demeure dans les termes de la vray-semblance, et qu'il ne 
viole point le respect deu aux choses sacrées. Nous ne luy 



~ 372 — 

permettons de rien faire qui répugne au sens commun et 
à' l'usage, comme de supposer Niobe attachée trois jours 
entiers, sans dire une seule parole, Sur le tombeau de ses 
Enfans. Moins encore approuvons-nous qu'il entreprenne 
contre le texte de l'Escriture, dont les moindres syllabes 
sont trop sainctes, pour souffrir aucun des changemens que 
le Poëte auroit droit de faire dans les histoires prophanes ; 
comme d'abréger d'authorlté privée, les deux mois que la 
Fille du Galaadite avoit demandés, pour aller pleurer sa 
virginité dans les montagnes. 

L'Observateur après cela passe à l'examen des mœurs 
attribuées à Chimène, et les condanne. En quoy nous som- 
mes entièrement de son costé ; car au moins ne peut-on 
nier qu'elle ne soit, contre la bien séance de son sexe, 
Amante trop sensible, et Fille trop desnaturée. Quelque 
violence queluypeust faire sa passion, il est certain qu'elle 
ne devoit point se relascher dans la vengeance do la mort 
de son Père, et moins encore se résoudre à espouser ce- 
luy qui l'avoit fait mourir. En cecy il faut avouer que ses 
mœurs sont du moins scandaleuses, si en effoct elles ne 
sont dépravées. Ces pernicieux exemples rendent l'Ouvrage 
notablement défectueux, et s'escartent du but de la Poesie r 
qui veut estre utile ; Ce n'est pas que cette utilité ne se 
puisse produire par des mœurs qui soient mauvaises ; mais 
pour la produire par de mauvaises mœurs, il faut qu'à la 
fin elles soient punies, et non recompensées, comme elles 
le sont en cet Ouvrage. Nous parlerions icy de leur inéga- 
lité, qui est un vice dans l'Art, qui n'a point esté remarqué 
par l'Observateur, s'il ne suffisoit de ce qu'il a dit pour 
nous faire approuver sa censure. Nous n'entendons pas 
neantmoins condanner Chimène, de ce qu'elle ayme le 
meurtrier de son Père, puis que son engagement avec Ro 
drigue avoit précédé la mort du Comte, et qu'il n'est plis 



— 373 — 

en la puissance d'une personne, de cesser d'aymer quand 
il luy plaist. Nous la blasmons seulement de ce que son 
amour % remporte sur son devoir, et qu'en mesme temps 
qu'elle poursuit Rodrigue elle fait des vœux en sa faveur. 
Nous 4a blasmons de ce qu'ayant fait en son absence un 
bon dessein de 

Le poursuivre, le perdre et mourir après luy. 

Si tost qu'il se présente à elle, quoy que teint du sang do 
son Père, elle le souffre en son logis, et dans sa chambre 
mesme, ne le fait point arrester, l'excuse de ce qu'il a en- 
trepris contre le Comte, luy tesmoigne que pour cela elle ne 
laisse pas de l'aymer, luy donne presque à entendre qu'elle 
ne le poursuit que pour en estre plus estimée, et en lin sou- 
haite que les Juges ne luy accordent pas la vengeance 
qu'elle leur demande. C'est trop clairement trahir ses obli- 
gations naturelles, en faveur de sa passion ; c'est trop ou- 
vertement chercher une couverture à ses désirs, et c'est 
faire bien moins le personnage de Fille que d'Amante. Elle 
pouvoit sans doute aymer encore Rodrigue après ce mal- 
heur ; puisque son crime n'estoit que d'avoir reparé le des- 
honneur de sa Maison. Elle le devoit mesme en quelque 
sorte, pour relever sa propre gloire, lors qu'après une lon- 
gue agitation, elle eust donné l'avantage à son honneur, 
sur une amour si violente et si juste que la sienne. Et la 
beauté qu'eust produit dans l'ouvrage une si belle victoire 
de l'honneur sur l'amour, eust esté d'autant plus grande 
qu'elle eust esté plus raisonnable. Aussi n'est-ce pas le 
combat de ces deux mouvemens que nous desapprouvons, 
nous n'y trouvons à dire sinon qu'il se termine autrement 
qu'il ne devroit, et qu'au lieu de tenir au moins ces deux 
interests en balance, celuy à qui le dessus demeure, est ce- 
luy qui raisonnablement devoit succomber. Que s'il eust peu 



— 374 - 

estre permis au Poëte défaire que l'un de ces deux Amans 
prefersst son amour à son devoir^ on peut dire qu'il eust 
esté plus excusable d'attribuer cette faute à Rodrigue qu'à 
Chimene. Rodrigue estoit un homme, et son sexe qui est 
comme en possession de fermer les yeux à toutes considé- 
rations pour se satisfaire en matière d'amour, eust rendu 
son action moins estrange et moins insupportable. Mais au 
contraire Rodrigue, lors qu'il y va de la vengeance de son 
Père, tesmoigne que son devoir l'emporte absolument sur 
son amour, et oublie Chimene, ou ne la considère plus. Il 
ne luy suffit pas de vouloir vaincre le Comte, pour venger 
l'affront fait à sa Race, il agit encore comme ayant dessein 
de luy oster la vie, bien que sa mort ne fust pas nécessaire 
pour sa satisfaction. Il pouvoit respecter le Comte en faveur 
de sa Fille, sans rien diminuer de la haine qu'il estoit dé- 
sormais obligé d'avoir pour lay. Et puis que par cette 
mesme loy (l'honneur qui l'engageoit au ressentiment il y 
avoit plus de gloire à le vaincre qu'à le tuer, il devoit aller 
au combat avec le seul désir d'en rapporter l'avantage, et 
le dessein de l'espargner autant qu'il luy seroit possible, afin 
que dans la chaleur de la vengeance, qu'il ne pouvoit refu- 
ser à son Père, il rendist ce respect à Chimene, de considé- 
rer encore le sien, et que par ce moyen il conservast l'es- 
pérance de la pouvoir un jour espouser. Cependant ce 
mesme Rodrigue devenu ennemy de sa Maistresse, ennemy 
de soy-mesme, et plus aveugle de colère que d'amour, ne 
voit plus rien que son affront, et ne songe plus qu'à sa ven- 
gence. Dans son transport il fait des choses qu'il n'estoit 
pas obligé de faire, et sans nécessité cesse d'estre Amant, 
pour paroistre seulement homme d'honneur. Chimene au 
contraire, quoy que pour venger la mort de son Père elle 
deust faire plus que Rodrigue n'avoit fait pour venger l'af- 
front du sien, puis que son sexe exigeoit d'elle une sévérité 



— 375 — 

plus grande, et qu'il n'y avoit que la mçrt de Rodrigue qui 
peust expier celle du Comte, poursuit laschement cette 
mort, craint d'en obtenir l'arrest, et le soin qu'elle devoit 
avoir de son honneur, cède entièrement au souvenir qu'elle 
a de son amour. Si maintenant on nous allègue pour sa def- 
fense, que cette passion de Chimene a esté le principal 
agréement de la Pièce, et ce qui luy a excité le plus d'ap- 
plaudissemens, nous respondrons que ce n'est pas pource 
qu'elle est bonne, mais pource que quelque mauvaise 
qu'elle soit, elle est heureusement exprimée. Ses puissans 
mouvemens joints à ses vives et naïves expressions, ont 
bien peu faire estimer ce qui en effect seroit estimable, 
si c'estoit une pièce séparée, et qui ne fust point une partie 
d'un tout qui no la peut souffrir ; En un mot elle a assés 
d'esclat et de charmes, pour avoir fait oublier les règles, 
à ceux qui ne les sçavent gueres bien, ou à qui elles ne 
sont gueres présentes. 

En suitte de cet Examen l'Observateur fait l'Anatomie 
duPoëme, pour en monstrer les particuliers deffaux, et les 
divers manquemens de bien-seance. Mais il nous semble 
qu'il ouvre mal cette carrière, et nous croyons que sa pre- 
mière remarque n'est pas juste, lors qu'il trouve à redire 
que le Comte juge avantageusement de Sanche. Car Ro- 
drigue et Sanche ayant esté tous deux supposés du plus 
noble sang de Gastille, le Comte avoit raison de penser 
qu'ils imiteroient esgaleinent la valeur de leurs Anccstres; 
il n'estoit pas obligé de prévoir, que l'un d'eux seroit assés 
lasche, pour vouloir racheter sa vie, en acceptant la con- 
dition de porter son espée à sa Maistresse, de la part de 
son vainqueur. Ce n'est pas icy le lieu de reprocher au 
Poëte la faute qu'il fait faire à D. Sanche, vers la fin de 
la Pièce, et cette faute ayant esté postérieure à ce que dit 
maintenant le Comte, nous l'estimons vainement alléguée, 



— 376 — 

. i 

pour condanner, la bonne opinion que raisonnablement il 
devoit avoir de D. Sanche, avant qu'il Teust commise. 

La seconde objection nous semble considérable, et nous 
croyons avec l'Observateur qu'Elvire, simple suivante de 
Ghimene, n'estoit pas une personne avec qui le Comte deust 
avoir cet entretien ; principalement en ce qui regardoit 
l'élection que l'on alloit faire d'un Gouverneur, pour l'In- 
fant de Castille, et la part qu'il y pensoit avoir. En cela le 
Poëte a monstre, sinon peu d'invention, au moins beaucoup 
de négligence: pui&ljue s'il l'eust feinte parente du Comte, 
et compagne de sa Fille, il eust peu rendre plus excusable 
le discours que le Comte luy fait. Nous trouvons encore 
que l'Observateur l'eust peu raisonnablement reprendre, 
d'avoir fait l'ouverture de toute la Pièce par une Suyvante, 
ce qui nous semble peu digne de la gravité du sujet, et 
seulement supportable dans le Comique. 

Quant à la troisiesme nous pourrions croire d'un costé 
que le Cimte, de quelque sorte qu'il parle de luy-mesme, 
ne devroit pas passer pour fanfaron, puisque l'histoire, et 
la propre confession de D. Diegue, luy donnent le tiltre do 
l'un des vaillans hommes qui fussent alors en Espagne. 
Ainsi du moins n'est-il pas fanfaron, si l'on prend ce mot 
au sens que l'Observateur l'a pris, lorsqu'il l'a accompagné 
de celuy de Capitan de la Farce, de qui la valeur est toute 
sur la langue. Si bien que les discours où il s'emporte, 
seroient plustost des effects de la présomption d'un vieux 
Soldat, que des fanfaronneries d'un Capitan de Farce, et 
des vanités d'un homme vaillant, que des artifices d'un 
poltron, pour couvrir le défaut de son courage. D'autre 
costé les hyperboles excessives, et qui sont véritablement de 
théâtre, dont tout le roolle de ce Comte est remply, et l'in- 
suportable audace avec laquelle il parle du Roy son Maistre, 
qui, à le bien considérer, ne l'avoit pas trop mal traitté, 



— 377 — 



en préférant D. Diegue à luy, nous font croire que le nom 
de fanfaron luy est bien deu, que l'Observateur le luy a 
donné avec justice. Et en effect il le mérite si nous prenons 
ce mot dans l'autre signification, où il est receuparmynous, 
c'eèt à dire d'homme de cœur, mais qui ne fait de bonnes 
actions que pour en tirer avantage, et qui mesprise chacun, 
et n'estime que soy-mesme. 

La Scène qui suit nous semble condanné^ sans fonde- 
ment, car la relation qu'Elvire y fait à Cliimene, de ce 
qu'elle vient d'entreprendre, est tres-succinte, et ne tombe 
point sous le genre de celles, qui se doivent plustost faire 
derrière les rideaux, que sur la Scène. Elle est mesme 
nécessaire pour faîre paroistre Chimene, dés le commen- 
cement de la Pièce, pour faire connoistre au Spectateur la 
passion qu'elle a pour Rodrigue, et pour faire entendre 
que D. Dieguê la doit demander en mariage pour son t ils. 

Quant à la troisiesme, nous sommes entièrement de l'avis 
de l'Observateur, et tenons tout l'Episode de l'Infante con- 
dannable. Car ce personnage ne contribue rien, ny à la 
conclusion, ny à la rupture de ce mariage, et ne sert qu'à 
représenter une passion niaise, qui d'ailleurs est peu séante 
à une Princesse, estant cqnceûe pour un jeune homme, 
qui n'avoit encore donné aucun tesmoignage de sa valeur. 
Ce n'est pas que nous ignorions que tous les Episodes, 
quoy que non nécessaires, ne sont pas pour cela bannis 
de la Poësie. Mais nous sçavons aussi qu'ils ne sont estimés 
que (|ans la Poësie Epique, que la Dramatique ne souffre 
que fort courts, et qu'elle n'en reçoit point de cette nature 
qui /régnent dans toute la Pièce. La pluspart de ce que 
l'Observateur dit en suitte, pour appuyer sa Censure, tou- 
chant la liaison des Episodes avec le sujet principal, est 
pure doctrine d'Aristoto , et tres-conforme au bon sens. 
Mais nous sommes bien esloignés de croire avec luy, que 



378 — ■' 



D. Sanche soit du nombre de ces personnes Episodiques, 
qui ne font aucun effect dans le Poëme. El certes il est 
malaisé de s'imaginer, quelle raison il a eue de prendre 
une telle opinion, ayant peu remarquer que D. Sanche est 
Rival de D. Rodrigue en l'amour de Chimene, qu'après la 
mort du Comte il la sert auprès du Roy, pour essayer 
d'acquérir ses bonnes grâces, et qu'enfin il se bat pour 
elle contre Rodrigue, et demeure vaincu, Si bien quo les 
actions de D. Sanche sont nieslées dans toutes les prin- 
pales du Poëme, et la dernière, qui est celle du combat, 
ne se fait pas simplement afin qu'il soit batu, comme 
prétend l'Observateur, mais afin que par le désavantage 
qu'il y reçoit, Rodrigue puisse estre purgé de la mort du 
Comte, et en mesme temps obtenir Chimene. L'objection 
semble plus forte contre Arias, qui sans doute a moins do 
part dans le sujet de l). Sanche. Toutesfois on no peut pas 
dire absolument que ce personnage y soit aussi peu néces- 
saire que l'Infante. Car en le bannissant il faudroit bannir 
des Tragédies tous les Conseillers des Princes, et condan- 
ner generallement tous les Poètes Anciens et Modernes, 
qui les y ont introduits. Outre que sur la fin il sert do Juge 
de camp, lors que les deux Rivaux se battent. Ainsi il ne 
peut passer pour estre entièrement inutile, comme l'Obser- 
vateur l'asseure. Il est vray, qu'encore qu'on entende bien 
ce qui l'ameine dans la première Scène du second Acte, et 
que cela ne mérite point de Censure, l'Observateur toutes- 
fois selon nostre avis, ne laisse pasl de reprendre en ce lieu 
le Poëte avec raison. Car au lieu que le Roy envoyé Arias 
vers le Comte, pour le porter à satisfaire D. Diegue, il 
falloit qu'il luy envoyast des gardes, pour empescher la 
suitte que pourroil causer le ressentiment de cette offenee, 
et pour l'obliger de puissance absolue à la reparer avec 
une satisfaction digne de la personne otl'encée. 



I 

i 



- 379 - 

La fauté de jugement que l'Observateur remarque dans 
la troisiesme Scène, nous semble bien remarquée; et encore 
qu'à considérer l'endroit favorablement, Chimene ny veuille 
pas dire que Rodrigue n'est pas gentil-homme s'il rie se 
venge du Cèmte, mais seulement qu'elle a grand sujet de 
craindre, qu'estant né gentil-homme il ne se puisse résoudre 
à souffrir un tel affront, sans on rechercher la vengeance; il 
faut avouer noantmoinu que le Poète se lu si bien passé de 
faire dire à Chimene, qu'elle serait honteuse pour Rodrigue 
s'il luy obeissoit. Elle ne devoit point balancer les sentimens 
de son amour avec ceux de la Nature, ny la part qu'elle pre- 
noit à l'honneur de son Amant, avec l'interest qu'elle de- 
voit prendre à la vie de son Père. Quelque honte qu'il y eust 
pour Rodrigue à ne se point venger, ce n'estoit point à elle à 
la considérer, puisqu'il y avoit plus à perdre pour elle, s'il 
entreprenoit cotte vengeance, que s'il no l'entreprenoit pas. 
En l'un son Père pouvoit estre tué, en l'autre son Amant 
pouvoit estre blasmé. Ces deux choses estoient tropiinega- 
les pour entrer en comparaison dans l'esprit de Chimene ; 
et elle ne devoit point songer à la conservation de l'hon- 
neur de Rodrigue, lors qu'il ne se pouvoit conserver que 
parla perte de la vie, ou de l'honneur du Comte. D'ailleurs, 
si elle avoit jugé Rodrigue digne de son affection, elle 
l'avoit sans doute creu généreux, et par conséquent elle de- 
voit penser, qu'il eust fajt une action plus grande et plus 
difficile de sacrifier ses ressentimens à la passion qu'il 
avoit pour elle, que de les contenter au préjudice de cette 
mesme passion. Ainsi il ne lui auroit point esté honteux, 
au moins à l'esgard de Chimene, d'observer la deftencc 
qu'elle luy eust peu faire de se battre. Peut-estre que la 
Cour n'en eust pas jugé si favorablement. Mais Chimene 
ayant tant d'interest à désirer qu'il fist en apparence une 
lascheté, ne devoit point alors avoir assés de tranquillité 



— 380 — 

d'esprit pour en considérer les suittes. Dans le péril où es- 
toit son Père, sa première pensée devoit estre que si son 
Amant l'aymoit assés, il respecteroit celuy à qui elle estoit s 
obligée de la naissance, et relascheroit plustost quelque 
chose do cette vaine ombre d'honneur, que de se résoudre 
à perdre son affection, et l'espérance de la posséder en le 
tuant. La reflexion qu'elle fait sur ce qu'estant né gentil- 
homme, il ne pouvoit sams honte manquer à poursuivre sa 
vengeance, ayant semblé belle au Poëte, il l'a employée en 
deux endroits do cette Pièce, mais moins à propos en l'un 
qu'en l'autre. Elle estoit excellente dans la bouche de 
Rodrigue, lors qu'il veut justifier son action envers Chi- 
mene, disant qu'tm homme sans honneur ne la meri- 
toit pas; mais elle nous semble mauvaise dans celle de 
Chimene, laquelle se doutant que Rodrigue prefereroit 
l'honneur de sa maison à son amour, Revoit plustost dire, 
qu un homme sans amour ne la meritoil pas. Nous croyons 
donc que le Poëte a principalement failly, en ce qu'il fait 
entrer sans nécessité, et sans utilité, parmy la juste crainte 
de Chimene, la considération de la part qu'elle devoit pren- 
dre au des-honneur de Rodrigue. 

Quant à l'objection suivante qu'elle devoit pleurer enfer-j 
;mée chéselle,au lieu d'aller.demander justice, nous ne l'ap- 
prouvons point, et estimons que le Poëte eust manqué s'il lui 
eust fait verser des larmes inutiles dans sa chambre, estant 
mesme s; proche du logis du Roy, où elle pouvoit obtenir la , 
vengeance de la mort de son Père. Si elle eust tardé un 
moment à l'aller demander, on eust eu raison de soupçon- 
ner, qu'elle prenoit du temps pour délibérer si elle la de- 
manderoit, et qij'ainsi l'interest de son Amant iuy estoit 
autant ou plus considérable que celuy de son Père. Aussi 
l'Observateur n'insistant point sur cette censure, semble 
la condanner luy-mesme tacitement. En un mot, soit qu'elle 



— 381 — • 

voulust perdre Rodrigue, soit qu'elle ne le voulust pas, 
elle estoit tousjours obligée de tesmoigner qu'elle en avoit 
l'intention, et de partir au mesme instant, afin do lo pour- 
suivre. Maintenant si elle avoit ce désir ou non, c'est une 
question qui se vuidera dans la suitte ; Mais en ce lieu il a 
esté inutile de la mettre en avant, et quelque chose que 
l'Observateur en puisse ailleurs conclurre il n'en conclut 
rien icy qui luy soit avantageux. , 

La première Scène du troisiesme Acte, doit estre exami- 
née avec plus d'attention, comme celle qui est attaquée 
avec plus d'apparence de justice. Et certes il n'est pas peu 
estrange que Rodrigue, après avoir tué le Comte, aille dans 
sa maison, de propos délibéré pour voir sa Fille, ne pouvant 
douter que désormais sa veûe ne lui deust estre en horreur, 
et que se présenter volontairement à elle en tel lieu, ne 
fust comme tuer son Père une seconde fois. Ce dessein 
neantmoins n'est pas ce que nous y trouvons de moins 
vray-semblable. Car un Amant peut estre agité d'une passion 
si violente, qu'encore qu'il ait fort oft'encé sa Maistresse, il 
ne pourra pas s'empescher de la voir, ou pour se contenter 
luy-mesme, ou pour essayer de luy faire satisfaction clé la 
faute qu'il aura commise contre elle. Ce qui nous y sem- 
ble plus difficile à croire, est que ce mesme Amant 
sans estre accompagné de personne, et sans avoir alors 
intelligence avec la suy vante, entre dans le logis de 
celuy qu'il vient de tuer, passe jusqu'à la chambre de 
sa Fille, et ne rencontre aucun de ses domestiques qui 
l'arreste en chemin. Cela toutesfois se pourroit encore 
excuser sur le trouble, où estoit la famille après la mort du 
Comte, sur l'obscurité de la nuit, qui empeschoit de con- 
noistre ceux qui vray-semblablement venoient chés Chimene, 
pour l'assister dans son affliction, et sur l'imprudence natu- 
relle aux Amants, qui suivent aveuglément leurs passions, 



— 382 — 

sans vouloir regarder les inconveniens , qui en peuvent 
arriver. Et en effect nous serions aucunement satisfaits, si 
le Poëte pour sa descharge, avoit fait couler, dans le dis- 
cours que Rodrigue tient à Elvire, quelques-unes de ces 
considérations, sans les laisser deviner au Spectateur. Mais 
ce qui nous en semble inexcusable, est que Rodrigue vienne 
chés sa Maistresse, non pas pour luy demander pardon de 
ce qu'il a esté contraint de faire pour son honneur, mais 
pour luy en demander la punition de sa main. Car s'il 
l'avoit mérité, et qu'en effect il fust venu en ce lieu, à 
dessein de mourir pour la satisfaire, puis qu'il n'y avoit 
point d'apparence de s'imaginer sérieusement, que Ghimene 
se resoiust à faire cette vengeance avec ses mains propres, 
il ne devoit point différer à se donner luy-mesme le coup 
qu'elle luy auroit si raisonnablement refusé. G'estoit mont 
trer évidemment qu'il ne vouloit pas mourir, de prendre un 
si mauvais expédient pour mourir, et de ne s'aviser pas que 
la mort qu'il se fust donnée luy-mesme, dans les termes 
d'Amant de théâtre, comme elle luy eust esté plus facile, 
luy eust esté aussi plus glorieuse. Il pouvoit bien luy de- 
mander la mort, mais il ne la pouvoit pas espérer, et se la 
voyant déniée, il ne se devoit point retirer de devant elle, 
sans faire au moins quelque démonstration de se la vouloir 
donner, et prévenir au moins en apparence, celle qu'il dit 
assés laschement, qu'il va attendre de la main du bourreau. 
Nous estimons donc que cette Scène, et la quatriesme du 
mesme Acte, qui en est une suitte, sont principalement 
défectueuses, en ce que Rodrigue va chés Ghimene, dans 
la créance desraisonnable, de recevoir par sa main la puni- 
tion de son crime, et en ce que ne l'ayant peu obtenir 
d'elle, il ayme! mieux la recevoir de la main du I\iinistre de 
la Justice, que de la sienne mesme. S'il fust allé vers Chi- 
mene dans la resolution de mourir en sa présence, de 



— 383 — 

quelque sorte que ce peust estre, nous croirions que non 
seulement ces deux Scènes seroient fort belles, pour tout 
ce qu'elles contiennent de pathétique, mais encore que ce 
qui manque à la conduitte, seroit sinon fort régulier, au 
moins fort supportable. 

Quant à ce qui suit, nous tombons d'accord, qu'il eust 
esté bien séant que Ghimene, en cette occasion, eust eu 
quelques Dames de ses amies auprès d'elle pour la consoler. 
Mais, comme cette assistance eust empesclié ce qui se 
passe dans les Scènes suivantes, nous ne croyons pas aussi 
qu'elle fusl nécessaire absolument. Car une personne, au- 
tant affligée que l'estoit Ghimene, pouvoit aussi tost désirer 
la solitude, que souffrir la compagnie. Et ce qu'Elvire dit, 
qu'elle reviendra du Valais accompagnée, ne donne point 
de lieu à la contradiction que prétend l'Observateur; pource 
que, revenir accompagnée, n'est pas demeurer accom- 
pagnée; et supposé qu'elle voulust demeurer seule, il n'y 
a pas d'apparence que ceux qui l'auroient reconduite du 
Palais chés elle, y voulussent passer la nuit contre sa 
volonté. Mais c'est encore une de ces choses que le Poëte 
devoit adroiUement faire entendre, afin de lever tout scru- 
pule de ce coslé là, et de ne donner pas la peine au Specta- 
teur, de la suppléer pour lùy. Ce que nous estimons de plus 
reprehensible, et que l'Observateur n'a pas voulu reprendre, 
est qu'Elvire n'ait point suivy Ghimene 1 au logis du Roy, 
et que Ghimene en soit revenue avec D. Sanche, sans au- 
cunes femmes. 

La troisiesine et quatriesme Scène nous semblent fort 
belles, si l'on excepte ce que nous y avons remarqué, tou- 
chant la conduitte. Les pointes et les traits dont elles sont 
semées, pour la pluspart ont leur source dans la nature de 
la clusj, et nous trouvons que Rodrigue n'y fait qu'une 
faute notable, lors qu'il dit à Chimene avec tant de rudesse, 



— 384 — 

qu'il ne se repent pas d'avoir tué son Père, au lieu de s'en 
excuser avec humilité, sur l'obligation qu'il avoit de venger 
l'honneur du sien. Nous trouvons aussi que Ghimene n'y 
en fait qu'une, mais qui est grande, de ne tenir pas ferme 
dans la belle resolution de perdre Rodrigue, et de mourir 
après luy, et de se relascher jusqu'à dire que dans la pour- 
suitle qu'elle fait de sa mort, elle souhaitte do ne rien pou- 
voir. Elle eust peu confesser à Elvire, et à Rodrigue mesme, 
qu'elle avoit une violente passion pour luy, mais elle leur 
devoit dire en mesme temps qu'elle luy estoit moins obli- 
gée qu'à son honneur; que dans la plus grande véhémence 
do son amour elle agiroit contre luy avec plus d'ardeur, et 
qu'après qu'elle auroit satisfait à son devoir, elle satisferoit 
à son affection, et trouveroit bien le moyen de le suivre. 
Sa passion n'eust pas esté moins tendre, et eust esté plus 
généreuse. 

L'Observateur reprend dans la cinquiesme Scène, que 
D. Diegue sorte seul et de nuit, pour aller chercher son fils 
par la ville, laissant force gentilshommes chés luy, et leur 
manquant de civilité! Mais en ce qui regarde l'incivilité 
nous croyons que la reprehension n'est pas juste, pource 
que les mouvemens naturels, et les sentimens de Père, 
dans une occasion comme celle-cy, ne considèrent point 
ces petits devoirs de bien-seance' extérieure, et emportent 
violemment ceux qui e^i sont possédés, sans que l'on 
s'avise d'y trouver à redire. Nous croyons bien que cette 
sortie de D. Diegue eust esté justement reprise par une 
autre raison, si l'on eust dit qu'il n'y avoit aucune appa- 
rence, que ce grand nombre d'amis estant chés D. Diegue, 
ils le deussent laisser sortir seul, et à telle heure, pour aller 
chercher son fils ; car l'ordre vouloit, que ne rencontrant 
pas Rodrigue en son logis, ils empeschassent ce vieillard de 
sortir, et le relevassent de la peine que le Poëte luy faisoit 



— 385 — 

prendre. De sorte qu'on peut dire* avec raison, que ce 
n'est pas D. Diegue qui manque de civilité envers ces gen- 
tils-hommes, mais que ce sont eux qui en manquent envers 
luy. Quand à la supputation que l'Observateur faitensuitte 
du nombre excessif de ces gentils -hommes, elle est bien 
introduite avec grâce et esprit, mais sans solidité à nostre 
avis, et seulement pour rendre ridicule ce qui ne l'est pas. 
Car premièrement, ces cinq cens amis pouvoient n'estre pas 
tous gentils-hommes, et c'estoit assés qu'ils fussent soldats, 
pour estre compris sous le nom d'amis, ainsi que D. Die- 
gue les appelle et non pas gentilshommes. En second lieu, 
vouloir qu'il y en eust une bonne quantité de neutres, et 
un quatriesme party de ceux qui ne bougeoient d'auprès de 
la personne du Roy, ce n'est pas se souvenir qu'en matière 
de querelles de Grands, la Cour se partage tousjours, sans 
qu'il en demeure guère de neutres, que ceux qui sont mes- 
prisables à l'un et à l'autre party. Si bien que la Cour de 
Fernand pouvoit estre plus petite que celle des Roys d'Es- 
pagne de présent, et ne laisser pas d'estre composée, à un 
besoin, de mille gentils hommes, principalement en un 
temps où il y avoit guerre avec les Mores, ainsi que peu 
après l'Observateur mesme le dit. Et quoy qu'il soit vray, 
comme il le remarque fort bien, que ces cinq cens amis 
de Rodrigue estoient plutost assemblés par le Poëte 
contre les Mores que contre le Comte, nous croyons que 
n'y ayant nulle répugnance qu'ils soient employés contre 
tous les deux, le Poêle seroit plutost digne de louange que 
de blasme, d'avoir inventé cette assemblée de gens, en ap- 
parence contre le Comte, et en effect contre les Mores. Car 
une des beautés du Poëme Dramatique, est que ce qui a 
esté imaginé et introduit pour une chose, serve à la fin 
pour une autre. If 

La première Scène du quatriesme Acte nous semble re- 

25 



/ 



— 386 — 

prise avec peu de fondement, puis qu'il est vray que ny 
l'amour de Ghimene, ny l'inquiétude qu'il luy cause, ne 
sont pas ce qu'il y a de reprehensible en elle, mais seule- 
ment le tesmoignage qu'elle donne, en quelques autres 
lieux du Poëme, que son amour l'emporte sur son devoir. 
Or en celuy-cy le contraire paroist, et l'açitatibn de ses 
pensées finit comme elle doit. 

La seconde a le défaut que remarque l'Observateur, tou- , 
chant l'inutilité de l'Infante, et l'on ne peut pas dire qu'elle i 
y est utile ep quelque sorte, comme celle qui flatte la pas- 
sion de Chimene, et qui sert à luy faire monstrer, de, plus 
en plus., combien elle est affermie dans la resolution de 
perdre son Amant. Car Chimene eust peu tesmoigner aussi 
bien cette resolution en parlant à Elvire, qu'en parlant à 
l'Infante, laquelle agit en cette occasion, sans aucune né- 
cessité. 

Dans la troisiesme l'Observateur s'estonne, que les com- 
mandemens du Roy aient esté mal 'exécutés. Mais comme 
il est assés ordinaire que les bons ordres sont mal suyvis, 
il n'y avoit rien de si raisonnable, que de supposer en fa- 
veur de Rodrigue, qu'en cette occasion Fernand eust esté 
servy avec négligence. Toutesfois ce n'est pas par cette 
raison que le Poëte se peut deffendre, la véritable estant 
que le Roy n'avoit point donné d'ordre pour résister aux 
Mores, de peur de mettre la ville en trop grande alarme. 
Il est yray que l'excuse est pire que la faute, pour ce qu'il 
y auroit moins d'inconvénient que le Roy fust mal obey 
ayant donné de bons ordres, que non pas qu'il perist faute 
d'en avoir donné aucun. Si bien qu'encore que l'objection 
par là demeure nulle, en ce lieu, il nous semble neantmoins 
qu'elle eust esté bonne et solide dans la sixiesme Scène du 
second Acte; où l'on pojiivoit reprocher à Fernand avec 
beaucoup de justice, qu'il sçavoit mal garder ses places, 



— 387 — 

de négliger ainsi les bons avis qui luy estoient donnés, et 
de prendre le party le moins asseuré, dans une nouvelle, 
qui ne luy importait pas moins que de sa ruine. 

Ce qui suit du mauvais soin de D. Fernand, qui devoit 
tenir le port fermé avec une chaisne, seroit une reprehen- 
sion fort judicieuse, supposé que Seville eust un port si 
estroit d'emboucheure, qu'une chaisne l'eust peu clorre 
aiséilnent; ce qu'il semble aussi que l'Autheur estime, fai- 
sant dire en un lieu. 

Les Mores et la mer entrèrent dans Je port. 

Et en un autre, distinguant le fleuve du port, 
Et la terre t *t k fleuve, et leur flotte, et le port. 

Mais Seville estant assés avant dans terre, et n'ayant pour 
havre que le Guadalquivir, 'qui ne se peut commodément 
fermer d'une chaisne à cause de sa grande largeur, on peut 
dire que c'estoit assés que Rodrigue fist la garde au port, 
et qu'en ce lieu l'Observateur désire une chose peu possible, 
quoy que l'Autheur luy en ait donné sujet par son expres- 
sion. I Pour le reste, nous croyons que la flotte des Mpres 
a peu ancrer, afin que leur descente se fist avec ordre; 
parce qu'en cas de retraitte, si elle eust esté si pressée 
qu'ils n'eussent pas eu le loisir de lever les ancres, en cou- 
pant les cables, ils se mestoient en estât de la faire, avec 
autant de prontitude que s'ils ne les eussent point jettées. 
C'est ainsi, ou avec peu de différence, qu'Enée en use, 
quand il coupe le cable, qui tenoit son vaisseau attaché au 
rivage, piustost que de l'envoyer détacher, dans la crainte 
qu'il avoit, qu'en retardant un peu sa sortie du port, Didon 
n'eust assés de temps pour le retenir par force dans 
Carthage. 

Pour la cinquiesmo Scène, il nous semble qu'elle peut 
ostre justomont reprise. Mais co n'est pas absolument, 



— 388 — 

comme dit l'Observateur, parce que le Roy y fait un per- 
sonnage moins sérieux, qu'on ne devoit attendre de sa 
dignité et de son aage, lors que pour reconnoistre le sen- 
timent de Chimene, illuy asseure que Rodrigue est mort au 
combat. Car cela se pourroit bien deffendre, par l'exemple 
de plusieurs grands Princes, qui n'ont pas fait difficulté 
d'user de feintise dans leurs jugemens, quand ils ont voulu 
descouvrir une vérité cachée. Nous tenons cette Scène prin- 
cipalement reprehensible, en ce que Chhnene, y veut des- 
guiser au Roy, la passion qu'elle a pour Rodrigue, quoy 
qu'il n'y eust pas sujet de le faire, et qu'elle mesme eust 
tesmoigné dés-ja auparavant avoir une contraire intention. 
Cela se justifie clairement par la quatriesme Scène du troi- 
siesme Acte, où elle dit à son Amant, qu'elle veut bien, 
qu'on sache son inclination, afin que sa gloire en soit plus 
cslevée, quand on verra qu'elle le poursuit, encore qu'elle 
l'adore. Ce discours nous paroist contredire à celuy que le 
Poëte luy fait tenir maintenant, pour celer son amour au 
Roy, qu'on se pasme de joie ainsi que de tristesse. Et c'estoit 
sur cette contradiction, que nous estimons que l'Observa- 
teur eust esté bien fondé de le reprendre en ce lieu. En 
effect il eust beaucoup mieux valu la faire persévérer dans 
la resolution de laisser connoistre son amour, et luy faire 
dire que la mort do Rodrigue luy pouvoit bien ostro son- 
sible, puis qu'elle avoit de l'affection pour luy, mais qu'elle 
luy estoit agréable, puis que son devoir l'avoit obligée à la 
poursuivre ; et que maintenant elle n'avoit plus rien à 
désirer que le tombeau, après avoir obtenu des Mores, ce 
que le Roy sembloit ne luy vouloir pas accorder. 

Quant à l'ordonnance do Fernand pour le mariage de 
Chimene, avec celuy de ses deux Amans qui sortiroit vain- 
queur du combat, on ne sçauroit nier qu'elle ne soit tres- 
inique, et que Chimene ne face une très-grande faute, de 



-389 — 

ne refuser pas ouvertement d'y obeïr. Rodrigue, luy-mesme 
n'eust osé porter jusques-là ses prétentions, et ce combat 
ne pouvoit servir au plus qu'à luy faire obtenir l'abolition 
de la mort du Comte. Que si le Roy le vouloit recompenser 
du grand service qu'il venoit d'en recevoir, il falloit que 
ce fust du sien, et non pas d'une chose qui n'estoit point à 
luy, et que les loix de la Nature a voient mise hors de sa 
puissance. En tout cas, s'il luy vouloit faire espouser Chi- 
mene, il falloit qu'il employast envers elle la persuasion, 
plustost que le commandement. Or cette ordonnance des- 
raisonnable et précipitée, et par conséquent peu vray- 
semblable, est d'autant plus digne de blasme, qu'elle fait 
le Desnoûement de la Pièce, et qu'elle le fait mauvais, et 
contre l'art. En tous les autres lieux du Poème cette bizar- 
rerie eust fait un fâcheux elYect, mais en celuy-cy elle en 
gaste l'édifice, et le rend défectueux en sa partie la plus 
essentielle, le mettant sous le genre de ceux qu'Aristote 
condanne, pource qu'ils se nouent bien, cl se desnoûenl 
mal. ^ 

La première Scène du cinquiesme Acte, nous semble 
tres-digne do censure, parce que Rodrigue, retourne chés 
Ghimeno, non plus do nuit, comme l'autre fois que les ténè- 
bres favorisoient aucunement sa témérité, mais en plein 
jour, avec bien plus do péril, et de scandale. Elle nous sem- 
ble encore digne de reprehension, parce que l'entretien 
qu'ils y ont ensemble, est si ruineux pour l'honneur de 
Chimene, et descouvre tellement l'avantage que sa passion 
a pris sur elle, que nous n'estimons pas, qu'il y ait guère 
de chose plus blasmablo en toute la Pièce. Il est vray que 
Rodrigue y fait ce qu'un Amant désespéré estoil obligé de 
faire, et qu'il y demeure bien plus dans les ternies de la 
bienséance, qu'il n'avoit fait la première fois Mais Chimenp 
au contraire, y abandonne tout ce qui luy restoit de pudeur, 



, — 390 — 

et oubliant son devoir pour contenter sa passion, persuade 
clairement Rodrigue de vaincre celuy qui s'exposoit volon- 
tairement à la mort pour sa querelle, et qu'elle avoit ac- 
cepté pour son défenseur. Et ce qui la rend plus coupable 
encore, est qu'elle ne l'exhorte pas tant à bien combattre, 
pour la crainte qu'il ne meure, que pour l'espérance de 
l'espouser s'il ne mouroit point. Nous laissons à part l'in- 
gratitude et l'inhumanité qu'elle fait paroistre, en sollici- 
tant le deshonneur de D. Sanche, qui sont de mauvaises 
qualités pour un principal personnage. Cette Scène donc a 
toute l'imperfection qu'elle sçauroit avoir, ,si l'on considère 
la matière, comme faisant une partie essentielle de ce 
Poëmo. Mais en recompense, la considérant à part, et dé- 
tachée du sujet, la passion qu'elle contient nous semble 
fort bien touchée, et fort bien conduitte, et les expressions 
dignes de beaucoup de louange . 

La seconde et troisiesme Scène ont leur défaut accous- 
tumé, de la superfluité de l'Infante, et font languir le théâtre, 
parie peu qu'elles contribuent à la principale aventure. Il 
est vray pourtant qu'elles ne manquent pas de beaux mou- 
vemens, et que si elle estoient nécessaires elles se pour- 
roient dire belles. 

Nous croyons la quatriesme moins inutile que ne le pré- 
tend l'Observateur, puis qu'elle descouvre l'inquiétude de 
Ghimene durant le combat de ses Amans, et qu'elle sert à 
luy faire regasgner un peu de la réputation qu'elle avoit 
perdue dans )a première. 

Pour la cinquiesme, outre qu'elle donne juste sujet à 
l'Observateur, de remarquer le peu de temps que Rodrigue 
a eu pour ce combat, lequel se devant faire dans la place 
publique, et par la permission du Roy, demandoit beau- 
coup de cérémonies ; elle a encore le défaut de l'action que 
D. Sanche y vient faire de présenter son espée à Chimene, 



— 391 — 

suivant la condition que luy a imposée le vainqueur. Puis 
pour achever de la rendre tout à fait mauvaise, au lieu que 
la surprise qui trouble Chimene devoit estre courte, le 
Poëte Ta estendûe jusques à desgouter les Spectateurs les 
plus patiens, qui ne se peuvent assés estonner que ce 
D. Sanche no l'esclaircisse pas du succès de son combat 
avec une parole, laquelle il luy pouvoit bien dire, puis qu'il 
luy peut bien demander audiance deux ou trois fois, pour 
l'en esclaircir. A quoy Ton peut adjouster qu'il y a beau- 
coup d'injustice dans le transport de Chimene contre luy 
qui l'avoit servie et obligée, et que si elle eust fait paroistre 
sa douleur, avec plus de tendresse et de civilité, elle eusl, 
plus excité de compassion qu'elle ne fait par ses violences. 
D'ailleurs, il y pourroit avoir encore à redire, à ce qu'ayant 
promis solennellement d'espouser celuy qui la vengeroit de 
Rodrigue, maintenant qu'elle croit que D. Sanche l'en a 
vengée, elle tranche nettement qu'elle ne luy tiendra point 
parole, et le paye d'injures et de refus ; au lieu de se 
plaindre de sa mauvaise fortune qui luy a ravy par son pro- 
pre ministère celuy qu'elle aymoit, et qui la livre à celuy 
qu'elle ne pouvoit souffrir. 

Dans la sixiesme Scène où elle avoue au Roy qu'elle 
ayme Rodrigue, nous ne la blasmons pas, comme fait l'Ob- 
servateur de ce qu'elle l'avoue, mais de ce qu'oubliant la 
resolution qu'elle avoit faite, dans la quatriesme Scène du 
troisiesme Acte, de ne point celer sa passion, pour sa plus 
grande gloire, elle semble l'avoir voulu dissimuler jus- 
qu'alors, et par conséquent l'avoir jugée criminelle. Par 
cette inégalité de Chimene, le Poëte fait douter s'il a connu 
l'importance de ce qu'il luy avoit fait dire luy-mesme, 

Voyant que je l'adore et que je te poursuis, 

El laisse soupçonner qu'il ait mis cette généreuse penséfl 



— 392 — 

dans sa bouche, plustost comme une fleur non nécessaire, 
que comme la plus essentielle chose, qui servist à la cons- 
titution de son sujet. 

Dans la suivante nous trouvons qu'il lùy fait faire une 
faute bien plus remarquable, en ce que sans autre raison 
que celle de son amour, elle consent à l'injuste ordonnance 
de Fernand, c'e^t à dire à espouser celuy qui avoiLtué son 
Père. Le Poëte voulant que ce Poëme finist heureusement, 
pour suivre les règles de la Tragicomedie , fait encore 
en cet endroit que Chimene foule aux pieds celles que 
la Nature a establies, et dont le mespris et la trans- 
gression doivent donner de l'horreur aux ignorants et aux 
habiles. I 

Quant au Théâtre, il n'y a personne à qui il rjë soit esvj- 
dent qu'il est mal entendu dans ce Poëme, et qu'une mesme 
Scène y représente plusieurs lieux. Il est vray que c'est un 
défaut que l'on trouve en la pluspart de nos Poëmes Dra- 
matiques, et auquel il semble que la négligence des 
Poëtes ait accoustumé les Spectateurs. Mois l'Autheur de 
celuy-cy s'estant mis si à l'estroit, pour y faire rencontrer 
l'unité du jour, devoit bien aussi s'efforcer d'y faire ren- 
contrer celle du lieu, qui est bien autant nécessaire que 
l'autre, et faute d'estrle observée avec soin, produit dans 
l'esprit des Spectateurs autant ou plus de confusion et 
d'obscurité. 

A l'examen de ce que l'Observateur appelle Conduite, 
succède celuy de la Versification, laquelle ayant esté re- 
prise sans grand fondement en beaucoup de lieux, et pas- 
sée pour bonne en beaucoup d'autres, où il y avoit grand 
sujet de la condnnner, nous avons jugé necesaires pour la 
satisfaction du Public, de monstrer en quoy la censure des 
Vers, a esté bonne ou mauvaise, et en quoy l'Observateur 
eust eu encore juste raison de les reprendre. Toutesfois, nous 



v 



— 393 — 

n'avons pas creu qu'il nous fallust arrester à tous ceux qui 
n'ont autre défaut que d'estre foibles et rampans, le nom- 
bre desquels est trop grand, et trop facile à connoistre, 
pour y employer nostre temps. 



REMARQUES SUR LES VERS. 
ACTE I. 

SCENE PREMIERE. 
>^Y NTRE tous ces Amans dont la jeune ferveur, 

^A Ce mot de ferveur, est plus propre pour la dévotion 
que pour l'amour; mais supposé qu'il fust aussi bon en cet 
endroit qu'ardeur ou désir, jeune s'y accommoderoit fort 
bien, contre l'avis de l'Observateur. 

1 Ce n y est pas que Chimene escoute leurs soupirs. 
Ou d'un regard propice anime leurs désirs, 

La remarque de l'Observateur n'est pas considérable, qui 
juge qu'il falloit dire, ou que d'un regard propice elle 
anime, etc. par ce que ces deux vers ne contiennent pas 
deux sens différends, pour obliger à dire, ou quelle anime. 

Elle rioste à pas un ny donne d'espérance. 

Il falloit, ny ne donne, et l'obmission de ce ne, avec la 
transposition de pas un, qui devoit estre à la fin, font que 
la phrase n'est pas Françoise. 

Don Rodrigue sur tout, na trait en son visage, 
Qui d'un homme de cœur ne soit la haute image. 

C'est une hyperbole excessive de dire que chaque trait 
d'un visage soit une Imago, et haute, n'est pas un epithete 



-m- 

propre en ce lieu ; outre que sur tout est mal placé, ce qui 
Ta fait paroistre bas à l'Observateur. 

a passé pour merveille. 
Cette façon de parler a esté mal reprise par l'Observateur. 

Ses rides sur son front ont gravé ses exploits. 

Les rides marquent les années, mais ne gravent point les 
exploits. 

Vheure à présent m'appelle au conseil qui s'assemble, 

A présent est bas et inutile, comme a remarqué l'Observa- 
teur, et qui s'assemble, n'est pas inutile comme il a creu. 

r 
\ 

SCENE SECONDE. 

Et que tout se dispose à leurs contentemens. .1 

Il eust été mieux à leur contentement. 

Deux mots dont tous vos sens doivent estre charmés. 
Cela est mal repris par l'Observateur, par ce qu'en Poésie 
tous les sens signifient le sens intérieur, c'est à dire de 
l'aine, et cjue dans une extrême joye les sens extérieurs 
mesmes sont comme charmés. 

Puis-je à de tels discours donner quelque croyance ? 

Il valloit mieux dire, à ce discours^ car n'ayant dit que deux 
mot$ t on ne peut pas dire qu'elle ait fait des discours. 

SCENE TROISIESME. 

L'informer avec soin comme va son { amour. 

L'Observateur a bien repris cet endroit. 11 falloit dire vous 
informer d'elle. 

Madame toutefois. * I 

En cet emistiche toutefois est mal placé. 

mets la main sur mon cœur, 
£l voy comme il se trouble, au nom de son vainqueur. 



l 



I — 395 — 

En tout cet endroit le nom de Rodrigue n' ( a point esté pro • 
nbncé. Elle veut peut-estre entendre son nom par ce jeune 
Chevalier, mais il le désigne seulement, et ne le nomme 
pas. 

Mais je n'en veux point suivre ou ma gloire s'engage. 

Ce dernier mot ne dit pas assés pour signifier, ma gloire 
court fprlune* 

A pousser des soupirs, pour ce que je desdaigne. 

Desdaigne, dit trop pour sa passion, car en effect elle l'es- 
timoit. Elle vouloit dire, pour ce que je dcvrois desdaigner. 

Je îe crains et souhaitte. 

L'usage veut que Ton répète l'article le, d'autant plus que 
les deux verbes sont de signification fort différente, et 
qu'autrement le mot de souhaitle, sans l'article* fait atten- 
dre quelque chose en suitte. 

Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d'appas 
Que je meurs s'il s'achève, et ne s'ad)eve pas. 

Le premier vers ne s'entend point, et le second est j bien 
repris par l'Observateur. Il falloit, s'il s'achève, et s'il ne 
s'achève pas : parce que cet, et conjoint ce qui se doit sé- 
parer. | I 

A vos esprits fiottans. 

L'Observateur a mal repris cet endroit, pour ce que les 
passions sont comme (les vents qui agitent l'esprit, et don- 
nent lieu à la métaphore ; et quand au pluriel esprits, il se 
peut fort bien mettre en Poésie pour signifier, l'esprit. 

Pour souffrir la vertu si long temps au supplice. 
Cette expression n'est pas achevée. On ne dit point souffrir 
quelqu'un au supplice, mais bien souffrir que quelqu'un 
soit au supplice; outre questre au supplice, laisse une 
fascheuse image en l'esprit. 



— 396 — 



Ma plus douce espérance est de perdre V espoir. 

Ce vers est beau, et l'Observateur Ta mal repris, pource 
qu'elle ne pouvoit rien espérer de plus avantageux pour sa 
guerison, que de voir Rodrigue tellement lié à Chimene, 
qu'elle n'eust plus lieu d'espérer sa possession. 

Par vos commandemens Chimene vous vient voir. 
Ce vers est bas, et la façon de parler n'est pafe Françoise, 
pource qu'on ne dit point, un tel vous vient v^oir par vos 
commandemens. 

Cet hy menée à trois esgalemcnt importe. 
Ce vers est mal tourné, et a trois après hymenêe dans le 
repos du vers, fait un fort mauvais effect. 

SCENE QUATRIESME. 

I 
Vous esleve en un rang. 

Cela n'est pas François. Il faut dire, eslever à un rang. 

Mais le Roy m'a trouvé plus propre à son désir. 

Ce n'est pas bien parler de dire plus propre à son désir. Il 
falloit dire plus propre à son service, ou bien, plus selon 
son desir, 

instruise^- le d'exemple . 

Cela n'est pas François, il falloit dire, instruisez-le par 

l'exemple de, etc. . 

Rcssouvenés et enseignés, ne sont pas bonnes rimes. 

i ordonner une Armée, 

Ce n'est pas bien parler François, quelque sens qu'on luy 
veuille donner, et ne signifie point;, ny mettre une armée 
en bataille, ny establir dans une armée l'ordre qui y est 
nécessaire. 

Sans moy vous passeriés bien tost sous d'autres loix. 
Et si vous ne m'aviés vous n'auriès plus de Rois. 



— 397 — 

Il y a contradiction en ces deux vers, car par la mesme 
raison qu'ils passeroient sous d'autres loix, ils pourroient 
avoir d'autres Rois. 

Le Prince pour ejfay de générosité, 
L'Observateur reprend mai cet endroit, en ce qu'il dit qu'il 
y a quelque consonance d'essay, avec générosité, car }1 
n'y en a point. 

gagneroit des combats, 

L'Observateur a repris cotte façon de parler avec quoique 
fondement, pour ce qu'on no sçauroit dire qu'improprement 
gagner des comhals. 

Parlons-en mieux, le Roy, 
L'Observateur a repris ce vers avec trop de rigueur, pour 
avoir la césure mauvaise, car cela se souffre quelquefois 
aux vers de théâtre, pt mesmes en quelques lieux, a de la 
grâce dans les interlocutions, pourveu que l'on en use 
rarement. 

Le premier dont la race a veu rougir son front, 

L'Observateur a eu raison de remarquer qu'on ne peut dire 
le front iï une race. 

mon ame est satisfaite ; 
Et mes yeux à ma main reprochent ta de f faite . .< 

Il y a contradiction en ces deux vers, de dire en mesme 
temps que son ame soit satisfaite, et que ses yeux repro- 
chent à sa main une deffaitte honteuse, et qui par conse- 
, quent luy doit donner du desplaisir. I 

I SCÈNE CINQUIESME. 

Nouvelle dignité fatale à mon bon-heur\ . 
Faut-il de vôstre esclat voir triompher le Comte ? 

Triompher de ïesclat d'une dignitéy ce sont de belles pa- 
roles qui ne signifient rien, 



• — 398 — I 

qui tombe sur mon chef, 

L'Observateur est trop rigoureux de reprendre ce mot de 
chef y qui n'est point tant hors d'usage qu'il dit. 

SCENE SIXIESME. - 

Je le remets au tien pour venger et punir. 

Venger et punir est trop vague, car on ne sçait qui doit 
estre vengé, ny qui doit estre puny. 

Au surplus, 
Ce terme est bien repris par l'Observateur, pour estre bas, 
mais la faute est légère. 

Se faire un rampart de funérailles . 

L'Observateur a bien repris cet endroit, car le mot de funé- 
railles, ne signifie point des corps morts. 
Plus V offenseur est cher. 

L'Observateur a quelque fondement en sa reprehension, de 
dire que ce mot offenseur, n'est pas eh usage, toutesfois 
estant à souhaitter qu'il y fust, pour opposer a offensé, 
cette hardiesse n'est pas condannable. 

r ' l • 

SCENE SEPTIESME. 

Vun eschauffe mon coeur, l'autre retient mon bras. 

Eschauffer, est un verbe trop commun à toutes les deux 
passions. Il en falloit un qui fust propre à la vengeance, et 
qui le distinguast de l'amour, et mesines le mot, , de fiante, 
qui suit, semble le désirer plustost pour la Maistresse que 
pour le Père. 

A mon aveuglentent renais un peu de jour t 
L'Observateur n'a pas bien repris on cet endroit^ pource 



- 399 — 
que Ton peut dire l'aveuglement pour l'esprit aveuglé. 

Je dois à ma Maistresse aussi bien qu'à mon Père. 

Je dois est trop vague. Il devoit estre déterminé à quelque 
chose qui exprimast ce qu'il doit. 
Allons mon ame ; 

L'Observateur n'a pas eu raison de blasiner cette façon de 
parler, pource qu'elle est en usage, et que l'on parle sou- 
vent à soy en s'adressant â une des principales parties de 
soy mesme, comme l'ame et le cœur. 

et puis qu'il faut mourir. 

Ces paroles ne sont pas une exclamation, comme le remar- 
que l'Observateur, et ont un fort bon sens, puis qu'elles 
veulent dire que Rodrigue estant réduit à la nécessité de 
mourir, quoy qu'il peust arriver, il ayme mieux mourir 
sans offenser Ghimene qu'après l'avoir offensée. 
dont mon ame esgarée. 

L'Observateur n'a pas bien repris ce mot esgarée, qui n'est 
point inutile, marquant le trouble de l'esprit. 

Allons mon bras. 

L'Observateur devoit plustost reprendre allons mon bras, 
qu 1 allons mon ame, pource qu'encore que le bras se puisse 
quelquesfois prendre pour la personne, h" ne s'accorde pas 
bien avec aller. 

y Dois-je pas à mon Père avant qu'à ma Maistresse, 

Il fait la mesme faute qu'auparavant, il devoit déterminer 
,ce qu'il devoit. 

Je rendray mon sang pur comme je Vay receu . 

L'Observateur n'a pas bien repris cet endroit, car métapho- 
riquement le sang qui a esté receu des ayeux, est souïlié 
par les mauvaises actions. Et co vers est fort beau. 






-.400 — 

ACTE II. 

SCENE PREMIERE. 

i 

quand je luy fis Va/front, ^ 

Il n'a peu dire, je luy fu f car l'attion vient (Testre faitte, 
il falloit dire, quand je luy ay fait, puis qu'il ne s'estoit 
point passé de nuit entre deux. 
Ce grand courage, grandeur de l'offense, grand crime et quelque grand qu'il fust. 

L'Observateur est trop rigoureux de reprendre ces répéti- 
tions, dont la première n'est pas considérable, estant esloi- 
gnée de cinq vers, et en la seconde la répétition de quelque 
grand qu'il soit, est entièrement nécessaire, et a mesme 
de la grâce. 

Qui passent le commun des satisfactions. 
Cette façon de parler est des plus basses, et peu Françoise. 

sont plus que suffisons. 

L'Observateur l'a bien repris, non pas en ce qu'il <it que 
cette façon de parler ne signifie rien, car elle est aisément 
entendue, mais en ce qu'elle est basse. 

SCENE SECONDE. • 

Sçais-tu que ce vieillard fut la mesme vertu, 

La vaillance et l'honmnr de son temps, le sçais-tu ? 

On ne doit parler ainsi que d'un homme mor*t, car D. Diegue 
estant vivant, son fils devoit croire qu'il estoit encore la 
vertu, et l'honneur de son temps, et il idevoit dire est la 
mesme vertu, etc. I 

Le Comte respond, peut-estre, mais c'est mal respon lu ; 
car absolument on doit sçavoir ou non quelque chose. 

Cette ardeur que dans les yeux je porte 
Sçais-tu que c'est son sang ? 



— 401 — 

Une ardeur ne peut estre appelée sang, par métaphore 
ny autrement. 

A quatre pas £icy je te le fay sçavoir . 

Apres avoir dit ces mots, le grand discours qui suit jusques 
à la fin de la Scène est hors de saison. 



SCENE TROISIESME. 

Elle a fait trop de bruit pour ne pas s* accorder. 
L'Observateur a mal repris cet endroit, car on dit s'accorder 



pour estre accordé. i 

Et de ma part mon atne. 
Cela est mal dit, mais pour, ferai impossible, l'Observateur 
l'a mal rjepris, car l'usage a receu faire l'impossible, pour 
dire faire tout ce qui est possible. 

Les hommes valeureux le sont du premier coup. 

L'Observateur n'a pas eu sujet de reprendre la bassesse du 
vers ny la phrase du premier coup, mais il le devoil repren- 
dre comme impropre en ce lieu, puis qu'il se dit d'une ac- 
tion, et non d'une habitude. 

Les affronts à l'honneur ne se reparent point . 

On dit bien faire affront à quelqu'un, mais non pas faire 
affront à l'honneur de quelqu'un. 

Quel comble à mon ennuy ? 
Cette phrase n'est pas Françoise. 

! 

| SCENE CINQUIESME. 
Vous laissés cljoir ainsi ce glorieux courage. 

Contre l'opinion de l'Observateur, ce mot de choir n'est 
point si fort impropre en ce lieu qu'il ne se puisse sup- 

26 



:] 



— 402 — 

porter. Celuy d'abbatre eust esté sans doute meilleur, et 
plus dans l'usage. 

Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abbat . 

L'Observateur a mal repris s'abbat, et il n'y a point d'équi- 
voque vitieuse avec Sabal. Mais il devoitr remarquer qu'il 
falloit dire est abattu et non pas s'abbat. 

et ses nobles journées. 
Porter delà les Mers ses hautes destinées, , 

D'Observateur a bien repris ses nobles journées. Car on ne 
dit point lès journées d'un homme, pour exprimer les com- 
bats qu'il a faits, mais on dit bien, la journée d'un tel lieu, 
pour dire la bataille qui s'y est donnée. Et il devoi't encore 
adjousier que de nobles journées qui portent de hautes 
destinées au delà des Mers, font une confusion de belles 
paroles, qui n'ont aucun sens raisonnable. 

arborer ses lauriers 

Est bien repris par l'Observateur, pource que l'on ne peut 
pas dire, arborer un arbre. Le mot d'arborer ne se prend 
que pour des choses que l'on plante figurement en façon 
d'arbres, comme des estandards. 

Mais Madame voye\ où vous porter son bras. 
Cette façon de parler est si hardie qu'elle en est obscure. 
Je veux que ce combat demeure pour certain r 

Outre que cette phrase est basse, elle est mauvaise, et 
l'Autheur n'exprime pas bien par là, je veux qne ce combat 
se soit fait. 

Vostre esprit va-t-il point bien viste pour sa main. 

r 

Cette pointe est mauvaise. 

Que veux-tu ? je suis folle et mon esprit /esgare . 
Mais c'est le moindre mal que l'Amour me prépare. 

Il y a de la contradiction, dans levsèns de ces vers : car 



403 



comment l'Amour luy peut-il préparer un mal qu'elle sent 
desja. Elle pouvoit bien dire, ccst un petit mal à compa- 
raison de ceux que l'Amour me prépare. 



SCENE SIXIESME. 



Je Yay de vostre part long temps entretenu . 

On dit bien je luy ay parlé de vostre part, ou bien je Vay 
entretenu de ce que vous m'avez commandé de luy dire de 
vostre part, mais on ne peut dire, je Vay entretenu de vos- 
tre part. 

On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle. 

On ne peu^dire, bouillant d'une querelle, comme on dit, 
bouillant de colère. 

f obéis et nu tais t mais de grâce encor y Sire, 
Deux mots en sa deffence. 

Apres avoir dit f obéis et me lais, il ne dévoie point conti- 
nuer de parler. Car ce n'est pas se vouloir taire, que de 
demander à dire deux mots en sa deffense. 

Et c'est contre ce mot qu'a résisté le Comte, 

Résister contre un mot n'est pas bien parler François. Il 
eust peu dire, s'obstiner sur un mot. 

Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur , 
Et vous obeïfoit s'il avoit nwins de cœur. 

D. Sanche pecbe fort contre le jugement en cet endroit, 
d'oser dire au Roy que le Comte trouve trop de rigueur, à 
luy rendre le respect qu'il luy doit, et encore plus quand il 
adjouste qu'il y auroit de la lascheté à luy obeïr. 

Commande^ que son bras nourry dans les allarmes. 

On ne peut dire, un bras nourry dans les allarmes, et il a 
mal pris en ce lieu la partie pour le tout. 



— 404 — 

Fous perdez le respect , mais je pardonne à Vaage. 
Et j'estime V ardeur en un jeune courage . 

Le Roy estime sans raison cette ardeur, qui fait perdre le 
respect à D. Sanche ; c'estoit beaucoup de luy pardonner. 

A quelques sentimens que son orgueil m'oblige, ._ 
Sa perte m'affoiblit, et son trespas m'afflige. 

Toutes les parties de ce raisonnement sont mal rangées, 
car il falloit dire à quelques ressentiment (sic) que son or- 
gueil m'ait obligé, son trespas m'afflige, à cause que sa 
perle m'affoiblit. 

SCENE SEPTIESME. 

Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix, etc. 
Chiméne paroist trop subtile en tout cet endroit, pour une 
affligée. 

Moy dont les longs travaux ont acquis tant de gloire. 
Moy que jadis par tout à suivi la victoire, 

D. Diegue devoit exprimer ses sentimens devant son Roy 
avec plus de modestie. 

L'orgueil dans vostre Cour Va fait presque à vos yeux, 
Et souillé sans respect Vhonneur de ma vieillesse . 

Il falloit dire, et a souillé, car Va fait, ne peut pas régir, 
soilillé. 

Du crime glorieux qui cause nos debats y 
Sire, fen suis la teste t il n'en est que le bras. 

On peut bien donner une teste et des bras à quelques 
corps figurés, comme par exemple à une armée, mais non 
pas à des actions, comme des crimes, qui ne peuvent avoir 
ny teste nybras. 

Et loin de murmurer d'un injuste décret , 

Mourant sans des-honneur je mourray sans regret . 

i 

Il offense le Roy le croyait capable de faire un décret in- 



— 405 — 

juste, mais il pouvoit dire, loin d'accuser d'injustice le 
décret de ma mort. 

qu'un meurtrier périsse . 

Ce mot de meurtrier, qu'il répète souvent, le faisant de 

trois sillabes, n'est que de deux. 

i i' 

ACTE III. 
SCENE PREMIERE. 

Elvire. 
Jamais un meurtrier en fit-il son refuge ? 

Rodrigue. 
Jamais un meurtrier s'offrit-il à son Juge ? 

Soit que Rodrigue veuille consentir au sens d'Elvire, soit 
qu'il y veuille contrarier, il y a grande obscurité en ce vers, 
et il semble qu'il conviendroit mieux au discours 4'Elvire 
qu'au sien. 

SCENE SECONDE. 

Employé^ mon espée à punir le coupable. 
Employé^ mon amour à venger cette n}ort . 

La bien séance eust esté mieux observée, s'il se fust mis 
en devoir de venger Chimene, sans luy en demander la 
permission. 

SCENE TROISIESME. 

Pleurez pleurez mes yeux, etc. Cet endroit n'est pas bien 
repris par l'Observateur/, car cette frase fondez vous en 
eau, ne donne aucune vilaine idée comme il dit. Il eust 
esté mieux à la vérité de dire, fondez vous en larmes. Et à 
bien considérer ce qui suit, encore qu'il semble y avoir 
quelque confusion, toutesfois il ne s'y trouve point trois 
moitiés comme il estime. 



> 



— 406 — ' 

Si je pleure ma perte et là main qui Va faite. 

On ne peut dire, la mdin qui a fait la perle, pour dire, la 
main qui Va causée; car c'est Chimene qui a fait la perte, 
et non pas la main de Rodrigue. Ce n'est pas bien dit aussi, 
je pleure la main pour dire, je pleure de ce que c'est cette 
main qui a fait le mal. 

en ce dur combat de colère et de fiante. 

flame en ce lieu est trop vague pour designer Vamour, 
l'opposant à colère, où il y a du feu aussi bien qu'en l'amour. 

Il deschire mon cœur sans partager mon ame\ 
L'Observateur la bien repris, car cela ne veut dire sinon 
il déchire mon cœur sans le déchirer. 

quoy que mon amour ait sur moy de pouvoir 

Cette façon de parler n'est pas Françoise; il falloit dire, 
quelque pouvoir que mon amour ait sur moy. 

Rodrigue m'est bien cher, son interest m'afflige. 

Ce mot, d'interest, estant commun au bien et au mal, ne 
s'accorde pas justement avec afflige, qui n'est que pour le 
mal. Il falteit dire, son interest me touche, oh sa peine 
m'afflige. 

Mon cœur prend son party, mais contre leur effort , 
i * Je scay que je suis fille et que mon père est mort . 

C'est mal parler de dire, contre leur effort je scay que je 
suis fille, pour dire, f oppose à leur effort la considération 
que je suis fille, et que mon père est mort. 

n'en presse^ point d'effect . 

Il falloit dire, ïeffect. 

Quoy j'auray vèu mourir mon père entre mes bras ? 

Elle avoit dit auparavant qu'il estoit mort, quand elle arriva 
sur le lieu. i 



— 407 — 

SCENE QUATRIESME. 

Souk^-vous du plaisir de m'empescher de vivre. 

Cette phrase empescher de vivre, est trop foible pour dire, 
de me faire mourir, principalement en luy présentant son 
espée, afin qu'elle 1^ tuë. 

Quoy du sang de mon père encor toute trempée ? 

L'Observateur est trop rigoureux' de reprendre ce vers, à 
cause du semblable qui est en un autre lieu; ce n'est point 
stérilité, si Ton n'en veut accuser Homère et Virgile, qui 
répètent plusieurs fois de mesmes vers. 

sans quitter l'envie. 

L'Observateur ne devoit point reprendre cette frase qui se 

peut souffrir. 

et veux tant que j'expire, 

Cela n'est pas François pour dire, jusqu'à tant que f expire. 

i d'avoir fuy V infamie. 

Fuy est de deux syllabes. 

Perdu et esperdu ne peuvent rimer, à cause que l'un est le 

simple, et l'autre le composé. 

Aux traits de ton amour ni de ton désespoir. 

Ce vers est beau, et a esté mal repris par l'Observateur et 
effets, au lieu de traits ny seroit pas bien comme il pense. 

Va je ne te hay point. Rod. Tu le dois. 

Ces termes tu le dois sont équivoques; on pourroit en- 
tendre, tu dois ne me point hayr, toutefois la passion est 
si belle en cet endroit, que l'esprit se porte de luy-mesme 
au sens de l'Autheur. 

Malgré des feux st beaux, qui rompent ma colère. 
Il passe mal d'une métaphore en une autre , et ce verbe 
rompre ni s'accommode pas avec feux. 

Vigueur, vainqueur, trompeur et peur. 



— 408 — 

L'Observateur a tort d'accuser ces rimes d'estre fausses. Il 
vouloit dire seulement qu'elles sont trop proches les unes 
des autres, ce qui n'est pas considérable. 

t' 

SCENE CINQUIESME. 

i 

mes ennuis cesser 
L'Observateur à mal repris cet endroit; cessez est bien dit 
en Poëme pour appaisés ou finis. 

SCENE SIXIESME. 

où fut jadis l'affront, 

L'Observateur à bien repris en ce lieu le mot de jadis, qui 
marque un teijnps trop esloigné. 

L'honneur vous en est deu, Us deux me sont tesmoins, 
Qu'estant sorty de vous, je ne pouvois pas moins. 

Il prend hors de propos les deux à tesmoins, en ce lieu. 

L'amour n'est qu'un plaisir et l'honneur un devoir. 

car n'est que icy ne régit pas un devoir ; Autrement il sem- 
bleroit que contre son intention il les voulust mespriser l'un 
et l'autre, 

Et vous m'ose\ pousser à la honte du change. 
Ce n'est point bien parler, pour dire vous me conseillés de 
changer; on ne dit point pousser à la honte. 

La flotte, etc., vient surprendre la ville. 

Il falloit dire vient pour surprendre, pour ce que celuy qui 
parle est dans la ville, et est asseuré, qu'il ne sera point sur- 
pris, puis qu'il sçait l'entreprise, sans estre d'intelligence 
avec les ennemis. 

et le peuple en alarmes t ' 

Il falloit dire en alarme au singulier. 



\ : 

— 409 — 

Venaient m % offrir leur vie à venger ma querelle . 

Il eust esté bon de dire Vcnoicnt s'offrir à venger ma que- 
relle, mais disant 

Vendent m* offrir leur vie. 

Il falloit dire pour venger\ma querelle. 

ACTE Mil. 
SCENE TROISIESME. 

Yeffroy de Grenade, et Tolède. 

Il falloit répéter le de et dire de Grenade et de Tolède. 

espar gne nui Iwnte 

Cela ne signifie rien, car honte n'es! pas bien pour pudeur 
ou modestie. 

et le sang qui m'anime. 

L'Observateur n'a pas bien repris cet endroit, puisque tous 
les Poëtes ont usé de cette façon de parler, qui est belle. 

Sollicita mon ame encore toute troublée. 

Sollicita mon ame seulement n'est pas assés dire. Il falloit 
adjouster de quoy elle avoit esté sollicitée. 

x leur brigade estoit preste t 

Contre l'avis do l'Observateur, le mot de brigade se peut 
prendre pour un plus grand nombre que cinq cens. Il est 
vray qu'en terme de guerre, on n'appelle brigade, que ce 
qui est pris d'un plus grand corps, et quelquefois on peut 
appeler brigade la moitié d'une armée que l'on détache 
pour quelque effect, mais en terme de Poésie on prend bri- 
gade pour trouppe de quelque façon que ce soit. 
Et parestre à la Cour eut hasardé ma teste, 

Il falloit dire c'eut esté hazarder ma teste : car on no peut 
faire un substantif de parestre, pour régir eust hazardè. 



r 

— 410 — [ 

marcher en si bon équipage. 
L'Observateur a eu raison de dire qu'il eust este mieux de 
mettre en bon ordre, qu'en bon équipage, car ils alloient 
au combat, et non |j)as en voyage. Mais il à tort do dire 
que le mot d'equiqage soit vilain. 

J'en cache les detfx tiers aussi-tost qu'arrive^. 
Cette façon de parler n'est pas Françoise. Il falloit dire 
aussi-tost qu'ils furent arrivez ou ils furent cachez aussi- 
tost qu'arrivez. 

Les autres au signal de nos vaisseaux respondent. 
Ce vers est si mal rangé, qu'on ne sçait si c'est le signal 
des vaisseaux ou si des vaisseaux on respond au signal. 

et leurs terreurs s'oublient . 

L'Observateur n'a pas plus de raison de condamner s'ou- 
blient que s'accorder, comme il a esté remarqué aupara- 
vant. 

restdblit leur desordre, 

On ne dit point restablir le desordre, mais bien reslablir 
l'ordre. 

Nous laissent pour Adieux des cris espouvantables . 

On ne dit point laisser un Adieu, ny laisser des cris, mais 
bien dire Adieu et jelter des cris; outre que les vaincus ne 
disent jamais Adieu aux vainqueurs. 



SCENE QUATRIESME 

Contrefaites le triste. 

L'Observateur n'a pas eu raison de reprendre cette façon 
de parler, qui est en usage, mais il est vray qu'elle est 
basse dans la bouche du Roy. 

au milieu des lauriers. 
L'Observateur n'a pas eu sujet de blasmer l'Autheur d'avoir 



— 411 — 

parlé huit ou dix fois de lauriers, dans un Poème de si 
longue estenduë. 



SCENE CINQUIESME 

Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus 

Il est mort à nos yeux des coups qu % il a reçeus. 

Quand un homme est mort, on ne peut dire qu'il a le dessus 
des ennemis, mais bien il a eu. 

reprens ton allégresse ; V 

Le Roy proposeroit mal à proposa Chimene, qu'elle reprist 
son allégresse, si elle n'avoit point fait parestre plus d'a- 
mour pour Rodrigue, que de ressentiment pour la mort de 
son Père. 

Sire, oste\ces faveurs qui terniraient sa gloire. 

Gela n'est pas bien dit pour signifier, ne luy faites point de 
ces faveurs qui terniraient sa gloire; car on ne peut dire 
oster des faveurs que celles que peut donner ou oster une 
maistresse, mais ce n'est pas ainsi que s'entendent les fa- 
veurs en ce lieu. 

ACTE V. 

SCENE PREMIERE. 

i 
I 
Mon amour vous le doit et mon cœur qui soupire 

N'ose sans vostre adveu, sortir de vostre Empire. 

Cette expression qui soupire est imparfaitte. Il falloit dire 
qui soupire pour vous, et par le second vers il semble 
qu'il demande plustost permission de changer d'amour que 
de mourir. 

Va combattre Don Sanche et des-ja désespère, , 

Il eust esté plus à propos d'adjouster à désespère, ou de la 
victoire où de vaincre, car le mot désespère seul semble ne 
dire pas assez tout seul. 



_ 412 - 

Quand mon honneur y va, 
Cette frase a des-ja esté reprise ; il falloit dire quand il y ' 
va de mon honneur. 

SCENE SECONDE. 

Mon cœur ne peut obtenir dessus mon sentiment , 
Cela est mal dit pour exprimer, mon cœur ne peut obtenir 
de luy-mesme. Car il distingue le cœur du sentiment, qui 
en ce lieu ne sont qu'une mesme chose. 

SCENE TROISIESME. 

Que ce jeune Seigneur endosse le harnois. 

^Observateur ne devoit point reprendre cette frase, qui 
n'est point hors d'usage, comme les termes qu'il allègue. 

, Puisse Vauthoriser à parestre appaisée. 

Ce 'vers ne signifie pas bien, puisse luy donner lieu de 

s'appaiser sans qu'il y aille de son honneur. 

» j Et mes plus doux souhaits sont pleins d'un repentir . 

Il falloit mettre plustot pleins de repentir, car le mot de 
pleins ne 1 s'accorde pas avec un et puis le repentir n'est pas 
dans les souhaits, mais il peut suivre les souhaits. Il falloit 
dire sont suivis de repentir. 

Mon devoir est trop fort et ma perte trop grande, 
Et ce n'est pas asse\ pour leur faire la îôy. 

On peut bien dire faire la loy à un devoir, pour dire le 
surmonter, mais non pas là une perte. 

Et le Ciel ennuyé de vous .estre si doux. 

Cela dit trop pour une personne, dont on a tué le perele 
jour précèdent. 

de son costè me panche r 

Il falloit dire me fasse pancher; ce verbe n'est point actif, 
mais neutre. 






— 413 — 

Madame, frvos genoux j'apporte cette espêe. 

On peut bien apporter une espée aux pieds de quelqu'un, 
mais non pas aux genoux* 

Ministre desloyal de mon rigoureux sort, 

D. Sanche n'estoit point dcsloyal, puis qu'il n'avoit fait 
que ce qu'elle luy avoit permis de faire, et qu'il ne luy 
avoit manqué de foy en nulle autre chose. 



V E cinquiesme article des observations comprend les 
JLL larcins de l'Autheur, qui sont punctuellement ceux 
que l'Observateur a remarqués. Mais il faut tomber d'ac- 
cord que ces traductions ne font pas toute la beauté de 
la Pièce. Car outre que nous remarquons qu'en bien peu 
des choses imitées il est demeuré au dessous de l'original, 
et qu'il en a rendu quelques-unes meilleures qu'elles n'es- 
toient, nous trouvons encores qu'il y a adjousté beaucoup 
de pensées, qui ne cèdent en rien à celles du premier 
Autheur. 

I 

TELS sont les sentimens de l'Académie Françoise, 
qu'elle met au jour, plustost pour rendre tesmoignage 
de ce qu'elle pense sur le Cid, que pour donner aux autres 
des règles de ce qu'ils en doivent croire. Elle s'imagine bien 
qu'elle n'a pas absolument satisfait, ny l'Autheur, dont 
elle marque les defaux, ny l'Observateur, dont elle n'ap- 
prouve pas toutes les Censures, ny le Peuple dont elle 
combat les premiers suffrages. Mais elle s'est résolue des le 
commencement, à n'avoir point d'autre but que de satisfaire 
à son devoir!; elle a bien voulu renoncer à la complaisance 
pour né pas trahir la vérité, et de peur de tomber dans la 
faute, dont elle accuse icy le Poëte, elle a moins songé à 



I _ 414 — 

plaire qu'à profiter. Son équitable sévérité ne laissera pas 
de contenter ceux qui aymeront mieux le plaisir <Tune véri- 
table connoissance, que celuy (Tune douce illusion et qui 
n'apporteront pas tant de soin pour s'empescher destre uti- 
lement trompés, qu'ils semblent en avoir pris jusques à 
cette heure pour se laisser tromper agréablement. S'il est 
ainsi elle se croit assés récompensée de son travail. Gomme 
elle cherche leur instruction, et non pas sa gloire, elle ne 
demande pas qu'ils prononcent en public contr'eux mesmes. 
Il luy suffît qu'ils se condamnent en particulier, et qu'ils se 
rendent en secret à leur propre raisc^n. Cette mesme raison 
leur dira ce que nous leur disons, si tost qu'elle pourra re- 
prendre sa première liberté : et secouant le joug, qu'elle 
s'estoit laissé mettre par surprise, elle esprouvera qu'il n'y a 
que les fausses et imparfaites beautés qui soient proprement 
de courtes tyrannies. Car les passions violentes bien expri- 
mées, font souvent en ceux qui les voyent une partie de 
l'effect, qu'elles font en ceux qui les ressentent véritablement. 
Elles ostent à tous la liberté de l'esprit, et font que les uns 
se plaisent à voir représenter les fautes, que les autres se 
plaisent à commettre. Ce sont ces puissans mouvemens, qui 
ont tiré des Spectateurs du Cid cette grande approbation, 
et qui doivent aussi la faire excuser L'Autheur s'est facile- 
ment rendu maistre de leur ame, après y avoii* excité le 
trouble et l'esmotion ; leur esprit flatl é par quelques endroits 
agréables, est devenu aisément flateur de tout le reste, et 
les charmes esclatans de quelques parties leur ont donné de 
l'amour pour tout le corps. S'ils eussent esté moins ingé- 
nieux, jils eussent esté moins sensibles ; ils eussent veu'les 
defaux que nous voyons en cette Pièce s'ils ne se fussent 
point trop arrestés à en regarder les beautez, et si on leur 
peut faire quelque reproche, sfu moins n'est-ce pas celuy 
qu'un ancien Poëte faisoit aux Thebains, quand il disoit 



— 415 — 

qu'ils estaient trop grossiers pour estre trompés. Et sans 
mentir les sçavans mesmes doivent souffrir avec quelque 
indulgence les irrégularités d'un Ouvrage, qui n'auroit pas 
eu le bon-heur d'agréer si fort au commun, s'il n'avoit des 
grâces qui ne sont pas communes. Ils dévoient penser que 
l'abus estant si grand dans la plus-part de nos Poëmes Dra- 
matiques il y auroit peut estre trop de rigueur à condamner 
absolument un homme, pour n'avoir pas surmonté la fai- 
blesse, ou la négligence de son Siècle, et à estimer qu'il 
n'auroit rien fait du tout, parce qu'il n'auroit point fait de 
miracles. Toutesfois ce qui l'excuse ne le justifie pas, elles* 
fautes mesmes des Anciens qui semblent devoir estre res- 
pectées pour leur vieillesse, ou si on l'ose dire, pour leur 
immortalité, ne peuvent pas défendre les siennes. Il est vray 
que celles la ne sont presque considérées qu'avec révérence, 
d'autant que les unes estant faittes devant les règles, sont 
nées libres et hors de leur jurisdiction, et que les autres 
par une longue durée ont comme acquis une prescription 
légitime. Mais cette faveur qui à peine met à couvert ces 
grands Hommes, ne passç point jusques à leurs successeurs. 
Ceux qui viennent après eux héritent bien de leurs richesses, 
mais non pas de leurs privilèges, et les vices d'Euripide ou 
de Seneque ne sçauroient faire approuver ceux de Guillen 
de Castro. L'exemple de cet Autheur Espagnol seroit peut 
estre plus favorable à nostre Autheur François, qui s'estant 
comme engagé à marcher sur ses pas, sembloit le devoir 
suyvre également parmy les espines et parmy les fleurs, et 
ne le pouvoir abandonner, quelque bon où mauvais chemin 
qu'il tinst, sans une espèce d'infidélité. Mais outre que les 
fautes sont estimées volontaires quand on se les rend néces- 
saires volontairement, et que lors qu'on choisit une servi- 
tude on la doit au moins choisir belle, il a bien faiti voir luy 
mesme par la liberté qu'il s'est donnée, de changer plu- 



— 416 — 

sieurs endroits de ce Poëme, qu'en ce qui regarde la Poésie 
orj demeure encore libre après cette sujétion. Il n'en est pas 
de mesme dans L'histoire, qu'on est obligé dé rendre telle 
qu'on la reçoit. Il faut que la créance qu'on luy donne soit 
aveugle, et la déférence que l'historien doit à la vérité le 
dispence de celle que le Poëte doit à la bien-seance. Mais 
comme celte Vérité à peu de crédit dans l'Art des beaux 
mensonges, nous pensons qu'à son tour elle y doit céder à 
la bien-seance, qu'estre inventeur et imitateur n'est icy 
qu'une melsme chose, et que le Poëte François qui nous a 
donné le Cad, est coupable de toutes les fautes qu'il n'y a 
pas corrigées. Apres tout il faut avouer qu'encore qu'il ait 
fait choix d'une matière défectueuse, il n'a pas laissé de 
faire esclater en beaucoup d'endroits de si beaux sentimens, 
et de si belles paroles, qu'il a en quelque sorte imité le Ciel, 
qui en la dispensation de ses thresors et de ses grâces, 
donne indifféremment la beauté du corps aux meschantes 
âmes et aux bonnes. Il faut confesser qu'il y a semé un bon 
. nombre de vers excellons, et qui semblent avec quelque 
justice demander grâce pour ceux qui ne le sont pas. Aussi 
les aurions nous remarqués particulièrement, comme nous 
avons fait les autres, n'estoit qu'ils se descouvrent assés 
d'eux-mesmes, et que d'ailleurs nous craindrions qu'en les 
ostant de leur situation nous ne leur ostassions une partie 
de leur grâce, et que commettant une espèce d'injustice pour 
vouloir estre trop justes, nous ne diminuassions leurs beau- 
tés, à force de les vouloir faire paroistre. Ce qu'il y a de mau- 
vais dans l'ouvrage n'a pas laissé mesme de produire de bons 
effects, puis qu'il a donné lieu aux Observations qui ont esté 
faites dessus, et qui sont remplies de beaucoup de sçavoir 
et d'elegance. De sorte qu'on peut dire que ses defaux ont 
esté utiles, et que sans y penser il a profité aux lieux où il 
n'a sceu plaire. Enfin nous concluons qu'encore que le Sujet 



J . . J- 417 — 

» du Gid ne soit pas bon, qu'il pèche dans son Desnoûement, 
qu'il soit chargé d'Episodes inutiles, que la bien-seance y 
manque en beaucoup de lieux, aussi bien que la bonne dis- 
position du théâtre, et qu'il y ait beaucoup de vers bas, et 
de façons de parler impures ; Neantmoins la naïveté et la 
véhémence de ses passions, la force et la délicatesse de plu- 
sieurs de ses pensées, et cet agréement inexplicable qui se 
mesle dans tous ses defaux luy ont acquis un rang considé- 
rable entre les Poëmes François de ce genre qui ont le plus 
donné de satisfaction. Si son Autheur ne doit pas toute sa 
réputation à son mérite, il ne la doit pas toute à son bon- 
heur, et la Nature lui a esté assez libérale, pour excuser la 
Fortune si elle luy a esté prodigue. • 



27 



— 418 - 
XXXII. — OBSERVATIONS 

SUR LES SENTIMENTS DE i/AcADEMIE FRANÇOISE {l) . 

J^^7^[.EUX qui par un désir de gloire se veulent rendre 
2fë^gîC les Censeurs des ouvrages qui sont donnés au 
&Bém^ Public ne doivent pas trouver mauvais que le 
Public mesme se rende le juge de leur Censure, et comme 
ils entreprennent librement de corriger les œuvres d'autruyj 
et de soumettre à leurJurisdiction les livres et les Autheurs, 
ainsi est-il raisonnable que leurâ ouvrages souffrent la 
mesme correction et <^u'à leur exemple chacun se donne la 
liberté de les examiner par les regjles de sa propre raison, 
puisque sans authorité ils exercent une espèce d'inquisition 
sur les Lettres, il est bien juste que ceux qui en font com- 
merce soient aussi les Inquisiteurs de leurs jugements, 
qu'ils corrigent leurs corrections, et qu'ils facent voir à 
ces nouveaux critiques que leur Censure mesme n'est pas 
exempte de reprehension. 

Si en la correction de la Tragi-comédie du Cid les Cen- 
ceurs- Académiques eussent suivy les règles communes et 
ordinaires d'une juste censure, et si balançant leur Juge- 
ment entre les Loix de la Justice et celles de la Grâce, ils 
eussent corrigé les deffauts qui estoient reprehensibles et 
pardonné à ceux qui estoient remissibles leurs sentiments 
eussent passé sans reproche et tant de belles observations 
qu'ils contiennent eussent eu les louanges et les couronnes 



(i) Auteur inconnu.. r 

Manuscrit de 3 5 ff. non chiffrés et 1 f. blanc. Bibliothèque Sainte-Gene- 
viève (Y, 458 (3) in-4 Rés. — Publié pour la première fois par M. Lor- 
mier, en 1879, à Rouen, pour la Société des Bibliophiles Normands, 



— 419 — 

qu'elles pouvoient mériter. Certes nous leur rendons ce 
tesmoignage que l'elegance et la beauté du style relevé de 
poinctes Egyptiennes et les raisons revestues de belles et 
spécieuses apparences pouvoient porter cet ouvrage jusques 
au dernier degré de l'admiration. Mais quand on vient à 
l'examiner, comme l'Académie a examiné la Tlragi-comedie 
du Gid, c'est à dire à la rigueur et par des règles sévères et 
tyranniques, par chicaner et pointilier comme elle a faict 
jusques aux moindres et plus légères particules; combien 
de taches dans cette, pièce, que de nuages parmy ces bril- 
lans, et que de plaies peinctures entresemées parmy ces 
Images de relief. 

Que les critiques en jugent sur nos indices, et qu'à nostre 
délation ils examinent d'abord la première période de ces 
beaux sentiments Académiques, période qui devroit estre 
ornée et embellie comme l'entrée et le frontispice d'un 
ouvrage Corinthien et qui cependant n'est rien qu'un amas 
de paroles rudes, confuses, sans raison ny liaison. 

Mais pour en bien juger, il la faut considérer en son jour 
et en sa propre situation, j 

PREMIERE OBSERVATION. 

Ceux qui par quelque désir de gloire donnent leurs 
ouvrages au Public ne doivent pas trouver est range que 
le Public s'en face le Juge. Comme le présent qu'ils luy 
font ne procède pas d'une volonté tout à faict des-inte- 
resséc, et qu'il n'est pas tant un e/fect de leur libéralité 
que de leur ambition, il n'est pas aussi de ceux que la 
bienséance veut qu'on reçoive sans en Considérer le prix. 
(Feuillet 3 des Sentiments) (1). 

(i) L'auteur renvoie à la première édition des Sentiments. 



— 420 — 

Que les Critiques jugent donc si ce n'est pas la 1 un gah- 
mathias confus et brouillé, et dont les mots extravagants 
et détachés n'ont aucune suitte ny construction, ils blessent 
l'aureiile par leur rudesse, et vont sautelant hors de la ca- 
dence et des arrondissements convenables à une période 
bien adjustée. Certes il faut avouer que l'esprit se délecte 
aussi bien en la mesure eHm l'harmonie de la prose comme 
en 'celle des vers, et que pour rendre un discours agréable 
les périodes doivent estre nombreuses prononcées ou es- 
crites en paroles mesurées et liées ensemble avec un cer- 
tain ordre et disposition, or la période que nous examinons 
icy n'a aucun de ces ornements la, nulle grâce, nulle 
beauté, rien d'elegant, rien de propre ny de poly, et quand 
on vient à l'examiner par les règles e;stroictes et rigoureu- 
ses de l'Analitique ainsi que son Autheur a examiné l'ou- 
vrage du Cid, il ne s'y trouve aucune partie qui n'ait son 
vice et son défaut et jusques aux moindres particules tout a 
besoin de reformation. 

Quant à la structure de la période elle est tout en desor- 
dre et le mot, présent, qui l'occupe avec tant de relatifs et 
tant de, pas, qui luy sont référés, la rendent si obscure 
qu'elle na ny jour ny clarté et de faict en la regardant de 
prés on verra qu'il y à bien peu d'eiegance en ces trois pro- 
ches reprises, ne procède pas, qu'il n'est pas tant, il n'est 
pas aussi, qui forment une consonnance désagréable qui 
brouillent tout et qui jettent la période en desordre et en 
confusion, comme aussi jle mot de, ceux, qui vient après et 
qui est référé à celuy de, présent, semble ne le recognoistre 
plus pour son relatif, et est si esloigné de luy que leur co- 
relation et leur correspondance en est d'abord interrompue, 
de sorte que pour la restablir le lecteur est obligé de lire la 
période deux fois. Voila pour ce qui est de l'ordre et de 
l'économie, venons au principal. 



— 42i — 



SECONDE OBSERVATION. 

Ceux qui par quelque désir de gloire donnent leurs 
ouvrages au Public. (Feuillet 3). 

Quelque désir de gloire, etc... : Ce mot de, quelque, est 
icy mal situé, et ces deux termes, désir de gloire, qui le 
suivent luy sont improprement attribués; un désir de 
gloire, eust mieux valu que, quelque désir de gloire, attendu 
que ce mot de, quelque, n'est propre que pour former une 
proposition indéfinie et non pas une proposition spécifique 
et particulière comme est celle que nous examinons icy. 
, Que si le terme de désir, estoit généralement pris et in- 
définiment énoncé sans estre spécifié ny déterminé, 
comme il est icy par une marque de singularitez qui est 
celle de la gloire, en ce cas la le mot de quelque, passeroit 
sons contredit, et ne jpourroit absolument régir celuy do 
désir, comme par exemple on peut dire indéfiniment, quel- 
que désir, comme aussi, quelque passion, quelque vertu, 
quelque couleur, et en ces enonciations la qu'on appelle 
indéfinies ou indéterminées le mot de quelque, peut estre 
proprement employé, mais si on vient a limiter ce terme 
de désir, et le restraindre à une signification spécifique et 
singulière comme a faict TAutheur des Sentiments, et si 
encore on vient à spécifier ces autres termes universels, 
vertu, passion, couleur et définir nommément quel est ce 
désir, quelle est cette vertu, quelle cette passion, et quelle 
cette couleur, alors il faudra changer de voix, supprimer 
ce mot de quelque ou lui substituer un article nominatif, 
ou bien ce terme numéral Y un, qui emporte mesme dési- 
gnation, et ainsi on dira la vertu de tempérance, la passion 
d'amour\ un désir de gloire, une couleur blanche, et non 
pas, quelque vertu de tempérance, quelque passion d'à- 






— 422 - ■ ! 

mour, quelque désir de gloire, ces loquutions la n'estant 
pas élégantes ny conformes à la douceur du langage fran- 
çois. Mais c'est trop chiquaner sur l'accusation d'un seul 
mot, et nous n'y aurions pas tant insisté n'estoit ce vœu 
de pureté verbale, que nous avons pris à tasche et duquel 
l'Académie a fait une publique et solemneile profession. 

TROISIESME OBSERVATION. I 

Ceux qui par quelque désir de gloire donnent leurs ou- 
vrages au Public ne doivent pas trouver estrange que le 
Public s'en face le Juge (Feuillet 3.) 

Ne dowenl pas trouver estrange : Ce mot, estrange, est 
vrayement bien estrange pour signifier celuy de, mauvais, 
qui est en usage, et ce mot la, estrange, ne pouvant icy 
passer ny pour propre ny pour métaphorique, il doit estre 
corrigé à la seconde édition. Si nostre Poète en avait usé 
en la mesme signification, il seroit censuré et mis à l'inqui- 
sition de l'Académie, le mot estrange, estant transplanté 
comme il est icy veut 1 dire hors du commun usage, rude, 
barbare, irregulier, et aucune de ces significations la ne 
se peut plier à la phrase de nostre Autheur, son eloquution 
eust 'esté meilleure en disant ne doivent pas trouver mau- 
vais, que dire, ne doivent pas trouver estrange, bien que 
ce mot de mauvais, soit encore estranger en cet endroit et 
tiré de bien loin, mais il est en usage et naturalizé, toutes- 
fois il semble qu'en ces rencontres la ou les termes propres 
défaillent, il est plus à propos de dire en affirmant, doi- 
vent trouver bon ; que de dire — ne doivent pas trouver 
mauvais, l'un estant meilleur et plus propre que l'autre. 



— 423 — 



QUATRIESME OBSERVATION, 



Ceux qui par quelque désir de gloire donnent leurs 
ouvrages au Public, ne doivent pas trouver estrange que 
le Public s'en face le Juge. (Feuillet 3.) j 

yuc le public, etc.: ces deux termes Public et Public, 
sont trop proches l'un de l'autre, et de tant plus qu'ils em- 
portent une mesme signification, s'ils estoient homonyme 
et que leur définition fust diverse, leur proximité seroit 
aucunement dispensable, mais ces deux termes estant une 
mesme chose en nom et en signification, il eust esté mieux 
à propos de les esloigner l'un dé l'autre, attendu que leur 
voisinage si proche, outre qu'il choque i'aureille par leur 
consonnance, il insinue au lecteur que ci dernier Public, 
est un nouveau venu qui dict autre chose que le premier. 

Que si la disposition du discours obligeoit son autheur à 
ces proches répétitions de mots, ou que les règles de la 
construction le contraignissent d'en user, il devoit adjouster 
au dernier Public, ce mot de, mesme, qui eust servy comme 
d'un pronom démonstratif pour insinuer que l'un et l'autre 
n'estoit qu'une mesme chose, en disant : Ceux qui donnent 
leurs \ouvrages au Public ne doivent pas trouver mauvais 
que le Public mesme s en face le Juge, ou l'on void que ce 
terme de, mesme, a je ne sçay quel emphase qui compense 
ou qui dispense de la proximité de ces deux mots Public et 
Public, les bons orateurs françois en ont ainsi usé. Balsac 
en sa seconde lettre du premier livre escrivant à un grand. I 
Vostre voix, dict-il, qui a esté choisie de toute la France < 
pour porter des prières au Roy et du -Roy mesme pour 
envoyer ses commandements dans les villes et dans les 
armées. 



— 424 — 

CINQUIESME OBSERVATION. 

Comme le présent qu'ils luy font ne procède pas d'une 
volonté tout à faict des-interessée (Feuillet 3.) 

Une volonté tout à faict des-interessée; cette phrase est 
bien lasche, et entendue pour un discours ferme et vertueux 
comme est celuy que nous examinons icy, elle va traisnant 
jusques en terre, sans force, sans grâce, ny ornement, il 
semble que sans donner un si grand train de paroles à ceste 
volonté, que le simple mot dépure, luy eust esté plus propre, 
et que l'autheur des Sentiments eust parlé plus purement 
en disant, une pure volonté, que de dire, une volonté tout 
à faict des-interessée. Nous observons encore que, ces 
mots, tout à faict des- intéressée , sont vrayement bien 
affetés, et plus convenables au caquet des Dames qu'aux 
graves discours d'une docte Académie. Geste façon de parler, 
douce, molle, languissante, ressent bien la molesse et la dis- 
solution de nostre siècle, mais à peine se sauveroit-elle de 
la censure d'un Senecque françois si nous en avions un 
qui fut semblable à ce Seneque latin qui reprochant à 
Mecenas sa façon de yivre voluptueuse et délicate luy repro- 
chait aussi la délicatesse de son langage plus propre aux 
Courtisanes, dict-il, que non pas à un Sénateur Romain, 
et condamne ceste façon de parler mole efféminée dont 
Mecenas usoit ordinairement, quidpurius amne, siluisquc 
ripacomanlibus? Vide ut alvcum lintribus arcnt, venoque 
vado remittant hortos. Il faut que le stilé et les paroles 
ressentent la gravité de celuy qui parle. 

SIXIESME OBSERVATION. 

77 suffira de dire que parmy les Modernes il s'est esmeu 
de très- favorables querelles pour les Lettres, et que la 



-m- { 

PoBsie seroit aujourd'huy bien moins parfaite qu'elle n'est, 
sans les contestations qui se sont formées sur les ouvrages 
des plus célèbres Autheurs des derniers Temps» En effect 
nous en avons la principale obligation aux agréables dif- 
ferens qu'ont produit la Hicrusalem et le PastorFido. 
(Feuillet 10). 

En effect nous en avons la principale obligation, etc., : 
Nous avons estimé devoir raporter ceste longue contexture 
de paroles qui précèdent celles que nous voulons icy accu- 
ser, afin de les confronter les unes aux autres en preuve 
de notre observation. Nous disons donc que ces deux mots, 
En effeetf sont mal situés, et que leur Usage en cest éndroict 
est impropre et abusif, En effect, est un terme qui est 
opposé à l'apparence, à la feinte, au mensonge, et à toutes 
les figures hyperboliques que les Rethoficiens ont inventées 
pour l'ornement du discours, En effect, c'est le correctif 
d une prpposition figurée qu'il réduit à un sens propre, et 
qu'il res'trainct dans les termes de la vérité, car il faut 
noter que ces deux mots, En effect, ne sont jamais pris ny 
énoncés pour un dire simple et absolu, mais qu'ils em- 
portent tousjours désignation ou relation à un autre dire 
précèdent, qui estant excessif en ce qu'il propose, et hors 
de créance, ils le modifient et le restraignent à son juste 
poinct, et à ce qui est vraysemblable ; comme quand un Au- 
theur s'est emporté à des hyperboles excessives, à des lo- 
quutions figurées, à des mensonges my partis entre le faux 
et le vray, quand il a faict comme ce PocHe qui voulant 
descrire ceste nombreuse armée des Perses qui vint fondre 
en la Grèce, pour en représenter la grandeur, il die t quo 
les hommes et les chevaux espuisoient en un seul repas 
les rivières toutes entières, 



— 426 — 

epotaque fiumina y Medo 
Prandente. ■ . 

Ou bien comme cest autrp Poëte qui voulant représenter 
ceste horrible tempeste qui accueillit les vaisseaux d'Enée 
sur la mer de Lybie, il dict que le ciel et la mer estoient 
meslés ensemble, 

i maria omnia cœlo 

Miscuit, 

Quand donc un Autheur s'est ainsy espendu en hyper 
boles, qu'il a enchery par dessus le vray semblable ou qu'il 
a dict un mensonge, et qu'après cela il vienne à se rabatre 
dans les termes du vray, alors et non autrement il peut user 
de ceste loquution restrictive, En effect, qui modifie le dire 
antécédent et qui le reduict à un sens précis et ponctuel, et 
c'est en quoy nos petis orateurs abusent quand à tout pro- 
pos ils disent, En cffccl, àn'en point mentir, à dire vray, 
qui sont des' loquutions relatives et oposées aux proposi- 
tions qui les précèdent immédiatement, et cependant ils en 
usent indifféremment et à toutes mains comme si c'estoient 
des Oraisons absolues et indépendantes. Or, pour voir si 
l'Académie en a usé plus discrètement, ou plustost pour 
monstrer comme elle en a abusé, et que ces termes, En 
effect, sont icy , posés en une assiette irreguliere, nous 
avons raporté la proposition antécédente et immédiate à 
laquelle ces mesmes termes sont référés ; Que les Critiques 
en facent la conférence, et qu'ils jugent s'il y a aucun dire 
excessif ou hyperbolique qui mérite modification ou restric- 
tion. Certes il n'y a rien à rabatre, tout y est juste et 
rien qui ne puisse estre pris au pied de la lettre, non pas 
seulement à la reserve d'un seul mot. 

SEPTIESME OBSERVATION. 

La louange nom fait souvent demeurer au dessous de 



— 427 — 

nous mesmes, en nous persuadant que nous sommes des-ja 
au dessus des autres, et nous retient dans une médiocrité 
vicieuse qui nous empcsche d'arriver à la perfection 

(Feuillet 7). 

f 

Une médiocrité vicieuse i etc.. : La médiocrité en quelque 
chose que ce soit ne peujt estre appelée vicieuse, et ces 
deux termes, médiocrité vicieuse, induisent une contradic- 
tion, car si la médiocrité estoit vicieuse ce ne seroit plus 
médiocrité, ains bassesse, foiblesse, défaut, ou quelque 
autre terme contraire à excedz, force, hauteur. Si c'est une 
médiocrité elle ne peut estre vicieuse en tant que le vice 
ne se rencontre jamais qu'en Tune des extrémités, et tant 
s'en faut que la médiocrité soit un vice, au contraire elle 
passe tousjours pour une vertu. Et lors que nous disons 
qu'une chose est médiocre nous insinuons par la qu'elle est 
vertueuse, ou pour user d'un terme plus propre, nous di- 
sons qu'elle est bonne, mais comme la bonté, le vice, la 
vertu, et les autres qualités sont divisée^ en elles mesmes 
par trois divers degrés de distinction, assavoir, le premier 
et simple degré qu'on appelle positif, le comparatif et le 
superlatif, c'est en ce premier et simple degré de bonté que 
nous posons la médiocrité et que nous luy donnons le titre 
et la qualité de bonne, autrement, et si la médiocrité 
estoit vicieuse comme disent les nouveaux Académiques on 
pourroit conclure de la que les productions et les ouvrages 
de l'esprit humain, qui tous ou la plus part tiennent de la mé- 
diocrité seroient en défaut et tachés de vices et d'imperfec- 
tion puisqu'il est vray, et qu'eux mesmes le confessent, 
que pour former cette beauté universelle qui doibt plaire à 
tout le monde, il faut que l'autheur compose son ouvrage 
de tant d'excellentes parties, qu'il est impossible qu'il n'y 
en ait tousjours quelqu'une qui manque ou qui soit defiec- 






— 428 —, ! 

tueuse ; Oyons le tesmoignage d'Horace sur ce subjet de la 
médiocrité, i 

certis médium et tolerdbile tébûs 

i * 

Recte concedi. Consultus juris et actor I 

Causarum mediocris àbest virtute diserti 
i Messalœ, nec Icit quantum Casselius Auîus; 
Sed tamen in pretio est, 

Et pour bon et excellent que puisse estre un ouvrage, il 
n'est jamais si parfait ny monté à un si haut degré de 
bonté qu'on ne puisse encores adjouster à sa perfection. 
Ceux qui en jugent et qui le considèrent, les Critiques sçavans 
et judicieux, parmy les belles fleurs qu'ils y apperpoivent, 
ils/ en remarquent tousjours quelqu'unes qui manquent ou 
qui sont flaistries, l'ouvrier mesme qui aura produict ce bel 
ouvrage et embelly de tant djornemens agréables, concevra 
encores en son esprit une idée et une image de beauté plus 
parfaicte que celle qu'il aura exprimée et qu'il ne pourra 
toutesfois despeindre comme estant au delà de son expres- 
sion, c'est proprement ce que vouloit dire cest autre Poëte, 

Cum rekgOy scripsisse pudet quia plurima cerno 
Me quoque qui feci, judice digna Uni. 

Et cependant celuy qui parloit ainsi estoit le favory des 
Muses et un des premiers de leur bande. C'est pourquoy 
les renommés Artistes de l'Antiquité escrivoient par un' 
temps imparfait au pied de leurs ouvrages, Appelles, Poly- 
clete, Phidias faisait cet ouvrage, et non pas ainsi, Appelles, 
Phidias a faicl cest ouvrage, pour monstrer qu'aux plus 
excellents ouvrages des hommes il y a tousjours de l'im- 
perfection. 

HUICTIESME OBSERVATION. 

Lors mesme que l'Observateur du Cid a conjuré ceste 
Compagnie par une lettre publique, et par plusieurs par- 



— 42Ô — • 

ticulieres de prononcer sur ses Remarques, et que son 
Autheur a tesmoigné de son coslé qu'il en esperoit toute 
justice, bien loin de se vouloir rendre JUge de leur diffé- 
rent, elle ne se pouvoit seulement résoudre d'en eslre 
l'Arbitre (Feuillet 13). 

Bien loin de vouloir se rendre Juge : Il semble par ces 
termes icy que l'Académie Françoise soit une cour fondée 
en droict de jurisdiction, et que la cognoissance du diffé- 
rend d'entre le Cid et son Observateur luy ait esté attri- 
buée par l'edict de son institution, ce qui est impertinent 
et ridicule, car l'Académie demeurera d'accord s'il luy 
plaist, qu'elle n'avoit nulle puissance ny authorité publique 
pour se pouvoir rendre Juge de ce différend la, et dy pronon- 
cer par droict de jurisdiction , mais seulement de le décider par 
voye de compromis et en qualité d'Arbitre convenu, et par- 
tant nous disons que l'Académie s'est mal énoncée de dire, 
que bien loin de se vouloir rendre Juge de leur différend, 
qu'elle ne se pouvoit seulement résoudre d'en estre l'Arbitre, 
car cette enonciation la ainsi conceûe presupose que l'un et 
l'autre jugement, celuy de jurisdiction et celuy de com- 
promis estoient en son option et qu'iiz luy estoient égale- 
ment attribués ; car les règles du discours ne permettent 
pas qu'on puisse dire de quelqu'un qu'il n'a pas t voulu 
faire une action laquelle n'estoit pas en son pouvoir de la 
faire, le non vouloir presupose le pouvoir,* et le refus in-, 
duict nécessairement lq choix et la puissance d'accepter, et 
partant l'Académie n'a pas peu dire qu'elle n'a pas voulu 
juger d'authorité mais seulement arbitrer le procès du Cid, 
puis que le premier n'estoit pas en sa puissance, et qu'elle 
n'y pouvoit prononcer en qualité de Juge et par voye de 
jurisdiction, ains seulement en qualité d'Arbitre et par voye 
de compromis; Gela s'appelle estre en défaut du raisonne- 



\ 



— 430 — 

ment; Mais pour lover tout scrupule de créance que l'Aca- 
démie fust fondée en Authorilé publique soit par edict ou 
par autre secret de jurisdiction, voicy comme elle s'en est 
elle mesme déclarée dans ses Sentimens, qu'elle ne s'estait 
'permis d'examiner que ses ouvrages, et quelle ne pouvoit 
reprendre les fautes d'autruy sans faillir elle mesme contre 
ses règles; cela estant nous ne pouvons plus deviner à 
quelle fin l'Académie a icy proposé et opposé ces deux sortes 
de jugomens, le public et le privé, ny ou va ceste restriction 
d'un Juge nécessaire à un Arbitre volontaire, ny pourquoy 
le refus de l'un, ny pourquoy l'acceptation de l'autre. 

NEUFIESME OBSERVATION. 

Comme les Observations des Censeurs de ceste Tragi- 
comédie ne l'ont peu préoccuper,' le grand nombre de 
ses Partisans n'a point esté capable de festonner. 
(Feuillet 15.) 

Ne Vont peu préoccuper : La construction de ceste clause 
est ambiguë et le vray sens en est du tout perverty, ces 
deux raports qui disent ne l'ont peu preocuper, Item, n'a 
point esté capable \de festonner, n'ont aucune réduction 
certaine sinon celle' qu'il plaira au lecteur de leur assigner : 
Car ces deux clausules qui emportent relation, à qui se 
doivent elles référer, et qui est-ce qui n'a poinct esté pre- 
ocupé, et qui n'a point esté estojiné. Certes il est vraysem- 
blablo selon ceste construction, la et selon les règles de la 
Grammaire que c'est la Tragi-comédie qui ri a point esté 
lestonnéc, qui n'a point estépreocupée (c'est à dire son Au- 
theur) Et que ces deuxloquutives se doivent raporter à elle 
comme à leur antécédent le plus proche et immédiat, et ce- 
pendant elles sont vrayement attribuées à l'Académie qui est 
à plus do cent lieues par do la, c'est pécher volontairement 



— 431 — 

contre les règles du bien dire qui veut que nous referions 
tousjours les termes relatifs aux noms antecedens qui leur 
sont les plus proches et immédiats, que si quelque incident 
les esloigne, la mesme règle nous ordonne de les rapro- 
cher discrètement par une judicieuse répétition. 

DIXIESME OBSERVATION. I 

La Nature et la Vérité ont mis un certain prix aux 
choses, qui ne peut estre changé par ccluy que le hazard 
ou l'opinion y mettent (Feuillet 16.) 

Quand l'Académie a proposé que la Nature et la Vérité 
ont mis un certain prix aux choses, elle nous donne à en- 
tendre, et c'est aussi la vraye intelligence, que ces choses 
la signifient les Eslans réels des productions naturelles qui 
ont une véritable essence et existence, comme hoijime, beste, 
plante, métal, pierre, et autres ouvrages de la nature que 
les latins appellent d'un nom gênerai et commun, res, d'où 
viennent ces mots de réel, réellement, comme aussi ces 
termes icy, Nature, Vérité, prix, qui régissent le nom de 
choses, ne sonnent et ne presuposent autre chose que 
realité, surquoy nous disons donc en contradiction de ce 
que l'Académie a proposé, que la Nature ny la Vérité n'ont 
point mis un certain prix aux choses, Et que celuy qu'elles 
ont receu d'ailleurs a esté souvent changé par le hazard et, 
par i opinion; la Nature a bien produict les choses, mais 
elle ne les a point apreciées et a son respect tout est 
égal et on pareille estimation. La production qu'elle faict 
d'un lion ne luy est pas de plus grand prix que celle d'une 
mousche, les pierres et les cailloux sont aussi précieux de- 
dans son ouvroùer que les perles et les diamans, s'il y avoit 
quelque apreciation naturelle, les hommes en convien- 
droient on commun comme ilz font de la chaleur du feu, 



— 432 — 

de Famertume de la mer, et tous ensemble tomberoient 
d'accord du prix que la Nature en auroit arresté, mlais 
c'est l'opinion, la nécessité, c'est l'abondance, la rareté et 
mille autres accidents, Senecqùe y adjouste aussi le temps, 
pretium auîem cujusque réi pro tempore est, qui mettent 
et qui changent le prix des choses sans que la Nature s'en 
mesle, ny qu'elle y face aucun establissement, et de la 
vient lejdire commun que les choses valent ce qu'on les 
veut, faire valoir. Les Espagnolz le sceurent bien praticquer 
quand après la conqueste des Indes, ils vendoient aux In- 
diens le bocal de vin trois cents ducatz, et ce marchant 
Lybien enchérit sa boisson à plus haut prix quand au 
millieu des déserts de l'Affrique, il vendit un verre d'eau 
dix mil escus, et le conte dit, qu'à deux jours de la, ce 
marchand d'eau mourut de soif, ces prix, excessifs ne ve- 
noiont pas do la Nature, moins oncores de la Vérité qui 
no sçait non plus que c'est d'aprecior ny d'analyser. 

Quant à la Venté (nous entendons en cest endroict la 
vérité commune et humaine) c'est une démonstration et un 
tesmoignage d'un faict advenu qui monstre que la chose est 
ou qu'elle a esté, ou pour la prendre de plus haut, la Vé- 
rité est un de ces Transcendans imaginaires, une conception 
de l'entendement, une voie simple et nûe qui comme une 
ombre suit et accompagne Veslre des choses en tant qu'elles 
sont vraves, c'est ce que disent les Philosophes, que par 
lés principes que la chose est, par les mesmes principes elle 
est vraye, et que lEstre et la Vérité sont inséparables. 
Or ceste Vérité donc, soit qu'elle touche Y essence des choses 
seulement, soit qu'elle passe jusques aux accidens externes 
et estrangers dcjmt le prix en est un, voire le plus esloigné, 
ceste Vérité dis-je n'opère rien et n'ordonne rien au sub- 
ject ou elle réside, mais elle assiste seulement et vérifie 
par sa présence la production et l'opération des autres fa- 



— 433 — 

cultez, et comme après que la Nature a faict et produict 
ses ouvrages, l'usage désormais et la pleine disposition en 
apartient aux hommes, aussi sont-ce les hommes mesmes 
qui y ont estably le prix, qui en ont inventé le commerce, 
et qui les ont évaluées les unes aux autres selon leur propre 
opinion, et en cela on ne peut dire que la Vérité y ait donné 
la Loy ou fait quelque establissement, c'est plustost le ha- 
zard et Y opinion qui en sont les experts et les maistres 
apreciateurs, qui y peuvent mètre, oster et changer le 
prix, tantost hault, tantost bas, qui peuvent avilir les cho- 
ses précieuses, aprecier celles qui sont viles, et quoy qu'ils 
en ordonnent leur establissement est et sera tousjours le 
juste prix, les Indiens ont préféré le fer à l'or, et ont faict 
plus de cas des mines de l'Europe que de celles du Pérou. 

ONZIESME OBSERVATION. 

La Nature et la Vérité ont mis un certain prix aux 
choses, qui ne peut estre changé par celuy que le hazard 
et l'opinion y mettent, etc.». Il est vray qu'on pourroit 
croire que les Maistres de l'Art ne sont pas bien d'accord 
sur ceste matière. Les uns trop amis, ce semble, de la vo- 
lupté, veulent que le Délectable soit le vray but ue la 
Poësie Dramatique ; les autres plus avares du temps des 
hommes, et l'estimant trop cher pour le donner à des di- 
vertissemens qui ne fissent que plaire sans profiter, sous- 
tiennent que l'Utile en est la véritable fin. (Feuillet 16.) 

Ne sont pas d'acord sur ceste matière, etc.: Ceste ob- 
servation n'est qu'une suite de la précédente, l'Autheur des 
Sentimens ayant dict que la Nature et la Vérité ont mis un 
certain prix aux choses, il comprend icy soubs ce terme de, 
choses, les ouvrages de l'esprit et nommément ceux de la 

28 



— 434 — 

Poésie qui comme toutes les autres disciplines sont plus- 
tost dictes inventions de l'Art que productions de la Nature, 
Comme aussi l'Autheur des Sentiments ayant dict les Mais- 
très de l'Art, semble les vouloir ranger soubs ceste catégorie 
la. Surquoy nous observons que le mesme Autheur a faict 
icy deux fautes, là première d'avoir mal pensé, l'autre do 
s'estre mal exprimé et par des termes destournés de leur 
propre signification, et certes son expression n'est pas 
bonne d'avoir compris en cest endroict la, soubs le terme de 
choses les ouvrages de l'esprit qui ne sont rien et qui n'ont 
point d'essence ny d'existence dans la Nature, Et nous luy 
avons faict voir que ces termes dont il s'est énoncé, Nature, 
Vérité, prix, choses, signifioient des choses reeles, et non 
pas de simples opérations de l'entendement comme sont 
les œuvres de la Poésie dont l'Autheur a voulu parler. 
Voila pour l'expression. Quant à la pensée elle est fausse 
d'estimer que la Nature ait donné un certain pria à des. 
subjects qui n'en peuvent recevoir, à des paroles .vagues 
qui ne sont rien que du vent et de l'air frapé, à de vaines 
imaginations, à de simples conceptions de l'intellect qui ne 
sont point dans l'ordre des choses naturelles, et qui n'ont 
de subsistance que dans le vuide et sur le néant. Certes les 
ouvrages humains que nous appelons artifices ne sont 
poinct soubs la Jurisdiction de la Nature, ses loix et ses 
ordres ne regardent que ses propres ouvrages, et comme 
elle constitue Yestre des choses, aussi elle n'ordonne que 
sur celles qui sont vrayement réellement et de faict. 

DOUZIESME OBSERVATION. 

Les autres plus avares du temps des hommes. 
(Feuillet 17). 

Il faut encore essuyer une petite tache qui paroit dans 



I 

— 435 — 

ceste belle pièce, car il suffisait de dire avares du temps, 
sans y adjouster, des hommes, ces deux derniers mots es- 
tans surabondans puisqu'il n'y a point d'autre* temps que 
celuy des hommes» Ceste addition la nous insinue imperti- 
nemment qu'il y a deux temps en la nature, celuy des 
hommes et celuy des bestes, dont le premier est icy marqué 
et distingué par une particulière attribution. Nous eussions 
coulé par dessus cette légère remarque sans l'observer, 
n'estoit que les petits défauts paroissent grands dedans les 
beaux ouvrages, et que ceux qui font profession de pureté 
de langage ne doivent rien dire qui ne soit pur et net. 

TREIZIESME OBSERVATION. 

// n'est pas question de plaire à ceux qui regardent 
toutes choses d'un œil ignorant ou barbare, et qui ne 
scroient pas moins, touchés de voir affliger une Clytem- 
nestre qu'une Pénélope, (Feuillet 20). 

Ceste comparaison ou alusion à ClytemHestre et à Péné- 
lope seroit bien apliquée, mais sa mesure est trop courte 
d'un poinct, car ce terme de touchez estant simplement 
énoncé comme il est icy et sans aucune détermination, il 
ne signifie et ne dénote rien de spécifique ny de particulier, 
c'est comme une pierre d'attente sur laquelle on peut bastir 
une bonne ou une mauvaise construction ; car l'homme 
peut estre louché de plaisir et de douleur, de joye et de 
tristesse, et de toutes les contraires passions qui peuvent 
toucher l'âme, et ainsi l'Autheur des Sentiments ayarçt 
dict, que les hommes ignorants ou barbares ne scroient pas 
moins touchés de voir affliger une Clylcmnestrc (jfuune Pc- 
nelope, il ne s'est pas assez expliqué, ains il devoit dire 
dequoy ces hommes barbares seroient touchés, et spécifier 



— 436 



la passion qu'il designoit sans la laisser deviner, ou supleer 
au lecteur, à la merci duquel il abandonne sa construction pour 
la rendre bonne ou mauvaise par son supleement. Car si à ce 
mot, louchez, on y adjouste celuy de douleur ou de pitié, 
l'adition sera très-bonne et conforme au raisonnement et à 
l'intention de l'Autheur, mais si au contraire ou vient à y 
adjoustér le mot de joye ou celuy de plaisir, la construction 
sera fausse, impropre et à contresens, parce que l'Autheur 
ayant voulu exprimer le faict d'un homme ignorant ou bar- 
bare, par des actions qui fussent propres à l'ignorance et à 
la barbarie, l'expression en est très-bonne dédire qu'il n'est 
pas moins touché de douleur par l'affliction que soufrent 
les meschans que pour celle que soufrent les gens de bien. 
Que si le n}ot de plaisir estoit sustitué à celuy de douleur, 
le sens alors changeroit de face, et ce «que l'on dict estre le 
propre de l'ignorance et de la barbarie leur seroit désormais 
improprement attribué, c'e^t vrayement le faict d'un liomme 
ignorant ou barbare d'avoir de la douleur et de compatir 
également à l'affliction des meschans comme à celle des geiis 
de bien, mais ce n'est pas une marque de sa barbarie d'avoir 
delà joye et de prendre plaisir en l'affliction des meschans. 
Au contraire il semble que ce sentiment de joye soit aucu- 
nement juste et comme un correctif de sa barbarie, attendu 
que les hommes mesmes les plus sageset vertueux reçoivent 
quelques fois de la joye et du contentement en l'affliction et 
en la punition des meschans. Enfir pour finir cette instance 
nous disons que le mot de, touchez, estant commun au 
plaisir et à la douleur,, il fallait luy donner icy une attri- 
bution certaine. 

QUATORZIESME OBSERVATION. 

Tout ce que l'Observateur dit de la juste grandeur que 
doit avoir un PoVmc contient une bonne et solide doctrine 



- 437 — 



fondée sur l'authoritê d'Aristotc, ou pour mieuxl dire, sur 
celle de la raison. (Feuillet 51.) 



L'Autheur des Sentiments ayant icy enchery sur Vautho- 
rité d'Aristote par celle de la raison en pensant mieux dire, 
c'est lors qu'il a plus mal parlé, son enonciation n'est pas 
juste, et c'est plustost un galymatias qu'un bon raisonne- 
ment de dire qu'tmc doctrine soit fondée sur Vauthorité 
de la raison comme si Vauthorité estoit un subject d'attri- 
bution à la raison, que l'une se dist ou dependist de 
l'autre, ou que ces deux termes ne fissent qu'un composé, 
(nous ne parlons pas icy de ceste raison commune et natu- 
relle qui constitue la différence essentielle de l'homme, mais 
nous appelons raison en cest endroict toutes les preuves 
démonstratives ou probables qui se tirent des principes na- 
turels par l'artifice du dicours humain). Vauthorité donc ne 
se dict point de la rauon et n'est poinct en la raison comme 
en son subject, mais l'authoritê se dict seulement et reçoit 
son attribution de celuy qui la establie et en la qualité du- 
quel elle réside, ainsi Vauthorité se dict du Roy, du Magistrat, 
du Législateur, 'et de tous ceux qui ont pouvoir de Testa - 
blir, et mesmes si on vient à déférer à l'opinion de quelques 
particuliers à cause de leur eminence et de leur crédit, on 
dira aussi Vauthorité d'Aristotc, Vauthorité de Platon, 
et non pas VcalhorUé de la raison, celle la ne pouvant 
prendre attribution de celle cy mais plustot elle lu y est en 
oposition. Que si Vauthorité se trouvoit conjoincte avec la 
raison, et que celle cy fust la cause impulsive de l'autre, 
en ce cas la on pouroit bien dire la raison de Vauthorité, 
comme on dict la raison de la loy, c'est à dire alléguer la 
raison qui a donné lieu à la loy, la raison de la coustume, 
la raison do l'edict du Prince et ainsi des autres ituthorités 
qui sont justes et raisonnables, mais de dire Vauthorité de 



i . —1438 — 

„ la raison* c'est parler à revers et vouloir rendr^ ces termes 
convertibles qui rie le sont pas. 

QUINZIESME OBSERVATION. 

Quant à la^question qui a esté proposée par quelques- 
uns, si le Poète est côndannable pour avoir fait arriver 
en un mesme temps des choses avenues en des temjs diffe- 
rens y nous estimons qu'il ne l'est point, s'il le fait avec 
jugement* et en matières peu importantes. Il ne faut point 
d'autre preuve de celte doctrine que l'exemple de Virgile 
dans sa Didon, qui selon les Chronologistcs, nasquit plus 
de deux cens ans après Enéc. (Feuillet 55.) 

Que l'exemple de Virgile, etc.. : L'exemple de Virgile 
est icy mal apliqué et son faict ne correspond pas ,au faict 
qui a esté proposé. Car le Poëte qui est icy excusé pour avoir 
interverty Tordre du temps, n'est pas accusé d'avoir dict un 
mensonge, quand au fonds ny faict raport de choses qui 
n'ont point esté, ains les termes mesmes de la proposition 
le justifient de cela. Mais quant à Virgile il est coulpable du 
crime de mensonge et de faux en disant et faisant arriver en 
un mesme temps, non pas des choses qui soient advenues 
en des temps diferens comme a faict l'autre Poëte, mais des 
choses qui ne sont point advenues, et qui mesme ne pou-i 
voient advenir en quelque temps que ce fust, puisque Didon 
et Enée nasquirent en divers siècles esloignés les uns des 
autres, et ainsi le Poëte dont parle l'Autheur pourroit estre 
excusé, et Virgile blasmé, celuy la ayant dict vray et cestijy 
cy ayant dict faux, l'exemple duquel ne peut donc rien 
conclure en ce regard, sinon que l'Autheur des Sentiments 
s'en voulust servir pour confirmer son opinion en argumen- 
tant du plus probable au moins probable, et former sa 
démonstration sur l'enchère de Virgile qui est trop haute et 



- 439 — 

trop hardie pour passer en exemple, et il semble aussi que 
l'Autheur ne l'a pas pris en ce biais la. 

Or que l'exemple de Virgile, quant à dire un mensonge, 
soit plustost à éviter qu'à imiter, c'est l'opinion de Jules 
Scaliger dans sa Poétique et de Ronsard dans sa préface sur 
h'FraneiadCy qui disent qu'encore que l'art du Poète et 
,celuy de l'Historien soient diferens, que néanmoins ils ont 
quelque conformité, et des choses qui sont communes en- 
tr'eux comme les descriptions des batailles, de l'assiette 
d'un camp, des rivières, villes, forests, campagnes, mais 
spécialement qu'ils ne doivent jamais dire un mensonge 
contre la vérité du faict comme a failly Virgile à Tesgard 
du temps, dict nostre Ronsard, c'est à dire en la Chronolo- 
gie, lequel a faict Didon estre du temps d'Enée encore 
qu'elle fust cent ans auparavant. Or si l'aulhorité de ces 
deux grands personnages, et do Ronsard nommément, qui 
a repris Virgile en ce regard, peut estre soumise à l'autho- 
rité de L'Académie, nous le laissons à juger aux hommes 
doctes et judicieux et cependant nous remarquerons icy en 
passant que Ronsard faict naistre Didon cent ans aupara- 
vant Enée, et que l'Académie l'a faict estre deux cents ans 
après; Mais entr'eux le débat. 

Quant aux remarques que l'Académie a faieles sur les 
non valeurs de quelques vers, qu'elle accuse d'estre foibles 
et rampans, elles seroient bien apliquées et judicieuse- 
ment, si leur correction estoit en bonne forme et si les 
pensées qu'elle a substituées aux vers, et les syllabes qu'elle 
a prestées aux autres estaient aussi bien mesurées sur le 
modèle de l'Art poétique comme elles sont sur celuy de 
Grammatique, car il est bien facile de corriger, ou pour 
mieux dire de convertir les vers en prose, et ceste conver- 
sion la estant vague et libre avec le choix des paroles élé- 
gantes et significatives brèves ou longues, il est fort aisé 



— 440 — 

d'estendre, et d'exprimer, en oraison solue, le sens, le pro- 
pos et la pensée d'un Poëte duquel la diction et l'expres- 
sion estant contraincte et gehennée dans les ceps d une 
vigoureuse poétique, il est souvent forcé de demeurer 
court et d'ostro on défaut de quoique mot qui. emporte 
signification, c'est pourquoy noà critiques mordans quand 
ils ont entrepris la correction d'un poesme, et qu'ils ont 
mis la dent sur quelques vers tendres et qui leur sembloiejnt 
foibles en poidz ou en nombres, ils ne les ont pas voulu 
attaquer avec les avantages que la prose leur pouvoit four- 
nir, mais ils les (ont combattus avec armes pareilles, ont 
donné vers pour vers, et les ont oposés et mis en paralelle 
afin d'acception des uns, et rejection des autres. C'est ainsi 
que Scaliger en a usé dans sa Poétique quand il s'est atta- 
ché à tous les Poëtes grecs et latins, afin de les-censurer, 
car après avoir raturé et porté la main sur quelques vers 
qui sembloient ne respondre pas à la sufisance de leurs 
Autheurs, il leur en a substitué d'autres et a faict courir 
sa plumé dans la mesme carrière ou ces premiers Poëtes 
avoient bronché. Gela se void en la plus part de ses correc- 
tions, et particulièrement sur des deux excellens Poesmes 
le Stilicon de Claudian, et celuy de Sannazar, De parlu 
Virginis, que les hommes de lettres ont tant estimés, et 
que Scaliger néanmoins a corrigé à l'esgard de quelques 
vers ausquelsil en a preste d'autres quiestoient de sa façon, 
si meilleurs, cela est en question parmiy les doctes. L'Aca- 
démie donc ayant destruict plusieurs vers de la Tragi-comé- 
die du Cid, elle devoit en construire d'autres en la mesme 
place, et en pareille situation, elle devoit joindre l'exemple 
au précepte, la practique à la théorie, et en marquant les 
vers qui estoient bas et rampans elle devoit leur donner des 
pieds qui fussent mesurés sur leurs formes, afin de les 
relever et soustenir, et n'est-ce pas son propre office, puis- 



— 441 — 

qu'elle entreprend une jurisdiction sur les lettres, et puis- 
qu'elle a prononcé publiquement contre le Gid, que le sens 
de ce vers est imparfaict, que celui la est trop foible, que 
cesluy cy ne signifie pas bien, n'est-ce pas son office de 
monstrer ou doibt estre la perfection, et ou la force, et ou la 
bonne signification. Et c'est en qyoy on void que l'Académie 
mesnage prudemment, ou qu'elle n'ose débiter ce grand 
trésor de science poétique qu'elle recelle dans son sein, puis- 
qu'elle n'a daigné donner ny presterun seul vers au pauvre 
Gid en la place de ceux qui luy ont esté rebuttés et qui luy 
ont failly au besoin, mais plustost il faut estimer que ces 
beaux vers Académiques sont trop rares ou trop riches pour 
servir de lambeaux à r'habiller un Poesme déchiré. Mais ce j 
que nous avons icy plus particulièrement à observer est le 
proceds qu'on a faict à deux vers innocens, qui ayant 
esté accusés, ains condamnés injustement et, sans estre 
ouys, se .présentent icy pour estre receus en leurs faicts 
justificatifs. 

Donques l'Autheur du Gid ayant dict 

■ vous esleveen un rang. 

Ce demy vers a esté banny de la France comme un 
estranger par le jugement de l'Académie qui a prononcé 
contro luy que cola n'ost pas François, qu'il faut diro e*te- 
vcr à un rang. 

Si en toutes les remarques de l'Académie il y a de la 
rigueur meslée avec la justice, c'est en la censure de ce vers s 
que la justice défaut et que la rigueur surabonde, son Au- 
theur est accusé d'avoir forfaict contre les loix de la gram- 
maire et de s'estro mesprix au choix, et à l'usage de nos pré- 
positions en prenant l'une pour l'autre. Cette dispute est sem- 
blable à celle que suscita Luçian entre ces deux lettres S. T. 
dont Lucian mésme se moque , lequel renvoya le procès 



— 442 — 

par devant Mesdames les Voyelles en lent Tribunal pour 
en décider juridiquement ; mais ceste cause est d'autant plus 
facile qu'elle ne consiste qu'en faict (jtant la preuve resuite du 
tesmoignage de nos bons autheurs'.et de l'usage commun, 
car en nos contentions verbales qui regardent la diction, , 
la construction, la liaison et toute l'économie du langage 
François, nous n'avons point de Joy certaine ny aucunes 
règles prescrites qui en puissent expressément décider, et 
nostre langue n'estant point bornée ny enclose comme sont' 
les autres langues dans les destroicts d'une grammatique ny 
d'aucun précepte qui eust le pouvoir de l'arrester et de la 
régir, chacun s'est donné la liberté d'en user h sa fantaisie, 
de choisir ou de composer des mots à sa mode et de parler 
comme il luy a semblé bon. De là est venu que pour régler 
nostre langage, et décider le diferent survenu entre nos 
escrivains, ils ont convenu que l'authorité des bons au- 
theurs et l'usage commun en seroient les juges, de sorte que 
quand il est question de juger de la bonté d'un mot, d'un 
dialecte, de l'assemblage et de tout le bastiment de nostre 
langue, les raisons ny ont point de lieu, chacun voulant 
faire passer son opinion pour raison, mais on se sert des 
exemples des bons aulheurs et de l'usage commun qui doibt 
faire loi en ce regard. Or suivant ceste maxime qui est vray, 
nous disons que pour décider nostre diferent et pour justi- 
fier 1& bonté du vers qui a esté censuré par l'Académie il 
faut recourir à ceste authorilé et à ce mesme usage et voir 
ce qu'ils ont arresté et pifactiqué en pareil faict, nous disons 
donc que nostre contention provient d'un seul mot qu'on 
appelle préposition, dont on accuse TAutheurdu Cid d'avoir 
abusé en ce vers : vous esleve en un rang, Et on luy objecte 
que cela n'est pas François avec cette leçon qui lui a esté 
faicto qu'il faut dire, enlever à un rang, et la dessus, 
grand vacarme, comme si l'Autheur du Cid oust introduict 



— 443 — i 

sur le théâtre le parler Topinamboux ou celuy du Bas- 
breton, Et cependant il a parlé le bon François et selon les 
règles du bien dire, Tune et l'autre de ces deux prépositions, 
à, en, estant également propres pour en user en ce lieu là, 
car on pouvoit aussi bien dire Vous enlever à un rang, ■ 
comme on a dict vous eslcver en un rang, ces doux diverses 
leçons estant communes et indiferentes. Or ceste alternative 
d'user de l'une ou de l'arïtre provient de ce que nos prépo- 
sitions, aussi bien que nos articles s'entrecedent la place les 
uns aux autres, que celles la ont plusieurs lieux qui leur 
sont communs, et qu'il est au choix de celuy qui s'en sert 
de les placer comme bon luy semblera ; De cola nous en 
avons des authorités et des tesmoignages si forts que nulle 
Académie contredisant ne les sçauroit esbranler. En voicy 
la preuve par une nuée de tesmoins que nous produisons 
icy. Amiot au traicté, Comme il faut nourrir les enfants, 
s'est servy de la préposition, à, disant, si pour plaire ils 
mettent Vhonnestetè à nonchaloir, Et cependant au mesmo 
lieu et en une semblable eloquution il a usé de la préposition 
En; et nemeltoicnt poinct, dict-il, en nonchaloir d'aquerir 
la grâce du bien dire, pour mônstrer comme l'une et l'autre 
façon de parler luy estoient indiferentes. Du Vair, en ses 
traictés oratoires opinant sur la manutention de la loi 
Salique a dit, c'est mettre sa vie en un évident hasard. 
L'Historien Mathieu en son advertissement sur l'Histoire, 
// y^en a qui trouveront à redire en la façon aussi bien 
quen l'estojfe de ceste histoire; luy mesmo encor et au 
mesme lieu, il craint aucunement de la corriger en ien- 
droict oh il a esté adverty, le mesme Historien encor et nu 
mesme lieu, les choses nées en mesme jour se raportent à 
d'autres temps, Mathieu encor parlant de la mort de la 
Duchesse do Bcautbrt, elle alla oyr la musique en lEglise 
de Saint-Antlwine. Le sieur Du Plessis Mornny en son , 



— 444 — 

livre du Mistcre, feuillet 69, que s'en suivroiî de la sinon 
qu'en sa face et au plus fort de son authorité il eust perdu 
sa cause. Le sieur De Montaigne, livre 3, chap. 8. Un homme 
de monstrueuse fortune, dict-il, Venant mesler son advis à 
certain léger propos qui se demenoit en sa table. Balzac, 
livre 1, lettre 6. Je suis bien aise, dict-ii, de vous voir en 
un lieu d'oii vous remplirez toute la terre. 

Que si l'authorité de tant d'excellens Historiens et Ora- 
teurs ne suffit. Voicy celle des Poëtes qui surabonde, Ron- 
sard en Tode 14, du 3 e livre, 

Je banderay mon arc qui jette 
Contre ta race sa facette, 
Pour viser tout droict en ce Jeeu 
Qui se resjouit de ta gloire. 

Le mesme Poëte au commencement de sa première ode, 

et faict boire aux François 
Au creus de leurs armet\ en lieu de Veau de Seine 
La Meuse Bourguignonne. 

y* i i 

{ Il n'a pas dict au lieu, mais il a dict en lieu. Théophile 
aussi en une de ses odes adressée au Roy : 

Dieu qui vous mit le sceptre en main, 
Qui vous Je peut os ter demain . 

Et vienne après cela toute l'Académie en corps, et qu'elle 
passe l'esponge sur ces tesmoignages la, mais qu'elle la 
porte plustost sur son ouvrage, ou qu'elle concilie elle 
mesme son propre texte, car en la page 28 de ses Senti- 
ments elle dict ainsi, 

Maintenant si ce desnoûement est selon l'art ou non, 
c'est une question qui se vuidera en son lieu. 

Et pourquoy censurer nostre Poëte quand il a dict en 
son rangï pourquoy ceste préposition en régira elle plus- 



— 445 — 

tost le mot de lieu, que celuy de rang, quand toutes les 
autres circonstances de la loquution sont esgales ? 

Nous avons dict que la décision de ces controverses ver- 
bales dependoit de l'usage et de l'autliorité, et ensuitte 
nous avons produict les tesmoignages des plus grands et 
célèbres Autheurs, Poètes, Historiens, Orateurs qui ont, 
en ce regard, préjugé la cause en faveur du Cid. Que si 
l' Académie veut fournir des reproches contre tous ces tes- 
moignages, c'est à elle à parler, ains à en produire de plus 
forts, car le sien propre avec ceste clause pitàgorique, elle 
l'a dict, seroit aussi sujet à contredict. 

SE1ZIESME OBSERVATION. 

. L'Autheur de la Tragi-comédie ayant dict. 

qu'un meurtrier périsse 

L'Académie luy a fait une leçon la dessus que le mot de 
meurtrier y qu'il répète souvent le faisant de trois syllabes 
n'est que deux. I 

Geste légère remarque de l'Académie est plustost une 
pure chiquanerie qu'une juste correction. Le mot de meur- 
trier se pouvant dire de trois syllabes aussi bien que deux, 
et nos Poëtes en ont ainsi diversement usé, les préceptes 
de l'Art poétique permettant d'allonger ou d'accourcir plu- 
sieurs mots, et nommément ceux qui sont terminés en ier, 
en yeux, en ion, et autres semblables terminaisons qui 
sont laissées en la liberté duPoëtequi peut dire précieux, de 
trois syllabes aussi bien que de deux, comme aussi meur- 
trier, chreslieiiy et autres, comme encore le mot déporte 
peut estre dict de deux syllabes pour poUte trisyllabe, et ces 
loquutions la ne sont pas des passe-droicts si licencieux 
comme sont ceux cy de Virgile, germa labant, ou bien labat 
aricle^crcbro, car au regard des nostres, l'usage en a faict 






— 446 — 

loy, et ceux de Virgile, outre qu'ils sont sans authorité, ils 
corrompent la prononciation de la langue latine, or quand il 
y a conflit d'opinions entre pes diversités de prononcer, et 
que l'usage et les bons Auteurs sont my partis pour Tune 
ou pour l'autre leçon, il faut en ce cas la, recourir à la rai- 
son et prendre des mesures sur les agreemens qui soient 
propres à l'oreille et à la langue de celuy qui entend. Et 
quelle raison peut avoir l'Académie de dire que le mot de 
meurtrier n'aura pas plus de syllabes et n'ocupera pas plus 
de place en un vers que le mot de luy, altehdu que cestuy- 
cy n'a, que trois lettres et que l'autre est composé de neuf, 
car l'Autheur du Cid ayant restrainct le mot de luy à une 
syllabe, l'Académie l'en a repris en disant que luy est de 
deux syllabes. Et cela estant, ce mot de trier, qui va à plus 
grand train que l'autre, peut donc bien en avoir autant. Mais 
respondent donc nos Académiques, pourquoy donner un 
accent et un repos à la langue sur ce mot de luy, et la faire 
courir en poste en prononçant le mot de trier, puisque ny 
l'oreille ny la langue, qui sont les Maistres du parler,; ny 
trouvent pas leurs mesures ny en l'audition, ny en la pro- 
clamation, et que celle cy nommément ne peut recevoir dans 
son palais, sans se faire violence, le mot de meurtrier, à 
moins de trois syllabes, et celuy qui en voudra retrancher 
une syllabe et couler pardessus la lettre / sans la prononcer, 
il se trouvera bien empesché en son parler. 



DERNIERES ÔBSREVATIONS. 

, Enfin nous disons pour dernières observations, que l'Aca- 
démie est trop rigoureuse, et ses remarques trop rigides 
pour un arbitre respectivement convenu, et que c'est passer 
les termes d'un doux et aimable compositeur de prononcer 
publiquement 



~ 447 — 

que le subject du Cid n'est pas bon (feuillets 36, 190), 
qu'il pèche dans son desnoucment (feuillets 37, 112 et 
191), que la bienséance y manque (feuillets 58, 113, 117 
et 191) aussi bien que le jugement (feuillet 79), qu'il y a 
beaucoup de vers bas et de façons de parler impures (feuil- 
lets 114, 132, |137, 143, 149 et 191). 

Et ces titres la conférez gratuitement par une largesse 
surabondante, et après avoir remarqué et condamné tous 
les défauts de l'ouvrage en particulier et chacun en son 
propre lieu, appelez-vous cela couper quelques brandies 
des palmes et des lauriers d'un Autheur pour les faire 
pousser davantage en une autre saison ? N'est-ce pas plus- 
tost porter la coignée dans la racine et les arracher et des- 
truire tout à faict? Mais sans user de métaphore et pour en 
parler véritablement, ne sont-ce pas icy des remarques trop 
affectées de dire, 



qu'il n'est pas vraysemblable que Chimene aye voulu 
consentir à espouscr Rodrigue le même jour qu'il avoit 
tué le Comte. (Feuillet 49.) 

Comme si l'amour et la prudence se trouvaient en un 

mesme temps, Omnia vincit amor y et nos cedamus amori, 

a dit le Po^îe. 

*V\' 
qu'Elvire, simple suivante de Clnmenc, n'estoit pas une 

personne avec qui le Comte deust avoir son entretien. 

(Feuillet 70.) 

Comme si un père, un seigneur ne pouvoit pas s'entre- 
tenir et conférer avec la suivante de sa file, do tant plus on 
ceste conjoncture du temps, et de tant plus encore quand 
la suivante est belle, ou femme de bon esprit. 



\ 






— 448 — 

que le Comte, de quelque sorte qu'il parle de luy-mesme, 
ne devroit pas passer pour un fanfaron. (Feuillet 71.) 

Comme si le mot de fanfaron, n'estoit pas l'epithete ou 
le propre de la quatriesme mode d'un Espagnol. 

qu'au lieu que le Roy envoyé Arias vers le Comte, il 
falloiî qu'il luy envoyast des gardes. (Feuillet 79.) 

Comme si un gentilhomme envoyé de la part du Roy et 
portant sa deffence ne pouvoit pas empescher le combat et 
le duel entre deux cavaliers. 

qu'il eust esté bienséant que Cliimene, en ceste occasion, 
eust eu quelques Dogmes de ses amies pour la consoler. 

(Feuillet 93.) 

i 
Comme si un père de famille \fenant d'estre meurtry, 

(~~ toutes choses ne pouYoient pas estre en trouble et en 
desordre dans sa maison, ridicules et impertinentes correc- 
tions et à l'esgard du Cid et à l'esgard de ses Observateurs. 
Certes qui voudroit corriger sur ces règles la, les ouvrages 
i de la poésie les plus parfaicts, il ne s'en trouveroit aucun 
qui fut exempt de tache et d'imperfection. Ho>niere mesme 
avec ses belles œuvres seroit renvoyé à l'escole du jugement, 
quand après avoir dict qu'Achille estoit aussi courtois et 
humain que généreux et vaillant, il nous le vient par après 
dépeindre pour le plus cruel et le plus barbare de tous les 
hommes, qui après avoir vaincu Hector, prince brave et 
généreux luy en fist attacher le corps au derrière de son 

^ , char et le traisner parmi le camp des Grecs, et à la veue des 
Troyens' en vengence et dérision, comment cela peut-il 
. compatir avec la douceur et l'humanité? Certes de tant 
moins qu'Hector estoit un juste ennemy et qu'il avoit esté 
vaincu en juste guerre. Quand le mesme Poëte raporte 



— 449 — 

que le chien d'Ulisse reconnut son maistre à son retour du 
siège de Troyes et après avoir esté vingt ans absent, ne 
seroit-il pas censuré puisque les Naturalistes disent que les lj 
chiens ne vivent pas si long temps ? Virgile aussi seroit 
accusé de peu de jugement quand au second livre de 
l'Enéide il dict qu'Enée s'arresta à discourir avec son père 
et avec sa femme pendant que les Grecs saccageoient sa 
ville, et en ce moment la, il lefaict entrer, sortir et retour- 
ner dans sa maison sans aller au combat avec ses compa- 
gnons. Cela est-il vraysemblable en la personne d'un prince 
si généreux, et en ceste conjoncture du temps? Le mesme 
Poëte encore seroit censuré par l'Académie quand il dict au 
deuxiesme, qu'Helene lors de la prise de Troye s'estoit 
cachée dans le temple de Vesta pour la crainte qu'elle avoit 
des Grecs et de son mari'TVienelas, comme on peut voir de- 
puis ce vers 

Jamque adeo super unus eram i 
jusques à cest autre vers, f 

Abdiderat sese, atque arts invisa sedtbat. , 

Et cependant il nous vient dire au sixiesme livre que 
lors de laprise de la mesme ville, Hélène estoit au haut 
d'une tour tenant un flambeau allumé pour servir de si- 
gnal aux Grecs. 

ftammam média ipsa tenebat 
Ingentem, et stimma Danaos ex arce vocabat. 

Et Horace qui a esté estimé le plus judicieux des Poètes 
latins et duquel Scaliger, excellent juge en ce mestier la, 
a dict que deux de ses odes vaioient mieux que le Royaume 
d'Aragon, quarum similes malim a me composuissc, dict-il 
quant esse lolius Taraconensis Rex, Horace, dis-je, seroit 
aussi censuré pour avoir attribué l'epithete de riche au 
pauvre et misérable Priam. 

29 



— 450T • 

Ilio dives Priamus relicto. 



1 



Et cela après avoir perdu son royaume et ses enfants. 

Mostre Ronsard aussi suivant le train des autres, sem- 
bleroit en plusieurs lieux de ses œuvres, s'estre émancipé 
du commun raisonnement pour suivre sa propre fantaisie, 
voicy comme il parle en une de ses odes adressée au Roy 
Henry, 

Advienne aussi que ton fils 

Survivant au jourprefis f 

Borne aux Indes sa victoire, 

Riche de gain et d'honneur : 

Et que je sois le sonneur 

De Vune et de Vautre gloire. 

Le désir qu'a ce Poëte de chanter la gloire du Roy et de 
son fils, est bien à propos, mais le sens du second vers 
n'est pas raisonnable ny advantageux pour le Roy, puisque 
Ronsard souhaite de le survivre, et c'est une pensée trop 
délicate pour la dire aux oreilles d'un prince non que d'un 
àmy. Nous disons donc qu'il n'y auroit Poëte ny quslqu'au- 
tre Autheur que ce soit, non pasmesme l'Autheur des Senti- 
ments Académiques, de qui les ouvrages estant examinés à 
la rigueur et par les règles estroictes et rigides de l'Acadé- 
mie, ou par celles mes.me que nous practiquons icy, qui se 
peut sauver et qui peut estre exempt de censure et de cor- 
rection, et que si Homère, si Virgile, Ronsard et tous les 
autres excellens Poêles ont esté blasmés des uns et excusés 
des autres et mesme parmy les critiques doctes et judi- 
cieux, l'Autheur du Cid doit trouver bon que son ouvrage 
ait suivy le mesme train des autres poëmes, et que toutes 
les parties, l'invention, la disposition, l'elegance,la mesure 
des vers ayent esté balancées entre la faveur et la rigueur, 
entre la grâce et la justice, entre la bonté et son contraire. 
Que si la rigueur l'a emporté et si aucune de ses licences 



— 451 — 

poétiques n'a esté receue favorablement non pas jusques a 
un seul accent, jusques à un seul poinct, nous disons que ces 
mesmes licences que l'Académie appelle fautes volontaires 
dévoient néanmoins estre excusées! en faveur de celles de 
ces excellens Poêles qu'il a imittés en Tusjage de leurs pri- 
vilèges et qui luy ont esté en exemple ou de bien faire ou 
de faillir. Les Poètes ont des passe-droicts particuliers et 
au dessus du commun, ils ne sont pas si contraincts dans 
les règles du raisonnement qu'ils ne les puissent quelque- 
fois biaiser, Pictoribus atque Poelis dict le proverbe, leurs 
contes et leurs fables qui ne sont que des fictions et des 
mensonges leur sont pardonnables, quant aux circonstan- 
ces, puisqu'ils ont leurs agreements et que la complaisance 
les dispense souvent de dire vray. Ceux mesmes qui ont 
iblasmé l'Autheur du Cid oht excusé Virgile en pareil faict, 

qu'ils doutoient si l'opinion des Censeurs de Virgile 
estoitrecevable, et s'ils connoissoient autant que luy jus- 
qu'ok s'estend la jurisdktion de la Poësie. (Feuillet 47.) 

Jurisdiction donc particulière, extraordinaire, absolue et 
non sujette aux loix des autres disciplines, et sur laquelle 
les licences et les privilèges de l'Art poétique sont fondés. 

On reprochôit à Caton qu'il aimoit trop le vin et quel- 
qu'un l'ayant appelé yvroigne, un de ses amis repartit que 
l'yvroignerie seroit plustost une vertu que Caton fusse dict 
estre vicieux. Ainsi les fautes qu'on attribue à ces excellens 
Poètes seroient plustost d,es perfections de l'Art que de 
dire qu'ils eussent failly. Quoy qu'il en soit ceux qui mar- 
chent sur leurs pas doivent estre compris* dans leur dis- 
pense, et nostre Tragi-comédie qui les a imittés ne craindra 
point ces rigoureux Observateurs, puisqu'elle a pour com- 
plices d'un mesme faict I'Iuade et I'Eneide qui la pouront 
garentir par leur crédit et authorité. 



452 ~ 



XXXIII — LETTRE DE MONSIEUR DE BALZAC 
a Monsieur de Scudery, 
sur ses Observations du Cid m . 



MONSIEUR, — Vous no vous estes pas conseillé 
J aux Sages d'Italie, en la distribution de vos 
FœMàiA bien-faits. Ils vous eussent dit que vous les de- 
viez verser goutte à goutte, et qju'il faut faire durer les 
grâces. Mais la grandeur de courage, dont vous faites pro- 
fession, est au dessus de ces maximes peu généreuses : 
Elle espand le bien à pleines mains, et vous penseriez n'a- 
voir pas donné si vous n'aviez enrichy. J'ay trouvé dans un 
mesme pacquet vostre Lettre, vostre Requeste, vostre Tra- 
gédie, et vos Observations sur le Cid. Voila bien des faveurs 
tout à la fois : { Si vous eussiez esté bon mesnager, vous 
aviez dequoy recevoir quatre remerciements séparez. Mais 
c'est sans doute que vous avez voulu vous garantir de trois 
mauvais complimens, en vous contentant de celuy-cy. Je ne 
prétends pas, Monsieur, qu'il m'acquite do ce que je vous 
dois: Il vous tesmoignera seulement que je confesse vous 
devoir beaucoup, et que le désert ne m'a pas rendu si sau- 
vage, que je ne sois touché des raretez qu'on nous apporte 
du monde. Je mets en ce nombre là les presens que vous 

(i) Éd. princ Cette lettre de Balzac a été imprimée pour la première 
fois, avec les deux pièces suivantes, sous le triple titre de : Lettre de M. de 
Balzac à M. de Scudery sur ses Observations du Cid — et la Respojise de 
M. de Scudery à M. de Balzac — avec la Lettre de M. de Scudery à Messieurs de 
l'Académie françoise sur le jugement qu'ils ont fait du Cid et de ses Observations. 
A Paris, chez Augustin Courbé, libraire et imprimeur de Monseigneur frere 
du Roy, dans la petite Salie du Palais, à la Palme, M.CD.XXXVIII (sic), 
— in-8° de 34 pages. ~.La lettre de Balzac occupe les pages 3 a 14. 



— 453 — 

m'avez faits, et vous sçavez bien que ce n'est pas d'au- 
jourd'huy que j'estime les choses que vous sçavez faire. J'ay 
esté un des premiers, qui ay recueiily avec honneur vos 
Muses naissantes, et qui battis des mains, lors que vos pre- 
miers essays furent recitez. Depuis, mon estime à crû 
avecques vos forces, et ayant dorçné des applaudissemens a 
un commencement de belle espérance, je ne puis pas légi- 
timement rofusorma voix à des productions achevées. Mais 
le mérite do vos vers est ignoré de fort peu de gens, vostre 
Prose en a surpris quelques-uns qui ne vous cognoissoient 
pasjtout entier; et comme elle a quantité do grâces, outre 
celles de la nouveauté ollo a eu aussi quantité do partisans, 
dont je ne suis pas le moins passionné. Ce n'est pas pourtant 
à moy à cognoistre du différent qui est entre vous et Mon- 
sieur Corneille, et h mon ordinaire je doute plus volontiers 
que je nu résous. Bien vous diray-jo qu'il me semble, que 
vous l'attaquez ayecque force et adresse, et qu'il y a du bon 
sens, de la subtilité, et de la galanterie mesme en la plus- 
part des objections que vous luy faites. Considérez! neant- 
moins, Monsieur, que toute la France entre en cause àvecque 
luy, et que pout-eslro il n'y a pas un des Juges dont vous 
estes convenus ensemble, qui n'ait loué ce que vous desirez 
qu'il condamne. De sorte que {juand vos argumens seroient 
invincibles, et que vostre adversaire y acquiesceroit, il au- 
roit tousjours de quoy se consoler glorieusement de la perte 
de son procès, et vous pourroit dire que c'est quelque chose 
de plus d'avoir satisfait toutjiin Royaume, que d'avoir fait 
une pièce régulière. Il n'y a' point d'Architecte d'Italie qui 
' ne trouve des défauts en la structure de Fontaine bleau, et 
qui ne l'appelle un Monstre de v pierre: Ce Monstre neant- 
moins est la belle demeure des Rois, et la Cour y loge com- 
modeinent. Il y a des beautez parfaites qui sont effacées 
par d'autres beautez, qui ont plus dagrément et moins de 



r 






— 454 — 

perfection : Et parce que l'acquis n'est pas si noble que le 
naturel, ny le travail des hommes que les dons du Ciel, on 
vous pourroit encore dire que sçavoir l'art de plaire ne vaut 
pas tant que sçavoir plaire sans art. Aristote blasme la fleur 
d'Agathon, quoy qu'il die qu'elle fust agréable, et L'Oedipe 
peut-estre nagreoit pas, quoy qu'Aristote l'approuve. Or s'il 
est vray que la satisfaction des spectateurs soit la fin que se 
proposent les spectacles, et que les maistres mesme dumes- 
tier ayent quelque fois appelle de César au peuple, le Cid du 
Poëte François, ayant plû, aussi bien que la fleur du 
Poëte Grec,, ne seroit-il point vray qu'il a obtenu la fin de 
la représentation, et qu'il est arrivé à son but, encore que 
ce ne soit pas par le chemin d'Aristote, ny par les adresses 
de sa Poétique ? Mais vous dites, Monsieur, qu'il a esblouy 
les yeux du monde, et vous l'accusez de charme e.t d'en- 
chantement. Je connois beaucoup de gens iqui fairoient 
vanité d'une telle accusation, et vous me confesserez vous 
mesme que si la Magie estoit une chose permise, ce seroit 
une chose excellente. Ce seroit à dire vray une belle chose, 
de pouvoir faire des prodiges innocemment, de faire voir le 
Soleil quand il est nuict , d'apprester des festins sans 
viande ny Officiers, de changer en pistolles les feuilles de 
chesne, et le verre en diamans. C'est ce que vous reprochez 
à l'autheur du Cid, qui vous advoûan^ qu'il a violé les règles 
de l'art, vous oblige de luy avouer qu'il a un secret, qui a 
mieux réussi que l'art mesme ; et ne vous niant pas qu'il 
a trompé toute la Cour et tout le peuple, ne vous laisse 
conclurre de là, sinon qu'il est plus fin que toute la Cour et 
tout le peuple, et que la tromperie qui s'estend à un si 
grand nombre de personnes, est moins une fraude qu'une 
conqueste. Cela estant, Monsieur, je ne doute point que 
Messieurs de l'Académie ne se trouvent bien empeschés 
dans le jugement de vostre procès, et que d'un costé vos 



f 

— 455 — 

raisons ne les esbranlent, et de l'autre l'approbation, publi- 
que ne les retienne. Je serois en la mesme peine, si j'es- 
tois en la mesme délibération, et si de bonne fortune je.ne 
venois de trouver vostre Arrest dans les registres de l'Anti- 
quité. Il a esté prononcé il y a plus de quinze cents ans 
par un Philosophe de la famille Stoïque, mais un Philoso- 
phe, dont la dureté n'estoit pas impénétrable à la joye; de 
qui il nous reste des. Jeux et des Tragédies ; qui vivoit soubs 
le règne d'un Empereur Poëte et Comédien, au siècle des 
vers et de la Musique. Voicy les termes de cet autentique 
Arrest, et je vous les laisse interpréter à vos Dames, pour 
lesquelles vous avez bien entrepris une plus longue et plus „ 
difficile traduction, lllud mullum est primo aspeclu oculos 
occupasse, etiamsi coyitemplatio diligcns inventura est 
quod arguât. Si me interrogas, major ille est qui judi- 
cium abstulit, quam qui mcruil. Vostre adversaire y trouve 
son conte par ce favorable mot de major est, et vous avez 
aussi ce que vous pouvez désirer, ne désirant rien à mon 
advis que de prouver que judicium abstulit. Ainsi vous , 
l'emportez dans le Cabinet, et il a gaigné au Théâtre. Si le 
Cid est coupable, c'est d'un crime qui a eu I recompense : 
s'il est puni,. -ce sera après avoir triomphé ! s'il faut que 
Platon le bannisse de sa Republique, il faut qu'il le cou- 
ronne de fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus 
mal qu'il a traité autrefois Homère : Si Aristote trouve 
quelque chose à désirer en sa conduite, il doit le laisser 
jouyr de /sa bonne fortune, et ne pas condamner un des- 
sein que le succès à justifié. Vous estes trop bon, pour en 
vouloir davantage : vous sçavez qu'on apporte souvent du 
tempérament aux Loix, et que l'équité conserve ce que la 
justice pourroit ruiner. N'insistez point sur cette exacte et 
rigoureuse justice. Ne vous attachez point avecque tant de 
scrupule à la souveraine raison. Qui voudroit la contenter, 



— 456 — 

et satisfaire à sa régularité, seroit obligé de luy bastir un 
plus beau Monde que celuy-ci : Il faudroit luy faire une 
nouvelle Nature des choseà, et luy aller chercher des 
idées au dessus du Ciel. Je parle, Monsieur, pour mon in- 
terest, si vous la croyés, vous ne trouverez rien qui mérite 
d'estre aymé, et par conséquent je suis en hazard de per- 
dre vos bonnes grâces, bien qu'elles me soient extrême- 
ment chères, et que je sois passionnément 

Monsieur, '] 

j' 
Vostre tres-humble et tres-affectionné serviteur, 

Balzac. i 




— 457 — 

i < • 

XXXIV— RESPONSE de MONSIEUR DE SCUDERY 
a Monsieur de Balzac (!) . 



JONSIEUR, — Si je vous eusse creu prodigue, je 
n'aurois pas esté libéral : au contraire, je me 
fusse rendu bien mesnager de mes mauvaises 
lettres, pour vous obliger à cette excellente proffusioiî de 
belles choses. Et quoy que la Moralle nous assure, qu'il est 
plus glorieux de donner que de recevoir et que mesme les 
presens qu'on fait pour en avoir d'autres, sont une espèce 
d'avarice, je confesse qu'en cette occasion, l'interest l'eust 
emporté sur la Philosophie, et 'que je n'aurois semé que 
pour recueillir. Mais, Monsieur, comme un mesme effet 
peut avoir diverses causes, celle de mon vice eust esté plus 
noble, que ne l'est ordinairement celle des autres avares, 
puis qu'elle eust eu pou/* objet vostre gloire, qui s'aug- 
mente à mesure que vous escrivez. Je ne veux pas dire 
pourtant, que mon aine soit tellement desinsteressée, 
qu'elle n'eust regardé ses plaisirs, comme vostre réputation, 
puis qu'il est vray, que c'est à vostre f^çon d'escrire, à qui 
je peux dire après Ovide, ^ 

Tu mihi sola places. 



En effect, Monsieur, il est certain, qu'elle a des charmes si | 
puissans pour moy, qu'elle imprime dans mon esprit, tout 
daqu'elle représente : et si ces Théologiens sont véritables, 
(jgm nous ont dit qu'après la résurrection des corps, les sens 

(i) ÉD. princ. Voir la note de la page 4 5 2. —Cette Response de Scu^ry 
va de la page 15 à la page 39. 

29* 



— 4S8 — 

auront leur part aux félicitez du (Paradis, pour me faire 
trouver le souverain bien de l'ouve, il faudra que Ton 
parle au Ciel, comme vous escrivez en terre, ce n'est qu'au 
bout de vostre seule plume, que je trouve cette Déesse 
que les Grecs et les Romains plaçoient sur les lèvres; ce 
n'est que vostre seul esprit, que j'appelle avec des termes 
empruntés de êeneque, un Dieu logé dans un corps hu- 
main ; Et ce n'est que pour vous que me semblent propres^ 
ces belles paroles de Virgille , 

Haud tibi vulius 
Mortalis, nec vox hominem sonat. 

Que si l'ame de l'homme en gênerai, selon Heraclite le Mu- 
sicien > est une ■eslinçelle du feu des Estoilles, la vostre en 
particulier, est un rayon de celuy du Soleil. Vous n'avés pas 
un parole qui ne brille ; vous n'avez pas une pensée qui 
n'eclatte ; et vostre éloquence est une source inespuisable, 
et de flame et de lumière. Cette divine plume dont vous 
escrivés,est celle d'un Aigle, qui consume toutes les autres : 
Et ce feu d'esprit qui paroist en vojus, est de la nature de 
ce feu consummant, dont nous parle l'Escriture. Mais quoy 
que vous n'ayés pas de rivaux, qui ne vous cèdent sans 
résistance, vous ne laissés pas de gagner des victoires plus 
glorieuses! en vous surmontant vous mesme. Quand on 
pense qu'on ne peut aller plus loing, on vous perd encore 
de veuë ; il n'est point de non-plus ultra jpour vostre esprit, 
et quoy qu'Àristote assure que les plus pelles choses et les» 
meilleures, ont esté crées les premières, il n'en est pas 
ainsi de ses productions, qui s'ostent les unes aux autres, le 
souverain degré de perfection. Je m'estendrbis davantage, 
sur les sentimens que j'ay de vostre mérite, si Sàlvian ne 
m'aprenoit, que celuy qui ayme le mieux, est celuy qui I 
craint le plus de fâcher). Voetre modestie arreste mon zelle, 
et me fait souvenir qu'autrefois les Thessalieiis rasèrent un 



— 459 - 

Bourg, seulement parce qu'il s'appelloit Fllaterie, Mais 
quelque ressemblance qu'il y ait, entre-elle et la juste 
louange, vous n'auriez pas raison de prendre l'une pour 
l'autre, ny moins encore de reffuser ces offrandes innocen- 
tes, puis que Porphire remarque, que les premiers sacrifices 
estoient de fleurs et de parfums, et que je puis dire comme 
Pétrarque, 

El cor ne gli occln\ t ne îafronte ho scritto. 

Jugez donc, Monsieur, par la haute estime que je fais de 
vous, de la joye que m'a donné vostre lettre. Je vous as- 
seure que comme l'excessive est mortelle,' aussi bien que 
la trop grande douleur, elle m'eust peut-estre osté la vie 
si vous ne l'eussiez modérée, par la mesme lettre qui me 
la causoit. Elle me fait souvenir (cette belle lettre) du cou- 
ronnement des vainqueurs, aux Jeux Olimpiques, qui les 
obligeoit à prendre un bruvage amer, pojnr tempérer la 
douceur de la gloire : et Pétrone semble en avoir fait la 
peinture, quand il a dit, 

Apes ideo pungunt, quia ubicumque dulceest, ibi, et acidum inventes. 

Ce que vous dittes à l'avantage du Gid, est cette voix qui 
faisoit souvenir à Rome ceux qui triomphoient, qu'ils es- 
toient hommes. Et je vous considère comme le Jupiter. 
d'Homère, qui tient deux vases en ses mains, et qui verse 
et les biens et les maux sur la terre, sans envoyer presque 
jamais, de contentemens tous purs. Vous faites comme 
ceux qui dans nos guerres, pour ne desobliger ny la France, 
ny l'Espagne, ny la Suéde, ne prendroient ny l'Escharpe 
blanche, ny la rouge, ny la bleue, mais qui par un esprit 
d'accomodement, s'en feroient une de taffetas.de la Chine, 
' où l'on verroit toutes ces couleurs, sans pouvoir la nommer 
pourtant, ny blanche, ny rouge, ny bleue. Mais Monsieur, 
comme un Ancien a dit autrefois, Amy de Socrate, Amy de 



— 460 — 

Platon, mais beaucoup plus encore, Amy de la vérité ;,il 
me semble que Monsieur de Balzac peut bien dire, Amy de 
Corneille, Amy de Scudery , mais plus Amy de la raison, qu'il 
ne Test ny de l'un ny de l'autre, On ne doit pas craindre en 
cette occasion de s'engager dans sou party ; il n'est ny foi- 
ble, ny honteux ; et si j'osois vous nommer celuy qui le sou- 
tient, vous verriez bien que tous mes Juges, ny toute la France, 
n'ont garde d'estre entièrement pour l'Autheur du Cid, 
comme vous semblez le croire : au reste, je vous advouë 
bien, que Foritaine-bleau est un riche et pompeux desordre, 
mais aussi faut-il que vous me confessiez, que si la justesse 
de la simetrie, y avoit placé le Marbre et le Jaspe, il seroit 
quelque chose de plus excellent qu'il n'est. Là Nature (pour 
vous respondre) est sans doute merveilleuse,' mais il faut 
que l'Art le soit encore davantage, puis qu'il la corrige; ot. 
que vous dites vous mesmo que j'escris mieux que je ne fai- 
sois, dans le temps où je ne scavois presqub rien que ce 
qu'elle enseigne. Ainsi je ne croy pas v qu'un prodige, doive 
passer pour un miracle, ny que les feuilles de chesne et le 
verre changent de prix, quand un Magicien les fait prendre 
pour de l'or et pour des diamans. Et si j'ose vous dire tout 
ce que je pense, il me semble que n'assignant autre fin à la 
Comédie, que celle de donner du plaisir au peuple, c'est 
mettre les Poètes en mesme rang, que les Salt'inbanque et 
les Violions : eux de qui la fureur mesme est appellée divine, 
par Platon au Phedi\e. Toute l'Antiquité que ije sçay que v ; 



vous rêverez, a eu (tes sentimens plus avantageux de la 
Poësie : Sa fureur selon Platon, est une lumière extraordi- 
naire de l'ame, par laquelle Dieu semble l'attirer à soy. 
Hésiode dit, que les Muses en chantant, resjoûissent 
Jupiter : Euripide en sa Medée atteste, que le vray usage 
de la Poësie, est de consoler la misère des hommes. Les 
loix mesmes estoient appellées par les Grecs vojjwC, parce 



— 461 — 

qu'on les chantoit en vers. Empedocles nomme les Poètes 
des Dieux vwans entre les mortels, à cause de la perpétuelle 
communication qu'ils ont avec les idées ; c'est à dire avec 
les formes intellectuelles de Dieu. Et Maxime de Tyr dis- 
pute et ne resoud point, qui plus dignement a parlé des 
/ ' Xchoses divines, ou des Poètes, ou des Philosophes. Que 
s'ils estoient si peu de chose, Alexandre auroit eu tort de 
i placer tous les soirs sous le chevest, l'Illiade avec une espée, 
' qui vainquit tout l'Univers : et de ne prendre de tous les 
meubles* de Darius, qu'un coffre précieux, pour serrer ce 
précieux livre ; pour qui sept villes de la Grèce, ont disputé 
le Berceau de son Autheur. Et Véritablement, si le Théâtre 
n'avoit autre objet que celuy de plaire au peuple sans l'ins- 
truire, Aristophane l'emporteroit sur Euripide et Plnuto 
soroit au dessus de Seneque ; ou plustot, ny les uns ny les 
autres n'auroient suivi leur dessein, puis qu'il est vray, quo 
quelque facétieuse que soit la Comédie pure, elle no laisse 
pas de servir aux mœurs, et d'enseigner en divertissant. 
En effet, Monsieur, si les choses ploient ainsi, les sentences 
qui sont la plus belle et la plus utile partie des Poèmes de 
cette nature, et qui sont les plus importons des préceptes 
d'Aristote, ne serviroient de rien dans un ouvrage, puis que 
le peuple n'est pas capable de les gouster. Il est de la Poésie 
comme de ses sœurs (je veux dire la Musique et la Peinture) 
elle a des beautez que tous les yeux n'aperçoivent pas ; et 
quelque chose si destaché de la matière, que le peuple n'a 
garde de le descouvrir ; luy qui n'a presque d'aine que celle 
des bestes et des plantes, c'est à dire la sbnsitivo et la vé- 
gétante. Les spectacles, qui proprement furent inventez 
pour luy, sont les combats des Qladiateurs, ceux des ani- 
maux sauvages, et tout ce que l'Hipodrome et le Cirque, 
. ont exposé aux yeux d'Athènes et de Rome ; et si vous de- 
sirez que j'y adjouste encore quelque chose qui ait paru sur 



— 462 — 

l'Amphithéâtre, ce sera les bouffonneries des Mimes et des 
Satires : mais du véritable Poème, quand il est du genre 
sublime, le peuple n'en peut avoir pour sa part, que les 
Machines et les beaux habillemens : le reste appartient aux 
' esprits de la plus haute Hiérarchie, tels que le vostre (si tou- 
tefois il est permis d'en mettre quelqu'un à son rang) je 
sçay bien que la voix du peuple, est appellée la voix de 
Dieu, et par conséquent celle de la vérité: mais outre que 
ces paroles, ont besoin d'une explication Theologique qui 
les resserre, puis que les suffrages du peuple ont aussi bien 
eslevé le Veau d'or, que le Serpent d'airain, et fait l'idole 
de Dagon, que l'Arcne d* Alliance ; je n'ignore pas aussi, 
que par cette voix publique et divine, ne doit pas estre en- 
tendue, celle qui se donne tumultuairement aux Théâtres ; 
veu que ce seroit prophaner les choses saint.es,(et commettife 
un sacrilège en faveur du Cid. Aussi pour ne pas loger 
ensemble Christ et Beiial, je me contenteray de dire, que 
ce seroit une estrange destinée, si le langage des Oracles; 
des Sibilles, et des Prophètes, que quelques-uns ont mesme 
appelle celuy des Dieux, n'estoit propre qu'à faire rire la 
populace ; et que des ouvrages, dont la principale partie 
consiste au jugement, despendissent de l'opinion d'un 
Monstre qui n'en a point. Et certes, bien loingde subir un 
Arrest si peu raisonnable, Pausanias remarque en ses Arca- 
diques, que les bons Poètes, comme Orphée, Homère, et 
Hésiode, ont tousjours caché les principes do leurs sciences 
au vulgaire, parce qu'il n'auroit sçeu les concevoir. Mais 
par le discours que je tiens, ne croyez pas s'il vous plaist, 
Monsieur, que je veuille user insolemment de la victoire, si 
je l'emporte ; tant s'en faut, je veux plutost imiter les Macé- 
doniens, qui n'eslevoient jamais de trophées : et me sou- 
venir qu'anciennement au rapport de Pline, les Couronnes 
ne se donnoient qu'aux Dieux seulement. Que Monsieur 



} — 463 — 

Corneille triomphe donc sur le Tneatre, ses victoires ne me 
resveilleront point, s'il est vray que je le surmonte en vostre 
Cabinet ; [je ne craindray point que ce Philipe, ne laisse 
rien pour Alexandre, si vous m'estimez assez pour m'aimer : 
et je croiray mesmo posséder plus que ne conquesta ce 
grand Prince, si vous me donnez vostre amitié. Je vous la 
demande, iMonsieur, et vous offre .pour l'obtenir, toute celle 
que peut avoir pour un excellent îomrne 

Monsieur , 

Vostre tres-humblo et tros-affectionné serviteur. 
De Scudery. 



— 464 — 

XXXV. — LETTRE de MONSIEUR DE SCUDERY, 

,a Messieurs de l'Académie Françoise, 

Sur le jugement qu'ils ont fait du Cid, et de ses 
Observations (1> . 

i 

?£.' ^ESSIEURS, — Si j'avois creu que Tentréo de vostre 

v ' o illustre Académie, oust esté permise à ceux qui 

Ji n'ont pas l'honneur d'en estre, ma bouche nu- 
roit entrepris ce que fait ma plume, et mon affection et 
mon devoir suivant l'usage de ceux qui plaident, m'au- 
roient fait aller remercier mes Juges. Mais craignant d'en- 
tendre crier, Loin Prophane, en ce lieu consacré aux Mu- 
ses, comme on faisoit autrefois, à certain Temple de la 
Grèce, j'ay mieux aimé faire voir mon respect que ma re- 
cognoissance. Toutesfois, n'ignorant pas, que le Ciel reçoit 
les vœux, des personnes qui ne sont pas encor'en estât; d'y 
entrer, j'ay pensé que mes tres-humbles remercimens, 
pourroient obtenir une gloire, dont je me prive moy mesme, 
parce que je m'en crois indigne. Je vous les offre donc 
(Messieurs) et pour les choses que vous approuvez en mes 
Observations, et pour celles que vous m'enseignez en me 
corrigeant. Je sçay qu'un homme qui marche seul, peut 
s'esgarer bien aisément, et que ce n'est pas sans subjet, 
que les Espagnols ont un proverbe, par lequel ils prient 
Dieu de les garder d'eux ,mesmes. Quand TEscriUire veut 
parler d'une ame reprouvée, elle dit que Dieu l'abandonne 

(i) Éd. princ.' Voir la note de la page 452. — Cette Lettre de Scudéry 
va de la page 31 à la page 34. 



- 465 - 

à son propre sens, tant il est vray que la conduite est diffi- 
cile, lorsqu'on ne, consulte que soy. Ce n'est ny dans la 
foule du peuple, ny dans la Grotte d'un Solitaire, qu'il faut 
chercher la souveraine raison : mais elle est tousjours où 
je l'ay trouvée, je veux dire, dans une Société de personnes 
excellentes. Voila (Messieurs) les sentimens que j'ay des 
Vostres ; et les grâces que je vous rends, pour la justice 
que vous m'avez rendue. Croyez donc s'il vous plaist, que 
la gloire et l'instruction, sont des choses trop pretieuses, 
et trop utiles, pour n'obliger pas celuy qui les reçoit de 
vous, à demeurer toute sa vie 

Messieurs, ^ 

Vostre tres-hutnble et tres-affectionné serviteur. 
De Scudery. 






\ 



30 



— 466 — 
XXXVI. — L'INNOCENCE j 

ET LE VERITABLE AMOUll DE ClIYMENE. 

Dédié aux Dames (1) . 



)OUVEZ-vous bien souffrir, Mes- dames, que celle 
£' S&2 q iu a P aru comme un soleil au Ciel de vos Beautez, 
, .'\ et qui a été adorée comme une Divinité dans le 
Temple de vos Vertus, où vous confessiez à genoux, qu'au 
seul Autel de ses perfections les mortels dévoient apporter 
toutes leurs offrandes de respect et de service, soit aujour- 
îd'huy obscurcie et prophanée par des blasphèmes insup- 
portables. 

Les Hommes qui doivent aux Dames toute sorte de ser- 
vices et de devoirs, ont mauvaise grâce d'offenser l'inno- 
cence, et vouloir ternir la perle des Beautez du monde, 
Chymene, par une tâche noire de calomnie : mais comme 
les foibles nuages ne servent que pour augmenter la lu- 
mière du Soleil et luy donner des nouveaux charmes ; ainsi 
ces vapeurs de calomnie feront briller avec plus d'éclat la 
splendeur de sa vertu. 

De toutes les' foiblesses des Hommes il n'y en a point de 
pire que l'erreur de leurs entendemens, qui leur étansdoiw 
nez pour discerner le vray d'avec le faux, s'arrêtent plutôt 
à l'apparence, qu'à la vérité, laquelle a mis un certain prix 
aux choses, qui ne peut être changé ny diminué par celuy 
que l'opinion y met, et c'est se condamner soy-méme que 

(i) Auteur inconnu. 

Éd. princ. S. I. Imprimée, cette année, M.DC.XXXVIII. In-8° de 47 
pages. — Publié d'après l'exemplaire de la Bibliothèque de l'Arsenal 
(13826. B.). 



- 467 — 

d'en faire jugement selon ce qu'elles paroissent, et non pas 
selon ce qu'elles sont. 

C'est neantmoins ce que faict aujourd'huy le Censeur du 
Cid qui accuse sur la seule apparence, la Reyne des Beau- 
tez, Chymene, etl la blâme d'avoir préféré l'amour à l'hon- 
neur et au devoir que l'humanité exige de nous, disant que 
son amour est une infâme passion, et en conséquence se 
plaint que l'on pare aujourd'huy le vicejdes ornemens de la 
vertu prenant pour appuy, l'oracle des jugemens, l'Acadé- 
mie Françoise, qui charge Chymene d'avoir trahy ses obli- 
gations naturelles en faveur de sa passion. 

Il falloit en accuser le Poëte qui a voulu favoriser son 
Poëme aux dépens de Chymene, la faisant consentir au ma- 
riage de Rodrigue par la seule violence de son Amour, 
croyant bien faire d'imiter Virgile qui d'une honnête Femme, 
en fist, pour embellir son Poëme, une impudique ; de quoy 
Virgile est blâmé d'avoir diffamé une personne qui ayma 
mieux mourir que de vivre sans honneur : Mais ce qui m'é- 
tonne le plus, c'est qu'on ne se contente pas de descrier 
l'Auteur du Cid, on condamne encore Chymene sur la seule 
apparence, sans être oûys : Personne ne défendant la cause 
de cette innocente, dont l'amour est plus pure que crystal 
et les clairs rayons de l'astre du jour ; 

Je le veux faire voir, et ôter le masque aux calomnies 
par plusieurs belles véritez : et pour donner entrée à mes 
pensées, il faut entendre que l'amour de Chymene, n'est 
pas un amour que le commun appelle passion, qui rend 
esclave la raison, son amour n'étant qu'une disposition à la 
perfection puis qu'il ne respire qu'à s'unir au bien qui luy 
manque. Les passions, dit le Prince des Philosophes, pro- 
cèdent d'un principe vicieux ; mais l'amour tire son origine 
de la beauté et consequemment de la (bonté, puis que l'une 
et l'autre ne se séparent jamais selon l'école, et rarement 






— 468 — 

selon l'expérience : car quand la nature a donné la beauté 
aux Dames en partage, et en même temps une c^ouceur qui 
attire par une douce violence nos inclinations ^ les aymer, 
le Ciel comme plus puissant, leur a donné une bonté pour 
se faire adorer. 

Je sçay qu'Euripide appelle en sa Medée L'amour une fu- 
reur, Ciceron une maladie, Hésiode une rage, Virgile une 
folie, Isidore un excez de lièvre, d'autres une altération de 
l'esprit : mais ils entendent parler de cet amour naturel, ou 
plutôt de cette passion qui enchaîne nos cœurs, maîtrise nos 
aines avec un tel empire qu'elles n'agissent que par son 
mouvement, et étans maîtrisez par elle, nous changeons 
en mesme tems et de condition et de nature, nous sommes 
si differens de nous mêmes qu'on ne nous connoit plus. 

Au contraire le véritable Amour est ceiuy, dont les effets 
sont des continuelles complaisances et aggreemens d'esprit 
qui procèdent de l'admiration du sujet aymé, sans violenter 
nullement nôtre volonté, ny altérer en aucune façon le reste 
des puissances de nos âmes. 

Il se présente quelquefois à nos yeux des objets qui sem- 
blent nécessiter la puissance de nos affections par leurs 
beautezet perfections, capables de rendre idolâtres les aines 
les plus religieuses, et alors il faut craindre que nôtre 
Amour ne devienne une passion, si nous nous laissons aller 
au gré de nos sens, comme par exemple, une ame qui reçoit 
les touches et les atteinte* d'une rare Beauté a les forces 
de son coulage si tendres, qu'elle n'a plus de cœur que pour 
la Beauté qui l'a frappée de ses traits, et est tellement 
changée en feu, que tout son cœur se treuve noyé dans les 
flammes de son -Amour. 

Et puis qu'on se noyé aussi bien dans l'Amour comme 
dans la Mer, pour éviter ce naufrage il faut sonder le gué 
et avoir la raison pour guide : Quoy qu'un Ancien ait dit 



— 469 — 

autrefois qu'il s'étonnoit, comment la raison qui n'est dans 
le cerveau que comme un point, pouvoit commander à nos 
sens, et s'étendre au reste du corps : mais celuy-là ne sea- 7 
voit pas que la raison est au cerveau, ou plutôt en notre 
ame, ce que le Soleil est au Ciel, et que nos passions n'ont 
qu'autant de force, et nos sens autant de lumière, qu'ils en 
empruntent de son flambeau. Gomme le Soleil donnant un 
jour à plomb sur la tête des petits Gupidons qui se bai- 
gnoient dans les fontaines des plaisirs, les fît dans un ins- 
tant dissiper, 'ainsi la raison (l'œil et le soleil de nôtre ame) 
s'élevant et paroissant au dessus de nos passions déréglées, 
les dissipe et les met en fuite ; aussi ne faut-il pas que 
nôtre esprit règle nôtre amour par le conseil de nos appétits, 
mais il faut que la seule .raison règle nos affections, et 
qu'elle ne les porte qu'à des plaisirs innocents^ dans des 
complaisances et aggreemens d'esprit, qui rassasissent nos 
honnêtes appétits ; La fin d'un vray Amour n'étant pas un 
plaisir brutal, mais seulement l'union des cœurs, des esprits 
et des volontez : puis que l'Ecole nous enseigne avec l'ex- 
périence, que toute fin doit perfectionner son sujet ; or est- 
il que le plaisir brutal ne peut perfectionner l'Amour, au 
contraire le|rend languissant et mourant: et partant il ne 
peut étro la fin d'iceluy, mais bien de la passion qui est en- 
tièrement attachée à la brutalité, qui n'est autre que l'amour 
et l'entretien des âmes brutales et aveuglées et nonlpasdes 
belles âmes éclairées d'une Divinité : C'est pourquoy on dit 
qu'il n'appartient pas à tout le monde de sçavoir aymer, 
c'est un art dont la nature véritablement produit la. matière 
et nous avance les dispositions premières, mais une Divinité 
nous en donne la forme, et la perfection. 

OrChymene en ses affections n'a jamais passée les bornes 
posées par les loix de la Civilité, n'ayant jamais entretenu 
son Amant que dans les termes les plus humbles d'un hon- 



\ 



-470- „ , 

néte respect, il n'y a point eu de vapeurs ny de fumées 
d'appétits déréglez, qui ayent pu souiller cette ame remplie 
d'innocence et de pureté : Chymene a bien adoré le flambeau 
de l'Amour, mais non pas sa fumée. 

Si dans son Amour, elle est animée et conduite par un 
esprit Divin, comme nos Sages tiennent qu'il y a un esprit 
d'en-haut qui nous conduit et nous emporte par quelque 
forte. et douce violence, ne doit-elle pas préférer les mouve- 
mens divins à ceux de la nature. i 

Il est bien vray qu'il semble que les Loix morales et éelles 
de la nature nous engagent étroitement à proférer le devoir 
à l'Amour, mais qu'elle raison d'être tellement esclave de 
ces ordonnances mortelles, et de ces décrets humains, au 
préjudice des divins qui autorisent le privilège de nôtre 
franchise et de nôtre liberté ; Les enfants (dit Sénec) n'ap- 
partiennent à leurs parens que par despence, mais à eux- 
mesmes par propriété : une ame qui ouvre son cœur pour 
autruy à la pieté et le ferme pour soy-méme, n'est pas 
pitoyable, mais cruelle. 

Voulez-vous qu'une pauvre Fille se donne entièrement en 
proye à la cruauté, et qu'elle soit la victime innocente sacri- 
fiée pour l'intérêt d'autruy : l'Amour n'est pas tributaire de 
la cruauté, ny de la violence, lequel, n'étant- pas une pas- 
sion attachée à nos sens, ains au dire d'Horace, une puis- 
sance de l'ame, ne peut être sujette aux Loix de la nature, 
qui n'étendent leur empire que sur les actions externes du 
corps, et non pas sur celles de l'esprit : Les Dieux ont con- 
joint à l'ame le corps de l'Homme afin que l'ame se servit 
du corps : et vouloir préférer le devoir naturel à l'Amour, 
c'est rendre l'ame sujette au corps (puis que l'Amour est 
une de ses puissances, c'est soumettre la partie plus excel- 
lente à la pire, et préférer la partie mortelle à l'immortelle. 

Les maximes de l'Amour doivent être préférables à celles 

i 



— 471 - 

du sang, et une grande lumière fait eclypser la clarté d'un 
petit flambeau ; comme le soleil en son plein midy a ses 
rayons sans ombre, aussi quiconque aime parfaitement, ne 
peut plus treuver aucune chose assez forte pour détruire sa 
flamme: car lorsque l'Amour a fait choix d'une ame pour 
être le lit de ses délices, cette ame se .treuve dans un si 
grand contentement et dans un si doux calme que toutes 
les adversitez ensemble ne sont point capables do rompre 
les doux liens de son amour. 

L'Amour esft un feu grégeois que les eaux des afflictions] 
ne peuvent éteindre, et comme lo feu dans la rigueur de 
l'hyver redouble ses forces, ainsi le feu do nôtre Amour 
(qui se dilatte durant nos plus chers plaisirs) se retire au 
dedans au sentiment de la glace de nos afflictions, il re- 
prend de nouvelles forces pour combattre, ou plutôt abfyalre 
tout ce qui luy est contraire : C'est pourquoy le plus géné- 
reux des Poètes dit que l'Amour se rend vainqueur de tou- 
tes choses, el que tous les mortels luy doivent rendre hom- 
mage et obeïr à ses loix ; Boece dit qui est-ce des mortels 
qui peut donner des loix aux Amans? L'Amour est à soy- 
méme et ne dépend d'aucune loy. f 

Pourquoy donc reprenez-vous Ghymene d'avoir aymé Ro- 
drigue? vous l'accusez d'avoir aymé un criminel et le meur- 
trie]' de son Père : Dites-moy, je vous prie, appellez-vous 
un Homme criminel pour avoir défendu l'honneur de sa 
maison, et un meurtrier celuy qui a tué^dans l'honneur? 
mais quand même Rodrigue seroit criminel au regard de 
Chymene, elle ne l'aviné pas comme criminel, elle l'ayme 
comme vertueux et lo plus généreux des Hommes ; Chymene 
ne peut être blâmée de son Amour puis que l'engagement 
de son Amour à Rodrigue, avoit précédé la mort de son 
Père. Il n'est pas toujours, dit Senec, en la puissance 
d'une personne do cesser d'aymer quand il luy plait ; et 



— 4721— • 

Chymene étant mariée à Rodrigue de volonté (la vraye nature 
du mariage consistant en ce^te union selon l'opinion même 
de l'observateur du Cid) n'étoit-elle pas obligée del'aymer ? 

Mais après tout, ne semble-il pas que nous ayons plus 
d'obligation à l'amour qu'à la nature qui n'est qu'une puis- 
sance aveugle et ne sçait ce qu'elle fait, car le plus sou- 
vent la nature engendre contre son intention,' un homme 
désirera d'engendrer un fils et il aura une fille, qu'elle obli- 
gation je vous prie luy a cette fille qui est au monde contre 
ses jntentions, et que si le Père pouvoit la changeroit en 
un fils. ■ • I 

Si Aristote a dit que la femme étoit faite daventure et 
sans intention de la nature on s'est trompé de croire que 
ce fut pour quelque imperfection, la femme étant parfaite 
en son être et rendant la nature humaine accomplie en sa 
perfection : mais c'a été pour faire voir que la femme n'a 
point tant d'obligation à la nature qu'à l'amour, lequel 
donne la vie par sa disposition avec l'Autheur de la nature. 

Certains Anciens se représentant le monde comme un 
enfant languissant, ont appeliez l'Amour la mammeile du 
monde, d'autant que l'Amour nous nourrit du lait de ses 
douceurs. L'amour polit le corps, le rend agréable, et faict 
que nos yeux sont au corps ce que les Astres sont au Ciel: 
on peut même dire avec les Poètes que l'Amour est Pâme 
du monde, la lumière des esprits, et l'unique sujet des de- 
lices qui se trouvent dans la vie, et qu'en toutes les diverses 
Mers du monde il n'est point un port si favorable que celuy 
où il nous fait aborder. 

Mais laissant tous ces sentimens à part, je veux faire 
voir que Chymene a plus donné à* la mort de son Père qu'à 
son Amour : Si tôt qu'elle receut cette funeste nouvelle de 
la mort de son Père, elle versa une si grande abondance 
de larmes, qu'elle pensa se noyer et s'abîmer dans ses 



— 473 — 

I 

pleurs, perdant la respiration dans la foule de ses sanglots, 
et spns aucun delay, elle alla en ce triste état treuver le 
Roy et presque pâmée se jette à ses pieds, implore sa Jus- 
tice par ses pleurs et ses soupirs, qui faisoient parétre da- 
vantage les tristes pensées de son ame, que des simples 
paroles : car si nos paroles ne nous sont que les signes des 
nos aines et les images de nos pensées, les soupirs qui 
procèdent immédiatement du cœur, sont des signes plus 
certains de nos douleurs que ne sont nos paroles; veu 
même que les plus grandes douleurs sont muettes et qu'un 
triste silence est le langage ordinaire des affligez. Vous 
voyez donc que Chymene n'a pas (comme dit le Censeur) 
poursuivy lâchement la vengeance de la mort de son Père, 
ny préféré les sentimens de son Amour à ceux de la nature. 

Mais après avoir satisfait aux loix de la nature et à tout 
ce que l'hurhanité exige des enfans, voulez-vous qu'ayant 
perdu son Père, elle perde encore son Amant? 

Stilpon disoit que ceux-là n'étoient pas bien avisez qui 
enfermoient leurs esprits dans le tombeau des morts pour 
oublier les vivnns, et que c'éloit une extrême folie, si ayant 
perdu un œil, il falloit aussi arracher l'autre, et coupper un 
pié si tôt que l'autre pié seroit blessé, ou tirer hors de la 
bouche toutes les dents si une seule étoit tombée : ainsi 
Chymene ayant perdu la moitié do sa vie falloit- il qu'elle 
mit l'autre au tombeau; lin Jardinier fait bien mieux, si 
quelqu'un de ses arbres est mort, il ne coupe pourtant les 
autres, ains ayans l'œil dessus tâche de reparer la perte 
qu'il a fait. 

Blâmerez-vous Chymene de l'avoir imité laquelle par 
l'adresse de son esprit ai satisfait et à son Père et à son 
Amant, car comme elle vçrsoil un ruisseau de larmes pour 
la perte de son Père, en même tems elle consideroit son 
Amant au travers du crystnl de ses larmes et de l'œil, qui 



£* 



— 474 — 

est la langue du cœur, luy témoignoit qu'elle Taymoit ou 
plutôt qu'elle l'adoroit comme le Roy de son cœur, et 
l'unique Soleil de son ame : £t si elle poursuivoit sa mort 
ce n'étoit que d'une haine forcée et comme contrainte par 
les loix de la nature. 

Mais le Roy touché de la compassion de ses maux et $.q 
ses souffrances, luy demande si elle n'ayme pas Rodrigue : 
à ses paroles son ame se pâme et se fond d amour, mais 
bien plutôt de douleur et de tristesse; dont son cœur étant 
pressé son sang se glace tellement dans ses veines, qu'elle 
demeure immobile, et tombé en même temps en pâmoison. 

Le Censeur passionné contre cette pauvre Ghymene, dit 
qu'il vaudroit mieux qu'elle fût morte dans cette pâmoison 
que de revivre pour épouser le meurtrier de son Père : Il 
seroit bien étonné si je luy faisois voir qu'elle y est morte, 
non pas pour luy donner contentement, mais pour montrer 
qu'elle n'a pas violée les loix de la nature, ny trahy ses 
obligations naturelles en faveur de son Amour, puis qu'en 
cette mort elle a rendu la vie à celuy qui luy avoit donné. 

L'on peut parler de la mort en jdeux façons, ou comme 
une totale séparation de l'ame d'avec le corps, ou seule- 
ment pour l'extinction de nos sens, comme il advient en 
une longue et cruelle syncope qui ne mérite pas moins le 
nom de mort, que le reste, d'autant qu'elle en a les effets, 
et que d'ailleurs l'ame pourroit n'être séparée du corps et 
toutefois ne le point animer, suivant l'opinion de nos Sages 
qui tiennent unanimement que Dieu l'y peut conserver, non 
plus pour animer, mais seulement pour y être présente, 
comme par exemple, un homme vient à mourir, un instant 
après sa mort l'ame peut demeurer dans son corps, non 
pas comme animante mais présente; ce n'est donc pas tou- 
jours la séparation du corps d'avec l'ame, qui fait la mort, 
mais la perte des fonctions de la vie. 



— 475 — 

Cela étant je ne fais aucun doute que Chymene ne soit 
morte dans sa pâmoison, ou son ame fut privée de toutes 
les fonctions de la vie ; et si son Amant y eût été, il auroit 
recueilly en la bouche de sa Maîtresse la dernière éteincelle 
de son esprit. Mais le Ciel ayant destiné Chymene à Rodri- 
gue pour étrp son Epouse, luy rend la vie, et la relevé du 
tombeau de sa syncope. 

Je sçay bien que des esprits délicats et pointilleux me 
pourront dire qu'il n'y a point d'apparence de croire que 
Chymene ayt été morte, ny de faire passer sa guerison pour 
un resuscitement, les Dieux immortels ayons bien d'autres 
soucis, qu'à songer à faire des miracles et à donner des plai- 
sirs à Rodrigue et à Chymene ; qu'il est vray qu'ils accor- 
dèrent bien autrefois à Orphée le retour d'Euridice, et à 
Almeste celuy d'Alceste par ce que l'un et l'autre étoient 
Marits de ces belles Dames : Mais que nous n'avons point 
encore eu nouvelle, qu'ils ayent fait ce miracle pour des 
Amants. 

Il faut icy, M es-dames, que j'implore la beauté de vos 
Esprits au défaut de mieux pour satisfaire à ces belles et 
subtiles objections de nos adversaires. 

Est-ce une chose inoùye que les Dieux immortels fassent 
des miracles? ont-ils les bras plus courts qu'ils n'avoient 
du tems de nos Pères quand ils couvroient la Terre et la Mer 
de prodiges et de transformations? si leur souveraine puis- 
sance n'est non plus bornée maintenant qu'elle étoit pour 
lors, qu'elle peine treuvent-ils à croire, qu'elle s'exerce en 
faveur de deux Amants? Chymene et Rodrigue, sont-ils des 
objets si désagréables à leurs boutez que toutes les faveurs 
du Ciel y deussent être mal employées? Chymene et Rodri- 
gue ont ils assez reeeu de grâce d'enhaut, soit en eux- 
mêmes, soit en leur fortune pour présumer qu'ils n'en re- 
ceuvront davantage? Chymene la plus aymable que le Soleil 






— 476 — 

vit jamais ne pouvoit elle pas espérer du Ciel d'autre faveur? 
Le Ciel ne devoit-il pa^conserver tant de perfections et de 
grâces, dont il avoit embelly son corps et son ame. 

Si vous trouvez étrange que le Ciel Ta marié avec celuy 
qui a tué son Père, il faut donc le reprendre de tous les 
effets de la nature, où les choses qui semblent être plus en 
contraste et plus éloignées s'unissent davantage, comme si 
la cause qui les met en opposition, leurservoit d'un lieu et 
d'une conjonction plus étroite, ainsi les Elemens s'unissent 
se faisant la guerre : et c'est par des ressorts inconnus à 
nos esprits : Les Cieux, dit Pytagore, quoy qu'ils ayent di- 
vers mouveinens et des. branles différents, s'accordent à 
leur discorde, jusques à faire une douce harmonie : ainsi 
est-il des Planettes, qui par leurs aspects contraires n'em- 
pêchent la conjonction de leurs regards : mais Ovide, ne 
dit-il pas que ceux qui se sont faits la guerre, s'embrassent 
plus étroitement ; et comme le Soleil à travers un broûillar 
est plus ardent aussi est l'Amour à travers les nuages d'un 
courroux ; ne scait on pas que les colères des Amants sont 
rengregemens d'amour : et comme dit Plaute, il se rencontre 
quelquefois des grandes inimitiez entre ceux qui ayment ; 
mais le Ciel favorable aux Amants les remet bien ensemble 
et s'ayment deux fois plus qu'auparavant. 

Qu'avez-Vous encore à m'opposer? si vous me dites que 
les Dieux n'opèrent extraordinairement que pour les choses 
justes et raisonnables. N'étoit-il pas juste et plus que rai- 
sonnable de faire cueillir ensemble à Rodrigue et à Chymene 
autant de roses, de fruitk et de contentemens en la parfaite 
jouissance de leurs désirs, comme ils ont ressentis d'espines, 
de $sgra;ces et de mal-heurs durant tout le cours de leurs 
calamitez passées ; et puis qu'ils étoient unis de cœur et 
d'ame il semble que c'estoit commettre un homicide, que 
d'en séparer les corps, veu même qu'un des premiers de 



■ i 



— 477 — 

nos Sages dit que l'Amour est une certaine vie qui lie en-: 
semble l'Amant et l'aymé. Il étoit trop juste de les marier 
en effet puis qu'ils l'étoient de volentq: 

Mais ce n'est pas à faire aux Hommes à être Juges des 
Dieux, qui opèrent par des ressorts inconnus à nos yeux. 
Il suffit de connoitre que les Dieux ont approuvez le flux et 
reflux de leurs Amours puis qu'ils les terminent à un nœud 
saeré par le commandement du Roy (qui est un rayon de leur 
Divinité) et que l'Amour de Chymene étoit légitime puis 
qu'ils l'ont autorisez. 

L'estime, Mes-dames, que je fais de vôtre mérite m'a 
obligé à défendre vôtre honneur, défendant celuy de Chy- 
mene. Et jsi on me blâme d'avoir apporté des sentimens 
contraire^ 'à ma condition, je me mettray à labry de vôtre 
protection"; il n'y aura que les esprits malades qui oseront 
vous choquer puis que le Ciel et les Eléments reuerent vos 
puissances . 

Je ne veux pas imiter ces Poètes, ces Philosophes, et 
Législateurs, Hésiode, Platon, Solon et autres qui amènent 
et conduisent l'Amour, de la Ville de Helicon en l'Académie, 
couronné de chapeaux de fleurs, honoré et accompagné de 
plusieurs couples d'amitiez et de société, car leur Amour 
n'étoit qu'une Idole qui représentait un Amour profane, 
sensuel et vicieux, je ne veux pas faire triompher un sem- 
blable' Amour : aussi ne se rencontre-il pas parmy les hon- 
nêtes iDames : mais mon intention n'est autre que d'élever 
l'Amour vertueux et celuy qui est divin et épuré, et par 
même moyen faire accorder au Censeur du Cid qu'il s'est 
arrêté plutôt à l'apparence qu'à la vérité lors qu'il a appelle 
l'Amour de Chymene (qui est plus pure que l'or} une passion 
impudique, pour avoir épousé celuy que les Dieux et les 
Roys luy ont donnez. 

Il ne devoit ce me semble profaner injustement ce qu 






— 478 — 

V 
• I ' . . . ' "" 

tout le monde a révéré : et puis que le Cid a été admiré de 
toute la France, même de ceux qui se rendent aujourd'huy 
Censeurs avec luy, il devoit luy rendre hommage et non pas 
porter envie à sa gloire. 

L'Auteur du Cid a juste sujet de dire avec l'Homère 
François (que l'envie n'a non plus autrefois épargné que 
luy) '■> • > 

L'un Ut nies œuvres pour apprendre, 
Vautre Us lit, comme envieux, 
Il est bien aisé de reprendre, 

Mais maUaisè de faire mieux, 

I 
IPfalloit que le Censeur fit un second Poëme sur la même 

matière, où les défauts du premier eussent été doucement 

corrigez : et par ce moyen iLs'eut fait plus admirer que le 

premier ; au lieu de causer une querelle et une division parmy' 

les esprits. 

Il paroit plus de bonté à. louer ce qui est bon qu'à re- * 
prendre ce qui est mauvais ; Ne se riroit-on pas d'une per- 
sonne qui s'approcheroit d'un flambleau pour prendre sa 
fumée: l'œil qui est l'image du Soleil ne se doit plaire 
qu'aux doux regards. 

Un Philosophe Grec ennuyé des larmes d'Heraclite, blà- 
moit la nature de luy avoir donné des yeux, car il n'en usoit / 
que pour la blâmer et pleurer ses défauts, au lieu d'en ad- 
mirer les raretez et excellences: ainsi c'est avoir mauvaise 
grâce de pleurer ou censurer ce qui a été approuvé et ad- 
miré de tout le monde. I " i 

Laërtius rapporte qu'un certain se plaignoit un jour des 
écrits d'Antistenes, mais Zenon Juy demanda, y a-il quelque 
traits en eux qui t'agréent, l'autjre luy dit je ne sçay. Zenon 
répliqua aussi-tôt, je m'étonne de ton impudencp, tu fais un 
mémoire de ce que tu estime être dit mal à propos par un 
tel Philosophe, et tu as oublié ses sages discours ; ainsi au 



— 479 — ' 

lieu de censurer le Gid il falloit admirer ;tant de beaux et 
riches sentimens, et tant de belles paroles que l'Auteur du 
Cid a fait éclater en beaucoup d'endroits de son Poëme, où 
il a semé un bon nombre de vers excellents accompagnez 
d'une délicatesse de belles et riches pensées qui ont vérita- 
blement éblouis et 'charmez nos esprits et nous ont donnez 
plus de satisfaction que tous les autres Poëmes ensemble. 

Le Censeur du Cid ne peut ternir la gloire et l'honneur 
du Poëte l'accusant de charme et d'enchantement, il y en 
a beaucoup qui feroient vanité d'une telle accusation, car 
n'est ce pas une belle chose de pouvoir faire des pro- 
diges innocemment. On peut dire avec vérité que l'Auteur 
du Cid a trouvé luy seul la Pierre philosophale, puis 
que d'une matière basse et défectueuse (au dire de nôtre 
Censeur) il en a, fait de l'or, dont l'éclat nous a surpris et 
éblouis. 

Sçavoir gagner les cœurs, c'est une divine science qui 
n'est sujette aux règles ny aux loix de la Poésie : c'est pour- 
quoy il ne se faut pas 'étonner si nôtre Poëte n'a point ob- 
servé une régularité dans son Poëme. 

Ciceron dit que le travail des Hommes n'est pas si noble, 
que le don du Ciel, ny l'acquis que le naturel, car sçavoir 
l'art de plaire, ne vaut pas tant que sçavoir plaire sans art. 
Il y en a beaucoup qui ont mieux fait n'étant qu'éclairez de 
la lumière de la nature que de celles des sciences. Aux pre- 
miers siècles et en l'aage d'or de la république Romaine, 
l'étude des sciences n'étoit pas connu, les Hommes déco 
teins netoient instruits que par la nature ;j aussi l'esprit 
n'est pas le fruit de l'étude, mais un avantage de naissance, 
et pour toutes choses, il faut avoir la naissance heureuse et 
avoir été regardé favorablement des Astres, et que la nature 
soit pour nous ; autrement s'est se travailler en vain, si 
elle nous est contraire ; c'est bâtir sans fondement et semer 



\ 



— 480 — 

sur les rochers : tous les Hommes sont nez raisonnables et 
ne doivent leur raisonnement qu'à la nature. 

Les Philosophes et les autres célèbres inventeurs des Arts 
ont été estimez de la lie du peuple, et n'étoient que des 
ignorans avant que! d'avoir fait parétre leur esprit dans leurs 
ouvrages. Vous voyez des hommes qui ne se sont jamais 
arrêté à ces basses Ecoles, ni étudiez aux règles des Sciences 
qui ont le sens commun fort bon, le courage extrêmement 
relevé, et qui se perfectionnent dans l'usage des affaires : 
Si ces basses sciences sont profitables ce n'est qu'entant 
qu'elles préparent l'esprit, mais plus souvent le retiennent 
et l'empêchent de parvenir aux choses grandes : et je peu 
dire avec vérité qu'il y a des connoissances si superflues et 
des occupations d'esprit si frivoles que la perte du tems est 
le moindre mal qu'on fait, quand on s'y adonne, car ordi- 
nairement elles nous détournent des bonnes actions, dissi- 
pent les forces de nos âmes, les remplissent d'habitudes 
molles, et rendent l'Homme impuissant de profiter au pu- 
blic, et d'être utile à soy-méme : c'est pourquoy Caton vou- 
lant divertir la jeunesse Romaine de oes frivoles occupations 
bannit de Rome les Orateurs Grecs, qui ne s'occupoient 
qu'à arrêter l'esprit de la jeunesse §ur1ïSiPt)asses connois- 
sances, au lieu de l'élever, de former l'entendement, fortifier 
\le courage, et allumer le désir de la gloire. 

Un certain Empereur Pptyen jugea qu'il étoit expédient 
pour ôter le cœur aux Chrétiens, de leur laisser ce morne 
amusement, et cette occupation languissante, Enfin il n'y 
a que l'étude de sagesse qui doit être estimée, tous les au- 
tres sont peu de choses, et dignes seulement des petits en- 
fans, Senec dit que la sagesse est une chose grande et de 
large étendue, et que la vertu ne se veut pas contraindre 
en un lieu étroit. 

Il ne faut donc pas reprendre nôtre sage et vertueux 



— 481 — 

I 

Poëte d'avoir trop étendu son Poëme et de n'avoir point 
observé les étroittes reguliaritez de la Poésie, veu même 
qu'il n'importe de quel bois soit faite la flèche pourveu 
qu'elle touche le but. 

Nôtre divin Poëte n'a eu autre intention que de contenter 
les plus gentils esprits, il les a non seulement contenté, 
mais ravy ; que son Poëme soit régulier, ou irregulier, cela 
luy doit être indiffèrent, il n'enviera jamais à son Censeur 
la première Ghaize dans les Ecoles, pendant qu'il sera re- 
gardé et considéré dans la Cour, comme l'unique et le plus 
ravissant des Poëtes (l) 1 . , 

(i) Nous avons .conservé la singulière ponctuation de l'auteur, et l'ac- 
cord, plus singulier encore, qu'il fait du participe passé, conjugué avec 
avoir, avec le sujet du verbe, exemples : 

Page 465 : « Chimene n'a jamais passée les bornes... ». 
— 472: « Certains Anciens ont appelé^ l'Amour... ». 



Nous ajoutons, en terminant que, si nous avons reproduit, d'après les 
origittaux, les pièces pour et contre le Cm, avec toute l'exactitude dont nous 
étions capable, toutefois, ne songeant pas à donner un fiic-simile de chaque 
pièce, nous avons cru devoir changer, pour la facilité de la lecture, les 1 en/, 
les u en v> les/ en s, etc. 

\ 



3t 



I 



1 ■ 



r 



APPENDICE 



S I er . — Fragments des lettres écrites par Corneille pendant la 
« Querelle du Ci p. ». 

Pour être aussi complet que possible, nous donnerons 
ici les lettres, ou plutôt les fragments des lettres écrites pen- 
dant la « Querelle du Cid » par Corneille à son compatriote 
et ami Boisrobert. 

Ces fragments se trouvent dans la Relation contenant l'His- 
toire de l'Académie françoise, par Pellisson (Paris, Louis Bil- 
laine, 1672, pages 121 et suiv.). 

I. — Lorsque Scudéry eut fait paraître sa Lettre à l'illustre 
Académie (1), le Cardinal de Richelieu, nous dit Pellisson, 
manifesta le désir de voir la Compagnie « se prononcer sur 
cette matière »J c'est-a-dire jugei: la tragédie du Cid. « Les 
plus judicieux de ce corps témoignoient beaucoup de répu- 
gnance pour ce dessein ». Entre autres excellentes raisons 
qu'ils donnaient pour se dérober, ils alléguaient que « Mon- 
sieur Corneille! ne demandoit point ce jugement, et que par 
les Statuts de l'Académie et par les Lettres, de son érection, 
elle ne pouvoit juger d'un ouvrage que du consentement et à 
la prière de l'Autheur ». Comme Richelieu « avait ce dessein 
en teste », il fit comprendre à celui qu'on appelait son « âme 
damnée », au malin Nprmand Boisrobert, qu'il fallait s'y prendre 
de façon à vaincre les résistances de son ami Corneille. Bois- 
robert écrivit donc à l'Auteur du Cid, qui devait être rentré 
à Rouen, « diverses lettres, luy faisant savoir la proposition 

(1) Voir page 214. 



— 484 — 



de Monsieur de Scudéry à l'Académie ». Corneille voyait 
bien, nous dit Pellisson, « qu'après la gloire qu'il s'estoit 
acquise, il y avoit vray-semblablement en cette dispute beau- 
coup plus à perdre qu'à gagner pouri lui »; aussi, « se tenant 
toujours sur le compliment », il répondit (13 juin 1637) : (1) 

« Que cette occupation n'estoitpas digne de V Académie. Qu'un 
libelle (2), qui ne meritoit point de réponse ne meritoit point son 
jugement. Que la conséquence en seroit dangereuse, parce quelle 
authoriseroit V envie à importuner ces Messieurs, et qu'aussi-tost 
qu'il aura paru quelque chose de beau sur le Théâtre, les moindres 
Poètes se croiroient bien fond e^ à faire un proce^ à son Autheur 
par devant, leur Compagnie ». i 

Mais comme Boisrobert, sans aucun doute, avait donné assez 
a entendre à Corneille « le désir de son Maistre », Corneille, 
ennuyé, énervé, et n'osant résister au « désir », traduisez à 
1' « ordre », de Richelieu, eut la faiblesse de terminer par ces 
mots : ; 

« Messieurs de V Académie peuvent faire ce qu'il leur plaira ; 
puisque vous m'écrive^ que Monseigneur seroit bien aise d'en voir 
le jugement, et que cela doit divertir son Eminence, je n'ay rien 
à dire ». 

L'Académie, à qui Boisrobert communiqua cette lettre, com- 
prit, elle aussi, qu'elle devait céder, puisqu'aussi bien Cor- 
neille, sans la prier en termes exprès de juger son œuvre, ne' 
s'opposait pas à ce « jugement », puisque surtout Richelieu 
avait dit à un de ses « domestiques » : « Faites savoir à ces 
Messieurs que je le désire, et que je les aimeray, comme ils 
m'aimeront ». 



(ï) Pellisson met en style indirect la lettre de Corneille, qu'il a certai- 
nement eue sous les yeux . 
(2) Les Observations de Scudéry. 



— 485 — 

II. — L'Académie, nous dit Pellisson, travailla « cinq mois 
durant » aux Sentiments qu'elle devait porter sur le Cid. 

Pendant que s'élaborait péniblement ce « jugement motivé », 
Corneille écrivit deipc.foisà Boisrobert. Le 15 novembre 1037, 
il lui disait, entre autres choses : 

<< J'attens avec beaucoup d'impatience les Sentimens de V Acadé- 
mie], afin d'apprendre ce que doresenavant je 'dois suivre; jusques-là 
je ne puis travailler qu'avec défiance, et n'ose employer un mot en 
seureté. » 

Dans une lettre, en date du 5 décembre, il disait encore: 

« Je me prépare à n'avoir rien à répondre à l'Académie, que par 
des remercimens, etc. (1) ». 

/* 
m. — Enfin parurent les Sentimens de r Académie françoise 

sur le Cid. Ils n'étaient pas encore « achevés d'imprimer », 
que Corneille apprit, par une indiscrétion, que le jugement de 
l'Académie ne lui était pas aussi favorable qu'il l'avait espéré. 
Une lettre circula, dans laquelle il témoignait « quelque res- 
sentirent ». Mais cette lettre, généralement attribuée à l'au- 
teur du Cid, est-elle bien authentique ? Pellisson nous dit 
que Corneille « l'a desavouée, et qu'il a toujours protesté ne 
l'avoir jamais escrite ». Du reste l'historien de l'Académie 
française confesse n'avoir vu « qu'une copie sans datte, et 
sans suscription ». Quoi qu'il en soit, la voici, telle que Pellis- 
son la cite ou l'analyse : i 

Je me résous, puisque vous le voulez à me laisser condamner 
par vôtre Illustre Académie. Se elle ne touche qu'à une moitié du 
Cid, l'autre me demeurera toute entière. Mais je vous supplie de 
considérer qu'elle procède contré moy avec tant de violence, et 



(1) Il est regrettable que Pellisson ne nous ait pas donné la lettre tout 
entière . 



— 486 — 

qu'elle, employé une authoritési souveraine pour me fermer la bouche, 
que ceux qui sauront son procédé auront sujet d'estimer que je ne 
serois point coupable si l'on m'avoit permis de me mpnstrer 
innocent. » 

II se plftignoit eti suite, dit Pcllisson , comme si on eust 
refusd d'&outer la justification qu'il voulolt faire da §a plèse, 
de vive voix, et en présence de ses Juges, de quoy pourtant 
je n'ay trouvé aucune trace, ni dans les registres, ni dans la 
mémoire des Académiciens que j'ay consultez. Il adjoustoit à 
cela : I 

« Après tout, voicy quelle est ma satisfaction. Je me promets que 
ce fameux ouvrage, auquel tant de beaux esprits travaillent depuis 
six mois, pourra bien estre estimé le sentiment de /'Académie 
Françoise, mais peut-estre que ce ne sera point le sentiment du 
reste de Paris ; au moins j'ay mon conte devant elle, et je ne say 
si elle peut attendre le sien. J'ay fait le Cid pour me divertir, et 
pour le divertissement des honnestes gens qui se plaisent à la Comé- 
die. J'ay remporté Je témoignage de l'excellence de ma Tièce par le 
grand nombre de ses représentations, par la foule extraordinaire 
des personnes qui y sont venues, et par les acclamations générales 
qu'on luy a faites. Toute la faveur que peut espérer le sentiment 
de r Académie est d'aller aussi loin : je ne crains pas qu'il me 
surpasse, etc. ». 

Et un peu après : 

« Le Cid sera toujours beau, et gardera sa réputation £ estre la 
plus belle pièce qui ait paru sur le Théâtre jusques à ce qu'il en 
vienne une autre qui ne lasse point les spectateurs à la trentième 
fois y etc. » 

Cette lettre, plus que fanfaronne, est-elle de Corneille, j'en 
doute fort pour ma part (i), et je croirais volontiers, avec 

(i) M. Marty-Lavcaux (Corn. X. 429) n'est pas de cet avis, et « penche 
fort à croire que la lettre est de Corneille » . 



— 487 — 

Pellisson, « que quelque autre s'est diverty à luy prester sa 
plume et l'écrire en son nom ». 

Ce qui est certain, c'est que — lorsqu'il eut pu lire dans l'im- 
primé les Sentimens de l'Académie, —le poète écrivit, le 23 dé- 
cembre 1637, à Boisrobert une lettre dans laquelle, après 
l'avoir réméré W du 8Qln qu'il avolt pris de luy foire, toucher 
les libéralité de Monseigneur^ c'est h dire de le faire payer de 
sa pension, et après luy avoir donné quelques ordres pour luy 
faire tenir cet argent à Rouen, il disait : 

« A u reste, je vous prie de croire que je ne me scandalise point du 
tout de ce que vous ave\ monstre, et mesme donné ma lettre à Mes- 
sieurs de l'Académie. Si je vous en avois prié, je ne puis m'en 
prendre qu'à moy : néantmoins si j'ay bonne mémoire, je pense 
vovs avoir prié seulement par cette lettre de les assurer de mon très- 
humble service, comme je vous en prie encore, nonobstant leurs 
Sentimens. | Tout ce qui m'a fasché, c'est que Messieurs de l'Aca- 
démie s y estant résolus déjuger de ce différent, avant qu'ils seussent 
si j'y consentois ou non, et leurs Sentimens estant déjà sous la 
presse, à ce que vous m'ave^ écrit, avant que vous eussiez receu.ee 
témoignage de moy , ils ont voulu fonder là dessus leur jugement, 
et donner à croire que ce qu'ils en ont fait n'a esté que pour m'o- 
bliger, et mesme à ma prière, çtc. ». 

Et un peu après : i 

« Je m'estois résolu d'y répondre, parce que d'ordinaire le\ silence 
d'un Autheur qu'on attaque est pris pour une marque du mépris 
quil fait de ses censeurs. J'en avois ainsi usé envers Monsieur de 
Scudèry ; mais je ne croyois pas qu'il me fust bien séant . d'en 
faire de mesme envers Messieurs de l'Académie, et je m'étois 
persuadé qu'un si illustre Corps méritoit bien [que je luy rendisse 
co)\te des raisons sur lesquelles j' avois fondé ta conduite et le clmx 
de mon dessein, et pour cela je forçois extrêmement mon humeur, 
qui n'est pas d'écrire en ce genre, et d'éventer les secrets de plaire 






■ — 488 — \ [ 

que je puis avoir trouve^ dans mon art. Je m'estois confirmé en cette 
resolution par l'assurance que vous m avie^ donnée que Monseigneur 
en seroit bien aise, et me proposois d'adresser YEpistre dédicatoire 
à Son Eminence, après luy en avoir demandé la permission. Mais 
maintenant que vous me conseille^ de n'y répondre point, veu les 
personnes qui s'en sont mêlas, il ne me faut point d'interprète 
pour entendre cela; je suis un peu plus* de ce monde qu'Hélioâore, 
qui aima mieux perdre son Evesché que son livre (i), et j'aime 
mieux les bonnes grâces de mon Maistre que toutes les réputations 
de la terre. Je me tairay donc, non point par mépris, mais par 
respect, etc. ». 

Cette lettre, dit Pellisson, contenait encore beaucoup 
d'autres choses sur la mesme matière, et au bas il avoit ad- 
jousté par apostille : 

« Je vous conjure de ne monstrer point ma lettre à Monseigneur 
si vousjuge^ qu'il me soit échappé quelque mot qui puisse estre mal 
receu de son Eminence ». 



§ 2. — Raisons données par l'Académie pour se dispenser de juger 

le Cid. 

Nous croyons devoir également donner les raisons mises en 
avant par Messieurs de l'Académie française, pour se dis- 
penser, malgré le désir de Richelieu, d'avoir à juger le Cid. 

Ils disaient (voir Pellisson :j Relation, etc., p. 1 20) : « que l'Académie qui ne 
^"aisoit que de naître, ne devpit point se rendre odieuse par un jugement qui 
peut-estre déplairoit aux deux partis, et qui ne pouvoit manquer d'en désobli- 
ger pour le moins un, c'est à dire une grande partie de la France. Qu'à peine 
la pouvoit-on souffrir sur la simple imagination qu'on avoit qu'elle préten- 

(1) Les amours de Tbêagène et de Chariclèe. — Héliodore, d'après Nicéphore, 
fut déposé de son évéché (Tricca en Thcssalie), pour n'avoir pas voulu désa- 
vouer ce roman, 



— 489 



doit quelque empire en nostre Langue, que seroit<e si elle témoignoit de 
l'affecter, et si elle entrcprenoit de l'exercer sur un ouvrage qui avoit con- 
tenté Me grand nombre, et gagné l'approbation du peuple? Que ce seroit 
d'ailleurs un retardement à son principal dessein, dont l'exécution ne devoit 
estre que trop longue d'elle-mesme. Qu'enfin Monsieur Corneille ne de- 
mandoit point ce jugement, et que par les Statuts de l'Académie, et par 
les Lettres de son érection, elle ne pouvoit juger d'un ouvrage que du 
consentement et à la prière de l'Autheur ». 



§ 3. — Indication des lettres de Chapelain, ou il est question 

du Cid. 

Signalons encore aux lecteurs les lettres de Chape- 
lain, où il est question du Cid et de la Querellé du Cid. 
(Lettres dej. Chapelain, publiées par Ph. Tamisey de Larroque, 
t. I er . — Djocum. inéd. sur l'Histoire de France). 

jA M. de Belin, au Mans (1637, 22 janvier) (1), — page 134, 
col. 2, « Au reste, depuis quinze jours... ». 

A M lle Paulet (15 fëv.), — page 137, col. 1, « Suyvant donc 
vos ordres... ». 

A M. de Balzac (i er avril), — p. 148, col. 1, « Le Sieur 
Corneille... ». • ^ 

Id. (13 juin), — p. 156, col. 1, « J'apprends 

aussy... ». 

A M. de Boisrobert (31 juillet), — p. 159, col. 1, « Mon- 
sieur, je ne doute point... ». 

A M. de Balzac (7 août), — p. 160, col. 2, « Je vous escrivis 
mercrêdy... ». 

A M. de Scudéry (20 août), — p. 162, col. 2, « Monsieur, 
je n'ay point... ». 

(1) Le 18 janvier, l'acteur Mondory faisait connaître à Balzac le grand 
succès du Cid. (Voir Taschereau, Corvtihe, 2«éd., p. 56. Éd. Elzévirienne). 






— 490 — 



G ■ 



A M. de Balzac (22 août), p. 164, col. 1, « Monsieur, toutes 
ces choses... ».'!"■ 

A M. de St-Niçolas (pas de date. Fin octobre ou commen- 
cement de novembre, d'après Tamisey de Lar- 
roque), — p. 176, col. 1, « J'ay maintenant 
la persécution dij Cid... ». 

A M. l'abbé Bourzeys (30 novembre), - p. 178, col. 1, 
« Monsieur, ma mauvaise mémoire... ». 

A M. de Scudéry (19 déc), — p. 183, col. 1, « Monsieur, 
moins la Compagnie... ». 

(Cf. Pellisson, op. cit., p. 30, éd. de 1672). 

A M. de Balzac (20 déc), — p. 184, col. 1, « Vous avés, 
avec celle-cy... ». i 

A M. de Grasse, [Godeau] (25 déc), — p. 186, col. 1, « Je 
dis le mesme... ». ^ 

A M. de Balzac (29 déc), — p. 188, col. 2, « J'attends avec 
quelque impatience... ». 

A M. de Grasse (1638, 8 janvier), — p. 191, col. 2, « La 
l • Pucellé languit... ». 

A M. de Balzac (25 janvier), — p. 193, col. 2, « Je ne suis 
pas marri.,. ». 

A M. de Balzac (21 fév.), - p. 203, col. 2, « Pour les Senti- 
ments de V Académie.,* ». 

A M. du Buisson, en Hollande, à La Haye (27 fév.), ' « Une 
partie de nos Académiciens... » (1). 

A M. Mainard (10 mars), — p. 211, col. 2, « Au reste, 
quand nous vous verrons... ». 

A M. de Balzac (15 mars), — p. 212, col. 2, « Pour M. de 
Scudéry... ». 

À M. Bouchard, à Rome (25 avril), — p. 228, col. 2, « Je me 
suis servi de son enveloppe... ». 

(1) Ne se trouve pas dans Tamisey de Larroque. Fragment recueilli sur 
j I le ms. par Taschereau, Corneille, p. 312. 

è 



— 491 — 

A M. Mainard (28 avril), — p. 230, col. 2, « Quant aux Senti 

mens de l'Académie. . » . 
A M. de Grasse (3 juin), - « M. Bouchard m'a écrit... » (1). 
A M. de Balzac (1639, 7 mai), — p 204, col. 2, « Le Set- 

pion de M. Desmarets... ». 
A M. de Balzac (1640, 18 nov.), — p. 721, col. 2, note 5 : 

« Corneille m'est venu voir... » (2). 
A M. de Balzac (& déc), — p. 732, col. 2, « Le -tejmperam- 

ment que vous avés trouvé... » {3). 

(1) Omise par Tamisey de Larroque, citée par Taschereau (op. cit., p. 3 14). 

(2) Taschereau (op. cit., p. 104) date cette lettre du 17 novembre. 

(3) Voir Taschereau, op. cit., pages 307 et suiv. 



\s 



TABLE 

INTRODUCTION , . • . . • 3 

S I. — Les premières origines de la « Querelle du Cid ». V Excuse 

à Ariste; le Vray Cid Espagnol; le Rondeau 7 

S II. — Les Observations sur le Cid (par Scudéry), et la Défense du 
Cid. — Quel est l'auteur de la Défense du Cid ? N'est-ce pas 
t Faret, l'auteur de YHonneste homme? . 1 . 19 

S III. — Le rôle du comte de Belin dans la <r Querelle du Cid » . 26 

5 IV, — Du « vrai » rôle de Rotrou dans la « Querelle du Cid ». 33 

§ V. — L'intervention de Faucon de Ris, sieur de Charleval, dans 
la <r Querelle du Cid ». — Corneille menacé par CKarleval et 
par Mairet de coups de bâton 3$ 

$ VI. — Scarron doit-il être compté parmi les Adversaires de 

Corneille ? 4$ 

S VII. — Charles Sorel, l'auteur du Francion, a-t-il pris part à la 

« Querelle du Cid »? . 51 

Essai de classification chronologique des pamphlets pour et contre 



r 



, le «Cid» | . . i . . . . 54 

LA QUERELLE DU CID 

PIECES ET PAMPHLETS PUBLIÉS D* APRÈS LES ORIGINAUX 

| 

I. — Excuse à Ariste . . , . . . 63 

II, — L'Autheur du vray Cid espagnol à son traducteur françois, 
sur une lettre en vers qu'il a fait imprimer, intitulée Excuse à 
Ariste, où après cens traits de vanité, il dit parlant de soy 
mesme : a Je m doy qu'à moy seul toute ma Renommée »... 67 

III ,_ Rondeau. . j. . 70 

IV. -- Observations sur le Cid ........!•. 7 X 

V. — La Deffense du Ctf ..•...-. ua 



_ 494 — 

l 

VI. — Lettre apologitique du sieur Corneille, contenant sa responce 

aux Observations faites par le Sieur Scuderi sur le Cid . . 147 

VII. — La voix publique à Monsieur de Scudery sur les « Obser- 
vations du Cid » 152 

VIII . — L'inconnu et véritable amy de Messieurs de Scudery et 
Corneille L ■ 1 54 

IX. — Le souhait du Cid en faveur de Scudery. — Une paire de 
lunettes pour faire mieux ses « Observation^ » . . . « . 159 

X. — Lettre du sieur Claveret au sieur Corneille, soy disant Autheur 

du Cid ... .■ .1 187 

XI. — L'amy du Cid à Claveret 193 

XII. — L'acomodenient du Cid et de son Censeiir . .•;.-. 197 

XIII.- — La victoire du sieur Corneille, Scudery' et Claveret, avec 
une remonstrance par laquelle on les prie amiablement de n'ex- 
poser ainsi leur renommée à la risée publique . . ... . 198 

XIV. — Lettre à <,% sous le nom d'Àriste . ,...>'. . . 202 

XV. — Lettre pour Monsieur de Corneille contre lés mots de la 
lettre sous le nom d'Ariste Je fis donc résolution de guérir ces 
Idolastrcs » 206 

XVI. — - Responce de /„ à „♦, sous le nom d'Ariste. . . . . 210 

XVII. — Lettre de Monsieur de Scudery à l'Illustre Académie. . 214 

XVIII . — Paraphrase de la Devise de l'Observateur « Et poète et 
guerrier II aura du laurier » . 218 

XIX. — La preuve des passages alléguez dans les « Observations 

sur le Cid ». A Messieurs de l'Académie 219 

XX. — Epistre aux poètes de ce temps sur leur Querelle du Cid . 224 

XXI. — Pour le sieur Corneille contre les ennemis du Cid (sonnet). 

— Au Seigneur Scudery sur sa victoire (quatrain) .... 229 

XXII. — Le jugement du Cid, composé par un Bourgeois de Paris,, 
Marguillier de sa paroisse 230 

XXIII. — Discours à Cliton sur les « Observations du Gd », avec 
un Traicté de la disposition du Poème Dramatique et de la 
prétendue Règle de vingt quatre heures . . 241 



— 495 — 

XXIV. — Epistre familière du sieur Mayret au sieur Corneille sur 

la Tragi-comédie du Cid . ^ . 283 

XXV. — Lettre du Sieur Claveret à Monsieur de Corneille . . . 306 

XXVI . — Lettre du Désintéressé au Sieur Mairet . . . . ; 313 

XXVII. — Advertissement au Besançonnois Mairet 319 

XX VIII. — Apologie pour Monsieur Mairet contre les calomnies - n 

1 du sieur Corneille de Rouen j . . . . 328 

XXIX. — La Suitte du Cid en abrégé, ou le Triomphe de son 
Autheur en despit des envieux 348 

XXX. — Lettre de Monsieur l'abbé de Boisrobertà M. Mairet. .352 

XXXI. — Les Sentimens de l'Académie françoise sur la Tragi- 
comédie du Cid N 35$ 

XXXII. — Observations sur les Sentimens de l'Académie françoise. 418 

XXXIII. — Lettre de M. de Balzac à M. de Scudery sur les « Ob- 
servations du Cid » 452 

XXXIV. — Response de M. de Scudery à M. de Balzac . . „. 457 

XXXV. — Lettre de M. de Scudery à Messieurs de l'Académie 
françoise sur le jugement qu'ils ont fait du « Cid » et de 

ses « Observations » 464 

XXXVI. — L'innocence et le véritable amour de Chymene, dédié 

r aux Dames 466 

APPENDICE. 483 

§ 1er, — Fragments des lettres écrites par Corneille pendant la 

a Querelle du Cid ». J 483 

§ 2. -— Raisons données par l'Académie pour se dispenser de 

juger le « Cid ». ' 488 

§ 3 . — Indication des lettres de Chapelain , où il est question ) 

du « Cid » 489 



Cacn. — Imp. H. Delesclves, rue Froide, 2 & 4. 



{ K 



LA QUERELLE DU CID 

Pièces et Pamphlets 
I . ' ■ . I 
publiés d'après les originaux, avec une introduction 



Par ARMAND GASTÉ 

Je Littérature française k la Faculté d 
de l'Université do Cacn 

— PARIS, H. WELTER, ÉDITEUR, 1899 



Professeur de Littérature française k la Faculté des Lettres 
de l'Université do Cacn 



DU MÊME AUTEUR : 

Les Noëls virois de Jean Le Houx (Caen, 1862, Le Gost- Clarisse). 

Chansons normandes du XVc siècle Caen, 1866. Le! Gost- 
Clérisse). 

Jean Le Houx et le Vau de Vire, à la fin du XVI* siècle (Paris, 
1874, R. Thorin). 

Les Vaux de Vire de Jean Le Houx (Pari.-., 1875, A Lemèrre). 

Poésies d'Eléazar de Chandeville. neveu de Malherbe (Caen, 
1878, Le Blanc-Hardel). 

Deux lettres inédites de la Princesse palatine, mère du Ré- 
gent (Caen, 1879, Le Blanc-Hardel). 

Documents inédits relatifs à l'administration proyinciale 
sous Louis XIV (Lettres inédites de Louis XIV, du Dauphin, 
du grand Condé, du duc du Maine) [Caen, 1881, Le Blanc-Hardel]. 

Les collections de Verres (Caen, 1882. Le Blanc-Hardel). 

Noëls et Vaux de Vire du manuscrit de Jehan Porée (Caen, 
1883, Le Blanc-Hardel) [1™ mention honorable au concours des 
Antiquités de la France, de 1884]. 1 

Pierre Corneille au Palinod de Caen (Caen, t'886, Le Blanc-Hardel'. 

Notes sur Segrais (Caen, 1887, H Delesques). 

Un chapiteau de l'église Saint-Pierre de Caen [scènes des 
poèmes de la Table-Ronde et des Fabliaux sculptées dans nos 
égîisesj — (Caen, 1887, H. Delesques). 

Olivier Basselin-et le Vau de Vire (Paris, 1887. A. Lemerre). 

Les serments de Strasbourg (Paris, 1888, E. Belin). 

Les drames liturgiques de la cathédrale d 3 Rouen (Caen, 1888, 
H. Delesques — 2e édition, Évreux, 1893] imp.de l'Eure) 



! 

Les insurrections populaires en Normandie, au XV e siècle, 

pendant l'occupation anglaise, et la question d'Olivier F 

Basselin (Caen, 1889, H. Delesques). 

La Jeunesse de Malherbe. Documents et vers inédits (Caen, 1890, 
H. Delesques). 

Bossuet. Deux lettres inédites et documents nouveaux pour 
servir à Thistoire de son épiscopat à M eaux '(Caen, 1890, 

H. Delesques). 

Bossuet. « Témoignage (inédit) sur la vie et les vertus émi- 

Îientes de M. Vincent de Paul » (Caen, 1892, Le Boyteux, 
t même année, 2« édit., Bruges, Desclée et de Brouwer). . 

Bossuet. Lettres et pièces inédites ou. peu connues (Caen, ' 
1893. H. Delesques). 

Bossuet en Normandie (Caen, 1894, H. Delesques) 

Les tapisseries des Ursulines de Caen (Caen, 1875, Ch. Valin). 

Boisrobert (Paris, 1895, Revue des cours et conférences). 

Le calice dit de Bossuet, au Plessis-Grimoult (Le Havre, 189$, 
G. Lemale). 

Correspondance inédite de P.'D Huet et du P. Martin 

'Évreux, 1895-98, imp. de l'Hure). 

Le portrait original de d'Alembert par Quentin de la Tour 
(Caen. 1896, Ch. Valin). 

lie portrait de Malherbe par le peintre Finsonius. La mai- 
son ^ Malherbe, et les écussons dont elle était autre- , 
fois ornée (Caen, 1897, Adeline). 

Michel Menot. En quelle langue a-t-il prêché ? etc. (Caen, Ç 

1897, H Delesques). 
Diderot et le curé de Monchauvet (Paris. 1898, A. Lemerre). 



Editions ci.assiquks : Racine (Les Plaideurs, Ipbigènie). — Fénelon 
{Éducation des filles) - Molière (Le. Bourgeois gentilhomme). — 
Corneille (Nicomcde). — Voltaire (Extraits eu prose) [Paris, 
H. Belin].' — Bossuet (Oraisons funèbres, Discours sur l'Histoire 
universelle [Paris, Jouaust]. , ' 

KN PRÉPARATION : ^ 

Les Normands à l'Académie française. 

Correspondance inédite de P. D. Huet, évêque d'Avranches, 
etc., etc. 



Cacn. - Imp. H. Dkles<iup.s, rue Froide, a & 4, 



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Bdg. Sec. 
SEP 3 1970 



PU Gasté, Armand 

1750 La querelle du Cid 

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